Légendes et curiosités des métiers

Part 40

Chapter 401,239 wordsPublic domain

Les imprimeurs de Paris et ceux des autres villes de France avaient, dit l'_Histoire de l'Imprimeur_, la permission de se réunir aux jours de fêtes solennelles et religieuses sous la bannière de Saint-Jean-Porte-Latine. À ce patron orthodoxe, les imprimeurs de Lyon en joignaient un burlesque, dont ils célébraient non moins exactement la fête: c'était le momon ou mannequin bizarre qu'ils appelaient le seigneur de la Coquille, et qui n'était sans doute autre chose que la très étrange personnification des fautes typographiques ou coquilles. S'il en était ainsi, l'impénitence des imprimeurs à l'égard des erreurs de leur métier aurait été complète, puisqu'ils en riaient au lieu de s'en corriger. Voici ce qu'on lit dans une pièce rarissime de ce temps intitulée: _Recueil faict au vray de la Chevauchée de l'Asne faicte en la ville de Lyon: et commencée le premier jour du moys de septembre mil cinq cent soixante six avec tout l'ordre tenu en icelle. Lyon, Guillaume Testefort_: Un drôle ou masque tenoit une lance en main où estoit le guidon du seigneur de la Coquille, estant iceluy de taffetas rouge et au milieu d'iceluy un grand V verd, et au dedans d'iceluy V estoit escrit en lettres d'or: Espoir de mieux. Quant à la présence du V sur cette bannière du patron des bandes typographiques, par préférence à toute autre lettre, il faut vraisemblablement l'attribuer à ce que cette lettre, qui était alors notre _u_ actuel, pouvant aisément être retournée et ainsi passer pour un _n_, se trouvait être de toutes celles de l'alphabet la plus favorable aux coquilles.

Cette mascarade solennelle se maintint longtemps à Lyon. Chaque année elle recevait, avec des rites nouveaux, des chants burlesques et des discours à l'avenant, dont le seigneur de la Coquille faisait naturellement les frais d'impression. Ils portaient des titres dans le genre de celui-ci: _Plaisants devis... extraits la plupart des Oct. de AZ recitez publiquement le dimanche 6 mars 1591, imprimée à Lyon par le seigneur de la Coquille._

Vers 1840, d'après la _Physiologie de l'imprimerie_, voici comme se passaient les fêtes de l'imprimerie: Le 6 mai, jour de la Saint-Jean-Porte-Latine, est la fête des compositeurs; le singe fait ce qu'il appelle ses frais. Tous les compagnons du même atelier se réunissent pour aller dîner aux _Vendanges de Bourgogne_, et cet illustre restaurant devient alors le théâtre des débauches les plus désordonnées. Cette délicieuse noce dure au moins trois jours, jusqu'à ce qu'enfin les eaux soient devenues tellement basses qu'il faille retourner à ce maudit atelier. Quand vient la Saint-Martin, patron des ouvriers imprimeurs, les ours se partagent le _boni_, ou si vous aimez mieux toutes les amendes de l'année, et au lieu, à l'exemple des singes, d'employer leur argent à faire un fameux dîner, ils dissipent leur _Saint-Jean_ en bourgogne ou en gris de Suresnes.

Les imprimeurs sont trop modernes et vivent trop à l'écart des ouvriers ordinaires pour jouer un rôle quelconque dans les contes populaires, ils ne figurent même pas, à ma connaissance, dans ceux qui appartiennent à la série comique ou satirique. Les chansons populaires n'en parlent pas davantage, et s'ils ont été quelquefois mis sur la scène de nos jours, l'ancien théâtre ne les connaît pas. Des artistes d'un grand mérite nous ont laissé des intérieurs d'imprimerie (p. 5, 9) ou ont gravé des compositions où l'art de la typographie est surtout un caractère emblématique (p. 21, 25); mais l'imagerie proprement dite des _typos_ est assez pauvre. Les caricatures, se bornent presque toujours à représenter l'ouvrier, ou l'apprenti coiffé du bonnet de papier qui fut, pendant la première moitié de ce siècle, un des attributs de la profession, mais qui appartient maintenant à l'archéologie. Le surnom de _singe_, appliqué aux compositeurs, n'a guère tenté que les caricaturistes américains (p. 31).

En revanche, il existe un certain nombre d'historiettes ou d'_ana_, plus ou moins amusants, dont les typographes sont les héros.

On sait qu'un typographe «met en pâte» ou «fait de la pâte» quand il laisse tomber une poignée de lettres composées; le résultat de cet accident se nomme _pâté_, de même que l'assemblage sans ordre des lettres ainsi mélangées dans une composition postérieure. Au siècle dernier, «Des compagnons imprimeurs s'étaient avisés de former une affiche avec deux paquets de «pâté» recomposé. Ce texte était établi sur deux colonnes, précédé du titre AVIS AU PUBLIC et d'une initiale ornée, et terminé par une défense au public de déchirer ledit placard, ainsi qu'aux afficheurs de le couvrir avec d'autres. Une enquête ouverte pour rechercher les auteurs de cette gaminerie amena leur découverte; on reconnut qu'ils avaient tiré de leur oeuvre une douzaine d'exemplaires, dont un est joint à la note d'enquête, pour s'amuser à l'occasion du Carnaval.»

Mercier donne une version plus plaisante: «Un apprentif, un jour de fête, seul dans l'imprimerie, s'avisa, pour s'amuser, d'imprimer un exemplaire du pâté, et puis examinant l'ouvrage indéchiffrable, il lui vint dans l'idée de faire une affiche au coin d'une vue. C'étoit dans un temps où les placards tenoient toute la police en mouvement. La multitude s'arrête, veut lire, et ne pouvant rien comprendre, s'attroupe pour deviner ce que cela pouvoit être. On invoque le Cicéron du quartier qui y perd son latin; le commissaire arrive, et n'y comprenant rien lui-même, imagine la satyre la plus effrénée. Il couvre respectueusement du pan de sa robe l'affiche présumée scandaleuse. On la détache avec le plus grand soin, pour la porter au lieutenant de police. L'inspecteur et les exempts forment un rempart et empêchent les regards de la multitude de se porter sur l'engin. Ils arrivent en tremblant chez le magistrat, déposent l'imprimé. Tous les déchiffreurs, les algébristes sont mandés. On épuise les combinaisons. Oh! c'est la langue du diable; mais cette langue dit beaucoup. Chacun hasarde ses conjectures; il y a une infernale malice sous ces mots, car enfin ce sont des lettres françoises. L'imagination enfante vite un libelle diffamatoire contre des personnes sacrées et pis encore. À force de soins et de recherches on découvre le petit apprentif, on l'arrête; on le mène devant le lieutenant de police qui l'interroge: Eh! Monseigneur, répondit l'autre, c'est un pâté d'imprimerie.»

On a parodié, à l'usage de divers métiers, les Commandements de l'Église. Voici les commandements du compositeur typographe:

La casse où tu composeras, Tu dois la tenir proprement.

Du manuscrit ne lèveras Jamais les yeux en travaillant.

Point de fautes tu ne feras, S'il est possible, en composant.

De l'auteur ne retrancheras, Ni mot, ni ligne, absolument.

Le même espace tu mettras Entre les mots également.

Et surtout tu t'appliqueras A justifier justement.

Chaque paquet ficelleras Avec soin, bien solidement.

Les épreuves tu tireras Chaque fois bien lisiblement.

Les corrections n'omettras De faire très exactement.

Toute copie enfermeras Dans ton tiroir soigneusement.

Les coquilles t'efforceras D'éviter en distribuant.

De ton patron écouteras Les avis attentivement.

A l'atelier tu te rendras Aux heures régulièrement.

Et des travaux tu garderas Le secret scrupuleusement.

SOURCES

_Revue d'Alsace_, mai 1836.--Jacob, _Curiosités de l'Histoire des Arts_, 91--P.-L. Lacroix et E. Fournier, _Histoire de l'Imprimerie_, 83, 152, 149--_Revue des Arts graphiques_, 9 mars 1895.--Communications de M. Edmond Morin.--_Magasin pittoresque_, 1846, 281.--Communications de M. Louis Morin (surtout pour ce qui a rapport à Troyes).--Moisand, _Physiologie de l'Imprimeur_, 38, 57, 73, 75.--Boutmy, _Dictionnaire de l'argot des typographes_.--_Les Anglais peints par eux-mêmes_, 394.--Albert de Saillet, _Les Enfants peints par eux-mêmes_, 293.--Salvador Landi, _Il Ragazzo di stamperia di cinquant' anni_, 8, 13.--E. Blavignac, l'_Empro genevois_, 365.--Lorédan Larchey, _Dictionnaire d'argot_.--Décembre-Alonnier, _Typographes et Gens de lettres_, 67, 133, 214.--_Intermédiaire des Imprimeurs_, septembre 1890.--E. Lemarié, _Fariboles saintongheaises_ (Royan), nos 25, 99.--Bouland, _Manuel de l'Imprimeur_.--E. Fournier, _Variétés historiques et littéraires_, V. 235; VII, 133.--_Revue des Traditions populaires_, IX, 630.--Mercier, _Tableau de Paris_, IX, 177.