Légendes Normandes

Chapter 10

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Douce, affectueuse comme par le passé, la jeune fille continua d'habiter sous le même toit que son père. Plus elle le voyait triste et rongé par les remords, plus elle redoublait de soins et d'attentions. En présence d'un tel dévouement, le maître de l'oeuvre vécut dans la persuasion que sa fille ne se doutait pas de l'affreuse vérité.

Cependant Pierre Vardouin ne pouvait se faire à l'idée de voir les plus belles années de Marie se consumer dans l'isolement. Le bourreau eut pitié de sa victime. Il voulut lui préparer un avenir heureux.

Mais, au premier mot de mariage, la jeune fille se révolta. Elle répondit simplement:

--L'église de Norrey n'est pas achevée. C'est là le délai que vous m'aviez imposé pour mon mariage. J'attendrai!

Ce refus porta un coup funeste au vieux maître de l'oeuvre. Ses facultés baissèrent rapidement, et cet homme orgueilleux devint la risée et le jouet des enfants du village. Marie seule avait le don de le distraire. Elle consentait à mettre ses robes de fête pour amuser le pauvre insensé.

Il y a certes plus de grandeur à supporter une telle existence qu'à monter sur le bûcher des persécutions; et les martyrs, dont les religions ont le plus le droit de s'énorgueillir, sont peut-être ceux-là même qui ont le courage de vivre tout en ayant la mort dans l'âme.

A partir de la mort de son père, le temps que Marie ne consacra pas à visiter les malheureux, elle le passa à prier sur la tombe de François. Souvent, après l'accomplissement de ce pieux devoir, elle dirigeait ses pas vers le petit bois, voisin du village de Norrey, et s'asseyait sur le banc de gazon où nous l'avons vue recevoir le touchant aveu de la passion de François. Alors sa pensée se reportait vers ces temps de bonheur et d'espérance, et des larmes amères coulaient de ses yeux.

Tous, humbles ou puissants, n'avons-nous pas un lieu de prédilection, où promener nos regrets et exhaler notre douleur?

On raconte que Marius, lorsqu'il se promenait sur le rivage de Minturnes, pendant que l'on préparait le navire qui devait protéger sa fuite, tournait souvent ses regards du côté de la ville éternelle. Que lui disaient alors ses souvenirs et son immense orgueil inassouvi? Il passait la main sur son front, comme pour en arracher son angoisse, et, levant vers le ciel ses yeux humides, il semblait lui demander d'abréger son supplice.

La prière de Marie fut mieux entendue de la Divinité que celle de l'ambitieux.

* * * * *

ÉPILOGUE.

Visite chez l'ex-magistrat.

--Je remarque avec plaisir que la tour n'a pas été achevée, dit Léon en sortant du cimetière. Elle attend encore sa pyramide.

--Les dernières volontés de François ont été respectées, répondit M. Landry. Seulement, on ne prend pas grand soin de conserver son chef-d'oeuvre. Vous pouvez en juger d'après le mauvais état de la toiture.

--Cherchons le moyen de secouer l'apathie des habitants de Norrey, dit Victor... Si l'on répandait le bruit que l'âme de François vient se plaindre le soir du triste délabrement de son église?

--J'y songerai, répondit M. Landry en souriant. Vous avez là une excellente idée.

Tout en parlant de la sorte, nos touristes avaient repris le chemin de Bretteville. Lorsqu'ils furent arrivés à l'extrémité du village, leur cicérone s'arrêta devant une maison de peu d'apparence précédée d'un jardin, dont les plates-bandes eussent fait envie à la bonne déesse des fleurs.

--Voilà mon Éden, dit M. Landry en leur ouvrant la grille du jardin. Vous pouvez vous y promener sans crainte. Il n'y a ni serpent, ni arbre de la science...

Il les quitta un instant pour aller donner ses ordres à la vieille Marianne, sa cuisinière. Quand il revint, on lisait sur sa physionomie le bonheur qu'un solitaire, retiré volontairement du monde, doit goûter lorsqu'il est arraché à ses méditations par des amis qu'il estime.

