Légendes et curiosités des métiers
Part 39
--Est-ce vous qui venez ici comme apprentif? --Ouy, Monsieur. À ces mots la main il me presente Et me fait compliment sur ma force apparente. --Quel compère, dit-il, vous suffirez à tout, Et des plus lourds fardeaux seul vous viendrez à bout. Portez donc ce papier et le rangez par piles.» Moi, qui sens mon coeur faible et mes membres débiles, Je ne veux pas d'abord chercher à m'excuser, De peur que de paresse on ne m'aille accuser; Je m'efforce et ployant sous ma charge pesante, Chaque pas que je fais m'assomme et m'accravante; Je monte cent degrez chargé de grand-raisin. J'en porte une partie dans le haut magazin; Et pour le faire entrer dans une étroite place, Avec de grands efforts je le presse et l'entasse. N'ayant encore fait ma tâche qu'à demy, J'entends crier d'en bas: «Hola! donc! eh! l'amy!» Je descends pour savoir si c'est moi qu'on appelle. --Oui, dit le prote, il faut allumer la chandelle. --Où l'iray-je allumer?--Attendez, me dit-il, Je m'en vais vous montrer à battre le fusil.» En deux coups je fais feu.--Bon, vous êtes un brave; Bon coeur, vous irez loin. Descendez à la cave. Quand vous aurez remply de charbon ce panier, Vous viendrez allumer le feu sous le cuvier.
Après sa journée, l'apprenti va se coucher dans une espèce de soupente humide, espérant dormir tout son content; mais c'est une illusion qui dure peu:
... Je commence à peine à sommeiller, Je n'ay pas fermé l'oeil, qu'il me faut me réveiller. Car j'entends tirailler une indigne sonnette, Qui de son bruit perçant ébranlant ma couchette, Me dit d'aller ouvrir la porte aux compagnons. Je saute donc du lit, et, marchant à tâtons. Souvent transi de froid, je tempête et je jure De ne pouvoir trouver le trou de la serrure...
Avec le jour l'ouvrage recommence pour l'apprenti, auquel on fait allumer le poêle, et l'on crie après lui parce qu'il s'y est pris maladroitement. Cette besogne faite, une autre l'attend:
Le baquet put, dit l'autre, on dirait d'une peste. Nettoyez le dedans et vuidez l'eau qui reste... Le baquet plein, j'entends d'une voix de lutin Cinq ou six alterez crier: «D***! au vin!» L'un dit: «Je bus dimanche, au bas de la montagne, D'un vin qui sur ma foy vaut le vin de Champagne.» Si, sur un tel rapport, un autre en veut goûter, Fût-ce encore plus loin, il faut m'y transporter; Celui-ci veut du blanc, celui-là du Bourgogne. Si je tarde un peu trop, ils me cherchent la rogne. Sans songer que souvent, pour leurs demy-septiers, Il faut aller quêter chez dix cabaretiers. À l'un faut du gruyère, à l'autre du hollande; Un autre veut du fruit, faut chercher la marchande. Encore ont-ils l'esprit si bizarre et mal fait Qu'avec toute ma peine aucun n'est satisfait. Je ne réplique rien, mais dans le fond j'enrage De me voir accablé de fatigue et d'ouvrage. Et d'être à tous momens grondé mal à propos, Pendant que ces messieurs déjeunent en repos.
