Légendes démocratiques du Nord

Part 7

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Le dernier observateur et le plus sérieux qui ait visité la Russie, M. Haxthaüsen, malgré tout son respect pour le gouvernement russe, avoue qu’il n’y a aucun fonds à faire sur les documents statistiques qu’il publie. Il établit, par plusieurs bonnes raisons, qu’on ne peut connaître la population des villes, qui est très mobile. Pour la Russie des campagnes, elle est si peu connue encore, qu’il y a dans les forêts des villages dont la police ne sait pas même les noms: ce sont surtout les dissidents qui fuient les persécutions religieuses.

La population flottante est immense; beaucoup changent de pays pour changer de condition. Ceux qui reçoivent sur leurs terres des serfs fugitifs, et les acquièrent ainsi, ont soin, pour les cacher, de les mettre sous le nom de quelque serf mort. De là ces prodigieuses longévités qu’on ne voit qu’en Russie. Tel y vit deux ou trois vies d’homme, cent cinquante ans et plus.

La population augmente-t-elle? Lentement, si l’on juge de l’empire par certains gouvernements mieux connus, par exemple celui de Charkow, qui avait, en 1780, 800,000 âmes, et, en 1838, 1,150,000 âmes. (Voir l’ouvrage spécial et estimé de Passek, sur le gouvernement de Charkow.)

Au reste, que la population augmente plus ou moins rapidement, c’est un fait secondaire, en comparaison d’un autre _très certain_, c’est que la race baisse, comme énergie, force et vitalité. Voyez dans les revues, et les plus belles, celles de la garde russe, ces pauvres visages pâles, ces yeux éteints, sans vie. La race change notablement depuis trente années, et par le progrès de la misère et par l’abus des spiritueux.

XV

CE QUE LA POLOGNE PEUT FAIRE AVANT LA RÉVOLUTION

Tout ce que nous avons dit sur le néant moral où arrive la Russie est faible en comparaison de ce que les Russes en ont dit eux-mêmes. Cet état est si douloureux, que, bâillonnés, muselés, du fond de leur _in-pace_, ces pauvres muets n’en ont pas moins éclaté. Plusieurs, comme l’illustre amiral Tchitchacoff, ont hautement désespéré, quitté la patrie. D’autres, en restant, ont acheté de la vie le bonheur d’être libres une heure, en criant: «La Russie est morte!»

On pouvait deviner ce triste mystère dans les poésies désolées de leurs derniers poètes, pleines de deuil, d’ironie sceptique. Mais ces avis indirects ne satisfaisaient pas l’âme russe; elle était trop oppressée.

Un matin, dans une revue généralement discrète et pâle, le _Télescope_ de Moscou, un article, échappé par la distraction de la censure, fait trembler toute la Russie. Cet article, signé Tschadaef, était l’épitaphe de l’empire, celle de l’auteur aussi: il savait qu’écrire ces choses, c’était accepter la mort, plus que la mort, des tortures et des prisons inconnues. Du moins, il soulagea son cœur. Avec une éloquence funèbre, un calme accablant, il fit sur son pays comme un testament de mort. Il lui demande compte de toutes les amertumes qu’on inflige à qui veut penser, il analyse avec une profondeur désespérante, inexorable, le supplice de l’âme russe; puis, se détournant avec horreur, il maudit la Russie. Il lui dit _qu’elle n’a jamais existé_ humainement, qu’elle ne représente _qu’une lacune de l’intelligence humaine_, déclare que son passé a été inutile, son présent superflu, et qu’elle n’a aucun avenir.

L’empereur a fait enfermer cet homme dans une maison de fous. Mais la Russie, le cœur percé, a cru qu’il avait raison. Elle s’est tue. Depuis 1842, pas une production russe, ni bonne, ni mauvaise. Le terrible article, en réalité, a clos et scellé le tombeau.

Sous la tombe est une étincelle[3]. Nous ne souscrivons nullement aux anathèmes de Tschadaef.

En bas, nous voyons un peuple faible, mais d’autant plus élastique, qui peut encore se relever. Et il se relèvera un jour par la fraternité de la Pologne.

En haut, nous voyons des hommes peu nombreux, mais admirables, des héros!... Comment appeler autrement les hommes du 14 décembre, eux qui, seuls, dans la gueule même du dragon, ont tenté ce coup hardi?... Comment donner un autre nom au glorieux martyr Bakounine, aujourd’hui enseveli, les fers aux pieds, dans un cachot de Russie?... Ah! grand cœur, noble nature, frère aimé de la Pologne et de la France, excusez-moi d’avoir dit ces choses sévères sur le pays que vous aimez. Dieu m’est témoin que, si parfois la main m’a tremblé en écrivant ces lignes sur la Russie, c’est à vous que je pensais (vous que je ne connais pas), c’est vous uniquement que je craignais de blesser... S’il arrivait que mon livre perçât les murs où vous êtes enfermé, qu’il vous dise que nos cœurs sont tout pleins de vous, et nos yeux de larmes en pensant à vous, et que le monde sent le poids de vos fers...

Pourquoi, malgré nos vives, nos ardentes sympathies pour les grands patriotes russes, avons-nous cru devoir exposer notre opinion si librement sur la Russie? C’est que, hélas! il nous est impossible jusqu’ici de distinguer le peuple russe du gouvernement qui l’écrase. Nous les voyons seuls encore, ces illustres citoyens. Ils sont les citoyens du monde, bien plus que de la Russie. Les révoltes sont fréquentes en ce pays; mais une révolution, quel jour arrivera-t-elle? Il y faut une communauté d’idées que rien ne nous indique encore.

Donc, nous devons envisager la Russie en masse, provisoirement, et simplement comme une force,—force barbare, monde sans loi, _monde ennemi de la Loi_, qui ne fait aucun progrès en ce sens, au contraire, qui marche à rebours et retourne aux barbaries antiques, qui n’admet la civilisation moderne que pour dissoudre le monde occidental et tuer la loi elle-même.

Le monde de la Loi a sa frontière où elle fut au Moyen-âge, sur la Vistule et le Danube.

La Russie n’admet rien de nous, que le mal. Elle absorbe, attire à elle tout le poison de l’Europe. Elle le rend augmenté et plus dangereux.

Quand nous admettons la Russie, nous admettons le choléra, la dissolution, la mort. «Quoi! philosophes! nous dit de sa plus douce voix la jeune école russe qui fleurit dans nos revues[4], vous vous éloignez de vos frères!... Où est la philosophie?»

Telle est la propagande russe, infiniment variée, selon les peuples et les pays. Hier elle nous disait: «Je suis le christianisme.» Demain elle nous dira: «Je suis le socialisme.»

Elle emploie les journalistes, des gens du monde, des femmes spirituelles et charmantes... Comment refuser la coupe des belles mains de Médée?

Ici ce sont des articles[5], des gravures même habilement exposées sur nos promenades. Au Danube, ce sont des chansons russes qu’on fait circuler, chansons faites par les poètes officiels de l’empereur, pour amener les Serbes, les Bulgares, etc., à se remettre aux mains protectrices de la Russie.

Cette propagande, en Pologne, a un caractère sinistre qui rappelle les menées de l’Autriche avant le massacre de la Galicie.

La Russie a employé un moyen terrible de se populariser auprès du paysan: sa cruelle persécution des Juifs, continuée plus cruellement par l’enlèvement annuel de leurs enfants.—Effroyable flatteur du peuple, qui, sans lui faire aucun bien, le séduit par le mal des autres! Une enquête, il est vrai, a été ordonnée aussi pour améliorer le sort des cultivateurs. Non suivie et sans résultat, elle n’en fait pas moins croire aux paysans que le tzar s’intéresse à eux.

Que fera maintenant le propriétaire polonais? Il est entre deux abîmes.

La Russie irrite le paysan contre lui, lui dit: «Il ne fait rien pour vous.»

Maintenant qu’il essaye de faire quelque chose, c’est un homme désigné, suspect. Un matin, sous un prétexte, enlevé, jeté dans un coffre, cahoté à mort pendant quinze cents lieues, il s’en ira habiter pour toujours le pays dont on ne revient pas.

Je le sais trop, Polonais, sous ce gouvernement terrible, il vous est difficile de changer le sort du peuple.

La plupart des réformes sont ajournées forcément aux jours de liberté.

Moralement, vous pouvez beaucoup. Si la loi est impuissante, si l’action est interdite, rien ne peut enchaîner le cœur.

Oserai-je former un vœu, souhaiter une chose pratique qu’on ne peut guère empêcher? Supprimez, autant qu’il se peut, les intermédiaires qui vous séparent du cultivateur; renvoyez l’intendant, l’agent, l’économe. Occupez-vous vous-mêmes de votre terre et de ceux qui la cultivent. Vivez parmi eux, avec eux, aimez-les, tout est gagné.

«Il faut aimer pour être aimé», disait le général Hoche.

Ce peuple vous demande plus que la liberté, plus que la propriété, qu’il a méritée si bien, plus que l’égalité sociale,—il demande surtout l’amitié.

Nous connaissons votre grandeur de cœur. Ceux qui ont aimé jusqu’à leurs bourreaux pourraient-ils ne pas aimer leurs pauvres compatriotes?

Le paysan a sujet d’aimer votre vieille République de Pologne, qui lui demanda un tribut si faible, si léger, en comparaison d’aujourd’hui; qui l’abrita des barbares derrière ce peuple chevalier d’un million de lances, dont pas un homme, durant des siècles, n’est mort qu’au champ de bataille.

Et vous, fils de ces chevaliers, aimez, admirez ce peuple, qui, dans vos terribles luttes, tellement inégales, contre la Russie, vous donna ces vaillants faucheurs, la terreur des Cosaques, qui se battit sans s’informer si la liberté reconquise le serait pour lui, qui, dans les légions polonaises, anobli, chevalier lui-même, sous le drapeau de la France, marcha du même pas près de vous, et, par des exploits incroyables, s’est placé avec vous dans l’égalité de la gloire.

La nationalité polonaise si cruellement attaquée, mutilée dans son territoire, brisée dans l’existence de ses hommes les plus dignes, poursuivie avec fureur par l’arbitraire et par la loi, il dépend toujours de vous de la raffermir et de la refaire plus solide qu’elle ne fut. Cette fois, qu’elle se révèle hors des lois, ailleurs qu’en l’État, qui est toujours vulnérable. Fondez-la dans l’âme humaine, au sanctuaire de toute vie; enfoncez-en la racine en ce qui n’est point attaquable ni accessible aux tyrans, dans l’amour mutuel de l’homme et dans la fraternité.

Si les actes vous sont interdits, les sentiments ne le sont pas. Veuillez, aimez; personne n’en méconnaîtra les signes. La fraternité de cœur, l’égalité volontaire, se manifestent aisément.

Si vous ne pouvez encore changer l’état social des habitants des campagnes, vous pouvez changer leur esprit. L’on vous a empêchés de leur fonder des écoles; mais chacun de vous est une école. Ne vous enfermez point dans vos maisons solitaires, pour languir, attendre, mourir, pour tourner, retourner en vous le fer aigu de la douleur.—Sortez, venez dans le peuple, partagez les travaux des hommes: descendez sur le sillon, suivez la charrue; dites-leur tant de choses qu’ils ignorent, hélas! et qui sont le cœur du cœur, le plus profond de leur être. Ce peuple, tel a été le terrible effet des longues misères, ne se connaît plus lui-même. S’il se souvenait! Combien il en serait relevé! Quel chaud et puissant cordial lui rentrerait dans la poitrine!... La culture qu’il lui faudrait, ce n’est pas, comme on le croit, d’apprendre un moment à lire (pour l’oublier le lendemain, n’ayant ni livres, ni loisir). Ce qu’il lui faut, et ce qu’il recevrait avidement, ce sont ses propres souvenirs, rafraîchis et réveillés; ce sont ses glorieuses antiquités, c’est la Pologne elle-même.—Dites-lui vos grandes guerres des Turcs, et l’Europe défendue par vous; dites-lui Jean Sobieski, la délivrance de Vienne, le salut de l’Allemagne; dites-lui le vieux chant slave, qui lui fut un jour redit par un pape.—Des envoyés de Pologne, se trouvant à Rome, demandaient des reliques au pape pour en faire don à leurs églises. Ils en eurent cette réponse: «Pauvres gens, que venez-vous demander ici des reliques?... Avez-vous donc oublié la vieille chanson de votre pays: _O Polonais! Polonais! ouvrez partout où vous voudrez la terre de Pologne, prenez-en, tout ce que vous prendrez, c’est toujours cendre de martyrs_.»

Bel aveu, noble réponse, qui fait honneur à l’Italien. La Pologne a sa sainteté en elle-même, non dans la Rome des papes. La ville des catacombes ne lui renverra pas la vie, non plus que le don des miracles. La Rome qui ressuscite sous nos yeux, c’est la Rome ennemie des papes, la vraie Rome de l’Antiquité.

Dans un sublime chant polonais (_Vision de la nuit de Noël_), on voit le dôme de Saint-Pierre, fendu, qui s’affaisse... Et les derniers des Polonais, par un dévouement suprême à ce qu’ils ont adoré, le soutiennent encore, ce dôme, sur la pointe de leurs lances.

Rome ne soutient pas la Pologne[6]. La Pologne soutient Rome encore,—Rome amie de la Russie, Rome qui reçut ce Phalaris ivre et rouge de sang chrétien.

Prenez-y garde, Polonais, depuis qu’il a prié dessous, il tombe, il s’écroule, ce dôme, rien n’en arrêtera la chute; il descend dans la boue sanglante... Votre fidélité obstinée n’empêchera rien.

Voyez ce que le catholicisme a fait de l’Irlande; effroyable destinée! La population subsiste nombreuse, et la race a disparu, a perdu sa vitalité, s’est neutralisée, évanouie. Voyez la stérilité de l’Espagne depuis Philippe II. Voyez que de siècles la foi des esclaves, la foi des morts, a retenu l’Italie comme enfermée dans un tombeau. La France enfin, ah! quelle blessure vient de lui porter le catholicisme! elle en saignera à jamais... maudite de l’Italie!

De grâce, ne perdez pas de vue la première origine de vos malheurs. Vous étiez au seizième siècle le plus tolérant, le plus doux des peuples, ainsi que le plus guerrier. L’invasion des jésuites en Pologne, leurs persécutions, ont séparé de vous, livré à vos ennemis, vos frères du rite grec, les Cosaques. Cette lance acérée qui depuis entra au cœur de la Pologne, qui l’a donnée à la Russie, sinon le catholicisme?

C’est le catholicisme encore qui, au milieu du dernier siècle, excluant les dissidents de l’élection royale, donna prétexte à la Russie et la popularisa en Europe comme défenseur de la liberté religieuse contre le clergé polonais.

Ceux qui voudraient aujourd’hui asseoir votre nationalité sur ce qui vous a perdus, sont vos plus cruels ennemis. Qu’ils le sachent ou non, ils vous perdent. En donnant le catholicisme comme caractère essentiel de la nationalité polonaise, ils éloignent à jamais de vous vos jeunes frères du Danube, les Slaves, fils de l’Église grecque, qui, si la Pologne se proclame étrangère à eux par l’opposition de sa foi, écouteront la Russie.

Malheureux prêtres, n’est-ce pas assez d’avoir, il y a deux cents ans, découvert le flanc de la Pologne, de l’avoir désarmée de sa vaillante barrière, la nation des Cosaques? Aujourd’hui, vous lui ôtez ces frères, ces alliés nouveaux, que venait de lui susciter la bonté de la Providence. Ces Slaves, nés d’hier comme peuple, ils regardent de tous côtés, ils se cherchent des parents, ils ont besoin d’aimer une grande nation; ils vont se cherchant des frères. La Pologne leur dira-t-elle: «Je ne suis pas votre sœur... J’ai mon Dieu; cherchez vos Dieux?»

Je ne vous propose pas de renier vos croyances, Polonais, je le sais, vous êtes fidèles; vous ne sûtes jamais déserter. Cette foi, je ne vous demande pas de l’abjurer, mais de la comprendre, de l’étendre et de l’agrandir. Vous avez longtemps, comme tous les enfants, répété des mots; hommes par l’âge et la douleur, il est temps d’aller à l’idée. Le Dieu qu’on vous mit sur l’autel dans telle image de pierre, sentez-le donc maintenant dans le genre humain, dans son image de chair. La religion du monde n’est plus la foi égoïste qui fait son salut à part et va solitaire au ciel. C’est le salut de tous par tous, la fraternelle adoption de l’humanité par l’humanité. Plus d’incarnation individuelle: Dieu dans tous, et tous Messies!

Qui, de nos jours, ne sent Dieu tressaillir en lui? qui, dans les heures de souffrances, par le cœur, ne sent l’avenir?

Mais il ne faut pas seulement le voir et le sentir, il faut le vouloir, et par un immense élargissement du cœur, accepter d’avance tous les sacrifices que nous imposera demain le monde nouveau.

Qui n’aura à sacrifier? De quelque côté que je regarde les nations qui vont être les acteurs du nouveau drame, je vois qu’avant toute action Dieu va leur demander à chacune de lui donner ce à quoi elles tiennent le plus; généralement le vieux vice, le vice chéri, cultivé au fond de l’âme. A l’Italie, il dira: «Donne-moi tes vieilles discordes, ton esprit d’isolement et d’orgueil local; j’en veux faire un sacrifice... Tu ne seras libre que dans l’unité.» A l’Allemagne, il dira: «Donne-moi tes deux vices d’esprit opposés, et que tu trouves moyen d’unir à la fois: scolastique et rêverie. Donne-moi la somnolence de tes bourgeois _philistins_. Donne-moi ta foi aux livres, à tous les mensonges écrits.»—A la Hongrie, il dira: Vaillant peuple, donne ton orgueil; donne ta vieille royauté... Sois frère au milieu de tes frères... la royauté vaut-elle la fraternité?...

L’ennemi est peu de chose au grand combat qui se prépare. L’ennemi redoutable est en nous, en nous le mal qu’il faut craindre! Et la France! je n’ose penser à tout ce que Dieu doit réclamer d’elle, pour qu’elle soit digne d’agir! Ah! peuple que l’Angleterre même a nommé _le soldat de Dieu_, songe à quelle purification ce titre t’oblige! La chevalerie, souviens-t’en, n’avait droit de prendre l’épée qu’après la purification de l’âme et du corps, le bain qui ôte les souillures...

Qui précédera tout le monde au sacrifice préalable, la vieille de la bataille au soir? La Pologne, comme toujours.

Elle n’a pas attendu. Les premiers, tels de ses enfants ont mis sur l’autel une offrande inouïe, immense... la haine de la Russie!

Ce qui reste est plus facile. Il y faut bien moins d’efforts. C’est que, des grands aux petits, des petits aux grands, la Pologne, en son intérieur, s’adopte, s’aime elle-même.

Je me fie ici, pour cette révolution nouvelle du cœur de peuple, non aux Polonais seulement, mais à vous surtout, Polonaises!... Les femmes de cette nation eurent toujours l’initiative. Aux plus extrêmes périls, aux plus héroïques efforts, elles n’ont pas quitté leurs époux. L’amour n’est pas un vain mot en Pologne. Elles les suivaient dans les batailles, elles les suivent au martyre. La sinistre route qui, par deux mille lieues de sapins, mène aux glaces de la Sibérie, s’est vue couvertes de longues files de femmes polonaises, suivant, les enfants dans les bras, les pieds tout sanglants, leurs époux enchaînés, sous la lance des Cosaques. Embrassant ce long supplice en le bénissant de leur sainteté, elles ont vaincu par l’amour toutes les fureurs des tyrans, emparadisé la Sibérie, et fait de l’enfer un ciel...

Anges, déployez vos ailes dans un nouvel héroïsme. Précédez-nous ici encore dans cette route difficile de la pauvreté volontaire, de la simplicité de vie que ce temps va nous demander. Douce est la fraternité, mais sa voie est âpre. Plus d’un la trouve trop dure. Plus d’un allègue la famille. Ils seraient simples pour eux-mêmes, disent-ils; s’ils ont du luxe, s’ils ne peuvent se faire pauvres, fraterniser avec les pauvres, la femme les en empêche; ils sont fastueux pour l’objet aimé. La femme seule peut les affranchir.

Pour ces derniers sacrifices, pour cette grande ouverture de cœur que la situation commande, il ne faut pas moins, Polonais, que cette vaillance native qui vous fit toujours aller en avant. Dans cette route nouvelle aussi, vous serez encore l’avant-garde; vous passerez les premiers la voie étroite et le Pont-Aigu que tant d’autres hésitent à passer.

Ai-je besoin de vous rappeler un de vos plus beaux souvenirs, cet âpre défilé d’Espagne qui par vous est immortel.» Trois fois, dit le guerrier-poète qui a chanté cet exploit, trois fois les escadrons français, comme un jet puissant des fontaines, jaillirent jusqu’au sommet du mont. Autant de fois, de cascades en cascades, ils déroulèrent dans l’abîme... Les Français, riches de gloire, trouvaient la montagne inaccessible, comme le ciel l’est aux possesseurs de trésors. Silencieux, impatients, attendaient les lanciers de Pologne... «A vous, dit leur commandant, voyageurs expérimentés, qui franchîtes les glaces des Alpes, les sables de Syrie, à vous d’ouvrir ce chemin...» La trompette sonne, les lances plongent au travers de la mitraille... Tout à coup un grand silence. Toute la batterie s’est tue... L’aigle blanc s’est reposé au faîte de Somo-Sierra.

A vous cette fois encore. Que la France ait la Pologne avec elle dans cette route nouvelle, plus âpre que Somo-Sierra. Qu’elle l’ait pour compagne et pour sœur. Et, dût-elle en être devancée d’un pas, elle n’en serait pas jalouse. Elle lui dit: «Ta gloire est ma gloire... Allons ensemble au sacrifice, et nous entraînerons le monde. Qu’il suive en nous l’avant-garde de la Fraternité humaine!»

* * * * *

Qu’il soit bien entendu que les éloges donnés a M. Haxthaüsen s’appliquent à l’Haxthaüsen de 1846, nullement à celui de 1856, au premier volume de son livre, et non au troisième. Rien de plus curieux à observer que la _russification_ de ce pauvre homme, le progrès de la fascination ou de la terreur qu’on exerce sur lui. Il faut aussi tenir compte de l’effet de la Révolution de 1848, qui a jeté tant d’autres Allemands dans un complet idiotisme.—Peu importe. Le premier volume, dans ses nombreuses contradictions avec ceux qui suivent, n’en est pas moins un monument très précieux.

Note 3:

L’étincelle! ne serait-elle pas dans une brochure admirable qui paraît à l’instant (1851)? L’auteur, né Russe, mais doté d’autre part du plus généreux sang du Rhin, écrit dans notre langue avec une vigueur héroïque, qui brise l’anonyme et révèle partout le grand patriote. J’ai lu et relu dix fois avec stupeur. J’y croyais voir les vieux héros du Nord tracer d’un fer impitoyable la sentence de ce misérable monde... Hélas! ce n’est pas seulement la condamnation de la Russie, c’est celle de la France et de l’Europe.—«Nous fuyons la Russie, dit-il; mais tout est Russie; l’Europe est un cachot.»—Tant que l’Europe a de tels hommes, pourtant, rien n’est désespéré encore. (_Du Développement des idées révolutionnaires en Russie_, par Iscander.)

Note 4:

On sait combien la Russie est hermétiquement fermée aux journaux et aux revues de l’Europe. Une des nôtres est exceptée, par la protection spéciale de l’empereur. On a soin qu’elle arrive jusqu’en Sibérie. Pourquoi tant de faveur? On peut le deviner. Une revue française, toute pleine des éloges de la Russie, est justement ce qui peut le mieux tromper ses infortunés lecteurs sur la pensée de la France, leur faire croire que le monde est décidément converti au mal, finir pour eux tout espoir ici-bas. Représentez-vous, dans cet extrême Nord, dans les nuits éternelles, l’infortuné Polonais qui s’efforce, à la lueur des aurores boréales, de lire ces pages écrites dans la langue chérie, la langue de la France, qui cherche avidement quelques bonnes nouvelles, et qui voit que la France est morte... Quel accroissement de supplice! C’est ainsi que la Russie, cette savante maîtresse en douleurs, a trouvé un moyen de rebriser les cœurs déjà brisés, de doubler les ténèbres du pôle, d’ajouter un degré de glace au froid qui rompt l’acier... Qu’ainsi le désespoir vienne de l’espoir, je veux dire de la France! ah! c’est un coup de maître: il faut rendre les armes; tous les bourreaux sont dépassés!

Note 5:

Même des livres, et de forme grave. M. Alexis de Saint-Priest, fils d’une princesse russe et d’une famille comblée par la Russie a reconnu magnifiquement les bienfaits de cette patrie adoptive. Il a écrit, dans la _Revue des Deux Mondes_, une _Histoire du démembrement de la Pologne_, qui met le tort du côté des victimes. La France lui a ouvert ses mystérieux trésors diplomatiques. Il a pu, à son aise, y choisir tout ce qui pouvait colorer l’invasion russe; il a fait un livre spirituel, mais qui le serait davantage s’il était moins hardiment partial.