Chapter 12
--Jacquot est un vieux serviteur, répliqua vivement la fermière, et l'on ne doit pas abuser des gens, qui ont passé toute leur vie à travailler, pour encourager la paresse d'une demoiselle Élisabeth!... Mais, voilà ce que c'est: on n'a plus d'égards pour la vieillesse quand on ne sait même pas respecter sa mère.
--Je ne crois pas vous avoir manqué de respect, répondit simplement Germain.
--Je vous répète, poursuivit maîtresse Gilles, que vous ne devez pas aller contre mes volontés. Or, j'avais défendu ce matin à cette méchante fille de monter sur Jacquot; quand on se lève à huit heures du matin pour aller traire les vaches, on peut bien marcher à pied; car il n'y a plus de rosée dans les champs.
--Écoutez-moi, ma mère, dit Germain.
--J'écoute, répondit maîtresse Gilles du ton d'une personne qui a pris la ferme résolution de se boucher les oreilles tout le temps qu'on lui fera l'honneur de lui parler.
--En revenant ce matin de voir nos blés, dit Germain, j'ai rencontré Élisabeth dans l'herbage où sont les vaches; elle était étendue à terre et dormait profondément...
--C'est probablement pour dormir qu'on l'a louée!
--Elle s'est réveillée à mon approche et m'a dit qu'elle était souffrante.
--Toujours l'excuse des paresseux!
--Et comme elle avait grand'peine à marcher, je n'ai cru faire que mon devoir en l'engageant à monter sur Jacquot.
--Malgré ma défense!
--Je ne la connaissais pas... D'ailleurs, je pense que vous en auriez fait tout autant à ma place, si vous aviez vu sa pâleur et son abattement; car je vous sais bon coeur.
--Je le crois pardine bien que j'ai bon coeur!... on en abuse assez! répondit la fermière qui ne parut pas tout à fait indifférente à ce compliment.
Germain s'imaginait avoir gagné la cause d'Élisabeth. Malheureusement maître Gilles, qui avait observé de la fenêtre de la cuisine ce qui se passait dans la cour, eut la fâcheuse idée de venir se mêler au débat. A la vue de son mari, la fermière se rappela la discussion qu'elle avait eue avec lui, et sa mauvaise humeur prit des proportions telles qu'aucune puissance humaine n'eût été capable d'arrêter le débordement de paroles qui sortit de sa bouche.
--Bon! voilà l'autre, maintenant! s'écria-t-elle en lançant à son mari un regard furieux... Ne suis-je pas la plus malheureuse des femmes! Mon fils et mon mari se donnent la main pour me tourmenter. Mais, au lieu de me faire mourir ainsi à petit feu, mettez-moi à la porte de chez nous!... Vous pourrez alors garder votre Élisabeth, puisque vous avez besoin de cette fille-là pour vivre... Oui, oui! c'est une excellente créature; elle n'est pas paresseuse, elle n'est pas malhonnête, elle ne vole pas ses maîtres, c'est la brebis du bon Dieu!... Allez donc l'embrasser, Germain; épousez-la même, si bon vous semble; et vous, maître Gilles, chassez-moi de la maison, j'irai mendier mon pain sur la grand'route... C'est moi qui suis la voleuse, c'est moi qui suis la fainéante!... Voyons, poussez-moi sur le chemin et tâchez de vous remuer un peu!
La recommandation n'était pas inutile; car maître Gilles et son fils restaient immobiles et silencieux.
Chez le fermier, c'était stupéfaction, étourdissement, timidité et habitude de supporter sans se plaindre les orages domestiques; chez Germain, au contraire, c'était consternation, désespoir. Ses yeux étaient tournés du côté d'Élisabeth, qui s'était assise sur le banc de pierre, au pied d'un poirier dont les branches s'attachaient comme autant de bras au mur de la maison. La jeune fille avait caché sa tête dans ses mains, et de grosses larmes roulaient le long de ses joues. Germain entendait de sa place les sanglots qu'elle cherchait à retenir. Il ne put supporter plus longtemps ce spectacle et son secret lui échappa. Comme le joueur qui risque sa fortune sur un coup de dés, il risqua tout, dans un aveu que lui arrachèrent sa douleur et ses remords, tout, jusqu'à son amour pour Élisabeth, jusqu'à l'avenir de la pauvre fille.