Cet apprentissage était doux si on le compare à ce qui, d'après M. Salvadore Landi, se passait il y a cinquante ans en Italie: Il était facile à un enfant d'entrer dans une imprimerie: on ne lui demandait pas quelle instruction il avait. Ce n'était pas d'ailleurs un ouvrier, à peine une créature; c'était un instrument, une petite machine, de laquelle on exigeait tous les services, et auquel on faisait porter tous les fardeaux. S'il avait bonne volonté et s'il se mettait à lire rapidement les feuilles imprimées, on le mettait à la casse, et il s'appelait le _stampatorino_, mais c'était un titre assez vain, qui ne le dispensait pas d'accomplir des besognes pénibles, dont la plupart n'avaient rien de commun avec l'imprimerie. C'est ainsi qu'il était chargé d'aller le matin chercher chez le patron la clef de l'atelier et de la reporter le soir. Quand il avait ouvert l'atelier, il devait le balayer de fond en comble, ramasser les lettres tombées à terre et nettoyer les chandeliers; s'il manquait un homme on le mettait à rouler la presse. Du matin jusqu'au soir il devait être en tout point le serviteur des ouvriers et obéir à tous leurs caprices. Il avait beau faire de son mieux, il n'échappait pas aux reproches et aux mauvais traitements. Pour une erreur, pour une plainte, pour un mot de réplique ou de révolte, il était injurié et frappé. Si le manquement était plus grave, si envoyé en commission, il s'était trop attardé, à son retour il trouvait tout disposé pour ce que l'on appelait _funerale solenne_. Le prote, aposté à l'entrée, lui barbouillait la figure avec un torchon imbibé d'essence, et, armé d'une corde empruntée aux balles de papier, frappait à coups redoublés sur le maigre corps de l'enfant. Celui-ci poussait des cris désespérés, qui avaient fait donner à cette punition le nom de funérailles. Pour les ouvriers, la punition du pauvre apprenti était un passe-temps, un spectacle, une cérémonie divertissante. Au premier cri de la victime, il y avait dans tout l'atelier une explosion de gros rires, puis pour que les funérailles eussent plus de caractère, derrière les rangées de casses, les voix des ouvriers imitaient le son des cloches qui sonnent pour les morts en faisant entendre un _din_, _don_, _don_ prolongé, qui croissait de ton à mesure que les cris du pauvre enfant devenaient plus aigus.
Les compagnons s'amusaient aussi aux dépens du nouveau venu, et il était l'objet de farces traditionnelles. À Genève, le 1er avril, on envoie un apprenti imprimeur bien novice demander la pierre à aiguiser le composteur, les gants en fer pour fondre les rouleaux ou des espaces italiques. À Troyes, on lui dit d'aller emprunter chez des confrères ou dans d'autres salles de la maison le marteau à enfoncer les espaces fines, la machine à cintrer les guillemets, le soufflet à gonfler le cylindre, les ciseaux à moucher les becs de gaz, l'écumoire à passer les gros points et autres ustensiles imaginaires.
«L'homme de conscience» est le compositeur payé à la journée et non aux pièces; on désignait sous le nom de «conscience» l'ensemble de ces ouvriers. Le _Code de la Librairie_ (1723) dit que les protes et autres ouvriers travaillant à la semaine ou à la journée, qu'on appelait vulgairement travailleurs en conscience, ne pouvaient quitter leurs maîtres qu'en les avertissant deux mois auparavant, et s'ils avaient commencé quelque labeur, ils étaient tenus de le finir. De leur côté les maîtres ne pouvaient les congédier qu'en les avertissant un mois auparavant, si ce n'est pour cause juste et raisonnable. La sortie des ouvriers aux pièces était subordonnée à l'achèvement du labeur pour lequel ils avaient été embauchés, et sujette à un avertissement préalable de huit jours seulement.
En 1840, on désignait sous le nom d'_ogres_ les compositeurs d'imprimerie qui travaillaient, dit Moisand, pour leurs enfants; ils étaient à la conscience.
«L'homme de bois» était, en 1821, celui qui, dans les imprimeries, rajustait les planches avec des petits coins en bois. D'après Boutmy, c'est une désignation ironique qui sert à désigner un ouvrier en conscience; elle s'applique à peu près exclusivement aujourd'hui à celui qui distribue, corrige et aide le metteur en pages.
Les _caleurs_ ou goippeurs étaient ceux qui à chaque instant se dérangeaient de leur place pour admirer la beauté d'un animal quadrupède qui se promenait tranquillement sur les toits; ou bien, s'ils n'apercevaient pas de chat, ils allaient conter des _piaux_ ou blagues aux autres caleurs, leurs amis; ceux-là travaillaient aux pièces, et on les payait seulement en raison de leur travail.
