Légendes démocratiques du Nord

Part 8

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Note 6:

Ceci répond à l’erreur grave qu’on trouve dans une brochure, du reste excellente, pleine de choses ingénieuses et profondes: _La Russie considérée au point de vue européen_, 1831.

LES

MARTYRS DE LA RUSSIE

I

AUX OFFICIERS RUSSES

MESSIEURS,

Encore un sacrifice humain. Hier même (le 20 juillet), Varsovie saisie d’horreur a vu, sans cause ni prétexte, quatre prisonniers tout à coup tirés des cachots, jugés et condamnés par vos tribunaux militaires, écrasés sous le bâton.

Nul complot récent qui explique cet événement atroce. C’étaient d’anciens prisonniers politiques. Leurs familles croyaient que l’arrivée de l’empereur, la célébration prochaine du vingt-cinquième anniversaire de son avènement, pourraient leur valoir leur grâce. C’est la grâce qu’ils ont eue.

Est-ce bien vous, Messieurs, vous pleins de l’esprit de la France, nourris d’elle et de sa pensée, vous, Français bien plus que Russes, qui pouvez ordonner ces barbares, ces ignobles supplices?

Nous n’ignorons pas l’épouvantable terreur qui pèse sur vous. Une main de fer vous rive à ces affreux jugements et vous fait signer ces arrêts. Plus d’un briserait son épée, s’il ne risquait que de mourir.

Nous vous connaissons, nous savons que, quand vous êtes loin des regards, vous hasardez d’être humains. Je pourrais dire où et comment, mais je ne vous dénoncerai pas. Il est à croire qu’au 20 juillet vous avez réduit le nombre de victimes qu’on vous demandait. De trente-quatre qu’on vous fit juger, trente vivront: ils vont en Sibérie.

Quel était le crime de ces Polonais? Celui de penser exactement comme vous.

Qui plus que vous déteste, exècre le gouvernement barbare de ces Allemands bâtards qui écrasent la Russie? La plupart d’entre vous, messieurs, si on leur ouvrait le cœur, qu’y trouverait-on, sinon la révolution, la foi du 14 décembre, l’impérissable étincelle de Pestel et de Ryleïeff? Désolante fatalité, d’aller à travers l’Europe combattant ou condamnant les complices de vos pensées, les martyrs de votre foi, ceux dont vous enviez la mort!

Vous admiriez ces Hongrois que brisa en 1849 l’intervention russe. Les supplices qui suivirent, les outrages exécrables qu’ont subis des femmes héroïques vous les ressentez comme nous.

Vous admiriez ces héros de la Révolution polonaise qui, en 1837, du fond de la Sibérie, par un coup d’incroyable audace, entreprirent d’armer le désert; vous étiez plus morts qu’eux le jour où ils tombèrent sous le bâton, sous les coups de vos soldats en larmes et désespérés.

Quel poignard dut percer vos cœurs lorsqu’en 1847, du gibet, Wisniowski cria cette grande parole: «Aimez-vous et pardonnez.»

Ceux d’entre vous qui servaient en 1831 ont, auront toujours aux yeux et au cœur une désolante image, de quoi gémir à jamais et se réveiller dans leurs nuits. Ils se souviennent de Kronstadt, du solennel martyre de l’armée polonaise, dans ce port si fréquenté, sous les yeux indignés de tous les marins du monde. Plusieurs centaines de braves prisonniers de guerre, et par capitulation, refusèrent d’abjurer la patrie et de se faire Russes. Battus, guéris, rebattus quand leurs blessures se fermaient, ils persévérèrent, invincibles, jusqu’à ce que les charrettes les emportassent en lambeaux, chairs informes, hideuses, où rien ne rappelait plus l’homme.

Quels sont vos sentiments secrets dans ces terribles épreuves? Nous ne les ignorons pas.—Qu’il me soit permis de dire un fait:

Dans une guerre très récente, un de vos jeunes officiers, arrivant dans une ville du pays envahi, se trouva logé chez une grande dame qui, pleine de ressentiment contre les Russes et la Russie, le fit recevoir par ses gens et refusa de le voir. A grand’peine il réussit à pénétrer jusqu’à elle, et d’abord parla très haut. Elle, immuable, héroïque, répondit comme eût répondu la Patrie même à l’ennemi... Le cœur du jeune homme n’y tint pas, et, saisi d’admiration: «Madame, dit-il en se jetant à ses pieds et versant des larmes, nous sommes plus malheureux que vous;... et moi-même, que vous voyez, j’ai tous les miens en Sibérie.»