--Ah! dit-il, vous regardez mes pains de sucre? des ifs taillés en forme de pyramide? Mauvais goût, n'est-ce pas? Mais que voulez-vous? Tels me les a laissés mon père, tels je les ai conservés. Le brave homme aimait à tailler ainsi ses arbres. Il trouvait cela d'un bon effet, et d'ailleurs c'était de mode à l'époque. Par esprit d'imitation, peut-être aussi pour conserver à cette habitation la physionomie qu'elle avait du temps du vieillard, je me suis mis à prendre de grands ciseaux et à faire la toilette de ces pauvre ifs.

A cet instant, la cuisinière cria du seuil de la porte:

--Monsieur est servi!

--En ce cas, messieurs, je vous invite à me suivre au réfectoire, dit M. Landry en se levant et prenant chacun des jeunes gens par un bras.

La salle à manger de M. Landry était simple, mais d'un goût parfait.

On y voyait un dressoir en vieux chêne, admirablement sculpté, une table monopode avec des guirlandes de fleurs également taillées dans le bois, des chaises à pieds tordus, dans le genre Renaissance, une horloge dans le même style, quatre tableaux représentant les saisons et plusieurs vases du Japon, placés sur la cheminée.

Le peintre s'empressa naturellement d'aller examiner les tableaux, tandis que son compagnon promenait un regard complaisant sur tous les objets qui l'entouraient.

La conversation s'engagea sur ce ton demi-sérieux, demi-plaisant, qui a tant de charme entre gens d'esprit. On parla beaucoup des femmes, de l'art, de la littérature, et fort peu du cours de la rente; ce qui eût paru bien fade à plus d'un de nos poëtes à la mode et peut-être hélas! à plus d'une de nos jolies femmes.

Les deux artistes se retirèrent dans leur chambre, enchantés de leur hôte. Ils ne tardèrent pas à s'endormir et leur imagination, échauffée par un repas excellent, les fit assister à des scènes étranges qui auraient pu, à elles seules, défrayer tout un conte d'Hoffmann.

Léon voyait la tour de Norrey s'allonger, se coiffer d'une immense pyramide et commencer autour de lui une ronde dévergondée; Victor voyait avec effroi la servante de M. Landry s'approcher de son tableau du _Quos ego_, arracher le poisson que Neptune tenait à la main et le jeter dans la poêle à frire.

Ils étaient encore sous l'impression du cauchemar, lorsqu'on frappa à leur porte. Ils se réveillèrent en sursaut. M. Landry venait d'entrer dans la chambre.

--Voilà comme je dormais autrefois! dit l'ex-magistrat en souriant. Aussi m'est-il arrivé souvent de manquer le départ des voitures.

--Quoi! la voiture serait passée? s'écrièrent les deux jeunes gens en sautant à bas du lit.

--Oui. Vous êtes mes prisonniers.

--Et le geôlier n'aurait pas besoin de fermer les portes pour nous retenir, répondit Léon, si le peu de temps dont nous pouvons disposer ne nous faisait un devoir de partir aujourd'hui.

--Mais la voiture? objecta M. Landry.

--Nous n'avons pas les mollets aristocratiques du marquis de la Seiglière, dit Victor; mais nos jambes sont solides. Nous irons à pied.

--Alors je vous accompagnerai.

--Nous n'y consentirons jamais...

--L'exercice est salutaire à tout âge, interrompit M. Landry. Pendant que vous achèverez votre toilette, j'improviserai un déjeuner.

Trois heures après, nos voyageurs arrivaient aux premières maisons de St-Léger. M. Landry s'arrêta et saisit avec émotion les mains des deux artistes.

--C'est ici qu'il faut nous séparer, dit-il tristement.

--Déjà! s'écria Victor.

--Vous êtes fatigué? dit Léon.

