Légendes Normandes

Chapter 11

Chapter 113,962 wordsPublic domain

Qui pourra déterminer l'instant de raison où commence le sommeil, où finit la veille? Qui pourra dire ce qui distingue le rêve de la rêverie? s'ils sont séparés par un abîme, ou s'ils sont unis étroitement?... Élisabeth s'était reportée par la pensée aux jours de son enfance; on l'interrompt dans sa rêverie, elle dit adieu au monde des songes, elle marche, elle agit, elle fait sa tâche journalière, puis elle se repose; et, sitôt que le sommeil a fermé ses yeux, la voilà de nouveau dans la maison de son père. Le temps a bruni le chaume que, tout enfant, elle avait vu prendre à la première moisson dont elle eût gardé le souvenir. Sa mère ne file plus près du foyer demi-éteint, dont elle remuait les cendres pour préparer le repas du soir. C'est Élisabeth qui remplit la petite chambre de son mouvement, c'est elle qui nettoie l'aire, c'est elle qui ranime le feu mourant, c'est elle qui va chercher les légumes dans le jardin, c'est elle qui console et qui soigne son vieux père invalide; car il s'est passé de grands événements depuis qu'Élisabeth est devenue jeune fille, et, comme les empires, les chaumières ont aussi leurs révolutions. La mère d'Élisabeth repose sous le vieil if du cimetière; son père n'a plus la force de travailler; c'est à elle de le nourrir. Mais, comme elle ne trouve pas de place dans le village, il faut s'expatrier. Aussi, par une belle matinée de juillet, voilà qu'Élisabeth sort de la pauvre maison en donnant le bras au vieillard. Ils se dirigent lentement vers une grande avenue où la foule afflue. C'est là que, de tous les environs, accourent les jeunes paysans qui vendent leur travail aux fermiers. Élisabeth se mêle au groupe des jeunes filles, et, comme ses compagnes, elle porte un bouquet à son corsage pour indiquer qu'elle veut entrer en condition; il y a toujours des fleurs pour cacher les misères de la vie. Un beau jeune homme s'arrête devant elle, la considère un instant, puis s'adresse au vieillard et règle avec lui les conditions du marché. C'est le fils d'un riche fermier de Sainte-Croix; son père l'a chargé de lui ramener une servante pour traire les vaches; Élisabeth paraît pouvoir remplir ces fonctions. Le jeune homme monte sur sa bonne jument normande et fait asseoir la jeune fille derrière lui. Le vieux père embrasse encore une fois sa fille et, avant de regagner sa maison déserte, il jette un dernier regard au fils du fermier, regard où se peignaient toutes ses angoisses et qui disait: «Je te confie mon enfant, c'est mon bien le plus précieux; respecte-la comme tu respecterais ta soeur; le bon Dieu saura bien t'en récompenser!» Puis la jument prend son trot habituel, emportant le dernier lien qui rattachait le vieillard à la vie... Élisabeth avait le coeur gros et faisait de grands efforts pour retenir ses larmes. Son compagnon de route respecta sa douleur; il ne se retourna pas une seule fois pendant toute la durée du voyage; et c'était chose vraiment singulière de voir ces deux jeunes gens si près l'un de l'autre, et pourtant si indifférents, comme s'ils eussent ignoré que Dieu leur avait réparti la jeunesse et la beauté. Mais les jours se succédèrent, et la grande douleur s'effaça. Puis vint le temps de la moisson; les blés étaient superbes, abondants. Aussi quel mouvement, et comme la sueur roulait sur les joues, et comme on apportait de la gaîté aux repas qu'on prenait en plein air! Maîtres et domestiques vivaient dans une douce familiarité. Mêmes travaux, mêmes peines, même table! c'était la famille du temps des rois pasteurs; c'était l'égalité dans toute sa plénitude. Souvent la même coupe de terre servait à deux convives, et le breuvage n'en paraissait pas plus amer à Germain quand les lèvres d'Élisabeth s'y étaient déjà trempées. Élisabeth à son tour ne pouvait s'empêcher de comparer Germain aux choses qui l'entouraient, et elle trouvait que les cheveux de Germain étaient plus blonds que les épis dorés, et elle trouvait que les yeux de Germain étaient d'un plus bel azur que le bleu du ciel... Puis vinrent les veillées; le vieillard s'asseyait sous la grande cheminée et rappelait à ses contemporains les choses de son temps, et tous riaient à ces doux souvenirs. Mais Germain et Élisabeth ne riaient pas; ils se regardaient, tout en feignant d'écouter; puis, quand l'histoire avait été reprise, abandonnée et reprise une dernière fois, quand le narrateur s'endormait à la suite de son auditoire, le fils du riche fermier et la pauvre servante s'échappaient sans bruit... Puis vinrent les beaux jours, et l'on dansa sous les grands marronniers du village; mais Élisabeth ne s'y montra pas; les cris de joie l'attristaient...