Quand l'ouvrier caleur ou trimardeur a roulé dans toutes les imprimeries de la capitale, et qu'il ne peut plus s'embaucher nulle part, il se met à faire un paquet de toute sa petite garde-robe (son Saint-Jean), et, un beau matin, il prend la barrière Saint-Denis, décidé à visiter la Picardie, la Normandie et autres pays s'il se plaît en province. Lorsqu'il arrive dans une ville quelconque, son premier soin est d'aller chez les imprimeurs demander du travail, mais, hélas! on n'a rien pour le moment, et notre héros prie le patron de vouloir bien lui permettre de visiter son atelier. À ses saluts réitérés, à son air confus, on le reconnaît de suite, et, avant qu'il n'ait dit un mot, le prote lui demande son livret, il le lit attentivement, puis il quitte sa place pour prier ses camarades de secourir notre infortuné sans ouvrage; bientôt on a ramassé cinq ou six francs que l'on remet au malheureux voyageur qui tire sa révérence avec un plaisir extrême, en assurant de sa reconnaissance éternelle. Quand il a parcouru un espace de deux cents lieues, il commence à se fatiguer de sa vie de coureur. il ne trouve pas toujours la _passe_ que les ouvriers donnent aux compagnons sans ouvrage. Alors il revient à Paris, et retourne chez son ancien bourgeois le prier de le rembaucher, en promettant de devenir ogre, et en jurant que la province ne vaut pas Paris.
Il y avait en outre parmi les typographes des gens ayant des défauts de caractère ou des vices. Les _gourgousseurs_, dit Décembre-Alonnier, ont le caractère morose et grondeur, lisant assez volontiers leur copie à haute voix, sans s'inquiéter des récriminations de leurs voisins que cela empêche de travailler, et ils entremêlent leur lecture de réflexions _ad hoc_. Le gourgousseur est presque toujours en même temps _chevrotin_, c'est-à-dire irascible. Le _fricoteur_, le premier arrivé à l'imprimerie, passe rapidement en revue les casses des camarades qui travaillent sur le même caractère que le sien et prélève un impôt sur chacun. On l'appelle aussi _pilleur de boites_.
La _Physiologie de l'imprimeur_ dépeint le pressier comme un personnage à la figure bourgeonnée, à la taille petite, mais énorme, propriétaire d'un léger «extrait de barbe» ou commencement d'ivresse, qu'il espère couper bientôt par quelques petits verres de cognac, et qui a chez le marchand de vins une ardoise remplie. Les pressiers étaient désignés sous le nom d'_ours_. Ce terme est vraisemblablement ancien, la _Misère des garçons imprimeurs_ «parle de cinq ou six malotrus ressemblant à des ours». Le mouvement de va-et-vient, qui ressemble assez à celui d'un ours en cage, par lequel les pressiers se portent de l'encrier à la presse leur a sans doute, dit Balzac, valu ce sobriquet. Lors de l'introduction des mécaniques ceux qui tournaient la manivelle étaient appelés _écureuils_. En revanche les ours ont nommé les compositeurs des _singes_, à cause du continuel exercice qu'ils font pour attraper les lettres (p. 31). Il y avait autrefois une sorte d'inimitié entre ces deux catégories, d'ailleurs très différentes, d'employés d'imprimerie.
Il est très rare, dit l'auteur de _Typographes et gens de lettres_, de voir un imprimeur s'aventurer dans l'atelier des compositeurs, à moins qu'il n'ait des formes à y porter; alors on peut être assuré qu'un dialogue dans le genre de celui-ci s'établit: «Ah! voilà Martin! monte à l'arbre!--Monte à l'arbre toi-même, mal appris!--Hé! là-bas, tâchons d'être poli!--Tu ne vois donc pas que c'est un ours mal léché!--Je te vas faire lécher ma savate; parce qu'on n'a pas reçu qué qu'indu...» Le bruit des composteurs frappant sur les casses et les rires couvrant la voix du malheureux, il descend auprès de son compagnon exhaler ce qui lui reste de mauvaise humeur. Il est juste de dire que quand un compositeur s'aventure aux presses, il est reçu avec la même déférence; pour le conducteur il en est de même.