--Vous êtes ma mère? dit-il en serrant avec émotion les mains de la fermière.
--Pour mon malheur! répondit-elle.
--Et vous, vous êtes mon père? reprit-il en s'adressant à maître Gilles.
Habitué à la soumission la plus absolue, le brave homme sembla chercher dans les yeux de sa femme un signe d'assentiment.
--Vous devez donc m'aimer comme votre fils? poursuivit Germain.
--Pour cela, ça ne fait pas de doute! dit le fermier en embrassant le jeune homme.
Quant à maîtresse Gilles, elle se tenait toujours sur la défensive.
--Et vous désirez mon bonheur? continua Germain.
--C'est encore vrai, dit le fermier.
--Eh bien! supposez que le bon Dieu, au lieu de vous accorder un garçon, vous ait donné une fille...
--Ça m'aurait mieux convenu! interrompit maîtresse Gilles.
--Supposez encore, poursuivit Germain, que vous soyez dans la pauvreté et que votre fille soit obligée pour vivre de se louer comme servante dans une ferme. Votre fille est belle, le fils du fermier s'en aperçoit, il l'aime, il ne le lui cache pas, et la pauvre enfant l'écoute pour son malheur à elle... Que doit faire le fils du fermier?
--Si ce garçon-là a du coeur, dit maître Gilles, il doit en faire sa femme.
--Et si son père s'y oppose? demanda Germain.
--Il aurait tort, répondit le brave homme. Il pourrait bien, sans doute, gronder son fils; mais il ne devrait pas causer, par son refus, la perte de la jeune fille.
--Eh bien, mon père, grondez-moi! dit Germain en fondant en larmes et en tombant dans les bras du vieillard; car le fils du fermier c'est moi, et la servante c'est Élisabeth.
Le brave homme serra son enfant contre son coeur avec une grosse émotion. Cette confidence renversait bien des projets; mais les beaux rêves qu'il avait caressés s'évanouirent sans peine, sinon sans regrets, pour faire place aux sentiments d'honnêteté qui faisaient le fond de son caractère; et le pardon s'échappa de ses lèvres avec le dernier baiser qu'il donna à son fils.
Cependant, maîtresse Gilles n'avait pas eu besoin d'attendre la fin de l'apologue pour en comprendre la moralité; car les femmes, dans quelque milieu social que le sort les ait placées, surpassent de beaucoup les hommes en finesse, et rien n'est plus merveilleux que leur aptitude à deviner les choses les plus impénétrables, pour peu qu'il s'y mêle de l'amour ou tout autre sentiment délicat. Elle n'eut pas plus tôt entendu les premiers mots de la confidence que, sans s'inquiéter de la détermination que prendrait son mari, elle courut rapidement vers la maison. Elle monta à sa chambre, ouvrit son armoire, compta dix écus dans sa main et redescendit quatre à quatre les marches de l'escalier. Son visage, si coloré d'ordinaire, était presque pâle et ses lèvres tremblaient. Élisabeth était toujours assise sur le banc de pierre et pleurait. Maîtresse Gilles s'approcha de la jeune fille, dont elle écarta brusquement les mains, et lui jeta les pièces de monnaie sur les genoux.
--Voyez, dit la fermière, s'il y a bien dix écus. Je ne vous dois que onze mois; mais je vous paie l'année entière, afin d'être débarrassée plus tôt de vous.
--Vous me mettez à la porte? dit Élisabeth.
--Ça me paraît clair.
--Vous êtes mécontente de moi? Je ne travaille pas assez?
--Il s'agit bien de cela! s'écria maîtresse Gilles avec indignation.
--Germain a parlé! se dit Élisabeth en retombant sur le banc de pierre, je suis perdue!
D'abondantes larmes s'échappèrent de ses yeux, et sa tête s'affaissa sur sa poitrine, comme une fleur qui plie sous le poids de la rosée.
--Ramassez votre argent, reprit durement la fermière en montrant les pièces de monnaie qui avaient roulé à terre.
Ces paroles rappelèrent Élisabeth au sentiment de sa position; elle fit un violent effort sur elle-même et se leva.
--Merci! répondit-elle en détournant la tête.
--Vous les dédaignez?
--J'aime mieux vous avoir servie pour rien!
--Pour rien, dites-vous? répliqua brutalement maîtresse Gilles; et vous avez fait le malheur de mon fils!
