Légendes et curiosités des métiers

Part 19

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Cette croyance a été, comme beaucoup d'autres, exploitée par des malfaiteurs. Dans un village du Vaucluse, on racontait qu'on voyait à un certain endroit des lavandières de nuit: le garde champêtre voulut aller les voir. Il aperçut deux formes blanches sous un saule, qui tordaient du linge. Il leur intima l'ordre de cesser leur besogne; mais les deux laveuses se mirent à ricaner, et l'une d'elles lui cria de venir leur aider, tandis que l'autre le saisissait au collet en lui disant ce seul mot: Tords! Il tordit toute la nuit, et il s'aperçut que le linge des lavandières était magnifique. À l'aurore, les lavandières s'en allèrent, et dans la journée on apprit qu'un vol de linge considérable avait été commis dans un château voisin. Le linge étant sale, les voleurs avaient eu l'audace de passer la nuit à le laver à la rivière voisine, après s'être affublés de deux peignoirs blancs, comptant sur la superstition du pays pour n'être pas dérangés.

Les contes populaires parlent d'autres lavandières: Quelques-unes qui vivent dans le pays indéterminé de la féerie sont condamnées, comme les laveuses nocturnes, à frotter du linge jusqu'à ce que vienne la seule personne qui puisse lui rendre sa blancheur primitive. Dans un récit gascon, la reine qui a épousé le roi des Corbeaux gravit une montagne et voit un lavoir au bord duquel travaillait une lavandière ridée comme un vieux cuir; elle chantait en tordant un linge noir comme de la suie:

Fée, fée, Ta lessive N'est pas encore achevée, La Vierge mariée N'est pas encore arrivée, Fée, fée.

La reine dit à la lavandière qu'elle va lui aider à laver son linge noir comme la suie; elle ne l'eut pas plutôt plongé dans l'eau qu'il devint blanc comme lait. Alors la lavandière se mit à chanter:

Fée, fée, Ta lessive Est achevée. La Vierge mariée Est arrivée. Fée, fée.

Et elle dit à la reine: «Pauvrette, il y a bien longtemps que je t'attendais; mes épreuves sont finies et c'est toi qui en es cause».

L'homme-poulain, héros d'un étrange récit breton, frappe sa femme d'un coup de poing en pleine figure, le sang jaillit sur sa chemise et y fait trois taches. Elle s'écrie: «Puissent ces taches ne pouvoir jamais être effacées jusqu'à ce que j'arrive pour les enlever moi-même». Son mari part en disant qu'elle ne le reverra qu'après avoir usé trois chaussures de fer à le chercher. Elle se met à sa recherche et, après avoir marché dix ans, elle se trouve près d'un château où des servantes étaient à laver du linge dans un étang. L'une des lavandières disait: «La voilà donc encore, la chemise ensorcelée! Elle se présente à toutes les buées, et j'ai beau la frotter avec du savon, je ne puis enlever les trois taches de sang qui s'y trouvent»; la jeune femme s'approcha de la lavandière et lui dit: «Confiez-moi un peu cette chemise, je pense que je réussirai à faire disparaître ces taches». On lui donna la chemise; elle cracha sur les taches, la trempa dans l'eau, la frotta et les taches disparurent.

Dans plusieurs contes, le héros promet d'épouser la personne qui pourra enlever la tache. Mais en vain les lavandières de profession, les jeunes filles s'évertuent à cette besogne, en vain elles appellent à leur aide les esprits, celle-là seul peut réussir à laquelle les puissances supérieures ont accordé ce don. Le chevalier du _Taureau noir de Norvège_, conte recueilli en Écosse, a donné à blanchir des chemises ensanglantées, en déclarant qu'il épouserait celle qui parviendrait à enlever ces taches. Une vieille avait lavé jusqu'à ce qu'elle fût lasse; puis elle avait appelé sa fille et toutes deux lavaient, lavaient soutenues par l'espoir d'obtenir le jeune chevalier. Mais elles n'étaient pas parvenues à faire disparaître une seule tache, quand l'héroïne qui a gravi la montagne de verre arrive au lavoir: dès qu'elle a touché le linge, les taches disparaissent. Un prince qui figure dans le récit norvégien: _À l'Est du soleil et à l'Ouest de la lune_, ne doit prendre pour femme que celle qui pourra enlever trois taches qui se trouvent sur sa chemise; beaucoup entreprennent cette besogne, et s'y font aider par des trolls, mais ces génies ne réussissent pas; plus ils lavent, plus le linge devient noir et sale; mais il reprend sa blancheur primitive dès que la jeune fille prédestinée l'a trempé dans l'eau.

Dans l'_Assommoir_, Zola donne cette formulette, qui paraît d'origine populaire:

Pan pan, Margot au lavoir Pan pan, à coups de battoir, Va laver ton coeur Tout noir de douleur.

Peut-être faisait-elle partie d'une chanson de lavandière. En Gascogne, les femmes qui lavent accompagnent la chanson qui suit du bruit des battoirs frappant en cadence; à chaque couplet on diminue de un le nombre des lavandières:

_Nau que lauon la bugado_ _Nau._ _Nau que la lauon,_ _Nau que la freton._ _Bèro Marioun, a l'oumbro,_ _Bèro Marioun,_ _Anen a la hount_

_Hoèit que lauon la bugado,_ _Hoèit_, etc.

Neuf lavent la lessive,--Neuf,--Neuf la lavent,--Neuf la frottent,--Belle Marion, allons à la fontaine.--Huit lavent la lessive,--Huit, etc.

Dans les pays où les lavandières sont à journées, on prétend qu'elles sont difficiles à servir, et qu'il faut toujours qu'il y ait quelqu'un occupé à leur porter le linge, à leur donner de la soupe ou du café. La lavandière figure, au reste, parmi les personnages qui aiment à s'humecter le gosier; l'estampe de Saint-Lundi montre la mère Bonbec, lessiveuse, qui débite ce petit couplet:

Pour te fêter, sainte bouteille, Je vendrais jusqu'à mon honneur, Mais je suis si laide et si vieille Qu'à mon seul aspect l'acquéreur Soudain s'enfuit comme un voleur.

* * * * *

Il y a des lavandières qui ne font que laver; à la campagne c'est ce qui arrive le plus habituellement. À Paris, beaucoup vont au lavoir et repassent ensuite le linge à la maison. On leur donne plusieurs surnoms: celui de «poules d'eau» vient de ce que, comme cet oiseau, elles se tiennent sur le bord de l'eau; comme elles ont le verbe haut, on les appelle «baquets insolents», par allusion au baquet professionnel. Les repasseuses sont des «grilleuses de blanc», et on les accuse d'employer parfois des fers trop chauds. Dans le peuple, on qualifie de «blanchisseuse de tuyaux de pipes» la femme qui n'a pas de métier avouable.

Le nom de Margot a été souvent donné aux blanchisseuses; on voit figurer dans une petite pièce de 1774, sur l'arrivée de la Dauphine à Paris, «Margot du batoir», blanchisseuse au Gros-Caillou.

Le blanchisseur est appelé «papillon»; comme cet insecte, il arrive de la campagne, et ses ailes blanches sont représentées par les paquets de linge qu'il porte sur son épaule.

Guillot, dans le _Dit des Rues de Paris_, qui remonte au XIIIe siècle, parle de la rue des Lavandières, «où il y a maintes lavendières», et il nous fait entendre que ces filles ne se bornaient pas à rincer du linge à la rivière. De tout temps les blanchisseuses ont eu la même réputation, et leur reine, qu'elles élisaient chaque année, avait des pouvoirs analogues à ceux du roi des ribauds, mais seulement dans ses États et sur ses sujettes.

Hamilton, au XVIIe siècle, fait allusion à leurs promenades à la fête de Saint-Germain-en-Laye:

Blanchisseuses et soubrettes, Du dimanche dans leurs habits, Avec les laquais leurs amis (Car blanchisseuses sont coquettes) Venoient de voir à juste prix La troupe des marionnettes.

Au siècle dernier, Vadé mettait en scène des blanchisseuses qui ne se laissaient courtiser que pour le bon motif. L'une d'elles dit à sa fille: «Une blanchisseuse n'est pas une grosse dame; y a blanchisseuses et blanchisseuses, toi t'es blanchisseuse en menu; et quand même tu ne blanchirais que du gros, dès qu'on a de l'inducation, fille de paille vaut garçon d'or.»

Dans la série des _Grisettes_, Vernier a dessiné un intérieur où sont deux blanchisseuses: l'une d'elle menace de son fer chaud un pompier trop entreprenant et lui dit: «Pompier! pompier! si vous ne finissez pas, vous allez être brûlé.» Une lithographie d'Hippolyte Bellangé montre aussi un pompier assis sur une chaise en équilibre et un pied sur le poêle, dans une attitude affaissée indiquant qu'il a trop fêté la bouteille que l'on voit à ses pieds; tout en repassant une camisole, la blanchisseuse dit: «C'est bien aimable un pompier, mais ça a des moments bien désagréables».

Plusieurs caricatures sont basées sur les galanteries dont les blanchisseuses sont l'objet; elles sont cependant bien moins nombreuses que celles qui ont trait aux ouvrières de l'aiguille. Une planche de la Restauration représente un jeune homme qui enlace une blanchisseuse, dont il a renversé le fourneau avec le pied; au-dessous est l'inscription: «Vous repasserez demain.» Une autre lithographie coloriée est intitulée «le Jour de la Blanchisseuse»; pendant que celle-ci, au minois éveillé, dépose son panier, un célibataire pousse le verrou de son appartement. Dans la série assez égrillarde de Linder (1855), une blanchisseuse a dispute avec un client; dans la planche suivante, elle se rajuste devant une glace, ce qui prouve que la discussion n'a pas été de longue durée.

M. Coffignon, dans son livre les _Coulisses de la Mode_, fait en ces termes l'éloge de la blanchisseuse: De toutes les ouvrières, c'est celle qui nous a paru aimer le mieux son métier, et cependant l'ouvrage est rude et la profession pénible à exercer. Les laveuses semblent être les proches parentes des dames de la Halle. On leur retrouve les mêmes défauts et les mêmes qualités, le verbe haut et le parler franc; mais aussi le coeur pitoyable et la main toujours généreusement tendue.

En Haute-Bretagne, les «dersouères» ou repasseuses font assez souvent de bons mariages; c'est un des métiers féminins les plus estimés.

D'après les _Industriels_, en 1842, il y avait à Paris trois classes de moeurs assez différentes. «La repasseuse affectait à l'égard de ses autres compagnes une sorte de supériorité aristocratique. Elle voulait être mignonne, élégante, comme il faut. Avant d'entrer dans un bal public, sous la protection d'un clerc de notaire ou d'un commis-marchand, elle s'informe si la réunion est bien composée, si l'on n'y danse pas trop indécemment. Elle porte un chapeau de même que la modiste, et se drape artistement dans un châle. La savonneuse a les goûts plus grossiers, l'allure plus vulgaire, les moeurs plus cyniques; elle travaille avec assiduité pendant toute la semaine, surtout le jeudi, jour de savonnage général; mais, le dimanche, elle se rattrape: les guinguettes des barrières des Martyrs et de Rochechouart regorgent alors de blanchisseuses, qui s'y présentent fièrement, donnant le bras, les unes à des sapeurs-pompiers, les autres à des gardes municipaux, d'autres à des ouvriers bijoutiers, ciseleurs, horlogers, tailleurs. Au Carnaval, morte saison du blanchissage, elle profite de ce qu'elle est moins occupée pour ne pas s'occuper du tout, et embellir de sa présence les bals publics. Les blanchisseuses au bateau sont les employées des blanchisseries en gros de l'intérieur de Paris. Si l'on en croit les blanchisseuses de fin, les blanchisseuses au bateau sont le rebut du genre humain. Pendant que le froid et l'humidité gercent leurs mains et leur visage, leur moralité est gravement altérée par de fréquentes relations avec les mariniers, les bêcheurs et les débardeurs.»

À Gand, les repasseuses qui célèbrent le jour du Saint-Sacrement, chôment la veille de cette fête, vulgairement appelée «Strykerkens avond» veille des repasseuses. À Liège, les blanchisseuses et les repasseuses honoraient autrefois la fête de sainte Claire, leur patronne.

En Haute-Bretagne, les blanchisseuses des villes ont leur fête à l'Ascension: les ouvrières vont porter des bouquets aux patronnes et à leurs pratiques, qui leur donnent un pourboire qu'elles vont dépenser dans les auberges.

On sait qu'à Paris, la principale fête des blanchisseuses est à la Mi-Carême; et cet usage est assez ancien. L'image de la fin du siècle dernier que nous reproduisons, p. 13, est accompagnée de cette légende: «Les blanchisseuses sont à peu près les seules artisanes qui se réunissent et forment à Paris une espèce de communauté; elles célèbrent avec éclat, entre elles, à la Mi-Carême, une fête; elles s'élisent, ce jour-là, une reine et lui donnent un écuyer; le maître des cérémonies est ordinairement un porteur d'eau. Le jour de la fête arrivé, la reine, soutenue par son écuyer, se rend dans le batteau où des ménétriers l'attendent; on y danse et c'est elle qui ouvre le bal; la danse dure jusqu'à cinq heures du soir, les cavaliers font pour lors venir un carrosse de louage, la reine y monte avec son écuyer, et toute la bande gaye suit à pied, elle va, avec elle, dans une guinguette pour s'y réjouir pendant toute la nuit.»

Vers 1840, voici, d'après les _Industriels_, comment la fête se passait: «Le jour de la Mi-Carême, les bateaux se métamorphosent en salles de bal; un cyprès orné de rubans est hissé sur le toit du flottant édifice: c'est la fête des blanchisseuses. Chaque bateau élit une reine qui, payant en espèces l'honneur qu'on lui fait, met en réquisition rôtisseurs et ménétriers. À cette époque les blanchisseuses de la banlieue célébraient aussi la Mi-Carême.»

On sait que depuis quelques années la Mi-Carême est l'occasion de fêtes brillantes, à l'éclat desquelles collaborent les étudiants et les blanchisseuses. La reine des reines, élue par l'assemblée des lavoirs, exerce pendant un jour une véritable royauté, entourée d'une cour nombreuse aux costumes bariolés, et se promène, comme une souveraine en visite, sur un char qui est loin de ressembler au modeste «carosse de louage» du siècle dernier. C'est un véritable événement parisien, et la vraie fête du Carême. Les journaux illustrés publient le portrait de la reine des reines, les reporters vont l'interviewer, et on vend par les rues un journal orné de gravures, fait tout exprès pour la circonstance.

Le bal des blanchisseuses était, il y a une trentaine d'années, un thème à caricatures, accompagnées de légendes dans le goût de ces deux-ci, qu'on lit au-dessous de dessins de Cham: «Vous ne pouvez pas me donner mon linge la semaine prochaine, dit un client à sa blanchisseuse.--Impossible, répond-elle, il faut que j'étudie le pas des lanciers, c'est jeudi prochain not' bal.» Une grosse femme en train de laver dans un baquet disait à son ouvrière: «Tu vas aller tout de suite chercher le linge de la comtesse, que je me dépêche de le laver. Je n'ai pas de chemise brodée à mettre pour le bal des blanchisseuses, jeudi prochain.»

Un passage des _Nuits de Paris_ prouve que ce n'est pas d'hier que les blanchisseuses se servent, pour leur usage personnel, du linge de leurs pratiques. «Je me rendis chez moi, sans aucune autre rencontre que celle de deux filles chargées de linge qui allaient au bateau avant le jour. L'une de ces filles disait à l'autre:--Comme tu te quarrais donc, dimanche, avec ton déshabiller blanc garni! Mais c'est que ça t'alait.--Je le crais ben. C'est d'une belle dame, et ça est fait de la bonne main, par ma'm'selle Raguidon, de la rue Guillaume, qui travaille... Je serais ben bête d'acheter des hardes! J'ai du blanc tous les dimanches et toujours du nouveau! Ces femmes-la ne salissent pas; moi, j'achève et je brille. Bas, chemises, jupons, rien n'est à moi... Et toi, la Catau?--Et moi... Mais... n'en dis mot, ou je te vendrais comme tu m'arais vendue... C'est tout d'même... Et je prête des mouchoirs, des chemises, des cols, des bas au grenadier Latèreur.--Et moi au Guet à pied Lamerluche.--Des casaquins à la petite Manon.--Des chemises à la Javote.--Et puis j'en loue.--Et moi de même.»

Dans une planche des _Petits mystères de Paris_, une blanchisseuse dit à sa connaissance: «J'savais que t'avais pas d'pantalon, j'tai donné un coup d'savon au blanc de l'avoué, qui te va si bien. Fifine va lui dire qu'elle l'a oublié.»

Dans les _Cancans_, petite pièce du théâtre des Ombres chinoises (1820), le dialogue suivant s'engage entre une blanchisseuse et son apprentie:

MARGUERITE.--Oh! la la, les épaules, que je suis échignée d'avoir porté ce linge!

MANON.--Et en as-tu beaucoup rapporté?

MARGUERITE.--Mais pas mal, je l'ai posé là-bas sur l'hangar. Tu ne sais pas? Madame Chifflart, elle s'est encore plainte que son linge n'était pas assez blanc: elle n'est jamais contente; faudrait encore tout lui faire pour rien.

MANON.--Sois tranquille, une autre fois je brosserai un peu plus fort, et surtout je n'oublierai pas l'eau de javelle. Ah çà! la petite Criquet, on ne la voit plus depuis quéqu' temps.

MARGUERITE.--Pardi, ça blanchit son linge soi seul, c'est si ladre: elle ne voulait jamais payer les jupons qu'un sou, aussi je ne lui repassais jamais les cordes.

MANON.--Et je dis que tu faisais bien.

Les blanchisseuses ne paraissent pas avoir, comme les lavandières de la campagne, des superstitions nombreuses et variées. Voici les seules qui soient venues à ma connaissance: Dans la Gironde, les tisseuses prétendent que quand les fers placés sur le fourneau remuent, c'est un présage d'ouvrage prochain. Dans ce même pays et dans les Charentes, pour connaître si le fer à lisser est chaud à point elles crachent dessus; si la salive est immédiatement absorbée, c'est signe qu'il est en état de servir. Le rôle des blanchisseuses, dans les récits populaires, est assez restreint. J'ai entendu maintes fois conter, en plusieurs pays de la Haute-Bretagne, très éloignés les uns des autres, l'histoire suivante, qui semble un écho lointain de la «Barbe-Bleue»: Trois jeunes personnes blanchissaient le linge d'un monsieur, et elles remarquaient que les torchons et les serviettes étaient tachés de sang. Elles allaient à tour de rôle porter le linge. Un jour l'une d'elles, en arrivant au bas de l'escalier, entendit des cris et sentit quelque chose de chaud qui lui dégouttait sur la main. C'était du sang, et presque aussitôt une main tomba sur la sienne; elle la ramassa et se sauva sans avoir été vue. Peu après, le monsieur invita les jeunes filles à dîner; elles acceptèrent, mais à la condition que d'abord le monsieur et ses amis viendraient manger chez elles. Elles prévinrent la justice, et à la fin du repas, celle qui avait ramassé la main conta ce qu'elle avait vu, en disant que c'était un rêve; à la fin la justice arriva et emmena les trois assassins.

SOURCES

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LES CORDONNIERS

Le blason populaire des cordonniers et des savetiers est d'une richesse exceptionnelle; il n'est probablement aucun corps d'état qui ait été désigné par autant de surnoms plaisants ou de périphrases comiques.

Beaucoup sont des allusions ironiques à des professions plus relevées: en argot le maître cordonnier est appelé «pontife» à cause de la forme de son tablier, qui lui avait valu aussi le sobriquet de «porte-aumusse»; au siècle dernier le surnom de «porte-aumuche» désignait une certaine catégorie de savetiers. Le simple cordonnier a été qualifié d' «ambassadeur».

La comparaison de l'alène avec une arme de guerre avait fait imaginer un surnom que l'on lit sur l'estampe de la p. 29 «chevalier de la courte lance, le pied à l'estrier, la lance en arrest» et dans une petite pièce de 1649:

Chevalier de la courte lance Ou savetier, par révérence.

Le trait de politesse facétieuse du dernier vers était encore usité au XVIIIe siècle; d'après les _Causes amusantes_, on avait alors coutume de ne nommer les savetiers qu'en disant, sauf votre respect, et en ôtant le chapeau. On trouve en Russie un parallèle satirique assez voisin; lorsque quelqu'un prend un air d'importance on lui dit: «Ne faites pas attention, bonnes gens; je suis un cordonnier, parlez-moi comme à votre égal».

On avait surnommé, au siècle dernier, les cordonniers «lapidaires en cuir» à cause des petites pointes appelées diamants dont on garnit la semelle des souliers; actuellement on les nomme encore «bijoutiers sur cuir» ou «bijoutiers sur le genou» «bijoutiè sus lou geinoui » (Provence), expression qui viendrait du caillou rond ou diamant sur lequel ils battent leur cuir. Dans le même ordre d'idées on peut citer: «graveur sur cuir», _tisseran_ (Provence), «tisserand sur cuir» et «tireur de rivets.»

Dans le langage argotique l'ouvrier est appelé _gniaf_, le premier ouvrier _goret_, terme déjà usité au XVIIe siècle; le second ouvrier _boeuf_, parce qu'il a les plus grosses charges; l'apprenti _pignouf_, nom qui, en dehors de la corporation, est devenu injurieux.

Le patron d'une maison de chaussures du dernier ordre est un _beurloquin_; un _beurlot_ est un petit maître cordonnier, Le bottier traite le cordonnier pour dames de «chiffonnier». La boutique de bottier est appelée _breloque de boueux_. Le baquet de cordonnier, où trempent le cuir et la poix, est dit: «baquet de science.»

Le navet est une «olive de savetier», l'oie une «alouette de savetier», le réséda ou le basilic un «oranger de savetier».