Légendes et curiosités des métiers

Part 37

Chapter 373,541 wordsPublic domain

À Marseille, les fondeurs d'étain se divisent en deux états bien distincts: ceux qui fondent les vieux ustensiles en étain pour en faire des couverts neufs, au moyen de moules en fer qu'ils transportent avec eux, et qui étament les cuillers en fer; leur cri est en français:

Blanchir les fourchettes, fondeur d'étain!

et les étameurs; ceux-ci ont un véritable chant auquel ils ajoutent même quelques fioritures:

_Stammar le marmitta,_ _Cassarol' estamar,_ _Peirols raccoumoudar!_

Étamer les marmites,--Les casseroles étamer,--Les chaudrons raccommoder.

Quelques-uns disent:

_Abrazar marmitta,_ _Cassarol' estamar!_

Braiser (souder) marmites, casseroles étamer. Ce qu'ils ajoutent à ce mauvais italien est du français: comme il faut, comme il faut, avec de nombreuses variations.

Autrefois, les paysans avaient une assez grande méfiance à l'égard de certains des chaudronniers ambulants; ils étaient pour la plupart étrangers, et comme tous les nomades, ils traitaient avec beaucoup de sans gène la propriété privée, comme le font encore les Bohémiens rétameurs et fondeurs, dont les caravanes viennent quelquefois camper dans les villages. Il est vraisemblable aussi qu'on les accusait quelque peu de sorcellerie; un reproche plus mérité était celui de commettre des fraudes en raccommodant les objets qui leur étaient confiés. Ainsi qu'on l'a vu, il en est qui sont bien accueillis dans les villages où ils reviennent périodiquement.

Il n'en a pas toujours été ainsi: des dictons et des légendes assurent que plusieurs furent punis du dernier supplice, à cause de leurs vols ou de leur grossièreté. On dit encore dans les environs de Dijon:

On pend les magniens à Dampierre, On les pend à Beaumont.

Selon la tradition populaire, quatre chaudronniers de Villedieu rencontrant un inconnu l'insultent, le forcent à porter leurs paquets jusqu'à Domfront, où ils entrent à midi. L'étranger se fait reconnaître pour le roi, et se venge du peu de courtoisie de ses compagnons en ordonnant leur supplice. C'est de là que serait venu le blason de la ville:

Domfront, ville de malheur, Arrivé à midi, pendu à une heure.

On raconte dans le Bocage normand comment une bonne femme, quelque peu sorcière, punit une des fraudes les plus habituelles aux chaudronniers ambulants. Elle avait confié ses vieilles cuillers d'étain fin, pour les refondre, à un fondeur de cuillers ambulant, en lui faisant la recommandation expresse de ne pas leur en substituer d'autres en plomb, selon l'habitude de ces gens, trop peu scrupuleux d'ordinaire. Le fondeur promit de faire sa besogne en conscience, ce qui ne l'empêcha pas, au moment de la fonte, de remplacer dans la bassine les cuillers d'étain fin par du plomb. En retirant la première cuiller du moule, il s'aperçut qu'elle était aussi percée de trous qu'une écumoire. Il crut s'y être mal pris, et recommença plusieurs fois son opération sans plus de succès. La bonne femme, peu confiante dans sa promesse, l'avait vu accomplir sa fraude. Elle avait détaché de sa baverette une grosse épingle jaune, et, relevant un coin de son tablier, elle s'était mise à le cribler de coups d'épingles, en marmottant quelques mots étranges à chaque cuiller mise au moule.

Il est vraisemblable qu'ils avaient aussi la réputation d'être peu respectueux des choses saintes.

Près de Pont-Audemer, une croix de carrefour est surnommée la Croix-des-Magnants, parce que des hommes qui exerçaient la profession de chaudronniers ambulants furent engloutis à cet endroit, après avoir commis un acte d'impiété. Ils continuèrent d'habiter l'abîme souterrain où leur crime les avait précipités; naguère encore on croyait entendre le bruit sourd et mesuré du marteau sur leurs chaudrons, qu'ils ne doivent point cesser de battre jusqu'à la fin des siècles.