Ces derniers mots firent tressaillir la jeune fille. Elle leva noblement la tête et obligea la fermière à baisser les yeux sous son regard.
--Maîtresse Gilles, dit-elle, apprenez que le malheur n'a frappé chez vous qu'une seule personne, et cette personne, c'est moi! Si je ne respectais votre mari, si je ne... pardonnais à Germain, je ne partirais pas d'ici sans vous maudire... Vous comprendrez plus tard combien vous avez été injuste et cruelle à l'égard d'une pauvre enfant, qui ne se croyait pas en danger sous votre toit... Je ne demande pas d'autre vengeance; et, lorsque je sortirai de cette maison, d'où vous me chassez indignement, pas une parole de haine ne s'échappera de ma bouche... Je trouverai peut-être même la force d'appeler sur elle la bénédiction du ciel.
A ces mots, elle disparut dans l'intérieur de la maison.
Le fermier et son fils, après le premier épanchement, furent tout surpris de ne plus voir maîtresse Gilles à leurs côtés; ils l'aperçurent bientôt près de la porte de la cuisine et marchèrent à sa rencontre.
--Tu sais tout? dit le fermier en s'essuyant les yeux du revers de sa manche, et tu pardonnes à Germain?
--Il le faut bien, répondit la fermière en se baissant pour ramasser les écus qui étaient restés au pied du banc.
--Qu'est-ce que c'est que cet argent? demanda maître Gilles?
--Ce sont les gages d'Élisabeth.
--Tu la paies d'avance?
--Je la mets à la porte.
--Vous la chassez! s'écria Germain. Voyons... vous plaisantez, ma mère?
--Je ne plaisante pas; je ne veux pas garder une fille de mauvaise vie chez moi.
--Mais c'est moi qui ai fait tout le mal! reprit le jeune homme.
--Et c'est à moi de le réparer, répondit la fermière.
--Tu as tort, ma femme, hasarda maître Gilles.
--Tais-toi, lui dit maîtresse Gilles; cela ne te regarde pas.
--Comment! mon père, vous souffrirez une pareille indignité? dit Germain en voyant le fermier se préparer à la retraite.
--Petite pluie abat grand vent, lui répondit maître Gilles à voix basse; dans moins d'une heure ta mère ne songera plus à renvoyer sa servante.
--Vous vous trompez, dit la fermière, car la chose est déjà faite. Élisabeth a reçu son congé. Elle ne dormira pas cette nuit sous mon toit.
--Ah! ma mère, s'écria Germain en éclatant en sanglots; il eût mieux valu ne pas me mettre au monde.
III
Louis XVI.
Les détails que maître Gilles avait recueillis à Bretteville sur l'arrivée prochaine de Louis XVI étaient exacts. Le jeune roi avait quitté Versailles le 21 juin 1786, pour se rendre à Cherbourg. Il arriva dans la soirée du 21 au château d'Harcourt, où il passa la nuit, et le 22, à dix heures du matin, il s'arrêta à Caen, sur la place des Casernes, et reçut des mains du comte de Vandeuvre les clefs de la ville. La foule s'était portée au devant du roi, qui recevait avec bonté les placets qu'on lui faisait parvenir. Ce fut seulement à l'extrémité de la ville qu'il permit à ses cochers de lancer les chevaux. Le temps était magnifique. Louis XVI ne se lassait pas d'admirer les moissons qui couvraient la campagne. Il prenait une joie d'enfant à passer la tête à la portière, pour mieux respirer la senteur des champs; et, se retournant vers ses compagnons de route, le prince de Poix, les ducs de Villequier et de Coigny:--Convenez, messieurs, leur disait-il gaîment, que Virgile avait raison de conseiller aux Romains de déserter leurs villas pour aller chercher de douces émotions au sein de la campagne.
Et les carrosses de la cour passaient si rapides que les arbres de la route semblaient courir à toutes jambes le long des fossés, et qu'un nuage de poussière se roulait en tourbillons épais à l'arrière des voitures. Mais, à chaque village, Louis XVI ordonnait de ralentir la marche et se montrait aux paysans qui saluaient son apparition par des cris de joie. Lorsqu'on fut sorti de Bretteville-l'Orgueilleuse, le roi parut regretter de ne pas s'être arrêté dans ce village. Le grand air lui avait ouvert l'appétit.
--Sa Majesté trouvera bientôt ce qu'elle désire, dit le duc de Villequier.