Ainsi donc, vous avancez, muets, pâles, l’arme au bras, pour exécuter malgré vous l’arrêt d’une fatalité ennemie. Vous avancez, tête basse, sans regarder derrière vous ni devant vous. Derrière est la Sibérie, peuplée de noblesse russe, le Caucase ou l’abattoir où l’on vous fait massacrer. Et vous n’en allez pas moins.—Derrière est la révolution, à laquelle vous sympathisez, la France et les idées françaises qui sont votre substance même. Et vous n’en allez pas moins.

Ayez pitié de vous-mêmes... Et que risquez-vous enfin, sinon de mourir?

Mais ne mourez-vous pas déjà? Cette vie, n’est-ce pas une mort?

Plusieurs, dans cette situation désolante, essayent de se tromper eux-mêmes. Ils s’efforcent d’être ambitieux pour la grandeur de la Russie.

Distinguons, messieurs, distinguons. Ce mot a deux sens bien divers, l’empire et la nation. Or, l’empire n’a pas fait un pas, je me charge de le prouver, qui n’ait été un pas aussi dans l’anéantissement de votre génie national, l’effacement de l’esprit slave qui était en vous. La seule bonne définition du terrible gouvernement que vous subissez, c’est: _la mort de la Russie_.

D’autres, sans chercher à se tromper, ferment les yeux, se livrent à la fatalité; ils s’asseoient en plein scepticisme, se posent sur l’abîme même: «Qui sait où est la raison? disent-ils. Nous sommes corrompus, c’est vrai. L’Occident ne l’est pas moins... Jouissons, et puis mourons.»

Oui, l’Occident est corrompu, mais dans les couches supérieures, les seules que vous connaissez, bien plus que dans celles d’en bas. La France a de plus cela, que, plus ou moins corrompue, elle garde toujours une puissante virtualité de régénération morale par la force des idées. La France vit de l’esprit, et elle y trouve d’inépuisables ravivements, des retours et des renaissances. Ses abattements sont grands. Le monde crie alors: «Elle est morte.» On le criait à Rosbach. Et c’est justement de là, qu’éveillée d’une faible étincelle, elle reprit force et chaleur, ranima ceux qui la croyaient éteinte, et, transfigurée par l’esprit, devint le soleil du monde.

Cette force de régénération, elle est dans l’idée, qui se renouvelle. Que serait-ce si un peuple qui perdrait son idée antique était sevré de toute autre, isolé, tenu hors des communications vitales, si l’on empêchait l’air d’arriver jusqu’à lui?

C’est le cas du peuple russe.

Sa vie était dans la commune, petite association patriarcale qui divise la terre à ses membres, et leur en répartit la culture alternative. Puissant lien entre les hommes. Maintenant l’homme est déraciné de la terre et de la commune. Possesseur jadis de cette terre, serf, depuis deux siècles attaché à elle, il se consolait en la croyant attachée à lui.—Voilà qu’il n’en est plus qu’une dépendance mobile, un meuble qu’on vend aux mines, aux fabriques.

Chose touchante, et qui arrache les larmes! Cette population vouée au servage avait fait un effort de cœur pour l’assimiler aux sentiments de la nature; le serf appelait le maître son _père_. Il était l’enfant du seigneur, et le seigneur fils du tzar. Tout ce monde était suspendu à l’idée de _paternité_. Là fut la foi russe et tout le cœur russe... Et vous l’avez brisé, ce cœur!

Livrant le serf à vos agents, qui le réduisent au désespoir, il vous a fallu appeler au secours contre ses révoltes la police impériale, solliciter son extension dans tout l’empire, faire venir dans chaque village l’homme pâle et malveillant qui menace le paysan et qui dénonce le maître. Jadis, très dépendants sans doute dans vos rapports avec le tzar, vous aviez du moins ce bonheur que ces rapports étaient rares; maîtres chez vous, dès que l’hiver rompait les communications, la tyrannie cessait pour vous. Huit mois par an, vous étiez rois. A l’automne, vous fermiez la porte, et nul ne venait vous troubler. Maintenant, partout sur vos terres, vous rencontrez l’homme sinistre, l’œil trouble et louche, par où le tzar vous voit de Saint-Pétersbourg.

