Légendes démocratiques du Nord
Part 18
Ce peuple, si cruellement traité par l’homme, a réfugié son cœur dans la nature. Il l’aime toute, et sans choisir. Tout ce qui vit autour de lui, lui est cher et sacré. Et ce n’est pas seulement l’hirondelle du toit, la cigogne fidèle; le serpent même est bien reçu; il devient aisément un hôte de la maison; on ne lui refuse pas le lait des vaches; il partage avec les enfants. En revanche, il les aime, il aime ses hôtes, les flatte, les remercie à sa manière.
Un de nos amis, s’arrêtant chez une paysanne de Transylvanie, la trouva toute en larmes. Elle venait de perdre son fils, âgé de trois ans. «Nous avions remarqué, dit-elle, que tous les jours l’enfant prenait le pain de son déjeuner et s’absentait une bonne heure. Un jour, je le suivis et je vis, dans un buisson, à côté de l’enfant, un grand serpent qui prenait sur ses genoux le pain qu’il avait apporté. Le lendemain, j’y conduis mon mari, qui, s’effrayant de voir ce serpent étranger, non domestique et malfaisant peut-être, le tue d’un coup de hache. L’enfant arrive, et voit son ami mort. Désespéré, il retourne au logis en pleurant, criant: _Pouiu!_ (c’est un mot de tendresse qu’on donne à tout ce qu’on aime, mot à mot, cher petit oiseau). _Pouiu!_ répétait-il sans cesse. Et rien ne put le consoler. Après cinq jours de larmes, il est mort en criant: _Pouiu!_»
Cette sensibilité facile, étendue à toute la nature, avec laquelle naît le Valaque, a donné à sa langue un charme tout particulier. Je ne crois pas qu’elle ait la splendeur et le retentissant de l’italienne. C’est bien sa sœur, mais une sœur attendrie par le malheur et la souffrance. Tout comme elle, peut-être encore plus, elle a une foule de jolis diminutifs, affectueux et caressants, amoureux, enfantins. Mais ce qu’elle a de plus, ce semble, c’est qu’une larme lui tremble dans la voix, et sa parole est un soupir.
La fleur charmante que nous nommons très prosaïquement le muguet, c’est _lacrimiore_ en valaque, nom touchant et délicieux.
* * * * *
Dès l’ouverture du livre d’Alexandri, on est pris à la tête, au cœur, d’un étrange parfum, tout plein d’ivresse et de vertige.
On ne sait pourquoi, mais on pleure.
Mélancolie très douce, pourtant mélancolie légère... Le nuage n’est pas si épais, qu’un peu d’azur ne soit là-bas.
Voici un chant délicieux de Rosetti, universellement chanté dans les villes, qui a aussi ce caractère. Je le tire de la _Transylvanie_ de De Gerando, où l’on trouvera aussi les vrais Valaques dans d’excellentes gravures.
Tu me disais un jour que jusqu’à la mort Tu me conserverais tout ton amour... Mais tu m’as oublié, tu as tout oublié. Ainsi va le monde, ce n’est pas ta faute.
_Tu mi diceai odate: Ah! al meu inubite, Partea mea din ceriuri tie o voiu da._ Tu me disais un jour: «O mon bien-aimé! Je veux te donner ma part de ciel.» _Toate sont uitate_, Tout est oublié.
_Toate sont perdute_, Tout est perdu. _Asfel este veacul, nu e vina ta._ Ainsi va le siècle, ce n’est pas ta faute. _Scii quand versai lacremi_[13]...
Tu sais quelles larmes tu versais, quand, à mes yeux, Tu disais: «O mon chéri! je ne t’oublierai pas.» Tu m’as oublié, je suis mort pour toi. Le temps brise tout, ce n’est pas ta faute.
_Te stringeam in brate_[14]... Je te serrais dans mes bras, et ta lèvre Versait sur ma bouche une rosée céleste. Mais bientôt elle a laissé échapper un venin... _Asfel ti este secsul..._ Ainsi est fait ton sexe, ce n’est pas ta faute.
_Cinste si virtute amor si credinza, Eri am giurai mie..._ Honneur, vertu, amour et foi, Tu me jurais hier...: aujourd’hui au premier venu. Tu ne sais pas aimer, tu ne connais pas le repentir. Ainsi est fait ton sexe, ce n’est pas ta faute.
L’or, la vanité, ont banni l’amour de ton cœur. _Si ti vedui credinza che in aer sburra._ Et j’ai vu ta foi s’envoler. Ta blessure est guérie, tes désirs sont éteints. Ainsi est fait ton sexe, ce n’est pas ta faute.
Pourtant, malgré ton infidélité, _Inima mea_ Mon âme (mon cœur). Battra chaque fois que je te verrai. Tu es pour moi un ange, un être divin. Ainsi est l’Amour, ce n’est pas ma faute.
Je ne crois pas qu’il y ait sur terre une langue plus propre à l’amour que cette langue rustique,—langue de forêts et de déserts, d’amour et d’amitié au fond des solitudes,—la langue qu’aux clairières des Karpathes une mère seule avec la biche, comme Geneviève de Brabant, parlerait à son nourrisson, au faon, son frère de lait.
Quand je me suis enquis de cette littérature, et que j’ai regardé quelle part y avait l’amour, j’ai vu que cette part n’était rien moins que le tout.
Et cela se comprend, la Roumanie, toute italienne, si loin de son berceau, isolée et murée entre je ne sais combien de grands États barbares, est entrée le moins qu’elle a pu en communication avec cette effroyable Babel; elle n’a parlé qu’à elle-même, à son cœur et de son cœur même.