Et là sans doute finissaient les souvenirs heureux, pour faire place à des pensées qui étreignaient cruellement la jeune fille endormie; car sa respiration devenait haletante, son sein se soulevait par bonds inégaux, et sa main se crispait comme si elle eût voulu repousser avec force l'agression d'un ennemi. Ses doigts en effet rencontrèrent un obstacle. Élisabeth se réveilla en sursaut et aperçut le gros chien de la ferme, qui semblait trouver, à lui passer la langue sur le visage, le plaisir que prend un enfant gourmand à lécher un bouquet de fraises.

--Tu ne te gênes pas, mon bon Fidèle, dit Élisabeth en s'amusant à mêler ses doigts dans les poils soyeux du chien. Au surplus, tu m'as rendu un véritable service en me réveillant; car je rêvais des choses bien tristes!... Ah! tu regardes de côté?... Ton maître ne doit pas être loin. En effet, le voilà.

La jeune fille se leva et repoussa doucement le chien, qui s'en alla rejoindre son maître pour le précéder de nouveau en aboyant joyeusement. Elle attacha l'extrémité de son tablier à sa ceinture et alla prendre une des cannes à lait qu'elle posa sur son épaule. Germain était déjà à ses côtés.

--Que faites-vous là, Élisabeth? demanda-t-il.

--Vous le voyez: je remplis ma tâche de tous les jours.

--Quand je suis arrivé, vous étiez assise, et vous vous êtes levée subitement à mon approche...

--Comme doit le faire une pauvre servante lorsqu'elle est sous l'oeil du maître, interrompit Élisabeth.

--Croyez-vous que je veuille vous reprocher de vous être reposée?... Élisabeth, Élisabeth! depuis quelques jours j'ai douté de vous; je vous ai vue plus d'une fois me lancer des regards où se peignait plutôt la haine que l'amitié. Je ne m'étais donc pas trompé! vous m'en voulez? vous ne m'aimez plus?

--Mon coeur n'a pas changé, répondit Élisabeth; mais on m'a fait comprendre la distance qu'il y a entre nous. Vous êtes mon maître, je suis votre servante; vous avez le droit de me surveiller et de me gronder quand j'oublie mes devoirs.

La jeune fille appuya la courroie de la canne contre sa tête et fit quelques pas en pliant sous son fardeau.

--Élisabeth! s'écria Germain avec un accent douloureux, vos yeux sont rouges: vous avez pleuré?

--Je ne dis pas non; mais il n'est pas défendu à une servante de pleurer, pourvu qu'elle fasse sa besogne.

--Au nom du ciel! ne me parlez pas ainsi, reprit Germain en essayant d'arrêter la jeune fille.

--Laissez-moi, répondit-elle; on va trouver que je suis restée trop longtemps aux champs. Je serai grondée. On m'a déjà reproché ce matin de voler le pain que je mange.

--Qui a pu dire cela? s'écria Germain.

--Votre mère, dit Élisabeth. Vous voyez bien que vous avez tort de vous intéresser à une voleuse!

--Voyons, Élisabeth, ne vous fâchez pas ainsi. Vous n'ignorez pas que ma mère est un peu vive...

--Je ne l'ignore pas.

--Au fond, c'est une bonne femme...

--Je n'en doute pas.

--Et, malgré ses brutalités, elle vous aime.

--Oui... qui aime bien châtie bien, dit Élisabeth avec amertume.

--Elle vous excuserait, si elle connaissait votre état de souffrance...

--Elle ne le saura jamais, s'écria Élisabeth; j'aimerais mieux tomber morte à cette place que de faire un pareil aveu!

--Mais moi, reprit Germain, moi, qui suis le vrai coupable, si j'allais me jeter aux pieds de ma mère, lui avouer notre faute, lui demander pardon pour vous et pour moi?

--Elle vous pardonnerait, Germain, car elle est votre mère; mais elle me mettrait honteusement à la porte... Oh! que cela ne vous surprenne point, ajouta Élisabeth en remarquant le mouvement d'indignation du jeune homme; la scène qui s'est passée ce matin entre votre mère et moi m'a ouvert les yeux. Malheur à moi d'avoir été jeune! malheur à moi d'avoir manqué d'expérience! Je ne devais pas accepter les fleurs que vous m'apportiez; je ne devais pas m'apercevoir que vous me regardiez avec tendresse; je ne devais pas vous savoir gré des attentions que vous aviez pour moi, des peines que vous m'épargniez; je ne devais pas surtout vous laisser voir ma reconnaissance, ni vous avouer ma préférence pour vous, ni vous sourire, non! Germain, je ne devais pas vous aimer, parce que vous étiez mon maître! Malheur à moi! car vous êtes riche et vos parents voudront vous marier à une riche fermière. Et vous aurez beau dire que vous m'aimez, on ne vous écoutera pas; et vous aurez beau chercher à me retenir près de vous, moi je vous fuirai, parce que si je cédais à vos instances, on m'accuserait de vous avoir aimé pour votre fortune. Vous-même, vous le croiriez peut-être plus tard... O ma mère! Si j'avais eu ma mère près de moi, si elle avait existé seulement! L'idée de me représenter devant elle après ma faute me l'eût fait éviter... car elle m'avait élevée honnêtement, et je n'étais pas née mauvaise. Mais Dieu me l'a enlevée trop tôt, et le souvenir des morts n'est pas assez puissant pour nous arrêter... O ma mère! ma mère! que n'étiez-vous-là!

Germain était profondément ému. Il s'approcha de la jeune fille, prit une de ses mains dans les siennes et lui dit avec une rude franchise:

--Élisabeth, regardez-moi bien... Je vous aime et vous pouvez compter sur moi!

Les deux jeunes gens tombèrent dans les bras l'un de l'autre.

Cependant Jacquot s'était rapproché insensiblement du groupe formé par le chien et par les deux amants. Il eut la malheureuse idée de vouloir se mirer de trop près dans la canne à lait, et Fidèle, qui avait un merveilleux instinct pour défendre la propriété, s'élança en aboyant à la tête du voleur. Germain se retourna, aperçut l'âne et l'arrêta par le cou au moment où il s'apprêtait à fuir. Puis, après avoir placé les cannes à lait dans les hottes de bois, il invita Élisabeth à monter sur l'âne.

--Je ne monterai pas, dit Élisabeth.

--Sérieusement?

--Sérieusement.

--Vous êtes fatiguée?

--J'en conviens; mais votre mère m'a défendu de monter sur Jacquot.

--Encore ma mère! dit Germain en haussant légèrement les épaules. C'est un tort de ne voir jamais que le mauvais côté des choses, ma chère Élisabeth. Ma mère n'est pas méchante; elle a le défaut de tenir trop rigoureusement à son droit. Ne vous sachant pas souffrante, elle s'est imaginée que c'est par paresse que vous êtes descendue si tard de votre chambre, et, pour vous punir de votre prétendue fainéantise, elle vous a condamnée à marcher à pied. Allons, j'espère que vous la connaîtrez mieux un jour, et que vous serez toute surprise de la trouver bonne et compatissante...

--Toute surprise en effet, interrompit Élisabeth avec un peu de malice.

Puis elle monta gaiement sur Jacquot; car elle n'eut pas de mal à se rendre aux raisons de son amant et à reconnaître qu'elle pouvait bien, en somme, avoir porté sur maîtresse Gilles un jugement téméraire. Tant le coeur a d'empire sur le raisonnement!

II

Le renvoi.

Après le départ d'Élisabeth, au moment où maîtresse Gilles se disposait à rentrer dans sa cuisine, une commotion subite ébranla l'air et fut suivie immédiatement d'un bruit sourd et prolongé. La fermière fit un bond, s'arrêta sur le seuil de sa porte et considéra avec inquiétude l'état du ciel. Le soleil brillait dans toute sa splendeur, l'horizon était pur; seulement de petits nuages blancs paraissaient à de longs intervalles dans l'azur, comme si un peintre maladroit eût laissé tomber son pinceau sur le fond de cette toile immense.

--Il n'y a pas la moindre apparence d'orage; ça ne peut pas être le tonnerre. Les oreilles m'auront tinté!

Rassurée par cette réflexion, maîtresse Gilles entra dans une grande pièce enfumée, qui servait à la fois de cuisine et de salle à manger. Elle versa de l'eau dans la marmite, agaça les tisons avec le bout des pincettes et se mit à gratter consciencieusement des légumes avec la lame de son couteau, lorsque les vitres de la croisée résonnèrent d'une façon étrange.

--Encore le même bruit! s'écria la fermière en sautant malgré elle.

Elle prêta l'oreille et, comme elle n'entendait plus rien, elle se remit à la besogne: Mais les vitres de résonner bientôt, et maîtresse Gilles de sauter en l'air.

--J'y suis cette fois! s'écria maîtresse Gilles, enchantée de sa découverte; boum! boum! c'est bien ça... c'est le canon.

Elle alla chercher son almanach dans son armoire et se rapprocha de la fenêtre pour le feuilleter. Aussitôt les vitres de crier:

--Boum! boum! boum!

--Toujours le même bruit! dit maîtresse Gilles en tressaillant et tournant difficilement les pages avec son pouce qu'elle mouillait pourtant à ses lèvres; voyons... nous sommes dans le mois de juin.

--Boum! boum! boum! crièrent encore les vitres.

--Bon! voilà que je tremble comme une poule mouillée... Ah! nous y voilà: 22 juin 1786.

--Boum! boum! boum!

--Mais, s'écria maîtresse Gilles après avoir bien réfléchi, ce canon-là perd la tête; car le 22 juin, c'est un jour tout à fait ordinaire.

--Du tout, ce n'est pas un jour ordinaire, maîtresse Gilles, du tout, du tout! dit maître Gilles en entrant.

--Imbécile! répliqua immédiatement maîtresse Gilles.

Le fermier ne fit pas la moindre attention à l'apostrophe malveillante de sa femme et s'avança, le rire sur les lèvres, jusqu'au milieu de la cuisine.

Ce n'était pas un bel homme que maître Gilles, et le fameux roi Frédéric ne l'eût certes pas choisi pour en faire un de ses grenadiers: Mais, s'il n'avait pas une grande taille, en revanche il avait une de ces bonnes physionomies qui ont le précieux privilége de pouvoir voyager partout sans passe-port. Blonds probablement dans le principe, ses cheveux, en vieillissant, avaient pris une teinte rousse qui se rapprochait merveilleusement de la couleur de certaines sauces au beurre dont on a le secret en Basse-Normandie. Ses yeux étaient petits et d'un bleu pâle. Il était douteux qu'ils se fussent jamais animés; mais ils avaient une expression de douceur et de bonté qui faisait oublier la vie qui leur manquait. Un nez en trompette, une large bouche qui souriait toujours, quelques brins de barbe qui couraient de l'oreille au menton complétaient l'ameublement de ce visage d'honnête homme. Maître Gilles portait une blouse d'un vert foncé qui lui descendait jusqu'aux genoux. Des guêtres blanches emprisonnaient le bas de ses jambes dont les mollets étaient allés, je ne sais où, faire un voyage de long cours, et ses gros souliers étaient couverts de poussière; car il était sorti avant le jour pour se rendre au marché de Bretteville-l'Orgueilleuse.

Il se tenait debout devant sa femme, la regardait en ricanant et se frappait en même temps le bout du pied avec son bâton. Les vitres résonnèrent de nouveau et répétèrent en coeur:

--Boum! boum! boum!

--Ah! tu trouves que je dis des bêtises! reprit maître Gilles en se moquant de la fermière, que la dernière explosion avait fait sauter sur sa chaise. Crois-tu qu'on va s'amuser à tirer le canon à Caen pour faire peur aux moineaux qui mangent les cerises de notre jardin?

--Es-tu sûr que ce soit le canon?

--Parbleu!

--Je viens de regarder dans l'almanach, et ce n'est pas un jour de fête...

--Non, mais un jour de réjouissance, interrompit maître Gilles d'un air fin.

--Tu as bien de l'esprit aujourd'hui, répliqua la fermière; il faut que tu sois allé au cabaret?

--Je n'aurais guère eu le temps d'y aller, puisque me voilà déjà revenu de Bretteville.

--Qu'est-ce que tu as fait à Bretteville?

--J'y ai appris pourquoi l'on tire le canon à Caen.

--Pourquoi?

--Devine, toi qui as de l'esprit et qui sais lire dans l'almanach.

--Les Anglais ne sont pas débarqués? demanda maîtresse Gilles avec inquiétude.

--Si pareil malheur était arrivé, je ne te répondrais pas en riant.

--Alors, c'est un événement heureux?

--En peux-tu douter?... Le roi est à Caen!

--Le roi de France! s'écria maîtresse Gilles avec admiration.

--Lui-même.

--Louis XVI?

--Louis XVI: un bien brave homme, à ce qu'on dit!

--Alors il faut atteler la jument noire à la charrette, reprit maîtresse Gilles en s'animant. Je veux voir Louis XVI. Ça doit être bien beau, un roi?

--Je n'en ai jamais vu; mais j'imagine que ça doit être tout couvert d'or!

--Et ça boit et ça mange comme nous?

--Apparemment, puisqu'on m'a affirmé qu'il a soupé hier chez la duchesse d'Harcourt.

--Et tout le monde peut le voir?

--Tout le monde! On me racontait ce matin, à Bretteville, qu'il ordonne à son cocher d'aller au pas pour qu'on puisse le voir à son aise. Il distribue des aumônes aux pauvres; il a même accordé la grâce de six déserteurs enfermés dans les prisons de Caen.

--C'est dommage que nous n'ayons pas de déserteurs dans notre famille! murmura maîtresse Gilles.

--Qu'est-ce que tu disais? demanda son mari.

--Rien.

--Tant mieux; ce sera moins long, pensa maître Gilles.

En même temps il déposa son bâton sur une chaise, s'assit sur un des bancs et s'appuya les deux coudes sur le coin de la table.

--Tu vas me servir à déjeuner, n'est-ce pas, petite femme?

Cette qualification fut acceptée aussi naïvement qu'elle avait été donnée. Flattée de l'épithète, maîtresse Gilles s'empressa d'apporter devant le fermier un morceau de lard froid et du fromage. Elle poussa même la complaisance jusqu'à tirer du cidre au tonneau. Maître Gilles contemplait sa femme avec étonnement; et, comme il n'était pas habitué à de pareilles attentions, il jugea prudent d'en profiter et se laissa verser à boire sans souffler mot. Cependant la fermière n'eut pas plus tôt rempli le verre qu'elle releva, par un geste familier, le menton de son mari.

--Nous allons à Caen, n'est-ce pas, mon petit homme?

--Pour voir le roi?

--Sans doute.

--Il est inutile de fatiguer la jument noire.

--Alors tu me refuses?

--Je ne refuse pas; je dis que nous n'avons pas besoin de nous déranger.

--Pourquoi?

--Parce que c'est le roi qui se dérange lui-même.

--Deviens-tu idiot?

--Pour aller de Caen à Cherbourg, dit tranquillement maître Gilles, il faut bien passer par ici, à moins qu'on ne prenne la mer.

--Ainsi, le roi Louis XVI va passer devant notre maison?

--Aujourd'hui même; dans moins de deux heures peut-être.

--J'en deviendrai folle! s'écria maîtresse Gilles en se frappant dans les mains et en sautant comme une enfant.

--C'est déjà fait, pensa maître Gilles en se versant à boire.

Car, depuis qu'on n'avait plus besoin de sa jument noire, il fallait bien qu'il se résignât à se servir lui-même d'échanson.

--Et le jeune roi n'est pas fier? reprit la grosse fermière.

--On raconte qu'il s'est laissé embrasser, à l'Aigle, par la maîtresse de l'auberge où il a dîné.

--Je donnerais dix ans de ma vie pour qu'il m'en arrivât autant! s'écria maîtresse Gilles.

--Il paraît, poursuivit le fermier, qu'il adore le peuple et qu'il considère ses sujets comme ses enfants.

--La bonne nature d'homme!

--Il ressemble peu au feu roi.

--C'est son fils?

--Non, son petit-fils; il est aussi bon que son aïeul était méchant. Mais la méchanceté... c'est comme la goutte: ça saute souvent plusieurs générations.

--Je me sens déjà de l'affection pour lui, dit maîtresse Gilles.

--Et tout le monde est comme toi. La foule pousse des cris de joie sur son passage et lui jette des fleurs.

--Et nous, est-ce que nous ne lui offrirons pas quelque chose? demanda la fermière, qui avait sur le coeur le baiser donné à l'aubergiste de l'Aigle.

--C'est une idée, ça, ma femme! répondit le paysan en se grattant la tête.

--Je vais cueillir toutes les fleurs qui sont dans le jardin.

--Ça n'est pas assez substantiel, les fleurs, remarqua maître Gilles en réfléchissant profondément.