Un de mes amis, se trouvant dans un palais russe, au centre de la Russie, loin des routes, assistait à un grand dîner que la dame de la maison donnait à la nombreuse noblesse du voisinage. La salle du banquet avait vue sur un grand parc, dont la principale allée aboutissait en face de la croisée du milieu et de la place que la dame occupait à table. Tout à coup elle se tait, devient immobile, ses yeux se fixent... puis voilà qu’elle pâlit; elle est livide, tremblante... Ses dents claquent... Elle est près de s’évanouir. Un personnage militaire entre dans la salle; c’était le général de la gendarmerie impériale qu’elle avait vu dans l’allée. Elle se croyait perdue. Il la rassure heureusement. Un accident survenu dans ses équipages l’avait arrêté, et il s’était détourné pour lui faire une visite.

Voilà comme vous vivez. Serrés entre deux terreurs, craignant d’en bas les révoltés, d’en haut l’écrasante idole qui chaque jour pèse davantage, vous vous réfugiez sous elle. Vous fuyez, où? malheureux! A l’autel sanglant de Moloch.

Ce qu’il dévore, ce dieu terrible, ce ne sont pas seulement des individus; ce sont les facultés, les puissances, les vitalités de la Russie.

De 1812 à 1825, vous essayâtes l’activité publique. La doucereuse paternité d’Alexandre se fit la confidente de votre philanthropie. Le coup du 14 décembre effraya, serra les cœurs, les refoula dans l’égoïsme. L’activité littéraire continua encore, au défaut de l’activité publique; même dans cette sphère innocente, l’âme russe fut poursuivie, la poésie tuée avec les poètes... Lermontoff? tué. Griboiédoff? tué. Pouchkine? tué. Et de quelle tragique mort[7]!

Peu après 1840, finit votre littérature. Grand silence. Vous ne parlez plus. Croyez-vous qu’on vous tienne quittes? Non, une carrière nouvelle de persécutions s’est ouverte, plus profonde, plus terrible. Ce despotisme, jusqu’ici extérieur, matériel, il veut pénétrer les âmes, et s’inquiète de la foi.

«Vous obéissez, c’est bien. Comme Pologne et comme Russie, vous êtes brisée, c’est bien... Il manque pourtant quelque chose, sans quoi je ne veux pas du reste; c’est que vous me reconnaissiez comme règle de la raison, comme arbitre de la foi, que vous honoriez en moi l’union des deux puissances hors desquelles il n’y a rien. Si toutes deux sont en moi, je suis complet, je suis Dieu.»

Ainsi dit Nabuchodonosor, il l’a fait proclamer par un de ses serfs (janvier 1850); il a déclaré que Rome était finie, l’Église latine réunie à l’Église grecque, seule catholique, universelle, que le tzar était le seul pontife du monde.

Le grand-duc Michel l’avait dit, il y a vingt ans, en visitant Saint-Pierre de Rome, au moment où le pape officiait: «Cela est beau, cela est grand; mais combien cela sera plus beau quand nous officierons ici!»

L’empereur a fait plus que de dire. Dès 1833, il a agi comme pape, par la persécution atroce des Uniates (des Grecs réunis aux Latins). La Pologne, écrasée politiquement, a fourni encore les victimes à cette terrible exécution religieuse.

Que reste-t-il au nouveau Dieu, sinon de sévir contre la Russie, contre les sectaires innombrables qui s’y cachent jusqu’ici sous la protection des seigneurs? Ces infortunés déjà fournissent, année moyenne, cinq cents condamnés à la Sibérie.

Ainsi va cette puissance de mort, brisant, dévorant. Si elle n’avait rien à mettre dans ses mâchoires meurtrières, elle se mangerait elle-même.—Vie politique? dévorée. Vie littéraire? dévorée. Elle en veut maintenant à la vie religieuse, en Russie et en Europe. Elle avance, gueule béante. Pourquoi la révolution lui est-elle intolérable? L’organe du tzar l’a dit avec beaucoup de franchise: _parce que la révolution française est une religion_.

