Légendes et curiosités des métiers
Part 38
«Quelque serrurier, passant le bois pour aller en certain village porter serrures, rencontra un grand porc sanglier que les chiens de monsieur de Verniquet avoient eschauffé, fort espouvantable à regarder, lequel voyant cet homme commença de faire à venir vers lui. Au moyen de quoy le pauvre diable fut si effrayé qu'il pensoit estre mort et ne sceut autre chose faire sinon monter à un chesne qui estoit prochain de luy. Ledit sanglier estant parvenu auprès de l'arbre et n'ayant peu attaindre son homme, commença à escumer par la gueulle, regardant contre mont et tournoyant à l'entour, comme s'il eust voulu monter après et ainsi eschauffé en sa colère, de ce qu'il ne pouvoit approcher, donna si furieusement de l'une de ses défenses contre ledit chesne qu'il le passa tout outre, de façon que le croc sortoit de l'autre costé un grand demy pied; ce que voyant ledit serrurier descendit promptement, et avec son marteau abaissa et riva le bout dudit croc en crochant et le cacha dans le bois bien avant, comme l'on fait un clou attachant serrures et pentures. Par ce moyen ledit sanglier demeura prins et attaché, et le pauvre serrurier eschappa le peril de la mort et fit du porc sanglier tout ce qu'il voulut. Premièrement il le tua, il l'habilla, il l'escorcha, il le trencha, il le couppa, il le donna, il en joua, il en mangea, il en salla, il en mucha, il en presta, il en gasta, il s'en saoulla, il en vendit, et si en fit de bon pastez.»
Une autre anecdote nous est fournie par le _Facétieux Réveil des esprits mélancoliques_:
«Un serrurier voulant aller au marché, à Bourgueil, vendre des serrures, avoit arrêté avec ses voisins de partir de bonne heure; il arriva donc que, s'étant levé plus matin que les autres, il se mit en chemin; mais ayant fait une bonne lieue et voyant qu'il était trop matin, se voulut reposer en attendant ses compagnons, et, sans y penser, se coucha au pied d'une potence où on avoit attaché un larron depuis quelques jours, et s'y endormit. Le jour venant, ses compagnons passant près de là, dirent qu'il falloit appeler le pendu, si bien que l'un va crier: Ho! compagnon, ho! ho! veux-tu pas venir, tu as assez demeuré là? Le dormeur qui étoit dans la fosse s'éveille, et croyant qu'ils parloient à lui, répondit: Oui, oui, j'y vais, haut, attendez-moi. Ces passants se trouvèrent grandement surpris, croyant que c'étoit le pendu qui leur avoit parlé, et le serrurier de courir après eux avec ses ferrements, et eux de fuir pensant que ce fût le pendu avec sa chaîne: le serrurier les appelle et les suit de toute sa force: eux fuyant encore plus épouvantés; aussi ne cessèrent les uns et les autres de fuir et de suivre jusqu'à ce qu'ils furent à Bourgueil, où ils se reconnurent.»
LES CLOUTIERS
Les cloutiers ou fabricants de clous ont bien perdu de leur importance, depuis qu'on a trouvé le moyen de les faire en gros, par des procédés qui diminuent le prix de revient. On peut considérer ce métier comme en voie de disparition. Sans être au premier rang des travailleurs du fer, les cloutiers y faisaient une certaine figure. Un Noël de la Franche-Comté, composé en 1707, et qui fait venir autour de la crèche de l'Enfant-Jésus les divers corps d'état, présente les cloutiers, non sans insinuer qu'ils boivent assez volontiers:
_Les clouties que sont tous en rond_ _Autoüot de lieute forge,_ _Fant das pointes pou las chevrons;_ _Lou Môtre airouë sas compaignons_ _De toute soëthe en borge:_ _Lou feu, lai bise en ste saison_ _Lieu faut soichie lai gorge._
Dans le Bocage normand, d'après Richard Séguin, on rencontrait fréquemment, au coin d'un bois ou d'une pièce de terre, une méchante cabane noircie, où, dès le point du jour, en été, et plusieurs heures avant le lever du soleil, en hiver, se rendaient deux ou trois cloutiers qui travaillaient à la même forge. Un petit garçon, encore trop faible pour manier le marteau, faisait marcher le soufflet, assis sur le billot. Le dimanche ils portaient leurs sacs chez les grossiers, qui les leur payaient et rapportaient un paquet de verges de fer qu'ils mettaient en oeuvre la semaine suivante. Ils travaillaient beaucoup et leur gain était petit.