Au siècle dernier et au commencement de celui-ci, les ouvriers de chaque imprimerie, compositeurs et pressiers, formaient entre eux, dans l'atelier, une petite société qui avait ses usages, ses règles, ses privilèges même, et à laquelle ils donnaient le nom de «Chapelle»; les adhérents étaient tout naturellement appelés chapelains. En dépit de son nom, la chapelle n'avait aucun caractère religieux. Elle n'était fermée à personne: pour devenir chapelain, il suffisait de verser en entrant dans l'atelier la somme fixée pour le droit d'admission, qui n'était que de trente sous, plus un autre droit prélevé sur la première banque ou paye du postulant, et qui se montait à neuf livres. Le règlement spécifiait, en outre de ces deux taxes obligatoires, bon nombre d'autres cas qui étaient un prétexte à la perception d'un droit ou d'une amende: L'apprenti qui débutait ou terminait son apprentissage et devenait ouvrier; le confrère qui se mariait; les ouvriers qui se querellaient, se battaient ou plaisantaient trop grossièrement; celui qui oubliait d'éteindre sa chandelle en quittant l'atelier à la fin de la journée, ou lorsqu'il s'absentait, ne fût-ce que pour quelques minutes; le sortier qui, pour faire pièce à l'imprimeur, mettait de l'eau sur la poignée du barreau ou de l'encre sur la manivelle d'une presse, etc., devaient tous payer une somme plus ou moins élevée, et le refus de verser entraînait la déchéance de tous droits dans le partage de la caisse. Les chapelains avaient une autre source de revenus dans les quêtes qu'il faisaient deux fois par an chez tous les auteurs ou clients en rapport avec l'imprimerie, en même temps que chez les fondeurs, fabricants de papiers, marchands d'encre, en un mot chez tous les fournisseurs; aux sommes ainsi perçues venaient se joindre trois exemplaires de chaque ouvrage composé et imprimé par eux, qui, sous le nom de copies de chapelle, leur étaient offerts par l'éditeur.
La veille de la Saint-Jean et de la Saint-Martin, le partage était fait entre tous les sociétaires, et le lendemain ils se réunissaient pour commencer la fête qui, généralement, se prolongeait, laissant plusieurs jours les rangs déserts et les presses silencieuses. Le bourgeois, ainsi qu'on appelait alors le patron, avait beau tempêter et gémir, il n'empêchait pas les chapelains de s'amuser le mieux et le plus longtemps possible. Les chapelles n'existent plus dans les imprimeries actuelles.
On donnait le nom de «Bonnet» à une espèce de ligue offensive et défensive que formaient quelques compositeurs employés depuis longtemps dans une maison, et qui avaient tous, pour ainsi dire, la tête sous le même bonnet. Rien de moins fraternel que le bonnet, dit Boutmy: il fait la pluie et le beau temps dans un atelier, distribue les mises en pages et les travaux les plus avantageux à ceux qui en font partie d'abord, et, s'il en reste, aux ouvriers plus récemment entrés qui ne lui inspirent pas de crainte. Le bonnet est tyrannique, injuste et égoïste comme toute coterie: il tend à disparaître.
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Certaines des amendes qui existaient au temps des chapelles sont encore aujourd'hui en pleine vigueur: on en a ajouté d'autres. C'est ainsi qu'on astreint à une redevance le compagnon qui néglige de fermer une porte à la clôture de laquelle l'atelier est intéressé; celui qui s'en va sans achever une ligne commencée; celui qui oublie, en s'en allant, d'éteindre le bec de gaz ou la lampe de sa place. Un confrère s'empresse alors de l'éteindre et emmanche aussitôt dans le verre un long cornet de papier, que le compagnon oublieux trouve le lendemain matin et qui lui annonce ce qu'il a à payer.
Lorsqu'un confrère reste longtemps absent et qu'on ne craint pas la visite du prote, on fait un catafalque sur sa casse: on place ses outils en croix, on étend sa blouse, s'il a une chandelle on l'allume: enfin on tâche de figurer quelque chose de lugubre. On a surtout soin d'empiler un grand nombre d'objets lourds et difficiles à manier, de façon que lorsque le malheureux veut reprendre possession de sa place, il soit très longtemps à la débarrasser. Un apprenti est placé en vedette pour signaler son arrivée; aussitôt qu'il paraît on se met à psalmodier quelque chose de traînant sur un mode grave, une espèce de scie à faire fuir les plus intrépides:
C'pauvre monsieur Chicard est mort (_bis_), Il est mort, on n'en parlera plus! Hue! Hue!