La France ni la révolution ne sont point inquiètes et ne craignent rien.—Qui doit craindre?—Vous surtout, messieurs. La machine par laquelle cette puissance agit sur le monde, elle prend son point d’appui en vous, elle pèse sur vous et vous écrase. Elle ne fait rien au dehors, sans qu’elle ne le fasse au dedans.

Ce n’est pas un homme seulement, notez-le, c’est une machine. La mort d’un individu (quoique sa violence personnelle ajoute à la pression), sa mort, dis-je, ne suffira pas à relâcher la mécanique si prodigieusement tendue.

Qui peut la desserrer, messieurs? Vous, plus que personne. Le tzar même ne peut rien sans vous.

S’il a tendu la machine par la violence naturelle au pouvoir suprême, par l’emploi des étrangers, ignorants de l’esprit russe,—vous aussi vous l’avez tendue en aggravant le sort du serf, en rendant partout nécessaire, pour contenir les révoltés, l’intervention de la puissance impériale. Vous avez donné au trône du tzar ce poids nouveau, effroyable, sous lequel craque la Russie.

Votre situation est forte encore, votre puissance énorme pour le bien et pour le mal. Ce peuple, entre le tzar et vous, vous préférerait. Affranchi, il est livré à une pire servitude, celle des bureaucrates vendus, sans cœur ni honneur. Ce qu’il demande, c’est que, vous associant au véritable élément russe, la commune, vous la protégiez et contre le gouvernement et contre vos agents mêmes. La commune, sous votre abri, s’essayera à la liberté. Écoutez les anciens, les vieillards, respectez les coutumes; faites taire votre intendant devant le starost et les patriarches du lieu. Écartez les gens d’affaires. Rendez les redevances modérées, raisonnables; que l’_obrok_ (redevance fixe), malheureusement moins répandu de nos jours dans la Grande-Russie, devienne universel, remplace les corvées variables, et soit librement consenti.

Le gouvernement local étant ainsi desserré, le gouvernement central sera pour vous un protecteur moins nécessaire. Il vous sentira fort de l’amour des vôtres, et il vous ménagera. Tout ira s’adoucissant par un mouvement gradué, comme sont ceux de la nature.

La Russie, pour sa grandeur, n’a pas besoin de rester un monde dénaturé.

«_Revenez à la nature._»

Quand une fois on en sort, une énormité rend nécessaire, indispensable, telle autre, non moins monstrueuse.

Pour ne donner qu’un exemple, votre cancer, la Pologne, demande le Caucase pour écoulement. Et le cancer du Caucase demande sans cesse le sang russe, le sang polonais.

«_Revenez à la nature._»

Détendez la rigueur atroce de votre police en la rendant inutile. Elle le sera si le serf vous bénit.

Détendez la rigueur barbare de votre institution militaire. La forme y a détruit le fonds. Elle n’en serait que plus guerrière, si elle n’était tombée sous la pédantesque brutalité de la discipline allemande.

La Russie est conquérante, elle doit l’être, selon la nature, et sa conquête est au Midi.

Consultez le moindre Russe; il n’y en a pas un qui se soucie de l’Ouest. Ce qu’il rêve, c’est le soleil. C’est un peuple méridional de race et d’esprit, qui se trouve malheureusement exilé au Nord. Laissez-le, ce peuple grelottant, venir se chauffer au Midi, descendre aux féconds steppes qui, bien cultivés un jour, vaudront mieux que la Pologne et seront une Italie. La vraie pente de la Russie est vers la mer Noire. Les hommes, comme les fleuves, y descendent d’eux-mêmes; et toutes les fois qu’ils se rapprochent de ce paradis de Crimée, ils croient retrouver la patrie.

Revenant à votre mission légitime et naturelle, la conquête du désert méridional, vous terminerez sans regret une lutte dénaturée. Vous ferez réparation à votre sœur, la Pologne. Vous l’aiderez à se dégager de l’Allemagne, et la referez de vos mains. Elle vous réconciliera avec Dieu et avec l’Europe, et vous rentrerez bénis dans la fraternité humaine.

Note 7:

Voy. _Des Idées révolutionnaires en Russie_, par Iscander, 1851.—J’ai déjà signalé à l’attention ce livre héroïque d’un grand patriote russe.

II

Un libre penseur de la Frise, officier sorti de la garde russe, qui nous a donné un livre piquant sur la tyrannie militaire qu’il avait vue et subie, M. Harro-Harring, a pris cette épigraphe: _Aussi_ (je l’ai osé), 1832.

Peu d’années auparavant, un Allemand, le lieutenant Mœrtens, sorti aussi du service russe, auteur d’un petit volume sur les affaires étrangères de la Russie, s’était retiré à Dresde. Qui ne l’eût cru en sûreté au milieu de cette capitale, sous les yeux de l’Allemagne? Il a disparu, cependant, sans laisser trace, et personne n’a pu dire ce qu’il était devenu (1829).

On accuse le gouvernement russe, et il n’en est pas fâché: il spécule sur la terreur.

Au moment où l’on apprit la révolution de Juillet, deux ingénieurs français, très connus, très distingués, MM. L... et Cl..., étaient dans un salon de Moscou. Le premier se tut; le second parla, loua la révolution. Arrêté le même soir, il partait pour la Sibérie, si notre ambassadeur n’eût été averti à temps et ne l’eût vivement réclamé.

Nul passeport ne doit rassurer l’étranger. Kotzebue avait un passeport prussien fort en règle lorsqu’il fut enlevé à Saint-Pétersbourg et mené d’une traite tout droit à Tobolsk. On avait voulu lui faire peur, et l’événement prouva qu’on avait parfaitement réussi. Il se convertit sans réserve, devint sincèrement bon Russe; si bien que l’empereur, charmé de lui au retour, le fit directeur des théâtres de la capitale. On sait que depuis cette époque sa plume, vendue à la Russie, trahit, calomnia l’Allemagne.

Notre ami, M. Pernet, directeur de la _Revue indépendante_, avait aussi un passeport lorsqu’il fut traîtreusement arrêté. On le laissa librement voyager jusqu’à Moscou. Là, loin des yeux de l’Europe, loin de l’ambassade française, on le saisit sans prétexte. Aucun des Russes qu’il connaît n’ose réclamer pour lui. On le jette dans un bas cachot, au niveau du fond des fossés, de sorte qu’à travers ses grilles il eût toute la journée la vue et le bruit désolant des barbares exécutions que l’on y faisait. On lui amenait là, sous les yeux, des serfs, que l’obligeante police impériale se charge de bâtonner pour leurs maîtres. Ces cris, ces plaintes douloureuses, ces coups de bâton sonnant sur les os, les furieuses clameurs des bourreaux enragés à leur office, tout cela lui composait un spectacle d’enfer qui lui brisait le cœur, absorbait horriblement ses yeux, ses oreilles, et peu à peu son cerveau. Attaché à cette grille sans pouvoir s’en séparer, en deux jours il se sentait déjà devenir comme hébété; sa pensée lui échappait... Mais que fut-ce donc encore quand on amena, demi-nues, deux jeunes filles de vingt ans, que leur maîtresse, une mégère, faisait cruellement flageller? C’étaient deux pauvres ouvrières en modes qui, ne se croyant pas serves, avaient reçu leurs amants en l’absence de la maîtresse. Elle les fit déchirer de verges. Elles criaient grâce et se tordaient... A voir ces corps de femmes en sang et les nerfs à nu, notre compatriote était près de défaillir. Enfin, on ne s’arrêta que quand une des jeunes filles tomba et qu’on vit qu’elle allait mourir... Pernet se mourait lui-même.

Tout ceci, était-ce un hasard? Il faut ne pas connaître la Russie pour le croire. On voulait briser le Français, lui donner une forte et durable impression de terreur. L’étranger, en effet, a sujet de réfléchir quand il voit que du libre au serf la distance est si petite, que le moindre homme de police arrête le libre et le fait battre. Ces modistes n’étaient point serves; elles étaient probablement Françaises; les modistes le sont toutes.

Deux Allemands, sortant de Russie et mettant le pied sur un bâtiment anglais, se jettent dans les bras l’un de l’autre: «Ah! mon ami! s’écrie l’un d’eux, nous pouvons donc respirer!»

Je ne sais si tous ceux qui partent de Russie peuvent ainsi se féliciter. La plupart y laissent une partie considérable d’eux-mêmes. Ceux qui y ont vécu quelque temps n’en parlent guère qu’avec beaucoup de prudence, soit qu’ils gardent un reste de terreur qui ne les quitte jamais, soit qu’ils se soient assimilés à cet étrange pays, _russifiés_ pour ainsi dire. Ils ne nient point ce qu’il y a en Russie d’odieux ou de dénaturé: ils l’avouent, mais sans le blâmer. Ainsi, leur sens moral, affaibli et énervé, n’est plus celui des autres hommes. Ils sont devenus incapables d’un jugement ferme et sérieux.

La Russie, outre ses terreurs, a une puissance d’énervation considérable. Cette vie d’étuves et de bains chauds, ces maisons chauffées nuit et jour, les molles habitudes des pays d’esclaves, tout relâche la fibre morale. Le cœur, blessé d’abord des côtés barbares de l’esclavage, apprend à se taire; les côtés sensuels prévalent. Tel qui fut révolté d’abord excuse ensuite, et finit en lui-même par trouver cela très doux.

Un écrivain qui a passé vingt ans en Russie décrit le saisissement qu’il eut au premier jour où il entendit battre des femmes. Leurs voix navrantes et déchirantes arrivaient à son oreille avec toute espèce de plaintes enfantines, d’une naïveté douloureuse, tous les mots caressants par lesquels la victime espère adoucir le bourreau. La fille: «Grâce! pitié! pas aujourd’hui! je suis malade! épargnez-moi!»—La femme: «Grâce! je suis enceinte!... Ah! mon ami! doucement!... Vous allez tuer deux personnes!» Enfin, tout ce que la douleur et la peur peuvent inspirer de touchant. Il fondit en larmes. La princesse, maîtresse de la maison, qui le surprit dans cet état et qui ne pouvait le comprendre, lui dit: «Ce qui vous trouble tant, c’est vous qui en êtes la cause. Vous avez dit aimer les fraises; j’ai envoyé ces filles au bois, et elles se sont oubliées à danser dans le village.» C’était par bonté, par suite d’une attention pour l’étranger, qu’elle faisait fustiger ses quatre-vingts domestiques.

Les femmes sont, en Russie, beaucoup plus nombreuses que les hommes; l’armée fait une horrible consommation de ceux-ci. Elles travaillent peu aux champs, peu à la maison. Une domesticité oisive, avilie, est le lot d’une infinité de femmes. Une dame russe me disait: «Sur une petite terre de cent cinquante paysans, que je ne visite jamais, j’ai _quarante femmes de chambre_ qui ne font exactement rien.» Elles sont comptées pour si peu, que les banques n’avancent d’argent que pour des serfs mâles; les femelles sont par-dessus le marché.

L’avilissement des femmes, toujours à discrétion, est une des choses qui mettent très bas la Russie. La famille russe est moins garantie que celle du nègre. Du maître aux serves, la couleur est la même, et les mélanges se font sans qu’une nuance accusatrice révèle la vraie paternité. De là, des effets hideux qu’on voit beaucoup moins dans nos colonies. Le maître fait servir ses frères, abuse de ses sœurs, souvent de ses filles. Et quand nous disons le maître, il faut entendre par là moins le seigneur que le vrai maître, l’intendant, l’agent brutal qui, dans une terre éloignée, sans contrôle ni surveillance, sans respect humain, violente à son plaisir cette population infortunée.

Quoi qu’on se plaise à dire sur l’insensibilité des serfs, nous n’en croyons pas moins que cette profanation continuelle de la famille est l’un des martyres de l’âme russe. Nul homme n’est si dégradé qu’il ne souffre de doute amer, ne sachant pas si les enfants qu’il embrasse sont à lui. Il n’y a nulle race, nul pays, d’ailleurs, où la paternité soit plus tendre. Sous l’outrage ils baissent la tête. Mais comment s’en étonner? les révoltes sont isolées, sans espoir d’affranchissement; ils n’en viennent là qu’en acceptant la certitude de mourir sous le bâton. L’homme naît prisonnier en Russie, captif par la nature même avant de l’être par l’homme. Les villages, à grandes distances, communiquent peu, séparés par les forêts, les marais, et la plus grande partie de l’année, par d’infranchissables fondrières. Là ils sont nés, là ils meurent sous la main de fer du destin. Mais ils n’en ont pas moins un cœur, et ce cœur est d’autant plus attendri pour la famille, que tout le reste est si dur! et le pouvoir, et le ciel.