Les cloutiers figuraient dans le compagnonnage; ils présentaient même cette particularité que, plus que tout autre corps d'état, ils suivaient les plus anciennes coutumes; ils commandent leurs assemblées, dit Perdiguier, ils font leurs grandes cérémonies en culotte courte et en chapeau monté. De plus, ils ont des cheveux longs et tressés sur leur tête. Si un membre de la société vient à mourir, ils quittent leurs chapeaux, défont, délient leurs longues tresses et vont l'enterrer avec les cheveux en désordre et leur couvrant presque tout le visage. Les cloutiers sont nombreux à Nantes et se soutiennent comme frères.
Brizeux, qui avait eu l'occasion de voir souvent des cloutiers en Bretagne, où, il y a une trentaine d'années, ils étaient renommés pour la jovialité de leur caractère et leur esprit porté à la farce, a écrit la chanson du cloutier, l'une des plus jolies pièces qui aient été faites sur les ouvriers:
Sans relâche dans mon quartier J'entends le marteau du cloutier.
Le jour, la nuit son marteau frappe! Toujours sur l'enclume il refrappe!
Voyez ses bras noirs et luisants Retourner le fer en tout sens.
Jamais il ne voit le ciel bleu, Mais toujours la forge et son feu.
C'est pour sa femme et ses enfants Qu'il fait tant de clous tous les ans.
Grands clous à tête et petits clous, Oh! combien de fer pour deux sous!
Rarement le cabaretier Voit dans sa maison le cloutier.
Mais le dimanche, il chôme enfin, Et chante à l'office divin.
Que Dieu dans son noir atelier, Dieu bénisse cet ouvrier!
Le lutin allemand Hütchen, ainsi nommé parce qu'il se montrait la tête couverte d'un petit chapeau de feutre, donna à un pauvre cloutier d'Hildesheim un morceau de fer dont il pouvait faire des clous d'or, et à sa fille un rouleau de dentelles d'où l'on pouvait toujours tirer, sans crainte de le diminuer.
SOURCES
CHAUDRONNIERS.--_Dictionnaire de Trévoux_.--Lecoeur, _Esquisses du Bocage normand_, I, 51; II, 62.--_Les Français peints par eux-mêmes_, II, 169, 368.--Régis de la Colombière, _Les Cris de Marseille_, 214.--Clément-Janin, _Blason populaire de la Côte-d'Or, Dijon_, 31.--Amélie Bosquet, _La Normandie romanesque_, 363.--E. Rolland, _Rimes et Jeux de l'enfance_, 321.--Baudouin, _Glossaire du patois de la forêt de Clairvaux_ (Aube).--_Ancien théâtre français_, I, 63, 90, 110; II, 10, 116.--_Folk-Lore Record_, II, 77.--_Blason populaire de Villedieu-les-Poêles_, 79.--Blavignac, l'_Empro genevois_, 302.--Michelet, _Origines du droit français_, 196.--_Folk-Lore Journal_, IV, 260.--Comte de Puymaigre, _Chansons populaires du pays messin_, I, 203.--Daymard, _Vieilles chansons du Quercy_, 156.--J.-F. Bladé, _Contes populaires de Gascogne_, III, 362.--Loys Brueyre, _Contes populaires de la Grande-Bretagne_, 31.--X. Marmier, _Contes populaires de différents pays_, II, 297.
