Chapter 13
--Malheureux! s'écria-t-elle, tu as eu la bêtise de laisser Sa Majesté dehors!... Tu ne sauras donc jamais rien faire comme les autres!
--Pardon, dit Louis XVI qui avait grand'peine à garder son sérieux, c'est moi qui l'ai voulu... Vous pouvez lâcher maître Gilles.
--C'est ma femme, dit le fermier en faisant une sorte de présentation de maîtresse Gilles, quand il fut échappé de ses griffes.
--Je l'ai deviné tout de suite, répondit le roi en souriant. Elle a vraiment bonne mine, votre femme!
--Sa Majesté est bien honnête, dit maîtresse Gilles en exécutant la plus belle de ses révérences.
Mais le roi ne s'occupait déjà plus d'elle. Son attention s'était reportée sur la foule des paysans qui remplissaient la grande route.
--Allez avertir ces bons villageois qu'on leur permet d'entrer dans la cour, dit Louis XVI à une personne de sa suite; s'ils ont quelque demande à me faire, je suis prêt à les entendre.
On se rappelle qu'Élisabeth, après la querelle qui s'était élevée entre maîtresse Gilles et son fils, refusa de recevoir le paiement de ses gages et alla se réfugier dans sa mansarde. Elle se jeta à genoux devant son lit, la tête appuyée contre les draps et les mains levées au ciel. Combien de prières entrecoupées de sanglots montent ainsi chaque jour vers Dieu! Qu'il est bon de se retrouver ainsi tout seul, loin du monde, et de sonder impitoyablement les plaies de son âme!
Qui pourrait songer en ces moments redoutables à se déguiser la vérité? Les déguisements sont bons pour des chagrins d'enfant; mais, quand toutes les cordes de la douleur ont vibré en nous, il n'est plus possible d'être hypocrite envers soi-même.
Élisabeth pleura amèrement; mais, après le premier tumulte de ses passions, elle examina plus sérieusement la conduite de la fermière; elle s'avoua que la plupart des mères eussent agi comme sa maîtresse. Elle se trouvait même des torts, sans pouvoir toutefois excuser les brutalités et surtout l'arrogance de la fermière. Car ce qu'on pardonne le plus difficilement chez les autres, ce sont moins les mauvais traitements que l'orgueil immodéré qui cherche à nous humilier. Élisabeth était arrivée à cet état d'abattement physique où l'âme, se détachant de la terre, se rapproche du ciel par la prière. Alors ses larmes coulèrent moins brûlantes; ses soupirs ne déchirèrent plus sa poitrine et l'indulgence entra dans son coeur.
Pleine de résignation, elle se leva pour commencer ses préparatifs de départ. Au même instant on frappa à la porte de sa petite chambre.
--Entrez, dit-elle.
La porte s'ouvrit et Germain tomba aux genoux d'Élisabeth.
--Oh! pardonnez-moi! s'écria-t-il en sanglotant. Ne me maudissez pas, Élisabeth!
--Vous maudire! dit la jeune fille en pâlissant... Il faudrait alors commencer par me maudire moi-même. Car... vous, du moins, vous aviez pour excuse le peu d'importance de votre faute, et l'irréflexion de votre âge vous fermait les yeux sur le reste; tandis que moi, je devais savoir quel avenir je me préparais!...
--Ne partez pas, Élisabeth, je vous en supplie, restez près de nous. Ma mère oubliera tout; elle finira par vous aimer et vous appeler du doux nom de fille.
--Ce sont des rêves tout cela, mon bon Germain!... D'ailleurs, je ne consentirais jamais à être votre femme.
--Vous ne m'aimez donc plus?
--Je vous aime toujours. Mais la souffrance m'a vieillie; et j'ai réfléchi à bien des choses auprès desquelles je passais étourdiment jadis; et je me suis dit que la femme doit, avant tout, défendre sa pureté... Lorsqu'un homme a perdu l'honneur, on dit qu'il a été lâche et tout le monde le méprise. Notre honneur à nous, c'est notre vertu! Lorsque nous n'avons pas su la garder, nous sommes lâches comme l'homme qui a manqué à l'honneur. Je ne voudrais pas épouser un homme lâche... Vous ne pouvez épouser une femme sans vertu.
--Élisabeth, Élisabeth! dit Germain, ne vous jugez pas ainsi!
--Je parle comme le monde...
--Je me moque du monde et de ses jugements. Je ne sais qu'une chose: c'est que je vous estime, c'est que je vous aime!... Ne partez pas!
--C'est impossible! on m'a chassée d'ici.
--Et moi je vous dis d'y rester! Je suis le maître après tout! et ma mère ne me tiendra pas toujours...
--Une brouille avec votre mère? Voilà ce que je veux éviter à tout prix. Je vais partir.
--Pour aller?
--Chez mon père. Il n'y a que Dieu et lui qui puissent me pardonner.
--Mes larmes ne vous fléchiront pas?
--Ma résolution est prise.
--Eh bien! vous ne partirez pas seule! dit Germain.
Et le jeune homme sortit sous le coup d'une terrible émotion. Élisabeth resta quelques instants immobile, les yeux fixés sur la porte qui venait de se refermer. Puis elle éclata en sanglots.
--Mon Dieu! dit-elle, est-ce que la punition ne dépasse pas la faute?
Elle promena un regard désolé sur les murs de sa petite mansarde, dont chaque meuble était un souvenir. C'étaient le lit, où elle goûtait un si doux sommeil, le bénitier de faïence surmonté d'un Christ où elle puisait pieusement de l'eau bénite tous les matins à son réveil, la petite table sur laquelle elle lisait le dimanche, la chaise sur laquelle elle se berçait en pensant à son père infirme, à sa mère qui reposait sous le vieil if du cimetière, à ses amis d'enfance. Elle se sentait le coeur gros à l'idée de quitter ces vieilles connaissances qui l'avaient vue rêver, prier et pleurer! Et cette admirable campagne que l'on apercevait de la fenêtre! et ce bois sombre qui s'arrondissait à l'horizon comme une épaisse chevelure! et le clocher d'Audrieu qui se détachait en noir sur le bleu du ciel! Que de poésie, à l'heure des adieux, dans toutes ces choses qui lui paraissaient autrefois insignifiantes!...
Mais voilà que de riches voitures descendent la côte à grand bruit et viennent troubler sa rêverie. Élisabeth, qui tenait à rester avec ses pensées, referma la fenêtre. Elle plia soigneusement ses robes et grossit son paquet de tous les autres objets de toilette. Une rumeur extraordinaire partait d'en bas et montait jusqu'au toit; mais la jeune fille n'eut pas un instant l'idée d'ouvrir la fenêtre. Elle prit une dernière fois de l'eau bénite sous le vieux crucifix, jeta un dernier regard autour d'elle et descendit lentement les marches de l'escalier.
Il faut renoncer à peindre sa surprise et son effroi, lorsqu'elle aperçut la foule qui remplissait la cour. Elle voulut revenir sur ses pas; mais il n'était plus temps. Françoise, la servante qui s'était moquée d'elle si méchamment le matin, s'approcha d'elle et, feignant une compassion hypocrite:
--Vous avez l'air bien triste? lui dit-elle. Cela ne convient guère dans un pareil jour!
La méchante fille avait eu soin d'élever la voix pour être entendue des personnes qui l'entouraient. Tous les regards se portèrent aussitôt sur la pauvre Élisabeth, qui, rougissant et pâlissant, subit dans ces courts instants le plus affreux supplice qu'ait jamais enduré créature humaine.
Louis XVI avait fini son repas et parlait avec bonté aux paysans. Il fut un des premiers à entendre la remarque perfide de Françoise. Il regarda Élisabeth et fut frappé de son air d'abattement.
--Laissez approcher cette enfant, dit-il.
La foule ouvrit ses rangs. Mais, soit qu'elle n'eût pas entendu les paroles de Louis XVI, soit qu'elle n'eût pas la force de faire un mouvement, Élisabeth demeura debout à la même place, les yeux obstinément fixés sur le sol. Touché de sa position, le roi s'approcha d'elle et l'interrogea avec la plus grande douceur.
--Elle ne mérite pas que Sa Majesté s'occupe d'elle, s'écria maîtresse Gilles en accourant près du roi.
--Pourquoi? demanda Louis XVI sans se retourner.
--Parce que c'est une malheureuse!...
--Vous devriez savoir, interrompit le roi, qu'il faut toujours avoir pitié des malheureux!
Il serait difficile d'imaginer quelle fut la stupeur de maître Gilles quand il aperçut Élisabeth entre la fermière et le roi. Il eut cependant le courage de venir au secours de la jeune fille; et on le vit se placer bravement entre Louis XVI et sa femme qui n'osa ou ne put rien dire, tant elle fut étonnée d'un pareil trait d'audace.
--Que puis-je faire pour vous? disait en ce moment Louis XVI à Élisabeth.
--Tout! Majesté, répondit maître Gilles en avançant sa bonne figure qui n'eut jamais depuis ce jour un tel air de résolution. Vous pouvez la sauver du déshonneur! ajouta-t-il à voix basse, de manière à n'être entendu que du roi.
--Cette fille a failli chez vous?
--Chez moi, Majesté. Et mon fils Germain est décidé à l'épouser...
--Ah! vous avez un fils? Je comprends tout maintenant. Cette enfant est moins coupable que je ne l'avais pensé... Mais alors, si vous consentez au mariage, il n'y a plus d'obstacle...
--Pardon, interrompit maître Gilles, il y a ma femme.
--C'est vrai, dit Louis XVI en souriant; vous me faites toucher du doigt un abus que je ne pourrai cependant pas supprimer dans mon royaume. Et quelle est la cause de son opposition?
--L'argent, Majesté... Élisabeth n'a pas un sou vaillant.
--Je m'en doutais, dit Louis XVI.
Il appela l'un de ses gens et lui parla à voix basse. Quelques instants après, on apportait au roi une bourse remplie d'or qu'il présenta à Élisabeth.
Mais la jeune fille était dans une prostration semblable à celle du condamné à mort, qui entend les rumeurs de la foule sans pouvoir distinguer le sens des paroles qui se disent autour de lui. Désespéré de la voir insensible aux bontés de Louis XVI, maître Gilles s'approcha d'elle et lui cria de toutes ses forces: «Répondez donc, Élisabeth; c'est le roi de France qui vous parle!» Elle tressaillit, comme une personne qui sort brusquement d'un mauvais rêve, leva les yeux et rencontra le regard du roi.
--Je vous dote en faveur de votre enfant, lui dit Louis XVI; vous pourrez épouser Germain.
--Oh! merci! s'écria Élisabeth en tombant à genoux. Je demanderai à Dieu qu'il vous accorde de longs jours, et mon enfant mêlera votre nom à ses prières.
Comme elle achevait de parler, ses forces l'abandonnèrent, et, sans le fermier, elle fût tombée à terre. Les paysans poussèrent des cris de joie et firent retentir les airs de leurs acclamations. Une seule personne ne partageait pas l'allégresse générale: c'était Françoise, qui voyait sa manoeuvre perfide tourner au profit de son ennemie.
--Il n'y a que les mauvaises filles comme Élisabeth pour avoir de ces chances-là! disait-elle en suivant la foule.
Heureusement que sa voix se perdit dans le bruit de la multitude, comme une fausse note dans un choeur immense.
Quant à maîtresse Gilles, elle n'avait pas encore retrouvé la parole et ne pouvait détacher ses yeux de la bourse que son mari tenait dans ses mains. Soudain elle se frappa le front, comme une personne qui rappelle ses souvenirs; puis on la vit courir du côté de l'étable et rapporter un petit agneau dans ses bras. Mais Louis XVI était déjà rentré dans sa voiture, les postillons fouettaient vigoureusement les chevaux et, dans dans son désespoir, maîtresse Gilles crut apercevoir, à travers le nuage de poussière qui s'élevait de la route, la maîtresse d'auberge de l'Aigle recevant le baiser du roi.
A quelque distance de la ferme, Louis XVI aperçut, en se penchant à la portière, un jeune paysan qui pleurait au bord de la grande route. Il reconnut le gros chien noir qui était assis auprès du jeune homme. C'était son compagnon de table; c'était Fidèle qui regardait tristement son maître, sans oublier toutefois de surveiller en même temps le bâton de voyage et les habits roulés dans un mouchoir. Louis XVI pensa que la Providence, en plaçant le maître du barbet sur sa route, ne voulait pas qu'il laissât sa bonne action inachevée. Il fit arrêter sa voiture et appela le jeune homme.
--Comment vous appelez-vous? lui dit-il avec bonté.
--Germain.
--Vous êtes le fils de maître Gilles?
--Oui, monseigneur, pour vous servir.
--Eh bien! ne pleurez plus et retournez à la ferme. Élisabeth vient de faire un héritage et maîtresse Gilles consent à ce qu'elle devienne votre femme.
--Vous avez l'air trop bon, monseigneur, pour vouloir me tromper, dit Germain. Tout mon bonheur est attaché à l'accomplissement de ce mariage; et, si vous aviez abusé de ma simplicité pour vous amuser de moi, vous m'auriez donné le coup de mort!
--Croyez-moi, reprit Louis XVI: le bonheur vous attend à la ferme.
--Dieu vous bénisse, monseigneur! s'écria Germain, et vous accorde de longs jours!
--Voilà deux fois aujourd'hui que ce souhait m'est adressé, dit le roi à ses gentilshommes; ne puis-je pas espérer que les voeux d'Élisabeth et de Germain me porteront bonheur?
Les chevaux reprirent le galop; et, tandis que Louis XVI courait à ses destinées, Germain marchait à grands pas, la joie au coeur, vers la ferme de maître Gilles, que les paysans avaient baptisée, dans leur enthousiasme, du nom d'_Hôtel fortuné_. Depuis ce jour, bien que la vieille maison n'offre plus le lit et la table aux voyageurs, on n'a cessé de l'appeler dans le pays l'_Hôtel fortuné_, comme si le peuple eût voulu perpétuer ainsi le souvenir du passage de Louis XVI.
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TABLE DES MATIÈRES
BARBARE
CHAPITRE I.--La Déesse de la Liberté -- II.--Le club -- III.--Le proscrit -- IV.--Une crise domestique -- V.--Désespoir de Dominique -- VI.--Le pont de cordes
MICHEL CABIEU
CHAPITRE I. -- II. -- III. -- IV.
LE MAÎTRE DE L'OEUVRE
PROLOGUE. --Les deux touristes CHAPITRE I.--Pierre Vardouin -- II.--A propos d'une fleur -- III.--Maître et apprenti -- IV.--... -- V.--Deux martyrs ÉPILOGUE... --Visite chez l'ex-magistrat
L'HÔTEL FORTUNÉ
CHAPITRE I.--Le rêve -- II.--Le renvoi -- III.--Louis XVI