--Il m'est pénible de vous quitter, répondit M. Landry, car je commençais à vous aimer. Je me serais bientôt arrogé le droit de vous donner des conseils; de vous dire, à vous, Léon, de combattre avec énergie votre malheureuse disposition au découragement; à vous, Victor, de savoir mettre parfois un frein à votre imagination. Mais il ne faut pas y songer. Hélas! mes amis, se rencontrer, sympathiser, s'estimer, se dire qu'on ne voudrait jamais se quitter et se quitter aussitôt, n'est-ce pas la vie? Nous aurions le ciel sur la terre si les âmes qui sympathisent entre elles n'étaient jamais condamnées à se séparer. Encore! ajouta M. Landry, en allongeant le bras dans la direction du cimetière de St-Léger, encore doit-on se croire heureux, lorsque la mort n'est pas la cause d'une cruelle séparation.

Les deux artistes n'insistèrent pas davantage pour retenir M. Landry.

Ils avaient compris qu'il avait dans le voisinage un souvenir douloureux.

Ils lui serrèrent une dernière fois la main, lui dirent un dernier adieu et se remirent tristement en route.

* * * * *

L'HÔTEL FORTUNÉ

I

Le Rêve.

A moitié route environ de Caen à Bayeux, le voyageur qui se dirige vers cette dernière ville rencontre sur la droite, au bas de deux côtes assez roides, une maison dont la façade, tournée du côté du chemin, regarde une prairie qui semble s'étendre à perte de vue dans la direction d'Audrieu. Le site n'a rien d'enchanteur; mais il a cela de bon qu'il repose un peu les yeux de l'aspect monotone des terres en labour.

Tout un peuple d'animaux domestique s'agite et murmure dans la cour qui sépare la ferme du grand chemin. Dans une mare alimentée par un petit ruisseau, les canards jouissent des délices du bain, tandis que les porcs, moins délicats, disparaissent jusqu'au grouin dans la bourbe noire des engrais. Ailleurs les oies dorment tranquillement sur une patte, le cou replié et caché sous l'aile, dans le voisinage d'un dindon qui fait la roue auprès de sa femelle. Plus loin, c'est un chat qui jongle avec une souris avant de lui donner le dernier coup de dent. Auprès de la barrière, c'est un chien de garde qui tend sa chaîne en aboyant.

Seul, au milieu de tout ce bruit, de tout ce mouvement, un âne ne semble préoccupé que du soin de se laisser vivre. Il rêve, bien décidé à n'abandonner sa méditation que lorsqu'on l'y contraindra par la violence. Mais voilà que l'apparition de la redoutable maîtresse Gilles vient jeter l'alarme dans son coeur. Rien à l'extérieur ne trahit son émotion; il demeure impassible. Mais tout porte à croire qu'il a perdu le fil de ses idées; l'étude de la philosophie exigeant une parfaite possession de soi-même.

--Bah! s'écrie la grosse fermière avec étonnement, Jacquot est déjà revenu des champs! Il est même débridé, comme si cette paresseuse d'Élisabeth s'était levée avant le jour pour aller traire les vaches!... C'est à n'y pas croire!

Tout en parlant de la sorte, dame Gilles se renversait en arrière pour chercher des yeux une petite lucarne qui s'ouvrait sur la campagne d'Audrieu.

--Élisabeth! Élisabeth! cria maîtresse Gilles d'une voix qui retentit dans la cour et dans tous les coins de la maison.

--Que voulez-vous, maîtresse? demanda une jolie jeune fille qui pencha la moitié du corps en dehors de la fenêtre de la mansarde.

--Vous êtes bien matinale aujourd'hui! répondit maîtresse Gilles.

--Excusez-moi, dit la jeune fille qui avait ses raisons pour voir une ironie dans ces simples paroles... je suis prête à l'instant.

--Très-bien! vous ferez maintenant deux toilettes comme les dames de la ville, répliqua la fermière.

--Je m'habille pour la première fois.

--Par l'âme de feu ma mère! j'aurais dû m'en douter! s'écria maîtresse Gilles avec colère; la paresseuse!... la paresseuse!

