Légendes et curiosités des métiers
Part 36
En même temps, on levait la canne ou pelle, et le marteau frappait avec violence sur un gros levier qu'il devait écraser. À ce signal, tout le monde se mettait à danser à la ronde. Le chef de l'établissement donnait une barrique de cidre pour aider à célébrer plus gaiement la fête. Chaque ouvrier apportait, devant son feu de forge, sa table et son repas, auquel prenait part toute sa famille, et chacun allait boire à la barrique commune. Dans la soirée, tous les petits valets fleurissaient leurs outils et se rendaient chez le directeur, devant lequel ils chantaient des chansons appropriées à la circonstance, et le directeur arrosait copieusement le bouquet. De son côté, sa femme, au soir de la fête, régalait les femmes des ouvriers d'une outre de vin rouge, après quoi les danses recommençaient et duraient toute la nuit.
En Haute-Bretagne, les maréchaux mettent, lors de leur fête, au-dessus de leur porte, un laurier, accompagné de rubans rouges, blancs et verts; le soir, ils chantent la chanson du _Roi Dagobert_.
Dans la province d'Anvers, les maréchaux et les forgerons se rendent à l'église, pour y assister à la messe qui est célébrée, en l'honneur du saint, et qui, pour cette raison, est appelée «Looimis», c'est-à-dire, «Messe de saint Éloi». Durant toute la journée, mais principalement le soir, les paysans des environs se rendent à la forge du village, sur le toit de laquelle le drapeau flotte. Il est d'usage qu'ils aillent régler, ce jour-là, les comptes de toute l'année chez les maréchaux ferrants, qui, dans la campagne, exercent en même temps le métier de forgeron et celui de serrurier. Les grands fermiers se font accompagner de leurs valets. Le forgeron, qui tient ordinairement auberge, sait bien de quelle manière il doit traiter ses chalands pour s'assurer continuellement leur faveur. Sur une certaine somme, il leur accorde, chaque fois, un rabais de «5 cens» (10 centimes), et cet argent leur sert à prendre maints «pintjes» et «borreltjes» (des verres d'orge et des petits verres de genièvre). Dans le pays wallon, le régal offert consiste en une petite collation de jambon ou de viande salée, accompagnée d'une quantité de petits verres.
Dans l'Yonne, on donne des oeufs de Pâques teints aux maréchaux et aux forgerons.
En Angleterre, la fête des forgerons avait lieu le jour de la Saint-Clément, dans le Sussex, et, suivant la coutume ancienne désignée sous le nom de «Clemmenning», ils allaient quêter des pommes et de la bière, usage encore conservé dans quelques pays. Pour fêter leur saint patron, ils placent un peu de poudre dans le trou de leur enclume, et ils la font éclater comme une fusée. Il y a quelques années, à l'auberge de Burwath, on asseyait sur un fauteuil un mannequin orné d'une perruque et ayant une pipe à la bouche, que l'on appelait «Old Clem», nom familier de saint Clément, le premier homme qui ait, suivant la tradition, ferré un cheval.
Dans plusieurs établissements privés, le patron donne à ses ouvriers une _way-goose_, c'est-à-dire une jambe de porc sans os, et le porc rôti avec de la sauge et des oignons. Le plus vieux forgeron préside le banquet dont le plus jeune est vice-président. La cérémonie est accompagnée de toasts traditionnels, du chant du _Jolly Blacksmith_, et l'on boit à la mémoire du «Vieux Clem» et à la prospérité de ses descendants. L'on souhaite aussi que la face du brillant marteau et de l'enclume ne soit jamais rouillée par manque d'ouvrage. À Londres, le repas avait lieu au _Cheval Blanc_; un des forgerons y était revêtu d'un tablier neuf avec des franges dorées, et l'on servait à ce souper une boisson spéciale, composée de gin, d'oeufs et d'épices. Le feu d'artifice du marteau n'est plus fait par les ouvriers de cette ville.
Les forgerons, de même que plusieurs autres corps d'état, donnent quelquefois, par une sorte d'assimilation à un être animé, des noms à ceux de leurs outils qui leur servent souvent ou qui présentent quelque particularité remarquable. Dans _l'Assommoir_, Zola parle de deux masses de vingt livres, les deux grandes soeurs de l'atelier, que les ouvriers nommaient Fifine et Dédèle.
Les forgerons, maréchaux et taillandiers tiennent une place considérable dans l'imagerie allégorique, surtout dans celle du XVIIe siècle; nous avons reproduit quelques planches qui sont intéressantes au double point de vue du métier et de l'histoire des moeurs; telle est celle où l'on voit la servante «ferrer la mule» (p. 9), expression qui a été remplacée par la «danse de l'anse du panier». La belle estampe de Larmessin est suffisamment expliquée par la légende qu'on lit au-dessous (p. 5). Avant de voler le chat de la mère Michel, Lustucru avait été quelque peu réformateur et forgeron. Quelque folâtre, dit Tallemant des Réaux, s'avisa de faire une espèce de forgeron, grotesquement habillé, qui tenait une femme avec des tenailles et la redressait avec son marteau. Son nom étoit L'Eusses-tu-cru, et sa qualité médecin céphalique, voulant dire que «c'étoit une chose qu'on ne croyoit pas qui pût jamais arriver que de redresser la tête d'une femme.» On vit paraître un grand nombre d'images, quelques-unes d'un véritable mérite artistique, qui montrèrent Lustucru dans son rôle de réformateur de la tête et de la frivolité des femmes; d'autres sont très naïves, comme le bois normand reproduit dans l'_Imagerie populaire_ de Champfleury: Lustucru, en compagnie d'un ouvrier, frappe à tour de bras une tête de femme, qu'il tient avec des pinces sur une enclume, et s'écrie: «Je te rendrai bonne!» À quoi le compagnon ajoute: «Maris, réjouissez-vous!» Une autre tête de mauvaise femme se trouve sur le foyer de la forge, attendant que le forgeron lui fasse subir la même opération, pour la rendre bonne également.
Les femmes voulurent avoir leur revanche, et d'autres images représentèrent Lustucru massacré par les femmes, ou la grande destruction de Lustucru par les femmes fortes et vertueuses: ce sont elles qui, à leur tour, forgent la tête des hommes (Voir la gravure de la page 17). La Forge merveilleuse, image populaire, qui parut à Metz, vers 1840, chez Demboug, et qui pourrait bien avoir été dessinée par Grandville, montre une maîtresse de forge qui rend aux femmes leurs maris guéris de leurs défauts, quand ils ont passé par le feu, et ont été forgés sur l'enclume. Elle s'adresse à la foule et lui dit:
De cette forge merveilleuse, Voyez les effets surprenants: Intempérance, humeur fougueuse, S'envolent en quelques instants. D'une amitié constante, Docile influence, L'homme, chose étonnante, Est un être charmant! Cette forge, en vérité, Merveille Sans pareille, Rend, par sa propriété, L'esprit et la bonté.
Il n'est pas impossible que toute cette série ait eu pour point de départ un écho affaibli des légendes que l'on constate à des époques fort anciennes, et dans lesquelles des vieillards sont rajeunis magiquement par le feu.
La malice populaire s'exerce peu fréquemment aux dépens des ouvriers du fer: voici deux formulettes, l'une de l'Armagnac, l'autre de Basse-Bretagne; je donne seulement le texte patois de la première qui est grossière:
_Haure, haure, haurilloun,_ _Treize petz dans un cujoun (gourde)._ _Lou cujoun se crèbo,_ _Lou haure tout merdo._
_Marichal krign-karn,_ _Chaoker kac'h houarn._
Maréchal, grignoteur de cornes.--Mâcheur d'excréments de fer.
Les devinettes sur les forgerons paraissent assez rares. M. Walter Gregor en a publié trois recueillies en Écosse. Voici la mieux venue:
_Fah made the first pair o' shoes without leather_ _Before the shoemaker made:_ _Fire, air, earth, water,_ _All put elements together,_ _And each ane took two pair of shoes?_
--Qui a fait la première paire de souliers sans cuir avant le cordonnier;--Qui met ensemble les éléments:--Le feu, l'air, la terre, l'eau,--Et à qui chaque client demande deux paires de souliers?
La réponse de cette devinette de l'Ukraine est l'enclume:
Je suis petite, utile pour tout le monde; mais dans mon ventre il y a toujours le bruit, et l'homme frappe mon coeur et mes entrailles.
PROVERBES
--_Fit fabricando faber._
--À forger on devient forgeron.
--En forgeant devient-on febvre.
--Chacun est forgeron de sa fortune.
--Un apprenti maréchal apprend à ferrer sur l'âne de l'infidèle. (Turc.)
--C'est pour cela que le forgeron tient les tenailles--pour ne pas se brûler les mains. (Ukraine.)
--Le maréchal forge des pinces pour ne pas se brûler. (Russie.)
--Si tu n'es pas forgeron, il ne faut pas prendre de tenailles. (Ukraine.)
--Le forgeron bat le fer quand il est chaud. (Ukraine).
--L'argent du forgeron s'en va en charbon. (Turc.)
--Le forgeron trouve tout arbre propre à faire du charbon: chacun conduit son examen au point de vue de son intérêt. (Turc.)
--_Ch'est comme é-che maricho de Saint-Clair, quand il ot du cairbon, i' n'a pu de fer._ (Picardie.)
--La forge de «s'il y avait» ne fait ordinairement pas de fer. (Proverbe Basque.)
--Feves et forniers boivent volontiers. (XVe siècle.)
--Tailleur voleur, cordonnier noceur, forgeron ivrogne. (Russie.)
--Dormir plus qu'un forgeron (dormir beaucoup). (Ukraine.)
Le dicton qui suit accompagne l'image ci-dessous:
--_Daer er weel smeden moet flach houden._
--Quand on veut beaucoup forger il faut marteler avec persévérance.
Il vaut mieux être marteau qu'enclume. Il vaut mieux battre que d'être battu. (Belge.)
Lorsque tu es enclume, souffre comme une enclume; lorsque tu es marteau, frappe comme un marteau. (Hollandais et Anglais.)
Balzac met dans la bouche de l'un des personnages de _Pierrette_, cette comparaison: Vous êtes comme le chien du maréchal, que le bruit des casseroles réveille et qui dort sous la forge. Elle n'a pas été enregistrée par les auteurs des recueils français, mais elle se trouve en Italie: _Il cane del fabbro dorme al rumor del martello e si desta a quello delle ganesce_: Le chien du forgeron dort au bruit du marteau et se réveille à celui des mâchoires. Une fable turque, qui s'applique à un corps d'état voisin, peut lui servir de commentaire: Certain serrurier avait un chien. Tant que son maître forgeait, l'animal dormait sans jamais ouvrir les yeux; mais à l'heure des repas, il se levait incontinent et dévorait les os qu'il jetait de la table. «Misérable! s'écrie le serrurier irrité de cette conduite, je ne comprends rien à ta manière d'agir: tout le temps que je frappe le fer, tu dors comme un paresseux, et à peine ai-je commencé à jouer des mâchoires, que tu t'éveilles et t'approches de moi en remuant de la queue.»
--_I n' fût nin qwitter l' marihâ sins li payi ses fiér._
Il ne faut pas quitter le maréchal sans lui payer ses fers. Ne demeure pas le débiteur de celui avec qui tu te brouilles. (Belgique wallonne.)
--_Quand on quitte chés marichaux, i feut payer les vins fers._ (Picardie.)
--_A marihâ s'clâ. A chaque marihâ s'clâ._
Chacun ne doit s'occuper que de son métier. (Belgique wallonne.)
--_Bau mey paya haure que haurillon._
Il vaut mieux payer un bon forgeron qu'un mauvais. Mieux vaut s'adresser à Dieu qu'à ses saints. (Béarn.)
--Les coups sont inutiles sur le fer froid. (Algérie.)
--Où va ton argent, ô muletier? il s'en va en fers et en clous: se dit d'une personne qui a fait de mauvaises spéculations. (Algérie.)
On applique aux forgerons le proverbe commun à tant de métiers, dont le type le plus connu en France est: Les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés. Un ancien dicton anglais associe même les deux professions: _The smith's mare and the souter's wife are aye warst shod_: La jument du forgeron et la femme du cordonnier sont toujours les plus mal chaussées. Sa forme plus moderne est celle-ci: _Who goes more bare than the shoemaker's wife and the smith's mare_: Qui est plus nu-pied que la femme du cordonnier ou la jument du maréchal. En voici quelques autres qui se rattachent au même ordre d'idées. En Italie, on dit: _In domo de ferreri schidoni de linna_. Dans la maison du forgeron, broche de bois. En Espagne: _En casa del herrero cuchillo mangorerro_. Chez le forgeron, le plus mauvais outil est le couteau. En Portugal: _En casa de ferreiro espeto de páo_. Dans la maison du forgeron broche de bois.
En Poitou, dans le Lot et à Guernesey, les nourrices, en frappant légèrement sur la plante des pieds des enfants, leur chantent ces deux formulettes:
Quand je ferre mon cheval Al, Je lui donne trois coups, Ou!
Ferre, ferre, mon poulain. Pour aller à Saint-Germain! Ferre, ferre ma pouliche Pour allaïr cis ma nourriche! (Guernesey.)
En Écosse, pour amuser les enfants pendant qu'on les chausse, on leur chante une petite chanson qui décrit l'opération en imitant aussi exactement que possible l'action du maréchal qui ferre un cheval.
Dans les chansons nuptiales des pays slaves, surtout dans celles de l'Ukraine, il est souvent question d'un forgeron qui est convié à venir pour forger des objets symboliques: un bateau en cuivre, des roues en argent, le couteau destiné à partager le pain de la noce, la clé pour ouvrir le lieu où se trouve la fiancée.
En France, parmi les jeux à gages, figure celui qui porte le titre de: Maréchal, sais-tu bien ferrer? La personne qui commence le cercle s'adresse à son voisin de droite en lui présentant un objet quelconque, et après qu'elle a légèrement frappé sur son pied, le voisin prend l'objet; mais si par malheur, il n'a pas observé qu'on lui a donné l'objet d'une main après avoir frappé l'autre, et qu'il le tende à son tour de la même main dont il s'est servi pour frapper sa semelle, il est assuré de donner un gage.
SOURCES
_Folk-Lore Journal_, II, 322; 108, 109 (fêtes), 326.--_Karkowski Sbornik_, III, 48, 64.--_Revue des traditions populaires_, VI, 169; IX, 143, 372.--Sébillot, _Contes de la Haute-Bretagne_, I, 256, 260; II, 52, 139.--Luzel, _Légendes chrétiennes_, I, 316.--Adam, _Les patois lorrains_, 441.--L. Brueyre, _Contes de la Grande-Bretagne_, 226, 330.--Dasent, _Popular Tales from the Norse_, 105.--Cerquand, _Légendes basques_, IV, 5.--Frank, _Contes allemands du temps passé_, 131, 265.--L. Brueyre, _Contes populaires de la Russie_, 63.--Cosquin, _Contes de Lorraine_, I, 27.--_Folk-Lore Record_, IV, 13.--Wratislaw, _Folk Tales from slavonic sources_, 138.--Bladé, _Proverbes de l'Armagnac_.--Sauvé, Lavarou-Koz.--_Traditions de la Suisse romande_, 121, 87.--Monteil, _Histoire des Français_, V, 77.--Monseur, _Folk-Lore wallon_, 118, 131.--Collin de Plancy, _Dictionnaire infernal_, II, 102.--Henderson, _Folk-Lore of Northern counties_, 81.--L.-F. Sauvé, _F. L. des Hautes-Vosges_, 355.--C.-G. Simon, _Étude sur le compagnonnage_, 120, 152, 192.--A. Perdiguier, _Mémoires d'un compagnon_, 8.--_Mélusine_, IV, 499.--Goudé, _Histoire de Chateaubriant_, 325.--Communications de M. C. de Cock-Reinsberg-Düringsfeld, _Traditions de la Belgique_, II, 297.--Brand, _Popular antiquities_, I, 408.--W. Gregor, _Trans. of Banfshire-club_ 1880 et 1883.--Leroux de Lincy, _Livre des proverbes_.--Decourdemanche, _Proverbes turcs_.--Ledieu, _Traditions du Demuin_.--Dejardin, _Dictionnaire des Spots_.--Reinsberg-Düringsfeld, _Sprichwörter_.--Decourdemanche, _Fables turques_, 226.--Corblet, _Gloss. picard_.--Rolland, _Rimes de l'Enfance_.--Communications de MM. T. Volkov (Russie et Ukraine), A. Harou (Belgique).--Mme Celnart, _Jeux_. 102.
LES CHAUDRONNIERS
Les chaudronniers ou maigniens ne figurent pas dans le _Livre des Métiers_. Pourtant ils formaient, dit Chéruel, une corporation fort ancienne, dont les statuts furent confirmés par Louis XII en 1514. On distinguait les chaudronniers-grossiers qui ébauchaient l'ouvrage, les chaudronniers-planeurs qui l'achevaient, les chaudronniers faiseurs d'instruments de musique, et enfin, les chaudronniers au sifflet qui parcouraient les campagnes. Ces derniers sont à peu près les seuls qui présentent de l'intérêt au point de vue qui nous occupe. On appelait ainsi, aux siècles derniers, les chaudronniers des provinces, particulièrement d'Auvergne, qui, courant la campagne, se servaient d'un sifflet antique pour avertir les habitants des lieux où ils passaient, de leur apporter à raccommoder les ustensiles de cuisine; ils achetaient aussi et revendaient de vieux cuivres. Le Bocage normand partageait, dit Lecoeur, avec l'Auvergne, le privilège de fournir la France de chaudronniers ambulants, fondeurs, étameurs, raccommodeurs de vaisselle et fabricants de soufflets. C'est au commencement du printemps que ces braves gens désertent leurs paroisses natales. Ils emmènent avec eux pour chiner, et les aider dans leur travail, leurs jeunes garçons dès qu'ils ont atteint l'âge de douze ans. Chacun de ces Raquinaudeux ou Rouleurs, ainsi qu'on les appelle, gagne alors son canton ordinaire, va revoir sa petite clientèle. Ils se disséminent sur tous les points de la France, même jusque sur les frontières de Suisse, d'Italie et d'Espagne. On les rencontre sur toutes les routes, cheminant à petites journées, l'échine péniblement courbée sous le poids de leur _bataclan_: bassine de fer à trois pieds, soufflet, moules à cuillers, marteaux et autres ustensiles de leur métier. Derrière le père trottine l'enfant, s'attardant parfois au rebord des haies où les oiseaux recommencent à édifier leurs nids. L'hiver les ramène au logis; ils le regagnent vers la Toussaint, rapportant le produit de leur travail et de leurs économies. Le petit magot péniblement amassé est le pain de la famille pendant la dure saison. Souvent à force de persévérance et de courage les pères amassent, pour leurs enfants, un petit patrimoine. Durant l'absence du chef de la famille, c'est la femme qui a le gouvernement de la maison et qui s'occupe des récoltes. Le mari à son retour trouve tout en ordre et s'occupe des labours et de la pilaison des pommes ou des poires.
Les chaudronniers auvergnats et normands ne sont pas les seuls qui viennent exercer dans les campagnes ce métier et quelques petites industries qui s'y rattachent; mais ils sont les plus connus; leurs visites étaient, surtout autrefois, périodiques; ils se mêlaient à la vie des paysans qui avaient l'habitude de les voir revenir chaque année. Leurs clients de la campagne les accueillaient avec plaisir, et la description que Mme Destriché a donnée dans le _Magasin pittoresque_ de l'arrivée dans un village du Maine d'un étameur ambulant pouvait s'appliquer à beaucoup d'entre eux. Celui-là portait le sobriquet caractéristique de père Bontemps, qui attestait sa popularité et qu'il devait sans doute à sa joyeuse humeur. Il venait dans une petite charrette attelée d'un âne, et quand il s'était installé et qu'il avait déballé ses outils et son attirail, il était entouré des commères du hameau qui lui demandaient et lui disaient des nouvelles pendant qu'il repassait les ciseaux, et lorsqu'il fondait les cuillers ou qu'il étamait les casseroles, les gamins le regardaient curieusement.
En Basse-Normandie, les paillers ou chaudronniers ambulants qui, pour la plupart, étaient originaires de Villedieu et des environs, recevaient l'hospitalité chez les habitants. Ceux-ci se plaisaient à les faire causer et s'amusaient de leur prononciation traînante et chantée. Les paillers racontaient aussi des contes et surtout des histoires extraordinaires, des mensonges énormes, qui font songer aux légendaires exploits de M. de Crac. Jean Fleury, dans sa _Littérature orale de la Basse-Normandie_, en a donné quelques échantillons sous le titre de «Propos de paillers».
Mais à côté de ces petits industriels, populaires dans les campagnes, il en était d'autres qui étaient moins estimés. C'était le cas des étameurs de casseroles, qui sont en même temps fondeurs de cuillers de plomb ou d'étain. Ils se faisaient marchands voyageurs et quittaient pendant la belle saison la grande ville pour parcourir les campagnes. Ils voyagent avec femme et enfants, disent les _Français peints par eux-mêmes_, père et mère, et souvent un petit chien et une grande chèvre. Ils montent habituellement leur établissement devant la mairie, l'église ou le presbytère. Les familles de ces raccommodeurs ressemblent beaucoup à celles des bohémiens; leur vie est une vie nomade; ils couchent parfois à la belle étoile, ils mangent à la gamelle et en plein air, tout à côté d'un réchaud allumé et d'un berceau garni souvent de deux ou trois raccommodeurs en herbe. Le chaudronnier ambulant a plus d'une industrie; il raccommode les vieux soufflets ou les échange contre des neufs. Mais il y a surtout un moment où il est beau de gloire et de puissance: c'est celui où il daigne se manifester comme fondeur de cuillers aux regards de la foule ébahie. L'heureux événement pour les enfants du village que l'arrivée de cet habile prestidigitateur! Toute la journée ils se tiennent en cercle autour de cette poêle dans laquelle fondent le plomb et l'étain. Ils oublient le boire et le manger, et surtout l'école en voyant les débris de cuillers se transformer en une substance fluide et argentée.
Les chaudronniers exerçaient, ainsi qu'on l'a vu, le métier d'étameur de casseroles: dans les villes, ceux-ci formaient une catégorie à part de petits industriels. Voici, d'après les _Français_, comme ils opéraient vers 1840: Coiffé d'un chapeau à larges bords, vêtu d'une veste brune, d'un pantalon flottant dont le fond en lambeaux accuse de fréquents contacts avec le pavé, l'étameur de casseroles parcourt les rues tenant au bras son réchaud, la main ornée d'une énorme cuiller de fer ou de plomb, portant sur ses épaules les casseroles, poêles et boîtes au lait, et poussant son cri si reconnaissable: «Eh! le chaudronnier ou étameur de casseroles!» Rarement il marche sans un compagnon, grand garçon de quinze à vingt ans, dont l'office est d'aller en quête des pratiques. Pendant que l'un, s'adossant à quelque coin de mur, allume le feu de son réchaud et prépare ses outils, l'autre explore chaque rue, chaque impasse du quartier, fait une station dans toutes les cours pour y chanter deux autres fois sur le _Pater_ son raccommodeur de casseroles, et ne recule même pas devant un escalier à six étages pour se mettre en communication plus directe avec la ménagère, qui peut ne pas l'avoir entendu. Chargé d'un butin de cafetières et de marmites, il retourne vers son compagnon, à qui il explique qu'il faut étamer celle-ci, mettre une pièce à celle-là, et, pendant que la besogne se fait, il la quitte de nouveau pour aller se livrer à d'autres explorations.
À Paris, ils criaient:
Rrrrétameurr rrrfondeur!
Kastner a noté, dans ses _Voix de Paris_, plusieurs autres de leurs cris. Ils se distinguent, dit-il, par des formes assez variées: c'est tantôt un cri bref comme celui du vitrier, tantôt un court récitatif, débité avec volubilité:
Voy' (voilà) l'étameur, voy' étameur de cass'rol; voy' l'raccommodeur! Étameur, v'là l'fondeur étameur, étameur des cass'roles, voilà l'étameur.
Actuellement, leur appel le plus habituel est:
Voilà le raccommodeur! Voilà l'étameur!