Tous n'ont pas le caractère à prendre la chose du bon côté; il y en a qui sortent furieux; alors à la psalmodie funèbre succède un véritable choeur de bacchanal qui ébranle les solives de l'atelier et fait bondir le prote:
Tu t'en vas et tu nous quittes. Tu nous quittes et tu t'en vas.
L'imprimerie représentait autrefois, alors que l'accès des ateliers était sévèrement interdit aux profanes, une sorte de lieu mystérieux et qui paraissait quelque peu diabolique aux gens qui n'avaient fait qu'entrevoir le travail des compositeurs et le mouvement des presses; les mains et les vêtements noircis par l'encre grasse pouvaient aussi suggérer des comparaisons, et il est même assez curieux de ne rencontrer aucun proverbe qui rentre dans cet ordre d'idées.
L'auteur des _Fariboles saintongheaises_, petite revue patoise humoristique qui paraissait à Royan vers 1877, a mis dans la bouche d'un paysan la description suivante d'une imprimerie qu'il était censé avoir visitée: «Y ai vu la machine oure qu'on met les Fariboles en emolé. A semble in moulin à venter, s'rment a l'est pu grand, toute en fer et graissée de ciraghe d'in bout à l'autre. O l'y a t'in gars, qu'a in bonnet de papé, qui l'a fait marcher et qu'a du virer la broche dans sa j'henesse, parce qu'au j'hour d'anneut o ly sied trop ben. In aut'e gars, qu'est rond comme un tonquin, se promenait tout autour, mettait d'au ciraghe, brassait d'au popé, chantusait, parlait de mangh'er d'au gighot avec des châtagnes. Dans le bout, o l'y avait trois ou quatre Monsieux qui preniant d'aux p'tites lettres an fer dans des boites et les mettions à coté des ines des autres; n'on voyait pas marcher zeux mains. In aut'e faisait virer un' g'huillotine qui copait mais d'in cent de feuilles de papé à la foué.»
Une habitude assez répandue consiste à installer des musées fantaisistes sur les murs de l'atelier de composition. Concurremment avec les affiches et autres impressions voyantes «réussies» de la maison, on voit des collections pêle-mêle ou méthodiquement alignées sur le mur. Toutes sortes de débris disparates s'y coudoient, avec des inscriptions abracadabrantes, où l'esprit ne fait pus toujours défaut. Tel vieux clou servit à fixer Jésus-Christ sur la croix, telle poignée de filasse fut la chevelure de Sarah Bernhardt, telle savate sans forme, raccommodée avec des ficelles et des porte-pages, fut la pantoufle de Cendrillon. On y trouve aussi de petits souvenirs d'atelier: la pipe d'un camarade «qui a cassé la sienne»; la carte d'un repas pris en commun, etc.
Au siècle dernier, les imprimeurs appelaient leur Saint-Jean, à l'instar des cordonniers qui donnaient à leur sac à outils le nom de Saint-Crépin, les objets dont ils devaient se munir à leurs frais: en 1791, les ouvriers de la casse devaient se procurer le chandelier, le composteur et les pointes; les pressiers des ciseaux, un peloton, une lime, un couteau à ratisser les balles, un ébauchoir.
De tout temps les ouvriers imprimeurs avaient employé entre eux un langage et des signes particuliers qu'ils appelaient le _tric_, signal de quitter le travail pour aller boire ou quelquefois pour se mettre en grève. Plusieurs ordonnances l'avaient interdit sans beaucoup de succès.
Ce mot a disparu de la langue des typographes; mais ils ont conservé des coutumes analogues et un vocabulaire spécial, qui n'est pas très étendu, si l'on considère comme à peu près complet le _Dictionnaire de l'argot des typographes_, publié par Eugène Boutmy, en 1878 et en 1883.
Dans quelques ateliers, au coup de quatre heures, les imprimeurs et compositeurs altérés poussent le cri d'appel: Bé! Bé! imitant le bêlement du mouton.
La «taquance» se fait pour signifier que l'on ne croit pas ce que vient de dire un confrère. Elle consiste à frapper trois coups sur le bord de la casse ou même partout ailleurs. À Troyes, celui dont les paroles sont ainsi mises en doute s'écrie alors: Celui qui taque n'a pas de chemise.
Quand un _sarrasin_, ouvrier non syndiqué, pénètre dans une galerie, quand un compositeur est vu d'un mauvais oeil, qu'il est ridicule ou ivre, qu'il a émis une idée baroque et inacceptable, les typographes manifestent bruyamment leur déplaisir par une _roulance_. C'est un tapage assourdissant, que les ouvriers d'un atelier font tous ensemble, en frappant avec leur composteur sur leur galée ou sur les compartiments qui divisent les casses en cassetins, sur les taquoirs avec les marteaux; en même temps ils frappent le sol avec les pieds. Ce charivari ne respecte rien: les protes, les patrons eux-mêmes n'en sont pas à l'abri.
L'exclamation _il pleut!_ a pour but d'avertir les camarades de l'irruption intempestive dans la galerie du prote, du patron ou d'un étranger. Dans quelques maisons, elle est remplacée par: _Vingt-deux!_
La composition demandant une attention soutenue amène une fatigue de tête, qui doit avoir quelque analogie avec celle des écrivains; c'est là vraisemblablement la cause du besoin que les compositeurs éprouvent de laisser un moment la casse, pour ne plus penser pendant quelque temps à lever la lettre. Ils ont imaginé plusieurs façons ingénieuses de se distraire sans quitter l'atelier.
Le jeu des cadratins est assez usité: l'enjeu est toujours une chopine, un litre ou toute autre consommation. Les cadratins sont de petits parallélipipèdes de même métal et de même force que les caractères d'imprimerie, mais moins hauts que les lettres de diverses sortes. Ils servent à renfoncer les lignes pour marquer les alinéas, et portent sur une de leurs faces un, deux ou trois crans. Ce sont ces marques qui ont donné l'idée aux typographes de s'en servir comme de dés à jouer. Les compositeurs qui calent, c'est-à-dire qui n'ont pas d'ouvrages pour le moment, s'amusent parfois à ce jeu sur le coin d'un marbre. Le coup nul, celui où les cadratins n'ont montré que leur face unie, est dit «faire blèche»; lorsque par hasard l'un d'eux reste debout, on a fait «bonhomme». Ce coup merveilleux annule le coup de blèche.
Parfois le baquet à tremper le papier est transformé par les apprentis en un billard aquatique, sur lequel roulent légèrement trois boules à peu près sphériques, taillées dans des morceaux de pierre ponce; des biseaux, ou, à défaut, de fortes réglettes, tiennent lieu de queues, ou bien un grand châssis, posé sur le marbre et dans lequel trois billes sont emprisonnées, forme un billard sec. Les biseaux servent aussi d'épées aux jeunes escrimeurs. Ils confectionnent encore des lampes primitives à l'aide de gros cadrats de 60 ou 80, remplis d'huile à machines et surmontées d'un filet posé à plat et percé d'un trou, dans lequel s'emmanche un petit tube formé d'une interligne roulée, garni de filasse; des papiers de couleur, disposés autour, en font des lanternes vénitiennes.
Jusqu'à la Révolution, les imprimeurs eurent leur fête du mai. Partout, elle était célébrée avec pompe et allégresse; mais c'est surtout à Lyon qu'il faut la chercher pour la retrouver dans toute sa splendeur. Les imprimeurs de cette ville faisaient ordinairement planter un mai devant l'hôtel du gouverneur.
Un autre mai des imprimeurs était un placard en vers, assez médiocrement payé sans doute à quelque poète famélique, et que les membres de la corporation affichaient dans leur boutique, auprès du rameau de verdure détaché du mai annuel et votif de la confrérie.