Un grand nombre de dictons et de formulettes les accusent d'une maladresse volontaire lorsqu'ils font des réparations à un ustensile usé ou percé.

Dans le Morvan, on leur adresse la formulette suivante:

_Magnin clidou,_ _Mai lai pièce ai coté deu trou,_ _T'aré mai d'ovraige._

Chaudronnier,--Mets la pièce a côté du trou,--Tu auras plus d'ouvrage.

Dans l'Aube, les enfants les poursuivent en leur adressant ce refrain:

_Chaudrongna matou,_ _Qui met lai pièce au long du trou._

Chaudronnier matou,--Qui met la pièce à côté du trou.

On disait, d'ailleurs, en parlant d'un homme qui voulant remédier à une chose n'y apportait point le remède nécessaire: «Il fait comme le chaudronnier, il met la pièce à côté du trou». Ce reproche est ancien; il est formulé au XVIe siècle dans la _Farce nouvelle et fort joyeuse des femmes qui font escurer leurs chaulderons et deffendent que on ne mette la pièce auprès du trou_.

Avons que faire du maignen, Du maignen, commère, du maignen. --Tenez nostre maistre, Savez qu'il est. N'allez pas mettre Icy la pièce auprès du trou... Gardez bien de tirer le clou. Ne les pièces auprès du trou, Comme maignens ont de coustume.

Dans la Farce _d'un chauldronnier_, celui-ci arrive sur la scène en criant:

Chaudronnier, chaudron, chaudronnier! Qui veult ses poeles reffaire? Il est heure d'aller crier Chaudron, chaudronnier! Seigneur je suis si bon ouvrier Que pour un trou je sçay deulx faire.

Dans la _Farce nouvelle_, une dispute a lieu entre un savetier et un chaudronnier, le savetier lui dit:

Tu faictz pour ung trou deux, Et pour ce tu as tant de plet.

Ce dicton se retrouve en Angleterre:

_Like Banbury tinkers who in stropping one hole make two_ Comme les chaudronniers de Banbury qui, en bouchant un trou, en font deux.

Les chaudronniers sédentaires ont moins que les ambulants, dont ils diffèrent d'ailleurs, attiré l'attention populaire.

En Normandie, ou blasonnait toutefois les habitants de Villedieu; ils sont appelés Sourdins, à cause de la dinanderie qu'ils fabriquent; car tout le monde en cette petite ville travaille à fondre ou à battre le cuivre, ce qui fait un tintamarre si continuel, qu'un grand nombre parmi eux deviennent sourds; d'où leur est venu le nom de Sourdins. Aussi, n'est-il pas très sûr d'aller dans quelque atelier demander l'heure qu'il est, sans courir le risque de recevoir quelque mauvais compliment, ou quelque chose de pire, car ils jettent, assurait-on jadis, le marteau à la tête. D'après un ancien auteur, Charles de Bourgueville, les habitants de Villedieu «qui sont poesliers ou magnants, sont bien faschez quand on leur demande quelle heure il soit, parce qu'ils ne peuvent ouyr l'horloge pour le bruit qu'ils font».

En Belgique, le jour Saint-Gilles, les apprentis chaudronniers se promenaient par la ville: l'un d'eux s'était coiffé d'une sorte de shako surmonté d'un panache, tandis que l'autre portait sur une espèce d'estrade, soutenue par un long manche, la statue du saint, entourée de fleurs; de l'estrade pendaient des cuillers, des pots et autres menus ustensiles. Ils allaient demander un pourboire chez les clients.

Au moyen âge, le chaudronnier avait assez d'importance pour que les règlements, royaux ou féodaux, se soient occupés de lui dans des articles spéciaux. Grosley a donné dans ses _Éphémérides troyennes_ un extrait de la _Pancarte du droit de péage du canton de Lesmont_, qui leur accorde une sorte de privilège en raison peut-être de leur pauvreté:

Art. XXIII.--Un chaudronnier, passant avec ses chaudrons, doit deux deniers, si mieux n'aime dire un _Pater_ et un _Ave_ devant la porte dudit sieur comte de Lesmont ou son fermier.

Le seigneur de Pacé, en Anjou, avait le droit de faire travailler les chaudronniers qui passaient, en leur payant chopine.

Au XVIe siècle, les chaudronniers sont au premier rang des artisans qui figurent dans les petites comédies; ils le devaient au pittoresque de leur costume, à leur réputation de gens à réplique facile, et aussi aux plaisanteries à double sens, très en usage à cette époque, auxquelles prêtait le dicton si populaire, qui les accusait de mettre la pièce à côté du trou.

La _Farce nouvelle des femmes qui font refondre leurs maris_ est bien plus ancienne que la _Facétie de Lustucru_, qui fut si en vogue au milieu du XVIIe, et dont nous avons parlé dans la monographie des Forgerons. Lorsque les femmes, lasses de voir les images qui représentaient les forgerons en train de leur redresser la tête, voulurent avoir leur revanche, les dessinateurs se ressouvinrent sans doute de la petite comédie jouée cent ans auparavant, et qui vraisemblablement n'était pas complètement oubliée. Elle met en scène un personnage qui est appelé fondeur de cloches, mais qui est en réalité un chaudronnier, puisqu'il arrive en criant: _Ho, chaulderons vielz, chauderons vielz_.

Je sçay de divers metaulx Fondre cloche, s'il est mestier Pour trouver maniere de vivre. De fer, de layton et de cuivre Sçay faire de divers ouvrages Comme chaudières, poilles pour menaiges... Mais surtout j'ay une science Propice au pays où nous sommes; Je sçay bien refondre les hommes Et affiner selon le temps; Car un vieillard de quarante ans Sçay retourner et mettre en aage De vingt ans, habile et saige. Bien besongnant du bas mestier... Il n'est si vieil, soit borgne ou louche Que je ne face jeune à mon aise Par la vertu de ma fournaise.

Deux femmes veulent faire refondre leurs maris et Pernette, l'une d'elles, dit au sien:

Le maistre est logé en la ville Qui en a jà refondu (dix) mille Et retournent beaux et plaisants.

Les deux maris persuadés viennent trouver le fondeur, qui leur dit:

Il n'est si vieil, soit borgne ou louche Que (je) ne face jeune à mon aise Par la vertu de ma fournaise. Ne s'y mette qui ne vouldra. Mais il me fault premierement Sçavoir le pourquoy et comment Vos femmes y consentent, Affin s'elles se repentent Qu'elles ne m'en demandent rien. Je croy qu'il vauldroit mieulx garder Vos marys en l'aage qu'ilz sont.

Les femmes répondent:

Refondez les tost, nostre maistre, Et vienne qu'en peut advenir.

Pendant qu'ils sont en la forge, ce sont elles qui soufflent, comme dans les _Facéties de Lustucru_ et de la _Forge merveilleuse_. L'opération dure longtemps; à la fin le fondeur s'écrie:

Holà, ho, tout est formé: Ilz ne sont borgnes ne camus, Chantez Te Deum laudamus. Voicy vos marys beaulx et gents.

JENNETTE.

Par mon serment, ilz sont jolys; Je ne vouldroye pour grand chose, Qu'il fust à faire.

LE FONDEUR.

Je suppose Que jai bien gagné mon sallaire. Mais qu'il ne vous vueille desplaire Chacun recoignoisse le sien.

JENNETTE.

Je cuyde que voicy le mien: Avez-vous point à nom Thibault?

THIBAULT.

Ouy vrayement, hardys et baus, Qui estoyes dous et courtoys, Et vous estes ma mesnagière. Mais il fauldroit changer manière, Je veulx gouverner à mon tour.

Les hommes refondus et rajeunis veulent commander, et c'est alors que les femmes désirent que le fondeur défasse son ouvrage; la pièce se termine par cette morale:

Pour éviter autres perilz, Et bien vous gardez haut et bas De refondre vos bons maris.

En Angleterre, le chaudronnier était aussi populaire: il était placé parmi les artisans joyeux: dans une petite pièce qui se jouait autrefois tous les ans dans le Stafforshire et le Shropshire, il arrivait sur la scène et disait: «Je suis un joyeux chaudronnier--et je l'ai été toute ma vie: ainsi je pense qu'il est temps de chercher une fraîche et jolie femme. C'est alors qu'avec les amis nous mènerons une vie plus joyeuse que jamais je ne l'ai eue. Je ferai résonner vos vieux chaudrons.»

Shakspeare et ses contemporains les ont aussi mis à la scène des chaudronniers. Christophe Fûté (Sly), «porte-balle de naissance, cartonnier par occasion, par transmutation montreur d'ours, et présentement chaudronnier de son état», s'étant couché ivre-mort, un seigneur qui le voit s'amuse à le transformer en lord; il se réveille, comme le dormeur éveillé des _Mille et une Nuits_, dans un appartement somptueux, et les gens qui le servent lui annoncent qu'on va jouer devant lui une pièce qui n'est autre que la _Méchante mise à la raison_. Tom Snout (museau) est dans le _Songe d'une nuit d'été_ l'un des artisans qui représentent une comédie.

Il y a quelques chansons populaires dont les chaudronniers sont les héros: M. de Puymaigre en a recueilli une dans le pays messin, qui raconte comment furent accueillis les galanteries de l'un d'eux:

C'est un drôle de chaudronnier Qui s'appelait Grégoire. Un jour passant par Chaumont, Pour y vendre ses chaudrons, Fut bien attrapé, Fut bien étrillé Par trois jeunes filles Gaillardes et gentilles.

Il s'en va par la ville, Criant à voix haute: --Argent de tous mes chaudrons! Trouve z une belle brune. Parfaite en beauté: --O z en vérité, Oh! mademoiselle, Que vous êtes belle!

Je voudrais pour tous mes chaudrons Petite brunette, Avoir fait collation Avec vous seulette...

--Entrez dans ma chambre, J'en suis bien contente, Nous ferons sans façon La collation.

Quand la belle eut la bourse: --Notre affaire est faite. Attendez un petit moment, J'y reviens dans l'instant; Je m'en vais chez Martin, Chercher du bon vin, Car il nous faut faire Une bonne chère.

La belle fut avertir Trois de ses voisines. Elles sont venues toutes les trois Comme à la sourdine, Donner du balai Sur le chaudronnier. Son pauvre derrière Paya le mystère.

--Aïe! aïe! ne frappez pas tant. Laissez ma culotte, Que les cent diables soient de l'amour! Jamais je ne le ferai de mes jours.

Voilà mes chaudrons Tous en carillon; Tout mon ballottage A resté pour gage.

Dans le Lot on chante sur un air qui rappelle le cri modulé de l'étameur une chanson où un de ces artisans, également galant, a un rôle plus avantageux. Il est vrai que cette chanson a été transmise par les étameurs ambulants:

_Se n'és un paouré peyré_ _Qué sé boulio marida._

_Fa, fa, foundré las culliéros,_ _Dés claous, dés cassettos,_ _El de candéliers,_ _El des boutons de mancho._

_Del, s'en bay dé bourg en bilo_ _Per uno fillo trouba._

_La prumière qué rencountro_ _La fille d'un aboucat._

_--Diga, mé, midamiselle,_ _Boulez-bous bous marida?_

_--Noun, pas ambé tu, lou payré,_ _Lés négré coumo un talpo._

_--Sabez pas, midamisello,_ _Terro négro fay boun blat._

Il est un pauvre peyré étameur Qui se voulait marier.

Faire, faire fondre les cuillères, Des clous, des cassettes Et des chandeliers, Et des boutons de manche.

Lui s'en va de ville en ville Pour trouver une fille.

La première qu'il rencontre Est la fille d'un avocat.

--Dites-moi, mademoiselle, Voulez-vous vous marier?

--Non pas avec toi, le peyré, Tu es noir comme une taupe.

--Vous ne savez pas, mademoiselle, Terre noire fait bon blé.

Bien qu'en général les chaudronniers, habitués à courir le monde, soient loin d'être sots, quelques récits leur attribuent une assez forte dose de naïveté: on raconte en Gascogne qu'un jour trois étameurs Auvergnats, chargés de chaudrons, de poêles et de casseroles montaient au galop la grande Pousterle d'Auch. Quand ils furent tout en haut, ils étaient rouges comme le sang et soufflaient comme des blaireaux. Ils s'étonnaient de voir d'autres gens arrivés en haut de la grande Pousterle dispos et pas du tout essoufflés.

--Comment donc avez-vous fait? leur demandèrent les trois Auvergnats.

--Nous sommes montés doucement.

Les trois Auvergnats descendirent la grande Pousterle, pour la remonter doucement aussi.

* * * * *

Le _Blason populaire de Villedieu_ est un recueil d'histoires comiques dont _les Poëliers_ sourdins sont les héros. Le _Moyen de parvenir_ rapporte une aventure arrivée en Franche-Comté, dans laquelle un chaudronnier fut pris pour le diable: En ce pays-là les maisons sont près la montagne et n'ont qu'une cheminée au milieu, sur le haut de laquelle deux fenêtres ou portes, pour donner le vent par rencontre, afin que la fumée n'importune point. Or, le vent étant tourné, le valet voulut aussi tourner les portes, en ouvrir une et fermer l'autre, de laquelle un des gonds étant rompu ou arraché il n'en put venir à bout, si qu'il lui fut force de monter en haut, et ce, par la cheminée. Étant en haut il avisa le défaut, mais il n'avait point de marteau pour s'aider à descendre. Il se fâchait, de sorte qu'il alla par le toit droit sur la montagne quérir une pierre, et ainsi il fit un petit sentier: il raccoutra sa porte, puis descendit. Il y avait un pauvre chaudronnier qui cherchait logis, mais pour ce qu'il brunait il ne pouvait voir de chemin, joint qu'il avait neigé depuis que le monde se fut retiré. Ce chaudronnier, bien empêché, ne savait que faire, il levait le nez à mont, découvrant çà et là; enfin, il avisa le sentier qu'avait fait ce valet, et lui, là, il suivit, et, voyant la clarté de la chandelle, il ouvre la porte et cuidant entrer, il se pousse dans la cheminée. Étant ébranlé, il n'y eut pas moyen de se retenir, si qu'il tomba au milieu de la chambre, disant: «Dieu soit céans!». Nous vîmes ce personnage noir et ses chaudrons, qui firent à nos oreilles une fois plus de bruit qu'ils n'eussent pu faire. Nous fuîmes tous, cuidant que ce fût le maréchal des logis de Lucifer, qui vînt mettre dans ses chaudières les petits enfants pour les faire cuire et nous envahir comme repues franches.»

Dans la Cornouaille anglaise, le chaudronnier est un personnage très populaire, et dit Loys Bruèyre, il y personnifie les mines d'étain, très abondantes en ce pays. Il figure dans plusieurs contes: Tom Hickathrift, le tueur de géants, fut longtemps sans trouver quelqu'un qui osât se mesurer avec lui: un jour, en traversant un bois, il rencontra un vigoureux chaudronnier qui avait un bâton sur l'épaule; devant lui trottait un gros chien qui portait son sac et ses outils. Tom lui ayant demandé ce qu'il faisait là, le chaudronnier lui répondit: De quoi vous mêlez-vous; ils tombèrent à bras raccourcis l'un sur l'autre, mais à la fin Tom dut s'avouer vaincu, et ils s'en revinrent ensemble les meilleurs amis du monde. Le chaudronnier courut alors les aventures avec le héros, et lui fut d'un grand secours en maintes occasions. Quand Tom eut à combattre un grand géant monté sur un dragon et qui commandait une troupe composée d'ours et de lions, le chaudronnier vint à son secours. À eux deux, l'un avec son épée à deux mains, et l'autre avec son long bâton pointu, ils eurent bientôt tué les six ours et les huit lions de la suite du dragon. Malheureusement le chaudronnier périt dans le combat et Tom en fut inconsolable.

D'après un proverbe écossais, les chaudronniers ne figuraient pas en ce pays parmi les gens courageux. Jamais, dit-il, le chaudronnier n'a été un preneur de villes.

Dans un conte finlandais, un chaudronnier qui a abandonné le héros Mattu quand il était en danger, est lancé par celui-ci dans les nuages noirs; il est là captif, et lorsqu'il s'irrite de ne pouvoir reprendre sa liberté, il frappe sur son chaudron: de là le bruit que le peuple appelle le roulement du tonnerre.

LES SERRURIERS

En argot, le serrurier est un «tape-dur»; on l'appelle aussi un «bruge», du vieux mot frapper, heurter; à Genève, c'est «un mâchuré»; à Troyes il est connu, ainsi que tous les ouvriers du fer, sous le surnom de «gueule noire».

À Marseille, pour désigner un mauvais ouvrier:

_Es lou sarrailhiër de ma tanto._--C'est le serrurier de ma tante.

La sûreté des maisons et le secret des coffres-forts reposant, pour ainsi dire, entre les mains des serruriers, ils s'efforcèrent de gagner la confiance de leurs clients par une inviolable fidélité. Pour parvenir à ce but, quelques-uns gravaient sur leurs estampilles ou cachets de marque ces deux mots: _Fidélité et secret_. C'était pour le même motif que les statuts défendaient à tous maîtres ou compagnons d'ouvrir une serrure en l'absence de son possesseur, ou de faire des clés sur des moules de cire ou de terre, sous peine de punition ou d'amende:

Afin de bien prouver que la clé lui avait été commandée, il lui était interdit d'en faire aucune sans avoir sous les yeux la serrure. «Nus Serreuriers ne puet faire clef a serreure, se la serreure n'est devant lui en son hostel.» Au XVIIe siècle, les serruriers prévaricateurs étaient pendus, et l'on mettait sur le gibet cette inscription: «Crocheteur de porte.»

Dans le compagnonnage, d'après G. S. Simon, les serruriers du Devoir de liberté suivent la même règle que les menuisiers, avec lesquels ils se confondent administrativement, toutes les fois que dans une même ville, ils sont en trop petit nombre pour former un groupe distinct. Les serruriers dévoirants sont peu nombreux, la plupart des aspirants de cette profession étant passés à la société de l'Union. Leurs règlements sont identiques à ceux des menuisiers, avec lesquels ils vivaient naguère en parfait accord; depuis quelques années, cette bonne harmonie est rompue, pour des causes dont Agricol Perdiguier dit avoir connaissance sans vouloir les divulguer.

En Suisse, parmi les farces usitées au premier avril, il en est de particulières aux serruriers, qui envoient les apprentis naïfs vendre le mâchefer chez les marchands d'eau de Seltz ou le laver pour en faire de la limonade.

Les enseignes des serruriers n'ont pas en général beaucoup d'originalité; leur attribut le plus ordinaire est une grande clé, souvent dorée, suspendue au-dessus de leur boutique.

Il en est peu qui ait fait usage d'enseignes dans le genre de celle que l'on voyait à Liège: un petit groupe en fer représentait Noé ivre conduit par ses deux fils, avec cette inscription, dont le rapport avec la serrurerie est assez difficile à deviner: «À l'excès de nos grands-pères».

Dans la Côte-d'Or, on donne à la mésange charbonnière le nom de serrurier, parce que son cri imite le grincement d'une scie qu'on lime. Ce bruit est l'un des plus désagréables qui existent; lorsque Grandville fit sa planche assez alambiquée du «charivari qui pend à l'oreille de MM. Guizot, Dupin, etc.», il plaça au premier rang un diable serrurier qui limait une scie.

Les serruriers, comme tous les gens de métiers exercés par peu de personnes et qui ne présentent pas de particularités, occupent une petite place dans les traditions populaires, et ce qu'on raconte à leur sujet rentre plutôt dans le cadre des anecdotes que dans celui des contes. Voici ce qu'on lit dans la _Nouvelle fabrique des excellents traits de vérité_: