Légendes et curiosités des métiers
Part 18
Dans le Bocage normand on raconte que des lavandières furent punies de leur médisance: «Un jour des femmes occupées à laver à un douet, voyant venir de loin sur son petit cheval un vieux médecin qui passait pour sorcier, se mirent à gloser à l'envi sur son compte, et les quolibets pleuvaient sur lui aussi drus que coups de battoir sur le linge. Les commères ne pensaient pas être entendues du vieux sorcier; mais son oreille était, malgré la distance, tout près de leurs lèvres, et il n'avait pas perdu un mot de leur édifiante conversation. «Bonjour, braves femmes, leur dit-il en passant, vous faites de bonne besogne, courage!» À peine s'était-il éloigné que saisies d'une fureur subite, elles se mirent à s'injurier réciproquement, puis, des paroles passant aux actes, elles se prirent aux coiffes et s'aspergèrent à l'aide de leurs battoirs et de leurs tors de linge. Ce furent ensuite de folles gambades au beau milieu du douet dont l'eau, soulevée par leur sarabande et leurs battoirs, les inondait comme un véritable déluge; elles auraient bien voulu s'arrêter, mais leurs pieds trépignaient malgré elles, leurs mains puisaient dans l'eau et se la lançaient au visage. Heureusement pour elles, le médecin sorcier revint. «Assez travaillé, allez vous reposer, maintenant, vous l'avez bien mérité», leur dit-il, avec un sourire; goguenard. Ruisselantes et toutes grelottantes de froid, elles purent alors regagner leur logis.
En Haute-Bretagne, pour désigner un commérage, on dit qu'il a été entendu au «doué». Un proverbe bas-breton le constate aussi:
_Er fourniou-red, er milinou,_ _E vez klevet ar c'heloiou;_ _Er poullou hag er sanaillou_ _E vez klevet ar marvaillou._
Au four banal, au moulin,--On entend les nouvelles;--Au lavoir et dans les greniers,--On entend les commérages.
Autrefois les gamins, en beaucoup de pays, se mettaient à regarder les laveuses et à les désigner avec le doigt, comme pour les compter; ce geste avait le don de les rendre furieuses et d'attirer à son auteur une bordée d'injures. Semblable sort était réservé à celui qui leur adressait la question à double sens: «Lavez-vous blanc?» C'était vraisemblablement en pareille occurrence que celles de Rennes se comportaient, comme l'indique un passage de Noël du Fail: «Quand les lavandieres de la Porte-Blanche sont _a quia_ et au bout du rollet de leurs injures actives et passives, elles n'ont autre recours de garentie qu'à se monstrer et trousser leur derrière à partie adverse». _Le Voyage de Paris à Saint-Cloud par mer_ (1748) constate que celles des environs de Paris n'avaient pas laissé tomber cette tradition en désuétude: À Chaillot, les femmes qui étaient sur la grève à essanger leur linge, battre et laver leur lessive, nous dirent en passant mille sottises que la pudeur ne me permet point de répéter. Les passagers ont répondu par des répliques si corsées, que la plus vieille de ces mégères, enragée de se voir démontée, a troussé sa cotte mouillée et nous a fait voir le plus épouvantable postérieur qu'on puisse jamais voir.
La _Légende de Maistre Pierre Faifeu_ raconte comment ce coquin émérite fit taire les lavandières de buée à Blois, un jour qui descendait en bateau la rivière de Loire:
... Ung grant bruyt ont ouy. Dont de prinsault nul ne fut resjouy. Car il sembloit que fussent dix banieres De gens de guerre, et s'estoient buandieres Qui là estoient pour leur buée laver, Dont tout soubdain chascun se va lever, Les regardant se reputent infames Avoir peur ouyr le bruyt des femmes. Tout ce cas fait, ainsi comme j'entens, Faifeu leur dist pour faire passer temps, Que dix escuz contre eulz tout va mettre, Qu'il fera bien tout leur caquet remettre, Et que soubdain bien taire il les fera Sans les toucher et ne leur meffera Incontinent entre eulx fut fait la mise; Alors Faifeu s'est mis tout en chemise, Et d'un habit de diable il s'est vestu; Car à Paris il s'estoit esbatu À l'achepter, pour maint passe-temps faire. Lui accoustré en ce point ne diffère, Bien tost monter tout au hault de la hune. Cryant, hurlant; incontinent pas une Femme qui fust n'a sonné un seul mot. Mais tuës se sont, n'attendant que la mort. Car pour certain de grant peur admirable, Toutes cuydoient que ce fust le grant Diable.