SERRURIERS.--Larchey, _Dictionnaire d'argot_.--Revue des _Traditions populaires_, X, 31.--Régis de la Colombière, _Cris de Marseille_, 175.--Ouin Lacroix, _Histoire des Corporations de Normandie_, 184.--G.-S. Simon, _Études sur le Compagnonnage_, 94, 105.--Blavignac, l'_Empro genevois_, 365.--_Le Conteur vaudois_, 30 juillet 1887.--Communication de M. Alfred Harou.--_Wisla_, 1893, 309.--Communication de M. Vladimir Bugiel.
CLOUTIERS.--_Recueil des Noëls anciens au pays de Besançon_, 1773, 111.--Lecoeur, _Esquisses du Bocage normand_, I, 49.--A. Perdiguier, _Le livre du Compagnonnage_, I, 44.--Grimm, _Veillées allemandes_, I, 121.
LES IMPRIMEURS
Lorsque l'imprimerie fut inventée, ou, pour parler plus exactement, quand on imagina les caractères mobiles, la Renaissance n'était pas loin, et le temps était déjà passé où toute chose qui étonnait s'expliquait par une légende: un peu plus tôt, on aurait sans doute attribué à des causes surnaturelles, aux saints ou plus probablement au diable, l'origine de cet art, d'une si incomparable puissance pour la conservation et la diffusion de la pensée humaine. Il est juste de dire que la typographie ne frappa pas tout d'abord les imaginations, et qu'au début l'on n'y vit qu'un procédé plus rapide, plus économique et plus régulier que l'écriture; au XVe siècle, personne n'aurait pensé à écrire la phrase célèbre de Victor Hugo: Ceci tuera cela.
Cent ans après les premiers essais de l'imprimerie, en plein mouvement de la Réforme, on a pu constater que les idées n'ont point de véhicule plus puissant, et plusieurs villes revendiquent l'honneur d'avoir vu les premières presses fonctionner dans leurs murs.
À Strasbourg, on prétendit qu'un certain Jean Mentelin, citoyen de cette ville, avait inventé l'imprimerie, et qu'ayant confié son secret à un de ses serviteurs, Jean Goensfleich, natif de Mayence, celui-ci l'aurait transmis à Gutenberg, qui, n'osant s'en servir à Strasbourg, alla à Mayence, où parurent les premiers produits de cet art nouveau. La _Revue d'Alsace_ de 1836, à laquelle nous empruntons ces détails, extraits d'une ancienne chronique manuscrite, dit que ce même document ajoute plus loin: Dieu, qui ne laisse aucune infidélité sans châtiment, punit Goensfleich en le privant de la vue. Ce dernier trait, où figure une des punitions familières à la _Légende dorée_, constitue déjà une circonstance merveilleuse; à la fin du XVIe siècle, un chroniqueur hollandais nous en donne une autre:
En 1588, dans un livre intitulé _Batavia_, Adrien Junius disait avoir appris d'hommes respectables par leur âge et les fonctions qu'ils avaient exercées, une tradition qu'ils tenaient de leurs ancêtres. Un jour, vers 1420, Laurent Jean, surnommé Coster, se promenant dans un bois voisin de la ville, comme font après les repas ou les jours de fêtes les citoyens qui ont du loisir, se mit à tailler des écorces de hêtre en forme de lettres, avec lesquelles il traça sur du papier, en les imprimant l'une après l'autre en sens inverse, un modèle composé de plusieurs lignes, pour l'instruction de ses petits-fils. Encouragé par ce succès, son génie prit un plus grand essor, et d'abord, de concert avec son gendre, il inventa une espèce d'encre plus visqueuse et plus tenace que celle qu'on emploie pour écrire, et il imprima ainsi des images auxquelles il avait ajouté ses caractères en bois. Adrien Junius était un savant, et il n'est pas difficile de reconnaître dans ce récit une variante de l'ancienne légende grecque, bien connue à l'époque de la Renaissance, du berger qui, voyant l'ombre de sa fiancée se projeter sur le sable, imagina d'en cerner les contours, et inventa ainsi l'art du dessin; il est vraisemblable que Junius ou les personnes qu'il cite s'en inspirèrent pour justifier les prétentions des Hollandais à la priorité d'une des inventions qui font le plus honneur à l'esprit humain.
L'imprimerie eut le sort commun à toutes les découvertes qui froissent des préjugés ou lèsent des intérêts. Les écrivains ou copistes, que ruinait le bon marché des livres sortis des premières presses, et dont l'aspect rappelait les manuscrits, ne trouvèrent rien de mieux, pour se débarrasser de cette concurrence, que de lancer contre les imprimeurs l'accusation de sorcellerie. On ne connaît pas le détail des griefs qu'ils formulèrent; ils devaient différer assez peu de ceux qui étaient d'usage en semblable occurrence: pacte avec le diable, intervention de puissances surnaturelles et impiétés. Selon Voltaire, qui ne cite pas la source de cette anecdote, ils avaient intenté un procès à Gering et à ses associés, qu'ils traitaient de sorciers. Le Parlement commença par faire saisir et confisquer tous les livres. C'est alors que le roi intervint entre les persécutés et le tribunal persécuteur. «Il lui fit défense, dit Voltaire, de connaître de cette affaire, l'évoqua à son conseil, et fit payer aux Allemands le prix de leurs ouvrages.»
L'espèce de mystère dont les premiers imprimeurs entouraient leur art, l'isolement dans lequel vivaient les compagnons, presque tous étrangers au début, pouvaient donner quelque vraisemblance à la dénonciation des copistes. Ils avaient probablement appris qu'on n'était initié aux mystères de l'imprimerie qu'après un temps d'épreuve et d'apprentissage: un serment terrible liait entre eux les compagnons qui avaient été jugés dignes, par le maître, d'être admis dans l'association. On peut même supposer que le maître ne confiait à personne certains procédés de main-d'oeuvre qu'il exécutait seul.
Quand la période difficile fut passée, le nombre des imprimeurs devint considérable, et l'initiation des ouvriers dut perdre peu à peu le caractère rituel qu'elle avait au début; mais il en subsista des traces dans des cérémonies, où elles étaient conservées par tradition, alors que le sens primitif en était oublié. Au siècle dernier, la réception d'un ouvrier imprimeur était l'occasion d'épreuves bizarres, qui formaient l'objet d'un rituel spécial, caché soigneusement aux profanes et aux non initiés, et qui étaient de tradition dans tout atelier de typographie allemande. L'apprenti, dit la _Revue des arts graphiques_, qui venait de terminer son apprentissage et demandait à faire partie de l'association des chevaliers du Livre, y était admis à la suite d'une séance solennelle où la bière coulait à flots. Le récipiendaire était désigné sous le nom de Gehörnter Bruder, frère Cornu. Cette dénomination venait de ce qu'on le coiffait d'un bonnet orné de gigantesques cornes de diable, dont on ne le débarrassait qu'après lui avoir fait subir toute une série de mauvais traitements, dont l'ordre était soigneusement indiqué. On lui remplissait les narines de poivre, on le frappait à coups de poing et de coups de pied, on le jetait brusquement à terre. Le nouvel initié avait-il une belle barbe, vite on le rasait; parfois même, la barbe lui était arrachée par quelqu'un des malins compagnons qui, pendant tout le temps de la cérémonie, chantaient des cantiques lugubres, dont les couplets alternaient bizarrement avec des refrains obscènes. Le récipiendaire devait subir patiemment ces épreuves, auxquelles il s'attendait quelque peu; il était d'ailleurs solidement ficelé sur l'escabeau, qui lui servait de banc de torture. Pour clore la cérémonie, un des assistants, affublé d'une grotesque défroque ou d'ornements sacerdotaux, inondait d'eau le frère Cornu, après lui avoir fait jurer sur la lame d'un glaive de ne rien révéler des épreuves qu'il venait de subir, lui donnant, au nom de Cérès, de Vénus et de Bacchus, le baptême qui le consacrait ouvrier et compagnon.
Ces coutumes se conservent encore en Autriche et surtout dans la Suisse romande; mais le rite a été adouci. En Suisse, le baptême subsiste, mais l'eau lustrale y est administrée d'une façon moins barbare: le récipiendaire, que de vigoureux camarades saisissent par la tête et par les pieds, est plongé à plusieurs reprises dans un baquet garni d'éponges et de vieux chiffons des machines, imbibés ou plutôt inondés d'eau. Un camarade jovial régale parfois l'initié d'une douche supplémentaire, mais tout se borne là, et le soir, dans un punch d'honneur, dont il paye les frais, le nouveau confrère reçoit des plus anciens un diplôme de _baptême d'éponges_, qui reste pour lui la preuve qu'il a satisfait à cette formalité, sans laquelle en ce pays nul ne peut être ouvrier du livre.
En France, ces cérémonies semblent avoir disparu d'assez bonne heure: dans l'enquête faite au milieu du XVIIe siècle sur les rites sacrilèges attribués aux compagnons des divers états, les imprimeurs ne sont pas mentionnés. Mais jusqu'à ces derniers temps, lorsqu'un apprenti avait fini son temps, l'usage l'obligeait à payer une sorte de redevance avant de prendre place parmi les ouvriers en pied. À Troyes, de 1845 à 1848, suivant un règlement conventionnel observé à cette époque, on payait les droits de tablier, de bonnet de papier, etc. Un collègue du récipiendaire lisait, en 1827, les _Heures typographiques_, après quoi on allait manger un morceau chez un débitant voisin, et la fête durait parfois jusqu'au soir.
Les imprimeurs étrangers trouvaient meilleur accueil en France que les compagnons français qui allaient chercher de l'ouvrage dans les pays voisins. «Qu'un imprimeur allemand, dit en 1796 Ant.-François Momoro dans son _Manuel de l'Imprimerie_, vienne travailler en France, il est bien reçu partout; il travaille librement, ne paie aucuns droits que celui de bienvenue de 30 sous, et celui de première banque de 9 livres; une fois ces droits modiques payés, il participe à tous les bons de chapelle. Mais qu'un Français aille en Allemagne pour y travailler dans les imprimeries, on ne le regarde pas; on le moleste, on l'oblige à travailler tête nue, tandis que messieurs les Allemands ont leurs bonnets ou leurs chapeaux sur la tête; il ne participe à aucuns bons, n'est admis à aucuns conseils; et si on a quelque chose à délibérer dans l'imprimerie, on le fait sortir; et pour ne pas être exposé à cet insultant mépris, on est contraint de payer une somme de cinquante écus dans certains endroits, d'un peu moins dans d'autres, mais toujours exorbitante pour des compagnons qui ne sont jamais trop pécunieux.»
Les imprimeurs ont eu, dès une époque assez reculée, la réputation de n'être point ennemis de la bouteille; à la fin du XVIe siècle, ils figurent en bon rang dans la _Chanson nouvelle de tous les drolles de tous estats qui ayment à bien boire_:
Faut enroller premierement Tous les libraires. Imprimeurs sont de nos gens. Ils ayment à boire.
Parcheminiers et papetiers Sont bien des nostres. Mes drolles, mes drolles. Venez trestous, qu'on vous enrolle.
L'image de saint Lundi, publiée à Épinal, est accompagnée de vers que récitent chacun des corps d'état qui y sont représentés; l'imprimeur Boit sans soif s'exprime en ces termes:
Mes amis, je vous fais sans peine De ma foi la profession; Si j'honore sainte Quinzaine, La bouteille à discussion Est ma seule religion. Que me fait enfin dans le doute Que notre fin soit bien ou mal. Si je m'amuse sur la route, Je vais tout droit à l'hôpital.
La _Physiologie de l'imprimeur_ et un grand nombre de pièces contemporaines ne sont pas éloignées de prétendre que les imprimeurs, surtout les pressiers, sont parmi les meilleurs clients des marchands de vins. L'amour du pittoresque a sans doute poussé ces divers auteurs à généraliser; sans vouloir enrôler les typographes parmi les adeptes des sociétés de tempérance, il serait, je crois, injuste de prendre à la lettre ces assertions, si répétées qu'elles soient.
