Légendes démocratiques du Nord

Part 6

Chapter 63,834 wordsPublic domain

La Russie ne compte pour rien en Russie. Il n’y a pas de nation, il y a un bureau et un fouet; le bureau, c’est l’Allemand; le fouet, c’est le Cosaque.

C’est ce qui rendit le partage si facile: la Russie était un gouvernement, avec ou sans nation, et la Pologne une nation sans gouvernement.

Celle-ci était restée à peu près au point des États du seizième siècle, avant la centralisation. Elle avait beaucoup de vie, mais dispersée sur son territoire. Cette vie n’étant pas centralisée, en tuant ce qu’elle avait de central, on n’a rien tué du tout.

Les puissances le savent bien. Leur œuvre leur semble à elles-mêmes si artificielle, si peu solide, que, pour en prévenir la ruine, dans laquelle elles périraient, elles se sont ménagé un remède épouvantable: elles ont dans chaque partie soigneusement cultivé un germe de guerre sociale; de sorte que le jour où la Pologne essayerait de tirer l’épée, on puisse à vingt endroits lui enfoncer le poignard.

Il est curieux d’observer les moyens qu’a employés le machiavélisme des trois puissances, leurs arts divers et spéciaux pour fomenter la haine; mécanique ingénieuse, telle qu’aucun autre spectacle ne dut jamais plus réjouir l’enfer. Mais non, l’enfer est ici-bas.

Ici, on força le seigneur de rester seigneur malgré lui. Là, on le fit fonctionnaire, lui imposant des fonctions détestées du peuple.

La Prusse a graduellement émancipé le paysan, elle l’a fait participer à la propriété, mais en obligeant le seigneur de garder la plus dangereuse, la plus odieuse de ses prérogatives féodales, la _justice patrimoniale_, l’hérédité de la justice, le rivant sur ce siège de juge dont il eût voulu descendre.

L’Autriche, en Galicie, a diminué les corvées, mais en forçant les nobles d’exercer pour elle la tyrannie autrichienne, d’être ses _percepteurs_ et ses _recruteurs_, de lever les impôts, de choisir les hommes pour le service militaire... Vives réclamations des nobles: on n’y fait nulle attention.

De 1843 à 1846, ils prient et supplient l’Autriche de leur permettre de changer la condition du paysan, d’abolir toute corvée, de faire part au cultivateur, en sorte qu’il ait sa terre à lui. Le gouvernement leur fait les réponses les plus gracieuses; il ajourne, gagne du temps, et sous main, organise contre eux le massacre de 1846. Au lieu d’avantages possibles et lointains, il donne de l’argent comptant, tant pour chaque tête de noble. Ceux qui ont cru voir dans cette Saint-Barthélemy un mouvement populaire se détromperont en apprenant qu’on n’a égorgé de nobles que les patriotes, pas un aristocrate.

Le jeu de la Russie ne pouvait être le même. Ayant tellement à craindre chez elle les révoltes de serfs, elle s’est bornée jusqu’ici à deux choses: d’une part, elle a empêché toute amélioration proposée par les propriétaires polonais; de l’autre, elle a saisi toute occasion de faire croire au paysan qu’elle voudrait l’émanciper, le protéger, le faire propriétaire.

En cela, comme en tout, il n’y a jamais eu un homme plus variable, plus faux que l’empereur Alexandre. Quand Napoléon l’effrayait et qu’il jugeait à propos de flatter la Pologne, il avait demandé à quelques philanthropes polonais des projets de constitution: «Surtout, leur disait-il, adoucissons le sort du pauvre paysan.» Ces plans donnés, il les jetait au feu.—Plus fort, en 1818, il fit voir le vrai Russe. La noblesse de Lithuanie, réunie à Wilna, ayant formulé le vœu d’émanciper les paysans, Alexandre, par un ukase, défendit «de songer à cet affranchissement». Ceux qui avaient parlé en ce sens furent persécutés. Peu après un nouvel ukase défendit la création des écoles mutuelles que les propriétaires fondaient pour les paysans, et ferma même les écoles supérieures aux jeunes gens qui ne pouvaient faire preuve de noblesse.