Tandis que la fermière exhalait sa rage dans de véhémentes imprécations, Élisabeth s'empressait de descendre et entrait dans la cour.

--Me voilà, dit la jeune fille en s'avançant timidement vers sa maîtresse.

--Vous voilà! vous voilà! Vous attendez peut-être qu'on vous complimente? reprit maîtresse Gilles avec amertume. Voyez un peu l'innocente colombe qui se lève deux heures après le soleil pour aller traire les vaches! Vous n'êtes qu'une fainéante, une propre à rien, qui n'a pas honte de voler le pain d'honnêtes gens!

--Maîtresse, j'étais souffrante...

--Souffrante? jour de Dieu! c'est par trop risible! Est-ce que je vous paye dix écus tous les ans, à la Saint-Clair, pour que vous soyez souffrante? s'écria maîtresse Gilles avec indignation. Il n'y a que les gens riches qui aient le temps d'être malades,--entendez-vous?--mais les gens de votre espèce doivent bien se porter. M'avez-vous jamais entendue me plaindre, moi? continua maîtresse Gilles en appuyant fièrement ses deux poings sur ses hanches, de manière à faire ressortir sa large poitrine. Ai-je jamais reculé devant la besogne ou regretté que la moisson fût trop abondante? Ai-je bonne mine, oui ou non? Voilà pourtant soixante ans que je me passe du médecin; et j'espère bien que ce ne sera pas lui qui me fera mourir. Le lendemain du jour où je mis mon gros Germain au monde, je ramassais de la luzerne pour les chevaux; et c'est ce que vous ne ferez jamais, vous, parce que, si vous savez être coquette avec les garçons, vous n'apprendrez jamais comment il faut travailler pour élever sa petite famille et lui laisser du pain tout cuit quand le bon Dieu nous appelle là-haut.

Sentant que ses joues se couvraient d'une rougeur subite, Élisabeth courba la tête et se mit à pleurer.

--Des larmes maintenant! s'écria la fermière. Ah! pleurez donc; et croyez que je vais vous plaindre!... Vous ne connaissez pas maîtresse Gilles, allez!... Je ne voudrais pourtant pas donner à entendre que je ne saurais pas m'attendrir à l'occasion: j'ai pitié des boiteux, des manchots et surtout des aveugles. Mais quand on a, comme vous, ses jambes et ses bras, on n'a pas le droit de mendier; car autant vaudrait demander l'aumône que de ne pas faire sa besogne!

--Maîtresse Gilles, répondit Élisabeth en s'essuyant les yeux du coin de son tablier, je tiens à gagner le pain que je mange...

--On ne s'en aperçoit guère!

--Si je viens de pleurer, c'est uniquement le souvenir de ma mère...

--Ce n'est pas un mal de penser à sa mère, interrompit maîtresse Gilles sur un ton moins rude; mais il faut choisir le moment. Allons, voilà déjà trop de bavardage; il est temps de partir et je veux bien vous aider à seller Jacquot... Mais où diable est-il? Je suis sûre de l'avoir vu là, à deux pas de moi, il n'y a pas cinq minutes.

--Je l'aperçois, dit Élisabeth en allongeant le doigt dans la direction d'une charrette placée à l'autre extrémité de la cour.

--Il se cache!... Il est aussi paresseux que vous, dit maîtresse Gilles. Mais nous allons le saisir entre la charrette et la haie du jardin... Courez vite.

La jeune fille essaya d'exécuter les ordres de la fermière. Mais elle fut bientôt obligée de s'arrêter. Elle sentait que les jambes lui manquaient, et elle appuya la main contre son coeur, de manière à en comprimer les battements. Ce que voyant, maître Jacquot, en tacticien consommé, laissa maîtresse Gilles s'approcher à deux pas de lui, s'embarrasser les jambes dans les bras de la voiture et tendre la main pour le saisir par le cou. Aussitôt il ne fit qu'un bond et décampa, par l'espace qui restait libre, entre la haie du jardin et la charrette. Maîtresse Gilles poussa un cri de colère en apercevant Jacquot qui faisait de joyeuses gambades au milieu de la cour. Mais le malin animal avait tort de se réjouir sitôt de sa victoire. Un garçon de ferme, qui revenait des champs, le surprit par derrière, le saisit fortement à la croupe et le tint dans cette position humiliante jusqu'à ce que maîtresse Gilles et Élisabeth eussent apporté les cannes[1] à lait, qu'on lui fixa sur le dos, et le mors, qu'on lui passa dans les dents.

[Note 1: La _canne_ est un grand vase en cuivre dont on se sert en basse Normandie pour traire les vaches.]

--Et surtout que je ne vous voie pas monter sur Jacquot! dit sévèrement maîtresse Gilles en mettant les guides dans les mains de la jeune fille. Les vaches ne sont pas si loin que vous ne puissiez aller à pied.

Trop prudente pour répondre et trop fière pour recevoir des ordres humiliants, Élisabeth prit le parti le plus sage en feignant de ne pas avoir entendu la dernière injonction de sa maîtresse. Elle passa les guides à son bras et s'empressa de gagner la grande route, en tirant derrière elle le récalcitrant Jacquot. Lorsque la jeune fille fut arrivée au haut de la côte, moitié pour reprendre haleine, moitié pour s'abandonner à ses tristes pensées, elle s'arrêta à l'entrée du petit chemin qui devait la conduire dans l'herbage où paissaient les vaches; et, s'appuyant les coudes sur le dos de Jacquot, enchanté du répit qu'on voulait bien lui accorder, elle se prit à réfléchir. Un vieux chêne, qui se dressait sur la crête du fossé et se penchait sur la route, protégeait la jeune fille contre les rayons déjà brûlants du soleil. Les yeux d'Élisabeth suivaient tristement les nuages cotonneux qui effaçaient de temps à autre le bleu du ciel. Comme eux, sa pensée traversait l'espace et cherchait la terre regrettée, le pays où s'étaient passées ses jeunes années. Elle revoyait la maison où filait sa mère, où son père, revenu de sa rude journée de travail, la soulevait dans ses bras pour la porter à ses lèvres et oublier sa fatigue dans ce doux baiser paternel. Tout à coup le refrain d'une ronde champêtre la fit tressaillir au milieu de son isolement, comme le bruit d'une arme à feu réveille les échos d'une solitude. Elle se retourna et aperçut une vachère qui sortait du champ voisin.

--Bonjour, Élisabeth, dit cette fille.

--Bonjour, Françoise, répondit-elle. Vous m'avez fait bien peur.

--Je ne suis pourtant pas effrayante... quoique je n'aie pas un si bel amoureux que vous, reprit Françoise avec une nuance de jalousie. Au surplus, je ne m'en plains pas; car, à ce jeu-là, on perd souvent sa tranquillité.

--Viens, Jacquot, dit Élisabeth en tirant l'âne par la bride.

--Vous êtes bien fière maintenant! continua Françoise avec un méchant sourire. Vous avez l'air de fuir le monde et vous ne venez plus danser, le soir, sous les grands marronniers. Vous avez pourtant la taille plus fine que moi; vous ne devriez pas avoir honte de la montrer.

Élisabeth détourna la tête, car elle se sentait horriblement rougir. Elle s'éloigna le plus vite possible, entraînant Jacquot qui ne comprenait rien à ce changement subit d'allure. Françoise la poursuivait encore de ses railleries. Élisabeth hâta le pas et, lorsqu'elle fut arrivée près de la barrière de l'herbage où reposaient ses vaches, elle se prit à pleurer amèrement.

--Mon Dieu, que je suis malheureuse! dit-elle: me voilà forcée de rougir devant Françoise, qui passe pour la plus mauvaise fille du pays. Je suis donc perdue! je n'ai plus qu'à mourir, si, malgré mes précautions, je n'ai pu cacher... Mon Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir?

Comme elle pleurait, elle entendit le beuglement bien connu de ses vaches qui l'avaient aperçue, près de la barrière, et attendaient impatiemment qu'on vint les débarrasser de leur fardeau.

--Les pauvres bêtes! ne croirait-on pas qu'elles m'appellent? se dit Élisabeth.

Elle essuya ses larmes, ouvrit la barrière et entra dans l'herbage, suivie de Jacquot, qui ne se contenta pas de tondre du pré la largeur de sa langue. Les vaches quittèrent le bas de l'herbage pour venir à la rencontre de la jeune fille. Élisabeth vit une preuve d'attention dans cet empressement, qu'il était plus simple d'attribuer au besoin qu'elles ressentaient d'être délivrées du trop plein de leurs mamelles. Mais au coeur blessé tout est sujet de consolation, et ceux qui ont à se plaindre des hommes trouvent souvent un charme inconnu dans les soins qu'ils ont l'habitude de donner aux animaux. Dans les jours tranquilles, on ne songe guère à son chien que pour lui jeter, d'une façon peu polie, les quelques bribes qui composent son dîner; mais, vienne un jour d'affliction, l'animal délaissé devient un bon serviteur; on s'aperçoit alors, mais alors seulement, qu'il lit votre douleur dans vos yeux, qu'il a ses jappements de joie ou de tristesse, comme vous avez vos cris d'allégresse ou de désespoir; on aime sa taciturnité et ses airs mélancoliques; on le rapproche de soi, on lui donne les morceaux les plus délicats de sa table, on le caresse affectueusement; on lui parle même de ses maux, comme s'il pouvait vous comprendre. Ces vers:

«O mon chien! Dieu sait seul la distance entre nous; Seul, il sait quel degré de l'échelle de l'être Sépare ton instinct de l'âme de ton maître!...»

ces mots charmants, Jocelyn ne les aurait pas dits s'il n'eût pas été malheureux. Élisabeth obéissait donc à cette loi mystérieuse de notre être, qui nous fait trouver, aux temps de persécution, un véritable plaisir dans la société des animaux. Tous les jours elle allait traire ses vaches, et l'idée ne lui était pas encore venue que ces pauvres bêtes lui étaient reconnaissantes des soins qu'elle leur donnait. Maintenant, il lui semblait qu'elles la regardaient avec affection; elle passait la main sur leur museau humide, elle leur parlait comme à de vieilles amies dont elle aurait méconnu jusque-là les bons sentiments.

--Pauvres bêtes! disait-elle; vous, du moins, vous ne faites de mal à personne.

Et le lait jaillissait et tombait dans les grandes cannes de cuivre qui reluisaient au soleil, tandis que les bons animaux se battaient les flancs de leur queue pour en chasser les mouches. Lorsque sa besogne fut achevée, lorsqu'elle voulut remettre les cannes dans les hottes de bois que l'âne portait sur son dos, Élisabeth s'aperçut que Jacquot était allé brouter les jeunes pousses de la haie qui entourait l'herbage. Elle eut beau appeler, crier, Jacquot fit la sourde oreille. Alors elle courut du côté de l'animal indocile. Mais bientôt ses forces la trahirent; car le terrain allait en montant, la chaleur augmentait de minute en minute, et elle sentait de grosses gouttes de sueur qui roulaient le long de ses joues. Elle s'assit sur l'herbe pour reprendre haleine. Mais il se fit en elle une si grande lassitude qu'elle se coucha sur le côté, son bras gauche replié sous sa tête. Une brise chaude courait dans les herbes, après avoir passé dans les grands arbres, dont les feuilles bruissaient comme de petites vagues qui viennent mourir au rivage; un doux bourdonnement d'insectes s'échappait des haies voisines; la terre était brûlante, l'air était rempli de vagues murmures, tout invitait au sommeil, et la pauvre fille ne tarda pas à s'endormir sous la voûte d'azur.