Tabourot, dans ses _Équivoques françois_, rapporte une plaisanterie qui est encore usitée: «Les lavandières ont un proverbe ordinaire, Si vous l'auez ne me le prestez pas, et si vous ne l'auez pas, prestez-le moi. Qui s'entend d'une palette ou battoir, propre à laver les draps».
Au XVIe siècle, les laveuses avaient, au point de vue des moeurs, une réputation équivoque:
Je m'en rapporte à ces maris Qui ont esprouvé, bien souvent, Quelle marchandise elle vent. Et en tant qu'elle est lavandière Elle blanchit la pièce entière; Puis vrayment, qui, en ung besoing, La trouveroit en quelque coing. Encore feroit-il conscience De ne la prendre en patience Tout au fin moins pour l'esprouver.
Voilà, voilà ma lavandière Qui merque, ainsi comme fourrière, Les logis d'un nouvel amour.
Un peu plus tard, l'_Almanach prophétique_ de Tabarin les associe aux «filles de chambre, coureuses de rempart et autres canailles».
En quelques pays, leur rencontre est quelquefois redoutée: Chez les Tchouvaches, une femme qui se rend à la rivière avec du linge sale est d'un mauvais présage pour le voyageur au moment où il se met en route, tandis qu'il tire bon augure de la rencontre d'une femme qui revient du lavoir avec du linge propre.
Il y a un certain nombre de jours dans l'année pendant lesquels la lessive passe pour être dangereuse, soit pour celles qui la font, soit plus généralement pour la personne dont on lave le linge. Au XVIIe siècle, le curé Thiers signalait, parmi les superstitions courantes, celles de ne pas faire la lessive ni durant les Quatre-Temps, ni durant les Rogations, ni pendant les jours où l'on chante Ténèbres, ni depuis Noël jusqu'aux Rois, ni pendant l'octave de la Fête-Dieu, ni les vendredis, de crainte qu'il n'arrive quelque malheur. Une partie de ces croyances sont encore vivantes: Dans les Vosges faire la lessive pendant les Rogations, c'est mettre le maître à la porte de la maison; dans l'Yonne, le linge ne blanchit pas; en Franche-Comté:
Celui qui fait la bue aux Rogations Sera au lit pour les moissons.
En Saintonge, les maîtresses de maison ne devaient pas songer à faire la _bugée_, parce que le linge blanchi alors causait plus tard des échauboulures qui tournaient généralement à la gale.
Dans la Charente, qui fait la buée pendant la semaine sainte court risque de mourir dans l'année. En Normandie, en Haute-Bretagne et en Poitou, le danger de mort est pour une des personnes de la maison ou pour une des lavandières; dans les environs de Brive, les hommes de la maison sont exposés à mourir; dans le pays de Gex, c'est le chef de la famille. Le Vendredi saint est encore plus funeste que les autres jours de cette semaine; en Haute-Bretagne on lave son suaire; à Valenciennes Dieu maudit les personnes qui lavent.
La prohibition dont cette date est l'objet est expliquée par des légendes: On raconte dans le nord de l'Angleterre que, lorsque Jésus se rendait au calvaire, il passa devant une laveuse qui lui jeta à la figure son linge mouillé. Jésus dit: «Maudit soit celui qui désormais lavera ce jour-là», et l'on assurait jadis que le linge avait des taches de sang si on le mettait alors à sécher. Des récits analogues sont populaires dans la Belgique wallonne: Jésus ayant soif, passa près d'une femme qui faisait la lessive et lui demanda à boire. Elle lui donna une tasse d'eau de lessive; il la but sans rien dire. Plus loin, il passa près d'une maison où l'on cuisait du pain et demanda de quoi manger. La femme lui donna un petit pain, Jésus s'en alla en disant:
Maudite soit la femme qui bue, Et bénie soit la femme qui cuit.
La Vierge se promenant, un jour de Vendredi saint, aux environs de Namur, demanda un verre d'eau à des lavandières qui, au lieu de se montrer charitables, l'aspergèrent d'eau sale, de sorte que sa robe en fut tout humide; elle entra dans un four où d'autres femmes la firent se chauffer et se sécher. C'est pourquoi elle bénit les femmes qui cuisaient et maudit celles qui lavaient.
Dans la Suisse romande, il ne faut pas faire la lessive sous le signe de la Vierge, parce que le linge se couvrirait de poux sur la corde. En Poitou, Notre-Dame de Mars est la fête la plus observée: le linge lavé ce jour-là retournerait en paille, et la personne qui a lavé devrait, après sa mort, revenir au lavoir jusqu'à ce qu'on lui ait fait dire un certain nombre de messes.
La lessive est interdite, entre Noël et le jour de l'an, en Belgique et dans l'Yonne; dans les Vosges, aux lessiveuses et lavandières qui enfreignent la défense, la méchante fée Herqueuche applique de maîtres coups de battoir sur le dos et sur les reins.
En Haute-Bretagne, dans le Bocage normand, dans l'Yonne, la semaine d'avant Noël et celle qui précède le carnaval, sont au nombre des périodes funestes. Un dicton provençal assure que les lavandières qui font la buée en carnaval meurent dans l'année:
_Qu fai bugado entre Caremo et Carementrant_ _Li bugadiero moron dins l'an._
En Basse-Normandie on fait rarement la lessive pendant les vingtaines: dix derniers jours d'avril et dix premiers jours de mai, à cause de l'inclémence prévue du temps. Les femmes de Lesbos craindraient que le linge ne s'use trop vite si elles lavaient pendant les Drummata, du 26 juillet au 3 août.
À Marseille, pendant l'octave des Morts, les particuliers ne doivent point laver, parce que cela rappelle trop le lavage du linge qui a servi à celui que l'on a perdu. En Franche-Comté, la personne qui lessive pendant cette semaine «bue» son suaire. Dans les Vosges, il y aura bientôt un cercueil dans la maison si l'on enfreint celle prohibition. Dans les Hautes-Vosges, cela porte malheur au maître: la femme qui coule alors la lessive tourmenterait les âmes du purgatoire; elle s'exposerait en outre à la vengeance de la fée Herqueuche, qui échaude les lessiveuses. Si, ce qui arrive rarement, elle monte sur le cuveau, l'une des personnes dont le linge y a été jeté mourra avant la fin de l'an.
Le vendredi est aussi un mauvais jour; on dit en Basse-Bretagne:
_Neb a verv lichou dar gwener_ _Birri a ra goad hor Salver._
Qui bout la lessive le vendredi fait cuire le sang de notre Sauveur.
Dans l'Yonne, on dit en commun proverbe:
Qui coule la lessive le vendredi Veut la mort de son mari.
Il y a, par contre, des temps très favorables: Dans le pays de Liège, la grande lessive doit se faire entre les deux Notre-Dame, Assomption, 15 août, 8 septembre, Nativité, si l'on veut que le linge ne jaunisse pas.
Au XVIIe siècle, le curé Thiers signalait la superstition de ceux qui serraient les cendres en certains jours de la semaine, afin que la lessive en fût meilleure.
L'_Évangile des Quenouilles_ indique plusieurs pratiques que les femmes du XVe siècle employaient: «Se voulez, dit l'une, avoir belle lessive et que vos linceux soient beaux et blancs, la première fois que vous getterez la lessive dessus la jarle, certainement vous devez dire en la gestant: Dieu y ait part et monseigneur sainct Cler.» Ce saint était alors invoqué par les personnes qui avaient à faire la lessive, sans doute à cause de son nom; il en était alors de même de sainte Claire. «Je fis, dit une autre ménagère, une requeste à madame saincte Clère que s'il lui plaisoit qu'il feist beau temps, je luy donneroye une chandelle, et aincy il fist beau temps.»
En Lithuanie, les hommes de la maison devaient être de bonne humeur pendant tout le temps de la lessive, ou bien il pleuvait. En Haute-Bretagne, si l'on veut avoir une buée sans pluie, il ne faut point semer la cendre sur les foyers. Dans le Bocage normand, si l'on arrose son courtil un jour de lessive, on provoque la pluie pour le jour où elle sera mise à sécher. En Allemagne, lorsque des filles ou des femmes lavent des sacs, il ne tardera pas à pleuvoir. En Dauphiné, on dit communément au mari de la femme qui a beau temps pour sa lessive: Votre femme ne vous a pas fait infidélité.
Dans les Vosges, il est dangereux de faire la lessive dans une maison habitée par une femme enceinte, à moins qu'on ne prenne la précaution de rouler dehors le cuvier dès qu'on a retiré le linge. La délivrance serait retardée d'un temps égal à celui où le cuvier vide serait resté à la maison. Dans l'Yonne, on a aussi soin de mettre en pareil cas le cuvier à l'envers.
En Haute-Bretagne, les malades d'une maison où on fait la lessive sont exposés à mourir.
Il était certains mots qu'on ne devait pas prononcer. D'après l'_Évangile des Quenouilles_: «Touteffois et quantes que faictes vostre lessive, et que le chauldron est sur le feu plain de lessive, et que le feu est dessoubz et que par la force du feu la lessive bouille, vous ne devez pas dire: Ha, commère, la lessive boult, mais vous devez dire qu'elle rit; autrement tous les draps s'en iroient en fumée.» Au XVIIe siècle, d'après Thiers, il fallait dire: «La lessive joue.» En Poitou, les femmes qui vont voir une lessive que l'on coule ne doivent pas dire: La lessive bout-elle? car elle échauderait, mais: La lessive fait-elle? En Allemagne, au siècle dernier, pour que le fil devînt blanc, il fallait que les femmes qui assistaient à l'opération disent des mensonges.
Ou tirait des présages de certains faits qui se produisaient pendant les lessives. En Poitou, si le savon d'une laveuse tombe à sa gauche, elle ira aux noces sous peu; celle qui chante au lavoir aura un homme fou. Dans le nord de l'Écosse, lorsque le savon ne s'élève pas sur les linges, c'est qu'il y a dans le cuvier le linge d'une personne destinée à mourir bientôt. Dans la Montagne-Noire, si des oiseaux passent au-dessus d'une femme qui lave les langes de son enfant, il sera prochainement atteint de quelque maladie.
Dans les Vosges et en Belgique, la lavandière qui mouille son tablier plus que de raison, épousera un ivrogne. Aux environs de Menton, les femmes qui ne se mouillent pas en lavant sont des sorcières.
En Basse-Normandie, l'on se garde bien de mettre les chemises sens dessus dessous quand on est en train d'asseoir la lessive dans la cuve, de peur d'attirer la mort sur quelqu'un de la maison. En Normandie, quand la crasse du linge de corps est difficile à détacher, la personne à laquelle il appartient a un mauvais coeur.
La lessive peut être ensorcelée: Dans la Bresse, deux bohémiennes, auxquelles une fermière occupée à faire sa lessive n'avait pas fait l'aumône, touchèrent du doigt son cuvier, et depuis elle ne put jamais y faire blanchir son linge.
Les lavandières du Mentonnais, de peur que l'eau n'ait été l'objet de maléfices, jettent des épingles en croix dans le lavoir avant de se mettre à l'ouvrage.
À la campagne, il y a dans la belle saison des lessives de nuit, qui sont une occasion de s'amuser, de chanter des chansons, de dire des contes ou des devinettes. En Haute-Bretagne on choisit, autant que possible, une nuit où il fait clair de lune, car la lessive a lieu en plein air. Les jeunes gens y viennent de loin, surtout quand il y a de jolies filles aux environs, et ils les font danser, pendant que les bonnes femmes s'occupent du cuvier et de la poêle où bout le linge; les garçons leur aident toutefois à la lever pour montrer leur force et leur adresse. En Écosse, lors des grandes lessives qui avaient lieu au printemps, de jeunes garçons restaient la nuit à garder le linge qui n'était pas sec; ils passaient leur temps à chanter, à dire des histoires de revenants ou des contes de fées: ou bien à écouter la jolie musique des fées lorsqu'ils se trouvaient près d'une de leurs grottes.
* * * * *
On retrouve en un assez grand nombre de pays la croyance à des lavandières surnaturelles, fées, sorcières ou damnées, qui viennent laver leur linge: Dans la Marche, un amas de rochers porte le nom de Château-des-Fées: un pied est un marais; lorsqu'on aperçoit au-dessus de la cime des arbres les vapeurs de ce marais, on dit: _Las fadas fasan la bujade_: les fées font la lessive.
En Haute-Bretagne, elles affectionnent certains endroits: elles venaient y laver leur linge et elles l'étendaient sur les gazons; il était si blanc, qu'on dit encore en parlant du beau linge: C'est comme le linge des fées. Celui qui aurait pu aller sans remuer les paupières jusqu'au lieu où elles le séchaient, avait la permission de l'emporter; dès qu'on avait battu de la paupière, il disparaissait. En Normandie, les fées mettaient leur lessive à sécher sur les pierres druidiques. Dans la Suisse romande, elles venaient étendre leurs draps le long des rochers qui dominent le lac d'Ormont, et ils brillaient au loin avec une blancheur incomparable.
D'autres fées lavaient la nuit pour rendre service aux hommes. En Haute-Bretagne, lorsqu'on portait le soir près des doués le linge qu'on désirait qui fût blanchi, les fées venaient à minuit et faisaient la besogne des lavandières qui, le matin, trouvaient le linge très bien nettoyé. Celles du Trou-aux-Fées, dans le Hainaut, rendaient parfaitement blancs les draps que les habitants avaient déposés la veille à l'entrée de leur grotte, en ayant soin d'y joindre quelques aliments.
Autrefois, à Corvay, dans les Ardennes, lorsque les laveuses n'étaient que trois ou quatre à laver au ruisseau, situé au fond d'un bois, elles entendaient des cris étranges, et parmi eux ceux-ci: O Couzietti! qui se rapprochaient peu à peu; les arbres tremblaient, et elles apercevaient de tout petits nains, nus, grimaçants, qui s'approchaient par bandes du ruisseau. Elles s'enfuyaient au village, abandonnant le linge; lorsqu'elles revenaient en nombre, les nains et le linge avaient disparu.
La croyance aux lavandières de nuit est très répandue en France; souvent elles accomplissent une pénitence pour expier un crime commis pendant leur vie. En Berry, ce sont les mères dénaturées qui ont tué leur enfant et sont après leur mort condamnées à laver jusqu'au jugement dernier le cadavre de leur victime. En Ille-et-Vilaine, ce sont aussi des infanticides, ou bien des femmes qui ont lavé le dimanche. Celles-ci viennent, la plupart du temps invisibles, au doué, à l'heure même, du jour ou de la nuit, où elles ont violé le repos dominical. En Basse-Bretagne, les lavandières de nuit sont celles qui, de leur vivant, ont trop économisé le savon. Dans quelques parties de la Haute-Bretagne, la femme à laquelle on n'a pas mis un suaire propre, revient le laver toutes les nuits. En Berry, ce que lavent ces maudites, ce ne sont pas, comme ailleurs, des linceuls: c'est une espèce de vapeur d'une couleur livide, d'une transparence terne qui rappelle celle de l'opale. Cela semble prendre quelque apparence de forme humaine et l'on jurerait que cela pleure. On pense que ce sont des âmes d'enfants trépassés sans baptême ou d'adultes morts avant d'avoir reçu le sacrement de confirmation; elles s'acquittent de leur besogne avec une sorte d'acharnement, presque toujours en silence; quelquefois, mais assez rarement, elles font entendre un chant sourd et monotone, triste comme un _De Profundis_ (p. 17).
Dans l'Yonne, on entendait aussi le bruit des battoirs des lavandières de nuit. D'après la légende que Souvestre a rapportée dans le _Foyer breton_, en frappant les draps mortuaires, elles chantent:
Si chrétien ne vient nous sauver Jusqu'au jugement faut laver. Au clair de la lune, au bruit du vent. Sous la neige le linceul blanc.
Paul Féval, dans les _Dernières Fées_, met dans leur bouche ce couplet:
Tords la guenille. Tords, Le suaire des épouses des morts.
Si on a le courage de faire le signe de la croix, elles s'évanouissent. Souvent elles demandent qu'on leur aide à tordre leur linge. Lorsqu'on a eu l'imprudence de répondre à leur invitation, il faut avoir soin de tordre du même coté qu'elles, sinon on est brisé.
Il y a certains lavoirs qui sont surtout hantés; je n'ai pas besoin de dire qu'ils sont dans des endroits isolés et où le paysage prête au fantastique; une lavandière de Dinan, passant auprès d'un doué, souleva le paquet d'une laveuse, et s'aperçut qu'elle avait une tête de mort; au même doué, un homme fut frappé au visage avec le linge qu'il avait aidé à tordre à une lavandière-fantôme: quelquefois ces laveuses disaient aux passants: Suivez votre route, je fais ce qui m'est ordonné!
Il y a aussi des lavandières de nuit, d'un caractère très nettement malfaisant, qui pénètrent dans les maisons. Une femme de Plougastel-Daoulas était allée à la nuit close, un samedi, laver son linge et celui de son mari; elle vit arriver une grande femme mince portant sur la tête un énorme paquet de draps, qui après lui avoir reproché d'avoir pris sa place, lui dit de retourner à la maison et qu'elle ne tarderait pas à lui rapporter son linge tout lavé. Elle raconte son aventure à son mari, qui lui dit qu'elle a rencontré une _Maouès noz_ ou femme de nuit; par son conseil, elle suspend le trépied à sa place, balaie la maison, met le balai la tête en bas dans un coin, se lave les pieds, en jette l'eau sur le seuil de la porte et se couche. Le fantôme ne tarde pas à arriver et à demander l'entrée de la maison: comme on ne lui répond pas, elle ordonne au trépied de lui ouvrir.--Je ne puis, répond le trépied, je suis suspendu à mon clou.--Viens alors, toi, balai.--Je ne puis, on m'a mis la tête en bas.--Viens alors, toi, eau des pieds.--Regarde-moi, je ne suis plus que quelques éclaboussures sur le seuil de la porte.» La femme de nuit s'éloigne alors en grondant.
Un autre récit breton parle d'une lavandière de nuit qui entre dans une ferme, où la femme s'était attardée à filer; elle file de son côté avec une rapidité merveilleuse, puis elle lui aide à laver son fil au doué et à le mettre bouillir. Le mari s'éveille, et, voyant les yeux de l'inconnue briller comme des charbons ardents, il profite du moment où elle est allée chercher de l'eau à la fontaine pour changer de place ou renverser tout ce qu'elle a touché. Il ferme la porte, et quand la lavandière de nuit revient, elle demande en vain à la femme, puis aux divers objets auxquels elle a touché, de lui ouvrir. Elle s'enfuit en disant à la fermière que si elle n'avait pas trouvé quelque personne sage pour la conseiller, on l'aurait trouvée au point du jour cuite avec son fil.
On a essayé d'expliquer, par des raisons d'un ordre naturel, l'origine de cette superstition, l'une de celles qui terrifient le plus le paysan: ce bruit de battoir serait produit par le cri d'une sorte de grenouille ou d'un petit crapaud. Le prétendu revenant n'est autre parfois qu'une femme très vivante qui va laver la nuit, parce qu'elle n'a pas eu le temps de le faire pendant le jour, ou qu'elle ne veut pas être vue s'occupant d'une besogne au-dessous de sa condition.