--Ah! j'y suis! s'écria la fermière avec enthousiasme.

--Eh bien? dit le fermier, la bouche béante.

--Eh bien! j'ai deux beaux chapons...

--Ça n'est pas assez, dit maître Gilles en hochant la tête.

--Nous y joindrons le dernier né de nos agneaux. Je vais le savonner, le savonner, qu'il sera plus blanc que la neige! et lui passer autour du cou le ruban rouge que je mets les jours de fête.

--Oui, mais...

--Mais quoi?

--Qui l'offrira?

--Moi.

--Et les chapons?

--Moi, dis-je, et c'est assez! répliqua maîtresse Gilles, qui rencontra sans s'en douter un hémistiche célèbre.

--Mais...

--En finiras-tu avec tes _mais_! s'écria la fermière... Est-ce que je ne saurai pas m'expliquer aussi bien que toi?

--Je ne dis pas non; mais si tu avais une _jeunesse_ avec toi, ça n'en ferait pas plus mal.

--Une _jeunesse_?... et qui donc?

--Élisabeth, par exemple; elle n'est pas vilaine fille; et, en prenant ses _habits_ du dimanche...

--Tais-toi!

--Elle serait présentable.

--Tais-toi! tais-toi! s'écria maîtresse Gilles en fermant avec sa main la bouche de son mari... N'as-tu pas honte de songer à Élisabeth, une méchante créature qui nous pille, qui nous vole, qui mange notre pain et ne fait pas le quart de sa besogne! Cette fille-là est indigne de paraître devant le roi; et, si je n'avais pitié de son père, je l'aurais déjà mise à la porte.

--Je ne me suis pas encore aperçu qu'il manquât quelque chose à la maison, dit timidement le fermier.

--C'est-à-dire que je mens, reprit la fermière en se croisant les bras sur la poitrine. Tu ne rougis pas de prendre la défense de cette méchante fille?... Vous êtes tous comme cela, du reste, et je suis bien sotte de m'en fâcher. Si j'avais dix-huit ans, comme Élisabeth, oh! j'aurais toujours raison, et l'on serait aux petits soins pour moi. Mais je n'ai pas dix-huit ans, et j'ai tort, parbleu! Je déraisonne, je perds la tête... C'est moi pourtant qui dirige ta maison, moi qui fais ta cuisine, moi qui reçois les voyageurs, moi qui soigne la laiterie, moi qui donne à manger à la volaille, qui écris les quittances; car tu n'es propre à rien, toi; tu n'as pas plus de tête qu'une linotte, plus d'énergie qu'une poule mouillée! Tu as tellement peur d'une querelle que tu te laisserais marcher sur le pied, voler et jeter à la porte, plutôt que de montrer que tu es un homme!... Ah! mademoiselle Élisabeth est le modèle des servantes?... Écoute, voilà dix heures qui sonnent à l'horloge; elle n'est pas encore revenue des champs, elle n'a pas encore fini de traire les vaches!... Oui, je te conseille de regarder par la fenêtre; tu pourras y rester longtemps si tu tiens à la voir revenir...

--Pas si longtemps, dit le fermier en indiquant du doigt la grande route; car la voilà avec Germain.

--Et perchée sur l'âne! s'écria maîtresse Gilles.

Rouge de colère, elle sauta par-dessus le banc, bouscula son mari, renversa deux chaises et s'élança dans la cour.

Au moment où Germain tirait l'âne par la bride pour lui faire passer le petit pont jeté sur le fossé qui séparait la cour de la route, Élisabeth aperçut la fermière qui accourait en poussant des cris furieux.

--Laissez-moi descendre, dit-elle à Germain; autant vaut éviter une querelle, quand on le peut.

--Ma mère se calmera, soyez tranquille, répondit le jeune homme.

Lorsqu'il se retourna, il se trouva face à face avec maîtresse Gilles, qui ne cessait de crier, bien qu'elle fût tout près des jeunes gens:

--Descendra-t-elle, la fainéante, la paresseuse!

Élisabeth n'avait pas attendu cette dernière injonction pour sauter à terre. Cette prompte obéissance sembla redoubler la colère de maîtresse Gilles.

--Je vous avais défendu de monter sur Jacquot, dit-elle en montrant le poing à la servante. Vous me la tuerez, la pauvre bête!

--Quant à cela, ma mère, dit Germain avec calme, Jacquot est bien de force à porter Élisabeth.