Légendes démocratiques du Nord
Part 5
Kosciuszko, essayant de sauver au moins la cavalerie, avait eu plusieurs chevaux tués sous lui; il finit par monter un mauvais cheval, qui glissa et le fit tomber au bord d’un marais. Il se relevait quand une nuée de Cosaques s’abattit sur lui. Ils n’eurent garde de reconnaître le dictateur de Pologne dans cet homme mal vêtu. Ils lui portaient des coups de lance, en lui criant: «Rendez-vous!» Mais il ne répondait pas. L’un d’eux alors, approchant et le prenant par derrière, lui déchargea un furieux coup de sabre, qui lui fendit la tête et le cou jusqu’aux épaules. Sous cette épouvantable blessure, il tomba, et ils le crurent mort.
XII
CAPTIVITÉ, EXIL, VIEILLESSE ET MORT DE KOSCIUSZKO (1794-1817)
La Russie de ce temps-là, comme celle d’aujourd’hui, avait une fabrique d’histoires et de nouvelles fausses, de faits controuvés. Nos émigrés, qui affluaient alors chez elle, aidaient à l’œuvre de mensonge et mentaient avec esprit. On répandit dans les gazettes, bien plus, on mit en chansons, en complaintes, une fiction que la crédulité publique adopta docilement. Elle fut d’autant mieux reçue qu’elle était pathétique, touchante; elle arrachait les larmes.
On supposa que l’infortuné Kosciuszko, se sentant blessé à mort, n’essayant plus de résister et laissant tomber son arme inutile, aurait désespéré de tout, et laissé échapper ce mot: _Finis Poloniæ_.
C’était parole de mourant, parole vraie, disait-on, de ces mots qui s’arrachent quand l’homme, dégagé de tout, n’écoute plus que la vérité. Le héros de la Pologne, celui dont le cœur fut la Pologne elle-même avouait qu’elle était finie, l’abandonnait au destin, la léguait à son vainqueur.
Kosciuszko resta deux ans aux prisons des Russes, puis longtemps en Amérique, et ignora tout. La tradition mensongère eut le temps de se répandre et de s’affermir. En 1803, elle fut reproduite encore dans une histoire par M. de Ségur, l’ancien courtisan de Catherine, l’aimable poète qui fit l’épitaphe de son chien. Alors seulement Kosciuszko réclama avec force, avec indignation, contre ce mensonge.
Comment, en effet, supposer que ce grand homme, qui était la modestie même, aurait dit cette parole orgueilleuse que, «lui mort, tout était mort, et la Pologne finie!»
Un tel mot, indigne dans la bouche de tout Polonais, eût été, dans celle de l’homme à qui la Pologne avait remis ses destinées, un crime, une trahison.
Cette réclamation, si juste, passa presque inaperçue ou fut étouffée. Toute la littérature (qui n’est que copie, routine et redites) répète encore invariablement le mot d’invention russe: _Finis Poloniæ_.
Voici en réalité comment les choses se passèrent. Kosciuszko avait reçu plus de coups qu’il n’en faut pour tuer un homme; le dernier l’assomma, il ne souffla mot. Il resta vingt-quatre heures sans connaissance, sans pouls et sans parole. Les Cosaques l’environnaient et se désespéraient de l’avoir tué. Ils savaient parfaitement des paysans polonais que c’était le père du peuple. On ne parlait que de sa simplicité héroïque et de son amour des pauvres. Tous les Russes commençaient à le regarder comme un saint.
Catherine, humaine ou inhumaine, au gré de sa politique, ordonna deux choses: à Souwarow de donner aux Polonais une leçon sanglante, et il en résulta le massacre de Varsovie, où dix mille hommes, femmes et enfants furent égorgés pêle-mêle; mais en même temps elle ordonna à Fersen d’avoir les plus grands égards pour Kosciuszko. La sensible Catherine, le fit venir tout près d’elle, pour le mieux soigner; on ne tarissait pas en éloges de son humanité; on appelait Kosciuszko le favori de l’impératrice. Tout le monde y était trompé, au point que certains Polonais s’adressèrent à Kosciuszko pour qu’il obtînt leur liberté!...
Quoi qu’il en fût de cette bienveillance apparente ou réelle, il ne se rétablissait point. Le sang qu’il perdait toujours le tenait dans une extrême faiblesse; une de ses jambes avait perdu le mouvement, et ses facultés intellectuelles étaient comme paralysées. Il a dit jusqu’à la mort qu’il regrettait d’avoir été si mal soigné des chirurgiens russes. Faut-il croire qu’il n’y eût aucun homme habile dans ce grand empire? ou bien que les gens habiles, ne sachant trop la pensée réelle de leur maîtresse, n’osèrent guérir Kosciuszko?
Au bout de plus de deux ans de captivité, Kosciuszko, toujours saignant, la tête entourée de bandages, voit entrer tout à coup une espèce de Tartare, petit, fort laid et sans nez.
C’était le nouvel empereur, Paul Ier. Sa mère, l’auguste Catherine, avait rendu son âme au diable. «Vous êtes libre, lui dit Paul; si vous ne l’êtes dès longtemps, c’est que je ne l’étais pas moi-même.» Kosciuszko ne disait rien; il restait muet de saisissement; il semblait rêver et cherchait à ramener péniblement ses idées. Enfin, revenant à lui-même: «Et mes amis seront-ils libres?» demanda-t-il à l’empereur.
Celui-ci n’était guère moins saisi à regarder Kosciuszko. Pauvre paralytique, malade, et singulièrement affaibli d’esprit, très nerveux, facile aux larmes, plein de défiance, de croyances enfantines, se croyant entouré d’espions, il aurait brisé les cœurs les plus durs. En l’examinant attentivement, on voyait qu’il était blessé, mais plus que le corps, au plus profond de son être moral.
En voyant ce triste débris, le tzar lui-même et son fils Alexandre sentaient venir les larmes. Alexandre pleurait sans parler.
Ce pauvre Tartare, Paul, qu’ils ont étranglé comme son père, était un peu fou, comme lui; mais il avait le cœur honnête. Il avait été fort contraire au partage de la Pologne. «Maintenant, comment la rendre, disait-il, cette Pologne? La Prusse et l’Autriche voudront-elles aussi rendre leur part?... Là est la difficulté!»
Ces bonnes dispositions de Paul furent singulièrement atténuées dès le lendemain par les traîtres polonais qui, ayant livré leur pays aux Russes, étaient indignés de voir Paul honorer Kosciuszko. On ne lui rendit la liberté qu’à condition de recevoir de l’empereur un don considérable de terres. A ce prix, il lui fut permis de passer en Amérique. L’impératrice, femme de Paul, belle et politique personne, fut très caressante pour lui au départ; elle voulut lui dire adieu; on amena le paralytique à travers les appartements, dans la même chaise roulante qui avait servi à Catherine; la jeune impératrice le pria de lui envoyer des graines de l’Amérique, et lui donna une superbe machine à tourner: c’était le seul amusement de Kosciuszko dans son immobilité.
Son premier soin, en mettant le pied sur le sol américain, fut de remercier l’empereur et de lui rendre les terres qu’il tenait de lui. Les États-Unis, reconnaissants pour leur ancien défenseur, lui payèrent pour solde et indemnité de ses services une somme de cent cinquante mille francs. Il en consacra la moitié à affranchir les paysans des corvées dans une petite terre de Pologne qu’avait sa famille, l’autre à une fondation pour le rachat des nègres et l’éducation des jeunes filles de couleur.
Rien ne prouve mieux l’originalité réelle du caractère de Kosciuszko que la vive impression qu’il faisait sur le peuple, les simples, les barbares, tandis que les beaux esprits, les littérateurs de métier, ne pouvaient rien trouver en lui. Nodier, qui le vit à Paris, le trouva ennuyeux; il l’appelle «un Tartare maussade». Au contraire, en Amérique, les sauvages l’avaient accueilli avec la plus vive admiration; ces races si malheureuses, mais véritablement héroïques, ne se trompent point sur les héros. Le chef des Creecks s’était voué à lui, à la vie et à la mort; au seul nom de Catherine, au récit de ses machinations, il brandissait sa hache dans la plus terrible fureur. Il s’écriait: «Elle ne sait pas, cette femme, ce que mon ami peut encore faire!»
Kosciuszko, si bien traité en Amérique, était trop loin de la Pologne. Il vint s’établir en France, à Fontainebleau, dans une solitude profonde, chez un Suisse, son intime ami. Il y reçut les plus grandes consolations qu’il pût avoir en ce monde; de là il suivit des yeux un merveilleux phénomène, la renaissance militaire de la Pologne, le sublime démenti que nos légions polonaises donnèrent au mensonge des Russes: _Finis Poloniæ_. Ces légions, mêlées aux nôtres, firent retentir toute l’Europe de leur chant national: «La Pologne n’est pas morte; en nous, elle vit encore.»
La jeune république de Rome, qui devait en grande partie sa délivrance aux légions polonaises, leur offrit en reconnaissance le sabre de Sobieski, qu’elle gardait dans ses sanctuaires; le général des légions, l’illustre Dombrowski, l’offrit en leur nom à Kosciuszko.
Cette arme, appendue aux murs de l’humble maison du grand homme, devait y rester inactive. Kosciuszko ne voulait servir ni Alexandre ni Napoléon. Il savait trop que les deux maîtres du monde ne feraient rien pour la Pologne.
Kosciuszko, dans sa simplicité apparente, jugeait parfaitement Napoléon. Il disait aux officiers polonais qui venaient le visiter qu’ils devaient espérer _dans la France, mais non dans l’Empereur_. Quel pouvait être, en effet, le libérateur de la Pologne dans sa situation terrible? un puissant émancipateur, un hardi révolutionnaire. L’indépendance nationale n’y sera fondée jamais que sur une révolution radicale et profonde. L’attendre de celui qui venait de détruire la révolution française, c’eût été chose insensée.
Lorsque Napoléon, vainqueur de la Prusse, se trouva devant la Pologne, aux portes de cet immense et redoutable monde du Nord, il lui aurait été utile de tirer Kosciuszko de sa retraite. En réalité, il ne savait pas bien lui-même ce qu’il voulait. Kosciuszko était le drapeau national de la Pologne; on ne pouvait les séparer, car c’était la même chose. Napoléon voulait montrer ce drapeau, mais nullement garantir cette nationalité.
Déjà il avait eu l’idée singulière de mettre Kosciuszko dans cette collection de fossiles qu’on appelait le sénat. A quoi le héros indigné répondit assez brusquement: «Au sénat? Et qu’y ferai-je?»
En 1806, nouvelle tentative. Il lui envoie, qui? Fouché. Le choix seul d’un tel agent était une chose indigne. Envoyer cet homme de police, de trahison et de sang dans cette pure et sainte maison!... Eh! comment laver la place où il aurait mis les pieds?
Ceux qui ont souvenir de la violente et terrible police de Bonaparte, savent l’impression sinistre que l’entrée de cette police jetait dans une maison. C’est sur cela apparemment que l’on comptait. On croyait terrifier, non Kosciuszko, mais la famille Zeltner, au sein de laquelle il vivait, famille étrangère et d’autant plus exposée aux vexations. On comptait sur l’ascendant que cette famille effrayée aurait sur son hôte. Il n’en fut pas moins ferme.
«Je ne me mêlerai pas de vos entreprises sur la Pologne, dit-il, si vous ne lui assurez un gouvernement national, une constitution libérale et ses anciennes limites.—Et si l’on vous y conduit de force? dit brutalement l’homme de police.—Alors je déclarerai que je ne suis pas libre.—Nous nous passerons bien de vous.»
On sut en effet s’en passer. Dans une proclamation menteuse du 3 novembre 1806, l’Empereur faisait dire aux Polonais: «Bientôt Kosciuszko, appelé par Napoléon-le-Grand, vous parlera par ses ordres.» Entouré par la police des Fouché et des Savary, Kosciuszko, dans l’isolement où on le tenait, ignora longtemps l’abus que l’on faisait de son nom. L’eût-il su, par quel journal, par quelle voie de publicité aurait-il pu faire connaître son démenti dans cette Europe muette?
Napoléon, on le sait, ne fit rien pour la Pologne, rien pour ses libertés intérieures ni extérieures. La loi française, prenant le paysan polonais pour un fermier, le déclarait libre, c’est-à-dire libre de partir en quittant la terre qui le faisait vivre. Elle ne comprit pas le lien antique qui constitue au paysan une sorte de co-possession. S’il est attaché à la terre, la terre aussi lui est attachée. Cette loi fut, par ignorance, très partiale pour le noble, lui reconnaissant des droits sans devoirs, le considérant comme propriétaire sans conditions.
Enfin tombe Napoléon, et la France est punie des fautes de l’Empereur. L’invasion barbare inonde nos campagnes. Les Cosaques se répandent partout. Les voilà à Fontainebleau. On montre encore dans la forêt la caverne où se réfugiaient les femmes tremblantes.—Ces désastres brisaient le cœur de Kosciuszko, il ne put les supporter. Il va sans armes au-devant des pillards, ils les trouve qui s’amusaient à brûler les malheureuses chaumières d’un village inoffensif. Il fond sur eux hardiment, et, saisissant sur plusieurs l’uniforme polonais: «Malheureux! quand je commandais de vrais Polonais, pas un ne pensait au pillage!...—Et qui donc es-tu, toi qui parles? disaient-ils, le sabre levé.—Le général Kosciuszko.»—Voilà des hommes terrassés... Ils se mettent à éteindre l’incendie qu’ils ont allumé. Les Russes viennent de toutes parts en pèlerinage à la maison de Kosciuszko, en tête l’hetman des Cosaques, le vieux Platow, qui ne se rappela jamais cette entrevue sans que ses yeux fussent humectés de larmes.
On sait l’état tout mystique où se trouvait l’empereur Alexandre après sa miraculeuse délivrance de Moscou et son improbable victoire sur celui qui avait apparu ici-bas comme la victoire elle-même. Il croyait devoir tout à Dieu. La première idée de la Sainte-Alliance fut véritablement sincère. Mais cette alliance ne pouvait être vraiment _sainte_, à moins d’expier, de rendre le bien mal acquis. Là était la difficulté. Quelle serait l’année _normale_ à laquelle on reviendrait? Si c’était 89, on retrouvait là, il est vrai, la vieille monarchie française, mais aussi on retrouvait, on devait recomposer la république de Pologne. Si c’était 94, il n’y avait point de Pologne; mais alors il fallait refaire une grande France républicaine, qui embrassait les Pays-Bas, la Hollande, la Savoie et Gênes. On finit par y renoncer. On fit une Sainte-Alliance sans aucune base morale. L’Europe légitime et monarchique se constitua en plein vol, chacun gardant ce qu’il avait pris et sa mauvaise conscience.
Alexandre conservait encore une velléité d’être juste. Quand il vit Kosciuszko: «Que voulez-vous?» lui dit-il.—Kosciuszko, sans parler, trouvant une carte sur la table, mit le doigt sur le Dnieper, l’ancienne frontière de Pologne.—«Eh bien! il en sera ainsi.»
On a douté de cette réponse; mais Kosciuszko lui-même, dans une lettre au prince Adam Czartorysky (13 juin 1815), affirme qu’Alexandre lui fit, à lui et aux autres Polonais, la promesse d’étendre la Pologne jusqu’au Dnieper et à la Dwina.
L’exaltation religieuse d’Alexandre, à cette époque, rend la chose tout à fait croyable. Il voulait restituer. Un jour, dans une réunion nombreuse de dames russes, il saisit un crucifix qui pendait à la muraille, et jura que de la Pologne il ne garderait pas seulement l’espace qu’il indiquait: c’était le creux de sa main. Les dames, dans leur étrange patriotisme, se mirent à pleurer.
Elles ne savaient pas que c’est justement la Pologne possédée injustement qui empêche et empêchera toute amélioration en Russie.
Kosciuszko demandait que les paysans fussent graduellement affranchis dans l’espace de dix ans, et qu’on leur garantît leurs terres. Alexandre fermait l’oreille. Un tel changement en Pologne eût entraîné en Russie une immense révolution.
Kosciuszko ne tarda pas à voir que l’Empereur ne ferait rien de ce qu’il avait promis. L’aspect des troupes _alliées_ qui mangeaient la France lui était intolérable. Il passa en Suisse. C’est de là qu’il écrit (dans sa lettre à Czartorysky) ces nobles et tristes paroles: «L’Empereur a ressuscité le nom de Pologne; mais le nom n’est pas assez... Je me suis offert en sacrifice pour ma patrie, mais non pour la voir restreinte à ce petit territoire qu’on décore avec emphase du nom de Pologne.»
Ses derniers jours se passèrent dans une grande mélancolie. Il ne pouvait, il ne voulait point revoir sa patrie telle qu’on l’avait faite. Non marié, sans famille que celle de son hôte, il arrivait au terme de l’âge, et se voyait bientôt mourir sur la terre étrangère. Quelqu’un lui ayant dit un jour les vers français si connus:
De ta tige détachée, Pauvre feuille desséchée, Où vas-tu?—Je n’en sais rien...
il fut atteint profondément, et s’empressa de les écrire. Il y retrouvait son image, à lui, pauvre vieux exilé, l’image aussi de sa patrie, ballottée aux vents du Nord parmi tant d’événements...
Il ne voyait plus guère que deux sortes de personnes, les pauvres et les enfants. Ceux-ci avaient sur lui une influence singulière, une petite fille surtout, celle de son hôte Zeltner, dont il faisait l’éducation.
Sa charité était infatigable. Presque tous les jours, il partait à cheval pour porter des secours aux pauvres, du vin aux malades. Il causait volontiers avec eux de leurs affaires, y prenait intérêt, et leur montrait des égards dont ils étaient encore plus reconnaissants que de ses secours. Il ne parlait jamais au plus pauvre mendiant sans l’obliger d’abord de remettre son chapeau.
Son hôte, lui ayant un jour emprunté le petit cheval noir qu’il montait ordinairement, fut tout surpris de voir que ce compagnon des courses solitaires de Kosciuszko s’arrêtait de lui-même toutes les fois qu’il voyait un homme pauvrement vêtu, trahissant ainsi le bon cœur, la charité de son maître.
Un but ordinaire de ses promenades était l’ermitage de Sainte-Véréna, peu éloigné de Soleure. Il s’asseyait là, au pied d’un bloc de granit entouré d’arbres, qu’on y a mis en l’honneur d’un bon Suisse des temps passés, qui, pour arrêter une guerre fratricide entre les Suisses, se jeta devant un canon. Kosciuszko aimait à reposer à l’ombre de ce monument de l’humanité. Il y restait parfois un demi-jour tout entier, jusqu’au coucher du soleil, absorbé dans la contemplation de cette vue immense qui embrasse le Jura et les Alpes, et pouvant à peine s’arracher à sa rêverie religieuse.
Il était bien près de sa fin, lorsqu’il lui vint un doux message. Il était resté toute sa vie en correspondance avec celle qui eut son premier amour, et qui était devenue la femme d’un prince polonais. Le mari respectait ce saint et pur attachement. Il mourut, et sa veuve écrivit en Suisse à Kosciuszko, alors âgé de soixante et onze ans, qu’elle lui appartenait, elle et sa fortune, qu’elle était libre enfin, et venait le rejoindre. Elle le retrouva, mais mort. Il n’eut pas la consolation de voir dans son dernier jour cette femme aimée si constamment.
Il mourut, en 1817, dans les bras de la famille Zeltner, emportant les regrets attendris de toutes les nations. Toutes pleurèrent cette personne innocente et sainte, autant qu’héroïque.
Ses cendres furent réclamées par la Pologne, conduites en grande pompe à la cathédrale de Cracovie, enterrées près de celles de Sobieski. Mais ce monument n’était pas assez populaire. On travailla trois années pour lui en élever un plus digne de lui: monument gigantesque, grand comme l’amour du peuple, vraie montagne bâtie de sa main, et du plus pur des matériaux:—de marbre? non, ni de granit; mais de la terre de la patrie, de la terre qu’il avait aimée.
XIII
CE QU’EST DEVENUE LA POLOGNE APRÈS KOSCIUSZKO ON N’A PU DÉTRUIRE LA POLOGNE
Un voyageur fatigué demande l’hospitalité. «Quel est votre pays?» dit-on. Il répond: «Je suis Polonais.» Au dernier siècle, il aurait dit ou tâché de faire entendre qu’il était _noble_ polonais. Cela est inutile aujourd’hui; tous les Polonais sont nobles, dans la pensée de l’Europe.
Telle a été la gloire de l’émigration polonaise, de ses _légions_, de ses héros, de ses martyrs, que la Pologne entière en est restée noble. La Russie a, sans le savoir, conféré à toute la nation l’ordre de chevalerie.
Trouvez-moi, si vous pouvez, un homme de Lithuanie, un homme de Galicie, qui s’aviserait de dire: «Je suis Russe ou Autrichien», quand il peut dire: «Je suis du pays de Bem et de Dembinski!»
Et cette conviction de supériorité n’est pas seulement dans l’âme des classes élevées. Elle passe tous les jours dans celle des paysans. Le dernier des Polonais, enchaîné, traîné pour devenir soldat de la Russie, éreinté de coups, épuisé de faim, lorsqu’il tombe sur la route et se relève piqué par la lance du Cosaque, sent qu’il est martyr de la cause polonaise: il s’honore, se juge l’égal de tous ceux qui souffrent pour elle. A l’armée, s’il y arrive, il se trouve côte à côte des plus grands et des plus nobles de son pays, qu’on fait servir comme soldats et qu’on met au premier rang, au feu des tireurs du Caucase. Ainsi se forme entre Polonais, par le bienfait de la Russie, un lien très fort que peut-être ils n’auraient jamais eu sans elle, et qu’on pourrait appeler la fraternité de la douleur et l’égalité du martyre.
La nationalité polonaise, languissante à d’autres époques, est devenue, grâce à Dieu, prodigieusement forte et vivace. On a pu le voir récemment dans le duché de Posen. En Galicie même, le paysan qui, corrompu par l’Allemand, a tué son maître polonais, ne veut nullement être Allemand, et se fâcherait si on lui en donnait le nom.
Si la Russie eût eu l’intention de raviver et fortifier la nationalité polonaise, elle aurait fait précisément ce qu’elle a fait pour la détruire. Avec de bons traitements, les provinces lithuaniennes, plus anciennement réunies, se seraient peut-être, à la longue, ralliées à leurs nouveaux maîtres. Mais la Russie semble avoir pris soin de leur enfoncer au cœur, pour n’en être arrachés jamais, le sentiment et le regret de la Pologne. Par l’énormité de l’impôt, par les logements de soldats, par l’atrocité du recrutement et du service militaire, elle a si bien fait qu’on n’y parle jamais du bon temps de la République que les larmes aux yeux. Tout village, chaque année, en deuil et dans le désespoir, voit enlever ses enfants qui disparaissent à jamais. Le vice-roi lui-même, Paskevitch, en faisant partir le contingent annuel qu’il doit pour une de ses terres, disait: «Vous voyez bien ces cent hommes qu’on va mener à l’armée; tous périront dans le Caucase; ce sera beaucoup s’il en revient un.»
L’unité de la Pologne s’est fortifiée de deux manières. Identique de situation, de douleurs et de regrets, les deux moitiés du royaume (Pologne et Lithuanie) le sont encore par ce fonds commun de traditions militaires, de nobles et glorieux souvenirs, de fraternité héroïque, que leur a donnée l’histoire des derniers temps. Le nœud s’est resserré entre elles, et elles vivent d’un même cœur.
La Pologne, au reste, fut toujours, quoi qu’on ait dit, un État homogène, naturel, très légitimement construit, à peu près comme la France. En l’une comme en l’autre (comme en tout corps bien organisé), la dualité harmonique est un moyen d’unité. Entre ces deux moitiés (Pologne et Lithuanie), il y a moins de différence qu’entre la France du midi et la France du Nord; on n’y voit pas la dissemblance extrême qui sépare le Provençal du Flamand.
Les États qui l’ont partagée sont, au contraire, hétérogènes et tout artificiels; la Prusse est une mosaïque, l’Autriche une caricature, la Russie est un monstre.
Construite sur le patron d’une épouvantable araignée, elle est monstrueuse en ceci, surtout, que les pattes ne tiennent en rien au corps. Sans la compression énorme qui retient le tout ensemble, elle s’en irait de tous côtés. Le corps, ce sont les trente millions de vrais Moscovites; les pattes (Sibérie, Lithuanie, Finlande, etc.) ont horreur du corps, et voudraient se détacher. Les Cosaques n’y tiennent qu’à cause des avantages matériels qu’ils trouvent dans cet immense empire, dont ils sont une sorte de factotum militaire; du reste, ils méprisent les Russes. Les seuls qui tiennent fortement à la Russie dans ces dépendances excentriques, ce sont les Allemands de Livonie et de Courlande, qui ont dans l’empire les cinq sixièmes des emplois, qui en réalité gouvernent, qui sont toute la bureaucratie, et peu à peu la noblesse; ils la recrutent en nombre énorme, les commis devenant nobles après quelque temps de service.