--Vous croyez? demanda Louis XVI.
--J'en suis certain, car j'ai parcouru cette route à cheval; et, dans moins de dix minutes, nous rencontrerons une auberge sur la droite, au bas de deux côtes.
--A merveille! s'écria joyeusement Louis XVI; nous allons faire un repas en plein air, comme de vrais bergers.
Tandis que le roi sortait de Bretteville-l'Orgueilleuse, un silence solennel régnait dans la grande cuisine de maîtresse Gilles. On n'entendait que le bruit sec des sabots qui frappaient l'aire ou le tic-tac monotone du balancier de l'horloge. Mais voilà qu'une rumeur extraordinaire, accompagnée de convulsions, éclate soudain dans cette petite boîte carrée, comme si l'être animé qu'elle semblait retenir prisonnier entre ses parois eût voulu briser ses chaînes... et midi sonna. Ce fut comme un coup de théâtre,--car c'était l'heure du dîner--et maîtresse Gilles remplit à elle seule de son mouvement toutes les parties de son immense cuisine. Les assiettes, qu'on aurait pu considérer comme les pièces principales d'un vaste échiquier, s'alignèrent sur les bords de la table; les couteaux et les fourchettes se placèrent à leur droite, en guise de cavaliers; les verres se posèrent carrément en tête, sur la première ligne, en guise de pions, et les pots de cidre furent plantés comme des tours aux quatre coins de la table. Lorsqu'elle vit arriver les hommes de journée, maîtresse Gilles apporta la soupière, d'où sortait un épais nuage de fumée. Mais personne n'y toucha; on attendait le fermier et son fils. Enfin maître Gilles parut. Sa physionomie n'avait rien de rassurant; sa bouche, fendue évidemment pour un sourire perpétuel, se contractait en grimaçant, comme lorsqu'il avait du chagrin.
--Tu ne l'as pas trouvé!... je vois bien cela à ta mine, s'écria maîtresse Gilles, sans donner à son mari le temps de s'expliquer.
--Que peut-il être devenu, notre pauvre Germain? dit le fermier en se laissant tomber sur une chaise avec accablement.
--Vous ne l'avez pas vu, vous autres? demanda maîtresse Gilles aux gens de la ferme.
--Non, répondirent les domestiques.
--Tu ne manges pas? reprit la fermière en se tournant vers son mari.
--Je n'ai pas faim.
--Poule mouillée! s'écria dédaigneusement maîtresse Gilles en emplissant son assiette jusqu'aux bords... Il se retrouvera, ton fils, il se retrouvera, parbleu!... Il est allé prendre l'air... Ah! mon Dieu! qu'entends-je? s'écria de nouveau maîtresse Gilles; et, pour la première fois de sa vie, elle laissa tomber son assiette, qui couvrit l'aire de soupe et de morceaux de faïence... C'est le roi!
A ce mot, tous les gens de la ferme quittèrent leur place, jusqu'à maître Gilles, qui, s'il n'avait pas d'appétit, retrouva du moins des jambes pour la circonstance; et tout le monde, maîtres et domestiques, se précipita à l'entrée de la maison. C'étaient bien, en effet, les carrosses de la cour qui descendaient la côte au grand galop de quatre chevaux.
--Et mes chapons? s'écria maîtresse Gilles avec désolation. Qu'on aille me chercher mes chapons!
Un garçon de ferme se détacha du groupe pour obéir aux ordres de sa maîtresse.
--Et mon agneau?
--Le voici, dit le fermier en saisissant le pauvre petit animal qui passait à côté de sa mère. Mais il n'est pas décrotté.
--Tant pis! répondit maîtresse Gilles.
En même temps elle fit ranger toute sa petite armée de valets et se mit à leur tête, tandis que son mari, placé modestement à deux pas en arrière, tenait dans ses bras les chapons et l'agneau. Puis elle se prépara à marcher au devant des voitures. Mais elle s'arrêta subitement, recula en trébuchant et ne retrouva son équilibre que sur les pieds de son mari.
Le roi était descendu de voiture, accompagné de plusieurs seigneurs de sa suite, auxquels il montrait la maison avec des gestes qui pouvaient faire penser qu'il avait le désir d'y entrer. Et telle était bien son intention; car le petit cortége se mit en marche, franchit le pont jeté sur le fossé et s'avança dans la cour.
Maîtresse Gilles n'était pas préparée à cet événement. Sa fermeté l'abandonna. On la vit même trembler et jeter autour d'elle un regard désespéré, comme si elle eût appelé quelqu'un à son aide. Ce n'était plus l'arrogante fermière qui faisait retentir la maison de sa voix formidable; ce n'était plus maîtresse Gilles campée fièrement, les deux poings sur les hanches, et gourmandant sans pitié les domestiques. Quant au fermier, il n'était pas étonnant que ses deux genoux se donnassent de fréquents et involontaires baisers. Le pauvre homme tremblait; la peur lui fit lâcher les deux chapons, qui s'enfuirent, et l'agneau, qui s'en alla promptement rejoindre sa mère.
Cependant le roi approchait toujours. Il n'était plus qu'à vingt pas du groupe formé par les deux fermiers et leurs domestiques.
--Et mes mains qui sont encore toutes noires de charbon! s'écria douloureusement maîtresse Gilles. Voyons, Jean, dit-elle à son mari, tu peux bien recevoir le roi pendant que je vais aller les nettoyer?
--Essuie-les à ton tablier, répondit le fermier plus mort que vif.
--Et mon bonnet que je porte depuis le commencement de la semaine?
--Et mes souliers tout pleins de poussière! répliqua le paysan.
--Et mon fichu déchiré! continua la femme.
--Et mon gilet sans boutons! répondit le mari.
--Je vous répète que vous êtes superbe comme cela, Jean! s'écria maîtresse Gilles.
Aussitôt elle se fit, à coup de coudes, une trouée à travers les domestiques et disparut dans la maison.
Le roi n'était plus qu'à six pas de maître Gilles.
Le pauvre fermier se tordait les mains et la sueur lui roulait sur le visage. Il essaya d'appeler maîtresse Gilles, Élisabeth, Germain même qu'il savait absent. Mais la voix lui fit défaut. Comme le roi approchait toujours, comme la fuite était devenue impossible, le paysan ôta respectueusement son bonnet de laine et se plia en deux, n'osant ni se relever, ni détacher les yeux de l'extrémité de ses pieds qu'il trouvait encore plus laids et plus difformes que de coutume.
--Allons, brave homme, relevez-vous, dit Louis XVI en lui frappant amicalement sur l'épaule.
Mais maître Gilles se baissa encore plus bas, de sorte que ses longs cheveux roux semblaient prendre racine dans le sol. Sur une nouvelle invitation du roi, il se décida à se redresser. Seulement son corps se balança longtemps encore avant de reprendre son équilibre, comme ces arbustes qu'on a ployés avec la main et qui s'inclinent plus d'une fois avant de rester immobiles.
--Vous servez à boire et à manger, comme cela est écrit là-bas au-dessus de votre porte? reprit Louis XVI après l'avoir rassuré de son mieux.
--Oui, Ma-ma-majesté, bégaya maître Gilles.
--Voyons, qu'allez-vous me donner à manger?
--Ma-majesté, tout ce que nous avons est à votre service. On va tuer toute la volaille, s'il le faut...
--Mais il ne le faut pas! dit Louis XVI, que les protestations du fermier amusaient étonnamment. Je ne voudrais pour rien au monde être la cause d'un tel massacre! Je n'ai pas, d'ailleurs, l'intention de faire un dîner en règle. Une simple collation, voilà tout.
--Mon Dieu! mon Dieu! si ma femme était là seulement! s'écria maître Gilles au désespoir de ne pouvoir trouver quoi offrir à son souverain.
--J'aurais été enchanté de la voir, dit Louis XVI; mais, puisque le malheur veut qu'elle ne soit pas là, je m'en rapporte à vous. Vous désirez me donner de trop bonnes choses? vous voulez me gâter, j'imagine? Aussi, pour vous mettre à votre aise, je vous demanderai si vous avez des oeufs?
--C'est si commun!
--Pas tant que vous le pensez, s'ils sont frais.
--Oh! quant à cela, on va les prendre au poulailler.
--Très-bien. Et du beurre?... en avez-vous?
--On vient de le faire.
--Voilà un repas magnifique! s'écria joyeusement Louis XVI. Vous voyez, brave homme, que je ne suis pas si difficile... Eh bien, qu'y a-t-il encore? demanda le roi en remarquant que maître Gilles se grattait l'oreille d'une manière désespérée.