Ce qui a pu y donner lieu, c'est le nombre de circonstances qui motivent un «arrosage». Le soir de sa première «banque» ou paye, l'ouvrier nouvellement embauché dans une maison offre à boire à ses compagnons. Cela s'appelle payer son _quantès_ (quand est-ce), ou bien payer son article 4. Dans le règlement des confréries ou chapelles d'autrefois, l'article 4, le seul qui soit, par tradition, resté en vigueur, déterminait tous les droits dus par les typographes. On ajoute quelquefois, en parlant de cet article, verset 20, qu'il est facile de traduire par «versez vin». Dans le nord de la France, s'acquitter du droit de bienvenue, c'est «payer ses quatre heures». On célèbre de la même manière, la sortie de la maison.
On arrose la réglette d'un nouveau metteur en pages, la première page d'un ouvrage important, le premier numéro d'un journal, avec le concours et aux frais de l'administration: le premier qui emploie une fonte neuve est parfois moralement obligé d'offrir une tournée à ses compagnons. Un bouquet est placé en haut d'une presse neuve le jour où l'on achève de la monter, et le patron est tacitement invité à l'arroser. Dans quelques villes de province, quand un étranger visite l'atelier, on secoue derrière lui une jatte dans laquelle se trouvent quelques lettres, pour imiter le bruit d'un ballon de quêteur, et lui faire comprendre qu'une générosité à la chapelle sera la bienvenue; mais peu nombreux sont ceux qui comprennent la «sorte», et moins encore ceux qui s'exécutent.
À l'imprimerie de l'abbé Migne qui, d'après un manuscrit conservé à la Chambre syndicale des typographes, était appelée en 1832 _refugium Sarrasinorum_, le compositeur qui n'avait pas commis de bourdon ou de doublon dans la semaine avait droit à un petit verre d'eau-de-vie qu'on lui versait consciencieusement et qu'il avalait de même.
L'apprenti est désigné quelquefois sous le nom ironique d'_attrape-science_. Vers 1840 on l'appelait aussi _pâtissier_, parce qu'on l'employait à faire du pâté, c'est-à-dire à trier les caractères mêlés et brouillés; à la même époque, d'après la _Physiologie de l'imprimeur_, les ouvriers lui donnaient le nom de _cabot_.
En Angleterre le _Printer Devil_, diable d'imprimerie, est le petit garçon chargé de porter et d'aller chercher les épreuves chez les auteurs; Douglas Jerrold, traduit dans les _Anglais peints par eux-mêmes_, pensait que ce nom pouvait dater de l'époque où l'imprimeur était un sorcier, un magicien, et que ce fut alors que ce petit garçon fut ainsi baptisé. Dans l'imprimerie, le diable est l'homme de peine; il n'y a pas d'occupation trop sale pour lui, pas de fardeau trop lourd pour ses forces, pas de course trop longue pour ses jambes; il doit courir, il doit voler; car c'est un axiome que le diable d'imprimeur est obligé de ne jamais marcher.
En France, l'apprenti imprimeur est le factotum des compositeurs; il va chercher le tabac et fait passer clandestinement la chopine ou le litre qui sera bu derrière un rang par quelque compagnon altéré. Il va chez les auteurs porter les épreuves, et fait en général plus de courses que de _pâté_. Quand il a le temps on lui fait ranger les interlignes ou trier quelque vieille fonte, ou bien encore il est employé à tenir la copie du correcteur en première, besogne pour laquelle il montre d'ordinaire une grande répugnance.
Si sa condition n'est pas très brillante, elle s'est pourtant bien améliorée depuis le commencement de ce siècle. L'auteur de la _Misère des garçons imprimeurs_, un certain Dufrêne, qui s'était fait une spécialité de décrire en vers très médiocres les misères des divers apprentis, nous a laissé une description des débuts d'un jeune compositeur vers 1710; bien que parfois chargée, elle présente des détails intéressants: Voici comment il est accueilli à son arrivée: Le prote «d'un air dur et rébarbatif» lui dit: