Légendes démocratiques du Nord

Part 4

Chapter 43,662 wordsPublic domain

L’Amérique était fondée. La Pologne périssait. Au retour de Kosciuszko, elle touchait à sa crise suprême. Elle faisait un dernier effort pour se transformer sous les yeux, sous la pression terrible des tyrans qui voulaient sa mort. Dans une opération si difficile, qui aurait demandé une complète unité d’action, elle n’agissait pas avec des forces entières; liée par ses ennemis, elle l’était par elle-même, par le préjugé national, favorable aux anciennes institutions sous lesquelles la Pologne a acquis jadis tant de gloire. Les philosophes eux-mêmes (Rousseau, par exemple, dont ils demandèrent les conseils) leur disaient de peu changer.

Cette prudence excessive était l’imprudence même. Dans les temps tellement changés, il fallait un changement d’institutions profond, radical. Par des réformes de détail, extérieures, superficielles, on avertissait l’ennemi, on amenait, on provoquait l’orage, et l’on ne créait aucune force qui pût résister. Une insurrection de la Pologne devant et malgré la Russie, une émancipation du nain sous le pied du géant prêt à l’écraser, c’étaient des choses impossibles, si l’on n’évoquait en cette Pologne une puissance toute nouvelle, la nation elle-même.

Un million de nobles gouvernaient quinze à dix-sept millions de serfs. La bourgeoisie, peu nombreuse, était renfermée dans les villes, lesquelles comptaient pour très peu dans ce grand pays agricole.

Les Polonais, naturellement généreux, et la plupart imbus des idées de la philosophie du siècle, auraient voulu changer cet état de choses. La difficulté de l’affranchissement était celle-ci: c’est que, dans un pays sans industrie on ne pouvait se contenter de dire au serf: «Tu es libre!» on ne pouvait l’émanciper sans lui créer des moyens de vivre. En lui donnant la liberté, il fallait lui donner la terre.

Plusieurs disciples de Rousseau, grands seigneurs, riches abbés, avaient fait dans leurs domaines de vastes essais d’affranchissement. Non contents de libérer le paysan, ils lui distribuaient de la terre, lui bâtissaient même des habitations. Ces exemples auraient pu être imités aisément par les grands propriétaires, mais plus difficilement par la grande masse des nobles, qui, ayant peu de paysans, peu de terre, auraient fait un tel sacrifice, non pas sur leur superflu, mais sur ce qu’ils appelaient leur nécessaire, sur ce qui constituait la vie même du noble; ils n’auraient affranchi le paysan qu’en se rapprochant eux-mêmes de la condition du paysan.

Donc la réforme sociale impliquait dans la nation une réforme morale plus difficile encore, le sacrifice non du luxe seulement, mais de certaines habitudes d’élégance chevaleresque qui, dans les idées du pays, étaient la noblesse même.

Là était la difficulté. Et c’est pour cela que, au moment où la Pologne ne pouvait être sauvée que par une révolution sociale, elle se contenta d’une réforme politique.

Il faut avouer aussi que le souverain qui se constituait alors le protecteur de la Pologne, le roi de Prusse, n’aurait pas permis une réforme plus radicale. Il autorisait la révolution, à condition qu’elle serait nulle et impuissante.

La nouvelle constitution (3 mai 91) abolissait l’ancien droit anarchique où la résistance d’un seul homme arrêtait une assemblée. Elle admettait les bourgeois aux droits politiques. Elle mettait les paysans sous la protection de la loi. Elle rendait la royauté héréditaire.

Cette faute en entraîna d’autres. On donna l’armée au neveu du roi, un jeune homme sans expérience, et on lui subordonna Kosciuszko. Celui-ci, avec quatre mille hommes, vainquit vingt mille Russes. Mais la perfidie de l’Autriche, qui recueillit les Russes battus; la perfidie de la Prusse, qui abandonna la Pologne, encouragée et compromise par elle, portèrent le coup mortel à ce malheureux pays. Le roi se déshonora, pour éviter le partage, en accédant à la ligue formée, sous l’influence russe, _pour les anciennes libertés_. Et alors l’ambassadeur russe, terrifiant l’Assemblée, enlevant ses membres les plus courageux pour la Sibérie, enfermant et affamant pendant trois jours le roi et la diète, prit la main du roi demi-mort et lui fit signer le second partage (1793).

Dans l’acte qui le déclara, on annonçait que, en mémoire de cette belle victoire des anciennes lois de la Pologne, on leur érigerait un temple bâti de roc, sous l’égide de la sage Catherine, un temple à la liberté!

Tout l’hiver, les Russes mangeaient la Pologne. Les logements militaires écrasaient le paysan. Ce n’était partout que pillage, pauvres gens battus, des larmes et des cris. L’ambassadeur russe Igelström, en quartier à Varsovie, apprenait aux Polonais ce qu’avaient été les Huns du temps d’Attila. Il faisait piller les uns, arrêter les autres, se moquait de tous. Les ambassadeurs russes qui se succédaient en Pologne avaient, la plupart, une chose intolérable: ils étaient facétieux. Celui qui enleva quatre membres de la diète trouva plaisant d’ajouter: qu’il n’entendait point gêner la liberté des opinions.

Les Russes sentaient bien d’instinct qu’une insurrection couvait. Ils ne pouvaient rien saisir, accusaient au hasard, criaient au jacobinisme. Ils supposaient une influence active de la France, et ils se trompaient. Quelques jacobins vinrent à Varsovie, mais n’eurent que peu d’action. Un Français apporta tout imprimé un pamphlet vif et hardi: _Nil desperandum_ (rien à désespérer encore). Plus tard, la révolution ayant éclaté, on envoya en Turquie et aussi en France. Mais la France elle-même était au bord de l’abîme. Le comité de salut public ne promit rien et dit seulement qu’il ferait ce qu’il pourrait.

La révolution polonaise de 1794 fut tout originale. Elle eut deux éléments populaires: les ouvriers de Varsovie, soulevés, guidés au combat par le cordonnier Kilinski, et les paysans appelés sur les champs de bataille par Kosciuszko.

Nous ne pouvons refuser un mot à cet ouvrier héroïque, qui fut, en réalité, le chef de la vaillante bourgeoisie de Varsovie. Il exerçait dans la ville une influence extraordinaire. Il avait coutume de dire: «J’ai six mille cordonniers à moi, six mille tailleurs et autant de selliers.» Un des ambassadeurs russes, le violent prince Repnin, devant qui tout tremblait de terreur, fait venir un jour Kilinski, et s’indigne de voir un homme calme, qui a l’air de ne rien craindre. «Mais, bourgeois, tu ne sais donc pas devant qui tu parles?» Alors, ouvrant son manteau et montrant ses décorations, ses cordons et ses crachats: «Regarde, malheureux, et tremble!—Des étoiles? dit le cordonnier; j’en vois bien d’autres au ciel, monseigneur, et ne tremble pas.»

C’était un homme simple et pieux autant qu’intrépide. On ne pouvait lui reprocher qu’une chose: marié et père de famille, il gardait un cœur trop facile; ses mœurs n’étaient pas exemplaires. En récompense, le fond de son caractère était d’une extrême bonté. Dans les _Mémoires_ qu’il a écrits, il ne blâme, n’accuse personne; c’est le seul auteur polonais qui ait cette modération. Il semble qu’il ait regret au sang qu’il lui faut répandre. Il évite le mot _tuer_. Il dira, par exemple, qu’il lui a fallu _apaiser_ un officier russe; puis _tranquilliser_ un Cosaque, et mettre un autre _en repos_.

Kilinski et les autres patriotes de Varsovie étaient dans la plus vive impatience d’éclater. Un événement précipita la crise. On licenciait l’armée. Le 12 mars, un vieil officier, brave et respectable, Madalinski, déclara qu’il n’obéirait point. Il n’avait que sept cents cavaliers; avec ce petit corps, il traversa hardiment toute la Pologne, culbuta les Prussiens qui s’opposaient à son passage, se jeta dans Cracovie.

L’heure était sonnée. Kosciuszko, alors sorti de Pologne, revient à l’instant; il parvint à Cracovie dans la nuit du 24 mars 1794. Toute la ville était levée, toute la population l’attendait avec des torches, et le conduisit en triomphe. Fête sublime d’enthousiasme, et toutefois d’un effet lugubre! Les vives lumières, fortement contrastées par les ombres, semblaient dire l’éclatante gloire de cette révolution si courte, si tôt replongée dans la nuit... Le peuple pleurait d’enthousiasme, de tendresse pour cet homme, entre tous, héroïque et bon. On criait: «Vive le sauveur!» Ce cri revenait troublé par les profonds échos des vieilles églises où sont enterrés les rois de Pologne; les Sobieski et les Jagellons répondaient de leurs tombeaux.

Kosciuszko fut nommé dictateur. Ses premiers actes furent simples et grands. 1º La levée générale de toute la jeunesse polonaise, sans distinction de classe, de dix-huit à vingt-sept ans. 2º Une proclamation touchante, qui devait aller au fond des cœurs, même des plus égoïstes.

Dix jours s’écoulent à peine. Les Russes viennent livrer bataille aux Polonais (4 avril 1794). Ils avaient six mille hommes, Kosciuszko trois mille et douze cents chevaux. Sur ce petit nombre il n’y avait guère de soldats proprement dits. Les cavaliers étaient les nobles du voisinage. Les fantassins (sauf quelques troupes régulières) étaient de simples paysans armés de leurs faux; la plupart n’avaient jamais entendu des armes à feu. Ces pauvres gens furent bien surpris de voir le dictateur de la Pologne prendre sa place au milieu d’eux, et non dans la cavalerie. Il avait leur costume même, une redingote de toile grise qui ne se distinguait que par quelques brandebourgs noirs.

Ces paysans, mêlés avec quelques troupes réglées, formaient la colonne du centre, conduite par Kosciuszko. Étonnés du bruit d’abord, ils ne le suivirent pas moins, et, d’un irrésistible élan, sans savoir ce qu’ils faisaient, dans leur ignorance héroïque, renversèrent les Russes. La bataille fut gagnée, si bien qu’il leur resta dans les mains douze pièces de canon. L’affaire fut décidée si vite, qu’ils n’eurent pas le temps de perdre du monde; ils n’eurent que cent trente morts et deux cents blessés.

Les vainqueurs, si peu habitués à vaincre, surent à peine qu’ils avaient vaincu. Nombre de brillants cavaliers coururent bride abattue jusqu’à Cracovie, annonçant la perte de la bataille et la mort de Kosciuszko.

Dès le soir de la bataille, et pendant toute la guerre, Kosciuszko mangea au milieu des paysans, et, comme eux, avec une frugalité extraordinaire, se refusant toute chose que la foule n’aurait pu avoir. C’était pour les grands seigneurs, dans ce pays d’aristocratie, un étonnement continuel de voir en Kosciuszko l’humble et respectable image du véritable chef du peuple, s’assimilant à ce peuple, le plus infortuné du monde, et le représentant dans la pauvreté. Oginski, l’auteur des _Mémoires_, mangeant un jour près de lui, lui voyait boire un petit vin à vil prix, et lui conseillait l’excellent bourgogne qu’Oginski buvait lui-même: «Je n’ai pas le moyen de boire du vin à ce prix», répondit le dictateur.

Cette simplicité de vie était une chose tellement nouvelle et inouïe, qu’elle semblait généralement plus bizarre que touchante. Plusieurs la trouvaient ridicule. Beaucoup ne voulaient y voir qu’une comédie politique, une manière de flatter le peuple; mais le peuple, les paysans même, ne sentaient pas tout d’abord ce qu’il y avait en cela de véritable grandeur.

Kosciuszko, étranger à toute adresse politique, n’avait suivi en ceci que le mouvement de sa grande âme: il lui semblait odieux, au milieu d’une foule si pauvre, de se présenter en roi de théâtre, de faire de pompeux banquets quand ils avaient à peine du pain. Tout son cœur était dans le peuple; comment sa vie eût-elle été étrangère à la sienne? Plus la crise approchait et le jour de mourir ensemble, plus il semblait naturel de vivre ensemble aussi du même pain, à la même table; chaque repas était comme une communion entre le chef et le peuple, une préparation à bien mourir.

XI

RÉSISTANCE HÉROÏQUE DE KOSCIUSZKO.—IL SUCCOMBE (1794)

Les villes, Varsovie, Wilna, s’affranchissaient par des combats héroïques; mais les villes comptent pour peu en Pologne. Le sort de la révolution tenait à la part qu’y prendraient les propriétaires nobles établis dans les campagnes.

Ils semblaient comme enchaînés par une double terreur.

D’une part, l’armée russe entrait, armée barbare qui venait de faire la guerre de Turquie, et d’y mériter une réputation exécrable par le massacre immense d’Ismaïlow, la plus grande destruction d’hommes qui eût été faite depuis des siècles dans une ville prise d’assaut. Les Russes, très nombreux, tenaient la campagne, brûlaient les villages, pillaient et ravageaient tout.

L’autre terreur qui semblait paralyser la Pologne lui venait de la France même, des récits épouvantables, horriblement exagérés, que les émigrés faisaient partout de notre révolution. La noblesse polonaise, effrayée par ces récits, ne savait ce qu’elle devait craindre le plus de ses paysans ou des Russes. Elle eut le tort grave de méconnaître l’extrême douceur qui distinguait, entre toutes les populations, le paysan de Pologne. Elle n’eut pas foi au peuple. C’est pourquoi elle a péri.

Il faut dire qu’autour des nobles il y avait tout un monde de gens intéressés à entraver la révolution, un monde d’économes, d’intendants, de gens d’affaires, qui sentaient bien qu’elle entraînait l’émancipation de la classe agricole, et changeait de fond en comble l’ordre de choses qui favorisait leurs rapines. Sous le prétexte des travaux agricoles, ils déclarèrent que la levée en masse était impossible, et retinrent les paysans. Kosciuszko, s’étant borné à demander seulement un homme sur cinq familles, n’en fut pas mieux obéi. On persécuta les familles des paysans qui partaient. Plusieurs, craignant également la révolution et les Russes, avaient pris ce moyen terme de présenter leurs paysans à la revue du matin, mais de les faire sauver le soir.

Dans sa déclaration du 7 mai 1794, Kosciuszko se jette dans les bras du peuple. Dans cet acte remarquable, _le paysan est déclaré libre de quitter la terre_ qu’il cultive pour aller où bon lui semble, et _le propriétaire non libre de lui ôter cette terre_, s’il remplit les conditions fixées par la loi. Aux termes de ces conditions nouvelles, le travail dû par le paysan au propriétaire est diminué d’un tiers, et, en certains cas, de moitié. Les propriétaires qui demanderaient davantage sont menacés des tribunaux.

Cet acte, qui défend au propriétaire d’ôter au paysan la terre qu’il cultive, paraissait sanctionner, par l’autorité de la loi, l’opinion qu’ont généralement les serfs slaves (Polonais et Russes), qui se regardent comme les antiques et légitimes propriétaires du sol. Les serfs russes disent souvent: «Nos corps sont aux maîtres, mais la terre est à nous.»

L’acte de Kosciuszko était en cela bien plus populaire que la loi française ne l’a été plus tard dans le grand-duché de Varsovie. Elle n’a eu aucun égard pour ce lien antique entre le paysan et la terre. Elle lui permet d’aller où il veut, mais en abandonnant le sol où depuis des siècles il a mis sa sueur et trouvé sa vie: cette loi d’émancipation n’est, dans la réalité, qu’une autorisation d’errer, de mendier, de mourir de faim.

A cette noble et humaine propagande de Kosciuszko, les Russes opposèrent un machiavélisme diabolique. Ils firent écrire par l’indigne roi de Pologne un manifeste aux seigneurs, où il les effrayait des conséquences de cette révolution _jacobine_. Et, en même temps, les Russes, employant un moyen plus que terroriste, couraient la campagne en criant aux paysans polonais: «Pillez avec nous.»

Les ravages dépassaient tout ce qu’on peut imaginer. Les armées russes, suivies d’un nombre immense de chariots, enlevaient tout, à la lettre, les objets même sans valeur et les plus insignifiants. Un prisonnier polonais vit avec étonnement qu’un général russe, qui avait amené avec lui sa famille dans cette guerre à coup sûr, emportait, avec des magasins énormes de dépouilles de toute sorte, jusqu’à des fourgons remplis de jouets d’enfants, dont on amusait son fils.

Il ne faut pas oublier que cette invasion de la Pologne était, pour les courtisans des trois cours co-partageantes, ce qu’on appelle _une affaire_, comme le fut, pour les courtisans de Louis XIV, la Révocation de l’Édit de Nantes.

Les favoris de Catherine, de l’empereur et du roi de Prusse demandaient d’avance telles terres polonaises, et se les faisaient assigner. Ce dernier prince, qui eut la plus petite part au partage, donna à ses courtisans pour quatre-vingts millions de biens dans le duché de Posen. Qu’on juge du brocantage qui se fit à Saint-Pétersbourg, entre les amants de Catherine et ceux qui, par eux sous leur nom, _faisaient des affaires_. Le palais, l’alcôve, le lit de la vieille, étaient un marché, une bourse.

Les Russes ne se présentèrent jamais devant l’armée polonaise sans être au moins quatre contre un; ajoutez que c’étaient des soldats formés, aguerris, contre de simples paysans. Jamais Kosciuszko, dans toutes ses divisions, n’eut, au total, plus de trente-trois mille hommes. Eût-il vaincu les Russes avec ce faible nombre, la Prusse et l’Autriche étaient là derrière pour les soutenir et les relever.

En 92, l’Autriche avait arrêté la victoire de Kosciuszko; en 94, ce fut la Prusse qui vint la lui arracher. Le 6 juin, Kosciuszko, poursuivant les Russes, les atteint sur les confins du palatinat de Cracovie; il rompt leur cavalerie, il entame leur infanterie, il prend plusieurs de leurs canons... Au milieu de la victoire, on aperçoit à l’horizon une armée de vingt-quatre mille Prussiens, conduits par le roi en personne. On ordonne la retraite, qui allait être une déroute, si Kosciuszko ne l’eût couverte par plusieurs charges vigoureuses qui arrêtèrent l’ennemi; il eut deux chevaux tués sous lui, et faillit dix fois périr.

Ce revers était dû à la trahison des éclaireurs de Kosciuszko, qui lui laissèrent ignorer l’approche des Prussiens. La trahison livra aux Russes la ville de Cracovie. Le dictateur de Pologne, dans un tel péril, avait certainement droit d’organiser une justice rapide et sévère qui fit trembler sous le glaive les amis de l’ennemi.

Le temps lui manqua, la fermeté peut-être. Le peuple fit, dans sa fureur, ce que l’autorité n’avait pas fait dans sa justice. Le 9 mai, ceux de Varsovie dressèrent trois potences et pendirent trois traîtres, entre autres le principal agent de Catherine, le tyran de la Pologne, l’évêque Kossasowski.

Le 25 juin, à la nouvelle de la prise de Cracovie, un millier d’hommes environ se portent de nouveau aux prisons; on en tire sept prisonniers, dont plusieurs, malheureusement, moins coupables de trahison que de faiblesse, étaient loin de mériter la mort. L’aveugle fureur du peuple les confondit, et ils périrent tous.

Le coup fut terrible pour Kosciuszko. «J’aimerais mieux, disait-il, avoir perdu deux batailles.» Cette révolution jusque-là si pure, elle était souillée! Ce drapeau, près de périr, il allait tomber dans le sang!...

L’effet politique d’un tel acte était d’ailleurs déplorable. C’était le moment où l’on accusait Kosciuszko, Kollontay et Potocki de vouloir organiser un grand massacre de nobles. Pouvait-on espérer que ceux-ci, ainsi alarmés, enverraient leurs paysans?

Kosciuszko, pour périr, voulut périr juste. Son pouvoir de dictateur, que, du reste, il laissait trop aisément contester, il le fit valoir ici. Il ordonna de punir les meurtriers, et fut obéi. Le peuple de Varsovie eut hâte de se laver lui-même; mais, comme dans une situation malheureuse tout devient malheur, cette punition eut l’effet d’enhardir les amis de l’étranger.

Poussé par les forces énormes des Russes et des Prussiens, très peu secouru des siens, il reculait sur Varsovie. Ses ennemis ont avoué l’admirable génie militaire qu’il montra dans cette retraite, spécialement son habileté à couvrir la capitale. Le roi de Prusse la menaçait, et devait donner l’assaut le 1er septembre, lorsqu’une nouvelle vint rassurer Varsovie. D’une part, la Pologne prussienne s’était soulevée; d’autre part, la Lithuanie armait contre les Russes. Russes et Prussiens s’éloignèrent.

Court répit, fatal. Varsovie était réservée à tomber sous un ennemi plus barbare que l’Allemand. La fanatique armée de Souwarow arrivait avec des ordres de mort. Souwarow a toujours déclaré que c’était sur l’ordre exprès de sa gracieuse souveraine qu’il avait exécuté le massacre de Varsovie, comme auparavant celui d’Ismaïlow.

Cette armée marchait en deux divisions: celle de Fersen, celle de Souwarow. Kosciuszko, affaibli par des détachements qu’on l’avait forcé de faire, n’avait en tout que sept mille hommes. Il fit observer Souwarow avec deux mille hommes, et lui-même, avec quatre mille, essaya de battre Fersen.

Tout le monde voyait très bien qu’il s’agissait de périr, d’honorer le dernier jour par un glorieux coup d’épée. Kosciuszko fit une revue, et dit: «Parte qui voudra!» Il n’y eut pas un homme qui voulût l’abandonner.

Instruit dans la nuit du 4 au 5 octobre que le général russe Fersen avait passé la Vistule à la faveur d’un grand brouillard, et n’était plus qu’à vingt lieues, il résolut de l’atteindre avant sa jonction avec Souwarow. Il ne communiqua le secret de son départ qu’au grand chancelier Kollontay et au jeune Niemcewicz, qui devait l’accompagner. Niemcewicz savait si bien qu’il allait à la mort, qu’il ôta de son doigt sa bague et la remit à Potocki: «Gardez-la-moi jusqu’au retour», lui dit-il en souriant.

Dans ses intéressants _Mémoires_, il fait une triste peinture du pays qu’il traversa dans cette course pour joindre l’ennemi. Les haltes étaient dans des palais où toutes choses, papiers, tableaux, meubles, jonchaient le sol, hachés par le sabre des Cosaques. Quelques vieux portraits d’ancêtres pendaient aux murailles, mais découpés, mutilés, comme la Pologne elle-même; les pillards s’étaient amusés à crever les yeux de ces vénérables palatins. Le hasard voulut que le premier de ces palais dévastés où s’arrêta Kosciuszko fût précisément celui de la princesse L... C’était maintenant le nom de celle qu’il avait tant aimée!

Il avait quatre mille hommes, Fersen quatorze mille; mais la supériorité de celui-ci était bien plus grande encore, comme artillerie. Les Polonais, qui n’avaient que vingt petites pièces, ne pouvaient pas faire grand’chose contre soixante canons russes du plus fort calibre. Fersen, à vrai dire, eût pu se dispenser de combattre. De la plaine où il avait établi ses batteries, il rasait tout à son aise la position de Kosciuszko. Ajoutez que les Polonais, ayant peu de munitions, ne purent même continuer le feu. La disproportion des moyens de toute sorte était telle entre les deux armées, que Fersen ne daigna même pas monter à cheval; il resta sans épée, dans son habit de peluche rouge, l’habit le plus bourgeois du monde.

La plus grande difficulté pour les Russes, ce fut d’avancer et faire avancer le canon dans les terrains marécageux où il enfonçait. Mais enfin leur cercle immense resserra, enveloppa de trois côtés la petite armée. L’infanterie polonaise, jeune milice, levée d’hier, eut là une fin sublime. Éclaircie par les boulets, emportée par la mitraille, ce qui en restait soutint, immobile, l’attaque de l’arme blanche, le choc et l’affreuse approche des quatorze mille baïonnettes. Un témoin oculaire qui, le lendemain, les vit, déjà dépouillés, couvrir de leurs grands corps blancs la place où ils combattirent, le sol de leur pauvre patrie si bravement défendue par eux, en eut le cœur déchiré, et garda la plus poignante, la plus ineffaçable impression de douleur.