--C'est que... la cuisine... balbutia maître Gilles, la cuisine est bien sombre, et Sa Majesté est habituée à manger dans de si beaux appartements!
--C'est cela qui vous embarrasse?... Mais, y a-t-il à Versailles une salle à manger avec un plus beau plafond que celui-là? dit Louis XVI en faisant admirer à ses gentilshommes la pureté du ciel.
--Sa Majesté consent à manger en plein air? demanda maître Gilles en ouvrant de grands yeux ébahis.
--En plein air, mon cher hôte! répondit le roi. Et voici ma place toute trouvée, ajouta-t-il en se dirigeant vers le banc de pierre placé près de la porte d'entrée.
Maître Gilles, devinant l'intention du roi, ôta sa veste, l'étendit avec soin sur la pierre et entra dans la maison.
Cependant deux garçons de ferme apportèrent une petite table devant le roi, et maître Gilles reparut bientôt dans sa belle blouse des dimanches. Il déposa un couvert sur la table, après avoir eu soin, toutefois, d'essuyer le verre avec le bas de sa blouse. Puis il demanda au roi quelle boisson il fallait lui servir.
--Vous avez donc le choix? dit Louis XVI.
--Majesté, j'ai encore une vieille bouteille de vin qui nous est restée du baptême de notre fils.
--Eh bien! gardez-la pour le jour de son mariage... On aura soin, ajouta-t-il en s'adressant à ses familiers, de compléter le caveau de ce brave homme.
--Alors... nous n'avons plus que du cidre à offrir...
--Très-bien! Servez-moi du cidre et apportez-moi de votre pain de ménage. Je me sens un appétit d'enfer!
Le roi fut promptement obéi. Comme il ouvrait un oeuf après avoir coupé une tranche de pain, il crut s'apercevoir qu'on lui frappait de temps à autre sur le bas de la jambe. Il regarda de côté et vit le gros chien de ferme qui se permettait, contre toutes les lois de l'étiquette, de caresser avec sa patte les mollets de son souverain.
--Ah! je devine ce que tu veux, toi! dit Louis XVI en lui jetant un morceau de pain que le barbet attrapa avec la dextérité d'un jongleur accompli.
Mais, comme le barbet avait un appétit déréglé, il renouvela ses demandes avec tant d'insistance que maître Gilles en fut tout scandalisé.
--Fi donc! vilaine bête! s'écria le fermier; vous devriez rougir de tourmenter ainsi Sa Majesté!
Cette apostrophe bien sentie ne paraissant pas toucher le compagnon de table du roi, maître Gilles s'arma d'un gourdin dont il montra le gros bout au parasite à quatre pattes.
--Laissez-le, dit Louis XVI en passant amicalement la main sur la tête de son protégé; il ne me gêne pas. Comment l'appelez-vous?
--Sauf votre respect, Majesté, il s'appelle Fidèle.
--Fidèle? A coup sûr ce n'est pas un chien de cour, dit Louis XVI en souriant.
--Pardon, Majesté, répondit maître Gilles, qui n'avait pas compris le jeu de mots: il n'y a pas son pareil comme chien de garde.
La nouvelle de l'arrivée de Louis XVI s'était vite répandue, et l'on voyait accourir de tous côtés les habitants de Sainte-Croix. Ils se tenaient respectueusement à distance, le cou tendu dans la direction du roi, et suivant curieusement le moindre de ses mouvements, comme s'ils eussent été surpris de le voir manger comme un homme ordinaire. Le bruit des cloches se fit bientôt entendre, et ce signal officiel décida les retardataires à déserter le village. A cet instant la porte de la cuisine s'ouvrit, et maîtresse Gilles parut sur le seuil dans ses plus beaux atours. Un grand tablier de soie, qui miroitait au soleil comme la gorge de ses pigeons, couvrait sa poitrine et descendait jusqu'au bas de sa jupe d'un rouge éclatant. Un immense bonnet, en forme de cathédrale, étalait au vent ses ailes de papillon et couronnait dignement cet imposant édifice.
La fermière se dirigea vers le groupe des courtisans, qu'elle salua jusqu'à terre, pensant que le roi devait en faire partie. Mais, lorsqu'en se retournant, elle aperçut Louis XVI assis à la petite table et étendant tranquillement son beurre sur une tranche de pain, elle entra dans une colère impossible à rendre et, saisissant rudement son mari par le collet: