Légendes et curiosités des métiers

Part 17

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En 1804, M. Dieudonné, préfet du Nord, disait dans la statistique de ce département que le beau travail de la dentelle de Valenciennes était tellement inhérent à ce lieu, que si une pièce était commencée en ville et finie hors des murs, cette dernière serait visiblement moins belle et moins parfaite que l'autre, quoique continuée par la même dentellière avec le même fil, sur le même carreau.

On assure en Flandre que la couleur jaune des dentelles de Malines et de Bruxelles est due à l'haleine des ouvrières.

Autrefois, à Bruxelles, on voyait les dentellières assises devant leur porte, travaillant, jacassant et gourmandant les enfants qui prenaient leurs ébats au milieu de la rue. Vers 1843, en Belgique, leur travail était assez rémunérateur pour suffire aux besoins du ménage, et il n'était pas rare de voir dans les campagnes le paysan flamand, fumant nonchalamment sa pipe entre deux pots de bière pendant que sa femme travaillait. Il n'en est plus de même aujourd'hui. L'ouvrière dentellière belge est honnête, bonne et serviable: son travail paisible la laisse calme et peu disposée, dit Mme Daimeries, aux plaisirs bruyants et aux extravagances des ouvrières de fabrique.

Les divertissements des dentellières ont en effet un caractère très gracieux et patriarcal, soit qu'elles prennent part, avec les lingères et les couturières, aux fêtes de la Sainte-Anne, soit qu'elles célèbrent leur fête à part. À Ypres, au moment de la Fête-Dieu, elles s'accordent quatre ou cinq jours de vacances et se plaisent à orner les écoles où l'on enseigne l'art de la dentelle de guirlandes, de festons et de banderolles portant des inscriptions et des adages. Elles vont faire aux environs des excursions auxquelles ne sont admises que des personnes de leur sexe. Pour cela elles se réunissent au nombre de trente ou quarante, et le trajet s'effectue sur des chariots à quatre roues artistement décorés de guirlandes de fleurs, de rubans et d'étoffes de diverses couleurs. Elles se rangent sur les bancs où elles sont assises souvent de la façon la plus gracieuse. Au premier rang est placée la reine; c'est celle qui a su gagner le plus de prix aux jeux de boule commencés aux premiers jours de la fête. Quelques-unes sont travesties en bergères, en jardinières, en paysannes, la plupart sont couronnées de fleurs et chantent en s'accompagnant du tambourin. Chaque année une ou deux chansons ont la vogue à ces joyeusetés; c'est un chansonnier ambulant qui, quelques semaines avant la Fête-Dieu, importe ces chansons et en vend alors une grande quantité. Lors de leur fête les dentellières de la Flandre française chantaient la chanson flamande dont nous traduisons les premiers couplets; elle n'a d'autre mérite que celui de donner quelques détails sur la façon dont la fête se passait:

«C'est aujourd'hui le jour de Sainte-Anne; nous guettons tous le moment du plein jour et nous nous habillons à la hâte pour aller à l'église. Lorsque la messe est dite nous sommes tous bien aises de sortir. Joseph est venu par ici avec son chariot et son bastier. Nous emportons des provisions: gâteaux et paniers. Ceux qui veulent nous accompagner doivent avoir fait jour gras toute l'année, et ceux qui ne l'ont pas fait doivent rester au logis et ne point venir.

«Le jour de Sainte-Anne est passé et je suis débarrassée de mon argent; maintenant assise ici en proie à la tristesse, je n'ai plus que peu d'appétit et nulle envie de travailler, le travail me fait peine. Je voudrais que les jours entiers pussent être jours de Sainte-Anne.»

Le chansonnier lillois Desrousseaux a composé la «canson dormoire» du _P'tit Quinquin_, dont la popularité est attestée par des images, des faïences et qui, par son accent naïf et populaire, méritait bien cet honneur.

Dors, min p'tit quinquin, Min p'tit pouchin, Min gros rojin, Tu m'f'ras du chagrin Si te n'dors point qu'à d'main.

Ainsi l'aut' jour eun' pauv' dentellière, In amiclotant sin p'tit garchon, Qui d'puis tros quarts d'heure n'faijot qu'braire Tâchot d'l'indormir par eun' canchon.

Ell' li dijot: Min Narcisse. D'main t'aras du pain n'épice, Du chuc à gogo Si t'es sache et qu'te fais dodo.

Et si te m'laich' faire eun' bonn' semaine J'irai dégager tin biau sarrau, Tin patalon d'drap, tin giliet d'laine ... Comme un p'tit milord, te s'ras farau!

J't'acat'rai, l'jour de l'ducasse, Un polichinell' cocasse, Un turlututu Pour juer l'air du _Capiau pointu_.

Le premier dimanche de septembre, les dentellières de la rue Schaerbeek, à Bruxelles, se réunissent pour offrir un manteau à Notre-Dame de Hal. Un corps de musique accompagne la procession jusqu'à l'estaminet, et donne une aubade à chaque église devant laquelle passe le cortège. Les ouvriers sont souvent déguisés, les dentellières sont en habits de fêtes. À Hal on trouve un repas servi dans une grange, on y passe la nuit et l'on rentre à Bruxelles dans le même ordre.

Il y avait à Bruxelles une chapelle dite de Notre-Dame-aux-Neiges. Le 4 août les ouvrières en dentelles y allaient prier pour que leur ouvrage pût, par la protection de la Vierge, conserver sa blancheur. Sous la domination des Français la chapelle fut démolie, mais il fallut un détachement de troupes pour protéger les ouvriers contre la populace qui vint les assaillir.

Voici une fable espagnole de Thomas de Yriarte qui est en relation avec ce métier. Près d'une dentellière vivait un fabricant de galons.--Voisine, lui dit-il un jour, qui croirait que trois aunes de ta dentelle valussent plus de doublons que dix aunes de galon d'or à deux carats?--Tu ne dois pas t'étonner, dit la dentellière, que la valeur de ma marchandise soit si fort au-dessus de la tienne, quoique tu travailles l'or et moi le fil; cela tient à ce que l'art vaut plus que la matière.»

LES MODISTES

Au milieu du siècle dernier, les «modistes» étaient les personnes, sans distinction de sexe, qui s'attachaient à suivre les modes. C'est le seul sens donné par le _Dictionnaire de Trévoux_. À la Révolution les faiseuses et les marchandes de modes formaient une corporation, dans les attributions de laquelle rentraient, non seulement les coiffures des dames, mois une grande partie de la toilette féminine. Les ouvrières étaient des «filles de modes», Restif de la Bretonne les a aussi appelées «modeuses».

«Rien n'égale, dit Mercier, la gravité d'une marchande de modes combinant des poufs et donnant à des gazes et des fleurs une valeur centuple. Toutes les semaines vous voyez naître une forme nouvelle dans l'édifice des bonnets. L'invention en cette partie fait à son auteur un nom célèbre. Les femmes ont un respect profond et senti pour les génies heureux qui varient les avantages de leur beauté et de leur figure. C'est de Paris que les profondes inventions en ce genre donnent des lois à l'univers. La fameuse poupée, le mannequin précieux, affublé de modes nouvelles, enfin le _prototype inspirateur_ passe de Paris à Londres tous les mois et va de là répandre ses grâces dans toute l'Europe. Il va au Nord et au Midi; il pénètre à Constantinople et à Pétersbourg, et le pli qu'a donné une main française, se répète chez toutes les nations, humbles observatrices du goût de la rue Saint-Honoré. J'ai connu un étranger qui ne voulait pas croire à _la poupée de la rue Saint-Honoré_, que l'on envoie régulièrement dans le Nord y porter la coiffure nouvelle, tandis que le second tome de cette même poupée va au fond de l'Italie et de là se fait jour jusque dans l'intérieur du sérail. Je l'ai conduit, cet incrédule, dans la fameuse boutique et il a vu de ses propres yeux et il a touché.»

Avant la Révolution, les grandes boutiques de modistes étaient rares, dit Ant. Caillot. Ces artistes et agents du luxe n'avaient point encore imaginé d'exposer aux yeux des passants les chefs-d'oeuvre commandés de leur industrie; seulement quelques boutiques des galeries de bois du Palais-Royal, pour attirer les regards des promeneurs, étalaient quelques bonnets et chapeaux à la mode, avec les minois à prétention de cinq ou six grisettes, qui travaillaient avec de fréquentes distractions. Ce sont là les ouvrières que Mercier a dépeintes dans un passage du _Tableau de Paris_. «Assises dans un comptoir à la file l'une de l'autre, vous les voyez à travers les vitres. Elles arrangent ces pompons, ces colifichets, ces galants trophées que la mode enfante et varie. Vous les regardez librement et elles vous regardent de même. Ces filles enchaînées au comptoir, l'aiguille à la main, jettent incessamment l'oeil dans la rue. Aucun passant ne leur échappe. La place du comptoir, voisine de la rue, est toujours recherchée comme la plus favorable, parce que les brigades d'hommes qui passent offrent toujours le coup d'oeil d'un hommage. La fille se réjouit de tous les regards qu'on lui lance et s'imagine voir autant d'amants. La multitude des passants varie et augmente son plaisir et sa curiosité. Ainsi ce métier sédentaire devient supportable, quand il s'y joint l'agrément de voir et d'être vue; mais la plus jolie du comptoir devrait occuper constamment la place favorable.

«Plusieurs vont le matin aux toilettes avec des pompons dans leurs corbeilles. Il faut parer le front des belles, leurs rivales. Quelquefois le minois est si joli, que le front altier de la riche dame en est effacé. Le courtisan de la grande dame devient tout à coup infidèle; il ne lorgne plus dans le coin du miroir que la bouche fraîche et les joues vermeilles de la petite qui n'a ni suisse ni aïeux. Plus d'une aussi ne fait qu'un saut du magasin au fond d'une berline anglaise. Elle était fille de boutique; elle revient un mois après y faire ses emplettes, la tête haute, l'air triomphant et le tout pour faire sécher d'envie son ancienne maîtresse et ses chères compagnes....

«En passant devant ces boutiques, un abbé, un militaire, un jeune sénateur y entrent pour considérer les belles. Les emplettes ne sont qu'un prétexte; on regarde la vendeuse et non la marchandise. Un jeune sénateur achète une bouffante; un abbé sémillant demande de la blonde; il tient l'aune à l'apprentie qui mesure: on lui sourit, et la curiosité rend le passant de tout état acheteur de chiffons.»

Les marchandes de modes avaient des enseignes qui appartenaient au genre gracieux. L'une d'elles avait fait peindre sur la sienne un abbé choisissant des bonnets et courtisant les filles de la boutique; on lisait sur cette enseigne: _À l'abbé Coquet_. Hérault, lieutenant de police en 1725, homme dévot et assez borné, vit cette peinture, la trouva indécente, et, de retour chez lui, ordonna à un exempt d'aller enlever l'abbé Coquet et de le mener chez lui. L'exempt accoutumé à ces sortes de commissions, alla chez un abbé de ce nom, le força à se lever et le conduisit à l'hôtel du lieutenant général de la police: «Monseigneur, lui dit-il, l'abbé Coquet est ici.--Eh bien, répondit le magistrat, qu'on le mette au grenier.» On obéit. L'abbé Coquet, tourmenté par la faim, faisait de grands cris. Le lendemain: «Monseigneur, lui dirent les exempts, nous ne savons que faire de cet abbé Coquet que vous nous avez fait mettre au grenier; il nous embarrasse extrêmement.--Eh! brûlez-le et laissez-moi tranquille!» Une explication devenant nécessaire, la méprise cessa, et l'abbé se contenta d'une invitation à dîner et de quelques excuses.

La marchande de Mme du Barry avait pour enseigne: «Aux traits galants!» C'est peut-être elle que représentait une estampe où l'on voyait des Amours ou des Génies femelles coiffés de bonnets et de chapeaux et armés d'arcs et de flèches qu'ils lançaient à droite et à gauche.

L'annonce suivante, que l'on trouve dans le _Journal de Paris_ de 1785, montre qu'à cette époque les marchandes exposaient des modèles, dont quelques-uns appartenaient à la mode extravagante d'alors: «On verra chez Mlle Fredin, modiste, à l'_Écharpe d'or_, rue de la Ferronnerie, un chapeau sur lequel est représenté un vaisseau avec tous ses agrès ayant ses canons en batterie.»

Sous la Restauration, une marchande mit au-dessus de la porte de sa boutique une enseigne avec ces mots: _À la Galanterie_. Les demoiselles du magasin ne s'accommodèrent pas de cette inscription, qui semblait faite pour leur donner un renom suspect; elles se révoltèrent contre la marchande de modes et de galanterie. Il y eut même bataille de femmes et l'enseigne disparut.

Les modistes sont de toutes les ouvrières celles qui ont été le plus en butte aux médisances de la plume et du crayon: un pamphlet en vers assez médiocres, intitulé _Brevet d'apprentissage d'une fille de modes à Amathonte_, paru en 1709, est peut-être le premier écrit où l'on fasse allusion à leur réputation de galanterie. Fournier, qui a réédité dans ses _Variétés historiques et littéraires_ cette petite pièce où l'on trouve des renseignements assez curieux sur la manière dont les ouvrières étaient traitées, ajoute en note que les filles de modes et les lingères étaient depuis longtemps nombreuses dans le quartier avoisinant le Grand-Hurleur; leur industrie y servait de couvert à un autre métier qui donna lieu à la «Requête présentée à M. Sylvain Bailly, maire de Paris, par Florentine de Launay contre les marchandes de modes, couturières et lingères et autres grisettes commerçantes sur le pavé de Paris», où elles sont accusées de faire une concurrence déloyale aux Cythères patentées.

Dans un passage des _Contemporaines_, Restif de la Bretonne dit fort justement qu'il ne fallait pas généraliser, et parmi les raisons qui avaient fait attaquer la moralité des modistes plutôt que celle des autres ouvrières, il place au premier rang la jalousie. «La classe des filles de modes est, dit-il, très nombreuse, et elles ont en général une mauvaise réputation. Mais elle est injuste à l'égard des véritables marchandes de modes, qui ne souffrent pas plus de libertines chez elles que les autres maîtresses des professions exercées par les femmes. J'en connais beaucoup de véritablement exemplaires et dont la maison est un modèle pour l'ordre, la décence et le travail. Les raisons pour lesquelles la voix de l'aveugle populace a calomnié celles qui exercent cette profession ne sont pas en petit nombre; d'abord les femmes du commun, telles que les poissardes, les fruitières, les ont regardées de mauvais oeil, par cette espèce de jalousie qu'a toujours le pauvre en voyant la femme des riches. En second lieu, les filles de modes, en raison de leur plus grande élégance, ont été plus recherchées par les corrupteurs pour être entretenues et ont plus souvent donné le scandale du passage d'un état laborieux à un état déshonorant. En troisième lieu, certaines corruptrices de profession, pour donner un ragoût plus piquant aux libertins blasés, lèvent quelquefois une boutique de modes et y tiennent des filles publiques. Mais ces malheureuses ne sont pas de vraies marchandes; leurs tiroirs sont vides, elles ne travaillent pas.»

Les jeunes gens du milieu de ce siècle avaient continué à l'égard des modistes les galanteries des chevaliers et des abbés de l'ancien régime. Il semblait même qu'ils étaient plus importuns; car au lieu de laisser les vitres nues, on avait dû les garnir de rideaux. Les galants avaient imaginé plusieurs moyens de rendre cette précaution inutile. Une des lithographies de la série des Modistes, de H. Emy (1840) représente une devanture devant laquelle un jeune homme est accroupi pour essayer de voir les ouvrières par dessous les rideaux; un autre a mis son chapeau au bout d'une canne et l'agite par dessus pour attirer l'attention des jeunes filles. Celles-ci semblaient d'ailleurs se prêter à ces agaceries: elles faisaient aux rideaux «des mèches» qui les écartaient un peu et leur permettaient de voir et d'être vues.

C'était alors un axiome a peu près établi que les modistes n'étaient point cruelles: aussi la première ouvrière qui allait essayer un chapeau ou le trottin qui portait la commande dans son carton, avaient de grandes chances pour être suivies.

Les estampes de la Restauration où figurent les modistes sont nombreuses: «Monsieur, je ne donne rendez-vous à personne», dit une ouvrière à un élégant qui l'a accostée; mais une seconde gravure, qui a pour légende «À demain soir», montre que la résistance n'a pas été de longue durée. Une autre lithographie, qui porte la date de 1826, est intitulée: «Est-il gentil, il me paiera mon terme.» Ici, le séducteur est un homme d'un âge mûr. Gavarni n'a pas oublié les modistes dans ses élégants croquis; l'un d'eux de la série de la «Boîte aux lettres» représente deux modistes, l'une occupée à lire une lettre d'amour, l'autre à en cacheter une, écrite avec une orthographe fantaisiste.

Du cidre avec les marrons, V'là l' champagn' des modillons.

dit en élevant son verre un jeune homme assis à côté de deux ouvrières, près d'un carton à chapeau qui sert de table. (_Journal pour rire_, 1849.)

On sait que les couturières jalousent les modistes et prétendent qu'elles cousent avec des épingles. C'est peut-être l'une d'elles ou une lingère qui avait fourni le sujet d'une caricature de la série des Grisettes, publiée par H. Vernier dans le _Charivari_: un étudiant se promène dans le bois avec une jeune fille, au fond on voit un autre couple qui danse, la femme a mis sur sa tête un chapeau d'homme et le garçon a le chapeau de sa compagne. La première dit: «Est-il Dieu, possible de danser la polka comme ça au milieu de la forêt de Saint-Germain... Pour sûr, c'est une modiste; ce n'est pas une lingère qui oublierait ainsi toutes les convenances sociales.»

H. de Hem, dans _Grisettes et Cocottes_, représente une modiste arrangeant un bonnet sur une poupée, avec légende «N'a pas le coeur à l'ouvrage» ou s'arrêtant devant un magasin qui a pour enseigne «la Tentation».

En l'an 1895, les galanteries dont les modistes sont l'objet forment encore une sorte de lieu commun de la chanson et de la caricature, ainsi qu'il est facile de s'en convaincre en parcourant les publications illustrées.

Telle est la puissance des clichés, que l'on a pu lire dans une revue destinée aux familles, cette double définition de la modiste, en regard l'une de l'autre, de façon à ce que la vraie paraisse être la seconde qui, en faisant la part de l'exagération, est à coup sûr moins juste que la première:

La modiste est une abeille vigilante qui travaille toute une semaine avec une activité sans égale, qui ne se retourne jamais quand elle sort, et qui n'a pas de _connaissance_.

La modiste est un papillon qui voltige huit mois de l'année, qu'un monsieur vient chercher le soir à la sortie du magasin, qui monte à cheval au Petit-Madrid, et qui connaît les salons de la Maison dorée.

On dit dans les ateliers que l'on peut juger de la capacité d'une couturière par le surfilage, de celle d'une modiste par le bon arrangement de la coiffe d'un chapeau.