Le premier acte des libérateurs de la Pologne, en 1831 (spécialement dans la Podolie), avant de prendre les armes, fut de les sanctifier par la déclaration que les paysans étaient leurs égaux et leurs frères. Rien n’était plus aisé que de les faire propriétaires, dans un pays qui n’est nullement serré comme l’Angleterre ou la France, qui a une infinité de terres vagues, un pays ou le domaine de la couronne fait, dans certains palatinats, la moitié de la terre. C’était le plan du ministre des finances, l’illustre Biernatski. Les propriétaires délaissés d’une partie des cultivateurs à qui l’ont eût donné des terres du domaine, auraient retenu les autres à tout prix, en leur faisant les plus avantageuses conditions. On sait avec quelle rapidité marchèrent les événements, et comment ces nobles projets furent étouffés dans le sang avec la Pologne elle-même.

Toute amélioration a été repoussée par ces gouvernements. On l’a vu pour l’Autriche. En 1844, les représentants de Posen voulaient fonder une caisse d’amortissement pour le rachat des corvées de leurs paysans. La Prusse s’y opposa.

Il n’est pas jusqu’aux sociétés de tempérance, instituées pour relever les paysans de leur dégradation morale, qui n’aient été entravées de mille manières par l’Autriche et la Russie. Un ukase russe a interdit de prêcher contre l’ivrognerie.

C’est dans les cabarets des juifs que l’Autriche a brassé la contre-insurrection où les paysans ivres ont égorgé les libérateurs du pays, qui, à ce moment même, proclamaient l’émancipation des serfs et leur donnaient des terres.

En face de cette propagande hideuse que font l’Autriche et la Russie au sein de la Pologne, et qui, grâce à Dieu, n’a réussi que sur un point, par des circonstances tout exceptionnelles, il faudrait en montrer une autre.

Je parle de l’action étrange, mystérieuse, que la Pologne, sans le savoir ni le vouloir, par le fait seul de ses souffrances et de son héroïsme, exerce sur la Russie. La vengeance qu’elle tire de son ennemie, c’est de la démoraliser, d’y développer une force inouïe de dissolution. Sans parler, sans agir, il semble qu’elle ait troublé son cœur, dévoyé son esprit, l’ait affaibli et égaré. La facilité étonnante avec laquelle la Pologne a magnétisé la Russie tient à un bien triste mystère qu’il nous faut expliquer, au vide immense que la Russie avait en elle, à la destruction intérieure qu’elle a subie, surtout depuis un siècle. La douleur polonaise, traversant l’âme russe, n’y a rencontré que néant.

XIV

COMMENT ON DÉTRUIT LA RUSSIE

L’historien de la Russie, Karamzine, s’arrête à l’entrée du siècle de Pierre-le-Grand, au seuil de la période brillante et funeste où la Russie va grandir comme empire, baisser comme race et nation, achetant l’éclat extérieur par la perte de sa vitalité native.

On sait que ce vrai Russe, dans les mémoires confidentiels qu’il adressait à l’empereur Alexandre pour combattre ses velléités libérales, ses pensées d’émancipation, ne niait pas que la Russie n’eût pu, à d’autres époques, être amenée à la liberté. Mais, disait-il, l’immense extension qu’a prise parmi les Russes l’usage des spiritueux, le succès effrayant qu’a eu partout dans l’empire l’établissement de la ferme impériale des eaux-de-vie, sont loin de le préparer à l’émancipation.

L’observation de Karamzine est juste. Seulement il s’arrête à un signe extérieur; il fallait entrer plus avant, chercher ce que veut dire ce signe. Si le Russe se plonge, se perd dans l’eau-de-vie, s’il achète un moment d’oubli au prix d’une dégradation durable et d’un abaissement progressif de la race elle-même, c’est qu’il a achevé de perdre ce qui, jadis, eût soutenu son âme.

Les Russes distingués que je connais, généreux, spirituels, sont tellement cultivés, ils ont tant vécu de la vie et des livres de l’Occident, qu’ils paraissent avoir très peu le sentiment de leur peuple. Ce sont des Français, et brillants, mais nullement des Russes. Je ne vois pas en eux la profondeur naïve qu’il faudrait posséder pour suivre et bien comprendre la décadence et la mort morale de cette population infortunée.

En trois siècles, les plus brillants du monde, où l’invention a tout au moins doublé le patrimoine scientifique du genre humain, seule, la Russie n’a rien donné. Elle est restée muette dans ce grand concert des nations.

Triste signe, quoi qu’on dise. On cite les Romains, «qui ne savaient que combattre et gouverner». On se trompe. Les Romains ont couvert le monde de monuments utiles; ils l’ont doté de ce vaste système de lois que nous suivons encore. Ils vivent par leurs œuvres. Mais que la Russie disparaisse, quel monument restera d’elle? C’est une tente dressée aujourd’hui au milieu du désert, qui peut se replier demain.

Est-ce la faute du peuple russe, s’il est resté stérile? Non, sans doute. Et quel autre aurait été fécond en souffrant ce qu’il a souffert?

Nulle part il n’y a plus d’esprit que dans la haute société russe. Le peuple, c’est bien plus, il a une variété de facultés, une souplesse d’action, un esprit de ressources, un génie multiforme, qui étonne et charme parfois. Comment a-t-il gardé encore ces dons heureux, à travers les épouvantables épreuves qu’il a subies? C’est ce qu’on ne peut s’expliquer.

C’était, nous l’avons dit, un peuple tout méridional de race et de génie, aimable plus que fort, peu moral, médiocrement solide, mais doux, docile, aimant facilement.

La réputation très peu méritée de force et de résistance qu’il a dans l’opinion européenne tient de ce qu’on juge le Russe uniquement par le soldat russe, oubliant que la Russie a toujours opposé de vieux soldats à nos jeunes troupes, et qu’on met vingt années à former ces soldats. On ne leur donne cette fixité automatique qu’en les tenant toute la vie sous le drapeau, disons mieux, sous le bâton. Voilà comme on fixe le Russe; on fait le soldat, on tue l’homme. Par cette affreuse discipline, on a une machine, plus d’âme; le Russe a disparu.

Ce peuple, en deux cents ans, a subi trois opérations atroces dont la moindre pourrait amener l’extermination du génie d’un peuple.

Vers 1600, à l’époque où le servage disparaît dans l’Europe, il commence en Russie. Ce peuple, le plus mobile de tous, est incorporé à la terre, enraciné à la glèbe. Et le siècle n’est pas écoulé, qu’à cette fixité du serf agricole s’ajoutent toutes les misères et les abjections du servage.

Vers 1700, au moment où les nationalités modernes se distinguent et se déterminent avec tant d’originalité et de vigueur, Pierre-le-Grand (ou Pierre le copiste?) déclare la guerre à la nationalité de sa patrie; il défend aux Russes d’être Russes, les tond, en fait des Allemands. Une effroyable invasion d’intrigants étrangers s’empare de la Russie. Ils n’en sont pas sortis: ils règnent. Ils ont remplacé la noblesse. Hommes de cour et favoris, bureaucrates et seigneurs, d’une double tyrannie impériale et seigneuriale, ils ont écrasé, aplati l’âme russe. Ils n’ont pu la germaniser; ils l’ont anéantie.

Voilà la seconde opération. La troisième, que j’expliquerai tout à l’heure, la plus cruelle des trois peut-être, est celle qui s’accomplit en ce moment dans la propriété et dans les conditions du servage. Ici encore et plus que jamais, on verra la Russie marcher, pour la troisième fois, au rebours de l’Europe. Sous son immobilité apparente, elle va à reculons dans la barbarie, affreux progrès contre nature; le servage n’est plus assez barbare, elle retourne à l’esclavage antique[2].

Le plus étrange dans ces tristes nouveautés si contraires à l’esprit européen, c’est que la Russie se figure imiter l’Europe. Et d’abord l’Allemagne. Le profond génie allemand dans ses trois idéalités, philosophie, musique, poésie, est justement ce qu’on copie le moins. L’Allemand, non idéaliste, est une triste nature d’homme. C’est celui-là que la Russie adopte. Le commis et le caporal, l’écritoire et le bâton, voilà ce qu’elle a pris de l’Allemagne.

Le servage s’est cruellement appesanti, devenant pédantesque et systématique comme l’intendant allemand qui maintenant régit les terres. Le maître russe, léger, variable et fantasque lui-même, passait aux serfs plus d’une fantaisie. L’Allemand ne passe rien. Sous sa discipline ennuyeuse est mort d’abattement le pauvre génie slave, avec sa mobilité indépendante, ses douces mélodies, sa légère existence, libre comme l’oiseau des bois.

Ce chant mélancolique d’un homme qui paraît vif et gai, c’était l’âme même du Slave. Lui fini, tout finit. Sombre empire du silence, à peine y entend-on, aux profondes forêts, quelques notes anciennes qu’on dit à demi voix. La langue sèche, la parole tarit dans cet empire. Voyez la nation des Cosaques, nation poète jadis, elle est devenue muette du jour où elle tomba aux mains glacées de la Russie.

On put croire deux fois que ce peuple, réveillé, raffermi, prendrait l’essor, rentrerait dans la vie, se classerait parmi les nations. Souwarow, un vrai Russe, un fou rusé, bouffon, dévot, suscita l’âme russe lui donna un moment d’élan. Napoléon et 1812, le danger de la sainte Moscou, le tzar appelant _ses enfants_, tirant les reliques du sanctuaire et les faisant porter devant l’armée, ce fut un puissant ébranlement populaire. L’impression fut forte aussi d’aller en France, de voir Paris, le Moscou de l’Ouest, d’apprendre que la Russie n’est pas toute la terre. Un rêve en est resté et une transmission de récits. Rien n’indique pourtant qu’il en soit sorti des légendes. L’âme russe est trop malade et souffre trop pour se jouer ainsi aux fleurs de poésie. Elle est plutôt tournée à la négation.

Une chose grave, qui les a frappés, c’est d’apprendre à la longue que leur tzar a brûlé Moscou. Longtemps, dans leur respect, dans leur sentiment filial, ils ont nié absolument que _leur père_ eût fait une telle chose.—Ce sont les Français,—disaient-ils. La lumière s’est faite, à la fin, malgré toutes les dénégations. Non seulement le dernier empereur a brûlé la ville sainte, mais celui-ci la démolit, et sans nécessité, en pleine paix. Il défait, refait le Kremlin, avec une barbare indifférence pour les vieilles religions du peuple russe. Il a vendu, en pleine place, à l’encan, les meubles vénérables des anciens tzars (pour les refaire à neuf), le siège des Iwans, de Dimitri Donski.

Ces tzars de race allemande révèlent à chaque instant leur profonde ignorance du peuple qu’ils gouvernent et de ce qu’il a de meilleur.

Exemples:

Nicolas ignorait quelle force le serment a chez le Russe, et qu’ayant une fois fait le serment il se sent fortement lié, et ne peut s’en croire libre qu’autant qu’on l’en délie régulièrement, légitimement. Il exigea à son avènement, sans délai ni explication, l’obéissance immédiate des troupes qui venaient de faire serment à Constantin. De là cette terrible et si légitime révolte, dont les conjurés profitèrent.

Alexandre ignorait le fonds de la vie russe, la famille. Autrement ce prince, nullement cruel, n’eût pas fait la tentative barbare de ses colonies militaires. Il lui parut tout naturel d’introduire un hôte inconnu, un soldat, dans la chaumière étroite du paysan, de faire coucher un soldat entre sa femme et sa fille. Pour marier les soldats répartis dans la commune, on n’était pas embarrassé. Toutes les filles du village d’un côté, de l’autre les soldats, tiraient des numéros ensemble. Le numéro 1 des soldats épousait le numéro 1 des filles. C’était tout l’arrangement. Il y eut des révoltes effroyables. Les Cosaques montrèrent une indomptable opposition à ces brutalités. Le bâton, le knout, n’y firent rien. Ils se laissaient mettre en morceaux, mais n’obéissaient pas.

Ce qui n’est pas moins remarquable et fait un honneur infini au cœur des Russes, c’est l’impression qu’ils ont reçue des infortunes de la Pologne. Nous l’avons vu déjà au moment où Kosciuszko fut relevé du champ de bataille. Mais c’est surtout dans les _Mémoires_ de son compagnon Niemcewicz qu’il faut lire les commencements de cette réaction morale. Les soldats russes qui le gardaient n’avaient de confident que leur prisonnier polonais. La nuit, non sans péril, ils venaient près de lui, soupirer et gémir, lui dire leurs vœux, lui demander si l’on n’abrégerait jamais le service militaire, et s’ils reverraient leurs pauvres maisons.

Voilà comment la Pologne pénètre, envahit l’âme russe. Un seul Polonais prisonnier dans une citadelle, un seul incorporé dans un régiment, ébranle et trouble tout. Il n’a pourtant rien dit, cet homme. Qu’a-t-il fait? Rien. Il a gémi la nuit. Et dès lors l’ébranlement moral a commencé, il va, il gagne. L’on songe, l’on raisonne.—C’est un homme pourtant, ce prisonnier, il souffre, il n’a pas l’air coupable.—Du jour où le soldat s’est dit cela et mis à réfléchir, dès ce jour, je le dis, son cœur est en révolte.

Sur quoi fut bâti cet empire? Sur la foi, sur une foi brutale, barbare, aveugle, sans pitié, même pour soi, qui entraînait l’anéantissement de l’esprit et de la personne. Quand ce boyard empalé par Iwan criait pendant deux jours de son effroyable agonie: «Mon Dieu, sauvez le tzar!» alors, sans doute, l’empire russe était ferme.

Par quoi chancelle-t-il? Je le dis, par le doute. Il est entré en lui. Et ce qui honore la nature humaine, c’est que la pitié y a fait autant que le reste.

Tout le monde connaît, au moins par les gravures, le sanctuaire de la Russie, le Kremlin, ces massives et bizarres constructions, ces palais monstres, où respire le génie mongol, et qu’on serait tenté d’appeler une pétrification de la Terreur. Ces monstres du monde des fées vivaient, ce semble, et sont devenus pierres en voyant Iwan-le-Terrible. En vain Napoléon y a porté la main, en vain l’effroyable incendie enveloppa le Kremlin de ses flammes. Il était resté ferme... De nos jours, il faiblit, sa base de granit chancelle, et par moments la sublime flèche paraît ivre, elle branle... Pourquoi? ah! pour bien peu de chose. Un souffle dans ses fondations, une plainte aux caveaux de ses églises, un sourd gémissement aux tombes impériales... Tout le monde l’a entendu, hors un seul... Cette chose faible et forte qui fait trembler les tours, qu’est-ce donc?... Un soupir.

Soupir sacré de la nature contre un monde dénaturé, gémissement mêlé des douleurs de deux nations!... Il ne s’est pas enfermé là; il a monté, grossi comme une trombe... Il ne s’est pas perdu aux forêts, aux marais; il s’en est emparé, et les forêts se sont mises à gémir, les eaux à sangloter, les sapins à pleurer!

Prenez garde, cet homme insouciant, léger et mélancolique à la fois, qui chantait au travail sa chanson monotone, il a assez chanté, il songe, et il est entré en pensée. Il pensera désormais et toujours.

Et toute sa pensée, je vais vous la dire d’un seul mot, qui la résume toute, et le grand changement qui se fait depuis trente années dans sa condition: _Né serf, il meurt esclave_.

Serf, il avait pied et racine en la terre; il était arbre, résigné comme l’arbre; il végétait misérable et paisible. L’imprudente tyrannie de ses maîtres l’a déraciné.

Les seigneurs, détachant des parties de leurs biens pour vente ou pour partage, ont cru ne couper que la terre, et ils ont coupé l’homme. Il vivait moins en lui qu’en la commune; ils ont brisé cet ensemble vivant où s’harmonisait, dans un communisme immémorial, toute la vie du paysan russe. La terre passant de main en main dans le cercle de la commune, comme la coupe circule au banquet, c’était le fonds moral du Slave.

Ce n’est pas tout. La commune brisée et la terre divisée, ils lui ont raccourci sa part de cette terre. «Si ta famille est trop nombreuse, va, va chercher ton pain, charpentier, jardinier, batelier du Volga; va, et rapporte-nous l’argent.»

Cela est dur, injuste. S’il était serf, c’était serf de la terre, non serf mobile, mais serf dans la famille, dans la commune, entouré des consolations, des adoucissements du travail commun; n’importe, il se résigne, il va.—Il revient fidèle, il rapporte... Mais alors, ce n’est pas assez; ils ont bâti d’immenses maisons, l’horreur des Russes, d’affreux bagnes, qu’ils appellent des fabriques, des manufactures, où les hommes vendus viennent travailler et mourir sous le fouet. Vendus? non, je me trompe, l’empereur philanthrope a défendu qu’on vende; on loue un homme pour quatre-vingt-dix ans!

Pauvre race, douce, faible, toute dominée par les sentiments naturels, qui avait vu l’État dans la famille, et dans le maître un père!... C’était un spectacle risible et touchant, quand un nouveau seigneur arrivait au village; ils pleuraient tous de joie: «Petit père!» criaient-ils, ils se jetaient à genoux, lui racontaient leurs maux, toutes les affaires de leurs familles; plusieurs à haute voix se confessaient à lui.

Le père des pères, le tzar! qu’était-ce donc, grand Dieu? ils confondaient dans leurs prières le _tzar du monde et le tzar du ciel_.

Ce sentiment filial, si fort dans l’âme russe, à quelles terribles épreuves n’a-t-il pas été mis? Est-il père, ce seigneur avide qui vend ses hommes? Est-il père, ce tzar qui protège si peu, qu’on aime mieux être serf que libre?

Ce monde qui perd peu à peu son idée, sa base antique, _la paternité_, ne s’asseoit pas encore sur la base nouvelle, _la loi_, le gouvernement de l’homme par lui-même.

O désert, ô vide, ô néant! Plus de père. Pas encore la loi.

Moins désolés, ces grands plateaux tartares où la terre nue, salée, stérile, n’a rien de la nature que l’aigre sifflement du vent de Sibérie.

Le gouvernement russe produit en ce moment une chose terrible. En maintenant une séparation absolue et comme un cordon sanitaire entre les populations russes et le reste du monde, il n’empêche nullement ces populations de perdre leur ancienne idée morale, et il les empêche de recevoir l’idée occidentale, qui les replacerait sur une base nouvelle. Il les tient vides et nulles moralement, sans défense contre les suggestions du mauvais esprit et la tentation du désert.

Quand on dit qu’un de nous, Occidentaux, est douteur, sceptique, cela n’est jamais vrai absolument. Tel peut être douteur en histoire, qui est ferme croyant en chimie, en physique. Tout homme ici a foi en quelque chose; l’âme n’est jamais vide. Mais là, dans ce monde tout ignorant, barbare, qu’on maintient vide d’esprit, et qui le devient de tradition, si cet état durait, si l’homme descendait la pente du doute, rien ne l’y arrêterait, rien n’y ferait contrepoids ou balance; nous aurions l’effroyable spectacle d’une démagogie sans idée, sans principe ni sentiment; un peuple qui marcherait vers l’Occident, d’un mouvement aveugle, ayant perdu son âme, sa volonté, et frappant au hasard, automate terrible; comme un corps mort galvanisé, qui frappe et peut tuer encore.

Qui sauvera la Russie de cette infernale perdition, et l’Europe de la nécessité d’exterminer ce géant ivre et fou?

C’est surtout la pauvre Pologne.

Ce que la Russie a de meilleur en ce moment, ce qui la rattache à l’humanité et à Dieu, c’est le mouvement de cœur que la Pologne a suscité en elle.

Note 2:

On affirme hardiment que, dans ce terrible accroissement de misère, la population augmente rapidement. Mais qui peut dire avec certitude ce qui en est? Qui connaît la Russie?—M. de Falloux a dit à la tribune, avec une remarquable intrépidité d’ignorance: _La Russie, en 1789, avait trente-trois millions d’âmes_ (qu’en sait-il?), _et aujourd’hui elle en a soixante-dix millions!_ (Qu’en sait-il?)—En réalité, que veulent les Russes et les amis des Russes en lançant au hasard ces chiffres romanesques? terroriser l’Europe.—Nul doute que le communisme russe, par son imprévoyance, ne soit propre à augmenter la population; mais cette même imprévoyance, meurtrière sous un tel climat, la décime cruellement, surtout pour les premières années; l’immense majorité des enfants ne naissent que pour mourir.—Comment la Russie aurait-elle une vraie statistique? Toute statistique est née d’hier. La France, le seul État qui pourrait en avoir une, étant le mieux centralisé, n’a pu, même en 1826, faire un dénombrement sérieux. (Voir là-dessus le très judicieux M. Villermé.)