Voici les trois seules superstitions de modistes, assez curieuses d'ailleurs, qui soient venues à ma connaissance: À Paris, lorsque le chapeau est terminé et qu'on va l'empaqueter pour le livrer à la clientèle, les ouvrières ne manquent pas de cracher dans le fond, en disant: «Pour qu'il plaise.» Le voilà protégé et l'on peut être sûr qu'il sera accepté; si par malheur le contraire arrive, on rejette la faute sur la trop petite quantité de salive; car, plus on a craché, plus l'on est certain que le chapeau ne reviendra pas, de sorte que souvent on le fait circuler autour du travail (atelier) et chaque demoiselle à son tour, soulevant délicatement la coiffe, accomplit le même sacrifice. Mais il faut bien se garder de laisser des épingles dans les noeuds ou les dentelles d'un chapeau qu'on va envoyer; une seule épingle oubliée lui porte malchance et le fait refuser.

À Troyes, on recommande aux jeunes ouvrières de ne pas laisser tomber les épingles servant à fixer les rubans des chapeaux pour l'essayage, parce que «l'ouvrage serait mal fait».

SOURCES

COUTURIÈRES.--A. Franklin, _Les Magasins de nouveautés_, 259.--Roux, _Grammaire limousine_, 141.--Dejardin, _Dictionnaire des spots wallons_, I, 206.--Paul Sébillot, _Les Travaux publics_, 41.--Lecoeur, _Esquisses du Bocage normand_, II, 299, 301, 318, 321.--A. de Nore, _Légendes, etc., des provinces de France_, 237.--_Revue des traditions populaires_, VIII, 176; IX, 219.--C. de Mensignac, _Sup. de la Gironde_, 133.--Communication de M. A. Harou.--_Revue des traditions populaires_, VIII, 176, 239.--Léon Pineau, _Folk-Lore du Poitou_, 287.--Reinsberg-Düringsfeld, _Traditions de la Belgique_, II, 57.--Loys Brueyre, _Contes de la Grande-Bretagne_, 161.--Paul Sébillot, _Contes de la Haute-Bretagne_, I, 303.--F.-M. Luzel, _Légendes chrétiennes_, II, 115.--A. Le Braz, _Légende de la mort_, 173.

DENTELLIÈRES--Mme Daimeries, _La Dentelle en Belgique_, Bruxelles (1895), 1, 13.--Mme Barry-Palliser, _History of Lace_, 46, 238.--Lefebure, _Broderies et dentelles_, 255.--A. Harou, _Mélanges de traditionnisme en Belgique_, 112.--Grivel, _Chroniques du Livradois_, 360.--Seguin, _La Dentelle_, 75, 159.--_Revue des traditions populaires_, IV, 368.--Reinsberg-Düringsfeld, _Traditions de la Belgique_, I, 395; II, 137.--Communication de M. Quarré-Reybourbon.--Schayes, _Usages, croyances des Belges_, 209.

MODISTES.--Mercier, _Tableau de Paris_, II, 126.--Ant. Caillot, _Vie publique des Français_, II, 213, 216.--Fournier, _Histoire des enseignes_, 249.--Fournier, _Variétés historiques et littéraires_, VIII, 223.--Restif de la Bretonne, _Les jolies femmes du commun_, III, 65.--_Revue des traditions populaires_, V, 51; IX, 684; X, 96.--_Annuaire des traditions populaires_, 1887, 80.

LAVANDIÈRES ET BLANCHISSEUSES

Le lavoir, qu'il soit en plein air, sur un bateau ou dans un de ces grands établissements qu'on voit à Paris, a toujours passé pour être l'un des endroits où les femmes donnent le plus volontiers carrière à la démangeaison de parler qu'on leur attribue; c'est là et au four qu'elles exercent principalement leur langue aux dépens du prochain.

L'auteur d'une petite pièce de 1613, le _Bruit qui court de l'Espousée_, ne trouve rien de mieux pour caractériser un cancan que de dire:

C'est l'entretien des lavandières Et de celles qui vont au four Qu'une dame depuis naguères S'est fait demoiselle en un jour.