Cette pauvre petite Italie solitaire, qui avait joué encore un grand rôle aux quinzième et seizième siècles, en battant vaillamment les Turcs, depuis, écrasée de toutes parts, semble alors ne vouloir plus rien voir, ni rien savoir, oublier tout, se cacher tout en soi. Le malheur de chaque jour étouffe tout sentiment public. En revanche, les sentiments privés, l’amour, l’amour de la famille, emplissent l’âme, la charment, la consolent. Elle n’a plus rien à dire au monde; elle ne parle qu’à l’objet aimé.
L’amour a été la profonde liberté de ce peuple. Il l’a conservé jeune à travers tant d’événements. Amour, nature, c’est tout. Rien de plus attendrissant. La vieille Europe savante n’a aucune défense contre le charme inattendu de cette jeune fleur, qui vient lui dire: «Oh! que tu as souffert! Oh! que tu es vieillie!... Moi, qui souffris bien plus, j’ai plié, j’ai cédé; et me voilà sans ride...»
Ce qui touche infiniment dans l’homme adolescent où la nature est tout encore, c’est le premier rayon, l’aube de la conscience lorsqu’elle vient à poindre. De même en cette jeune âme du peuple, rien ne m’a plus intéressé que les traditions, les chants où cet enfant qui semble ne savoir qu’aimer, cueillir les fleurs, soupirer et gémir, du fond des soupirs enfantins, tout à coup se réveille, parle une parole d’homme, et laisse échapper les oracles de la destinée.
Au premier rang de ces rares et attendrissantes révélations de lui-même, qui ont apparu à ce peuple (plus à son cœur qu’à son esprit), mettons le chant de Mariora Floriora, qui termine les _Doinas_ de M. Alexandri, chant moderne de forme, mais fondé sur une tradition antique.
«Dites-nous-le, ce chant...» Je m’en garderai bien. Achetez les _Doinas_. Lisez-les dans la charmante traduction de Voïnesco. Au dernier chant, l’âme fond tout entière; langueur et pourtant vivacité, inexprimable morbidesse!... Ce chant se meurt d’amour... Et sous cette forme, vraie, sincère, de tendresse et de passion, un grand mystère national est transparent, une pensée profonde... Le mot de la sibylle sur ce peuple, d’une sibylle enfantine, amoureuse.
Il m’échappa, ce cri, ce vers du grand Rückert: «Bouche d’enfant! bouche d’enfant!... et plus sage que Salomon!...» (_O Kindermund! Kindermund!..._)
Tout le chant pourrait se traduire par ce mot: _Elle mourut, de quoi? d’avoir aimé l’étranger_.
Oui, cette sensibilité facile d’un peuple qui si longtemps a subi, enduré ses tyrans, c’est le mystère même de sa longue mort.
Tout cela caché, perdu, enfoui sous une immense ondée des plus charmantes fleurs, d’une forme si amoureuse et si naïve qu’on est tenté de croire que le grand poète n’a pas su un moment ce qu’il disait lui-même.
Comment vous dire ce qu’est cette Mariora Floriora? C’est la fée des montagnes moldaves, le doux génie de la contrée. Les fleurs, ses sœurs, les rivières, les montagnes, lui font une cour assidue, et travaillent toutes à la parer... Et cependant son petit cœur lui dit qu’il lui manque quelque chose encore.
Un beau cavalier descend des montagnes; son coursier sauvage porte au front une étoile d’argent. Le cavalier la prie d’amour, et le jeune cœur bat bien fort. Mais une rivale surgit, une souriante jeune fille, avec une belle chemise brodée aux épaules et des papillons d’or aux cheveux. Son sein est un jardin de fleurs, et parmi, se trouvent de petits bouquets de cerises et de fraises parfumées. Elle offre innocemment ces fruits... Et c’est la défaite de la Floriora, elle succombe à la jalousie. Elle arrête la main du cavalier qui allait prendre les fruits, et elle lui donne à la place «son propre jardin».
Ils sont heureux, ils disparaissent. La nuit complaisante survient. Les étoiles malicieuses cherchent en vain Floriora.
Au jour, elle fait venir un char, un coursier rapide, «si rapide que son ombre ne peut le suivre.» Assise avec son amant, elle glisse, brillante et triomphante, sur les longues plaines qui suivent les Karpathes.
«Mais quand les montagnes la virent assise à côté de l’étranger, elles desséchèrent les feuilles de leurs forêts, troublèrent le cristal de leurs sources, étouffèrent la voix de leurs oiseaux.
«Et lorsque les fleurs aperçurent leur jeune reine à côté de l’étranger, elles penchèrent tristement leurs fronts, elles se couvrirent de larmes, elles tremblèrent, comme avant l’orage, et dépérirent en un clin d’œil.». . . . . . . . . . . .
Dès lors Floriora devient languissante elle-même. Elle pleure. Elle écoute en vain son amant chanter ses doinas. Rien ne peut rassurer son cœur... Bientôt apparaît au ciel un noir orage: «Le voilà! s’écrie-t-elle, le voilà! le génie de mort qui va m’enlever... Dieu l’envoie... Depuis que je t’aime, les montagnes ont pleuré; les fleurs des plaines sont allées au ciel se plaindre de mon abandon.»
Note 13:
Ces mots sont littéralement italiens: _sai quando versavi lagrime_.
Note 14:
En italien: _ti sringeva in braccia_... ou plus correctement _fra le braccia_.
II
LE BORDER ET LE COMBAT DES RACES
Le grand combat des races et des langues est à la frontière transylvaine et moldo-valaque. C’est à cette contrée que nous pouvons rapporter, sans nul doute, les deux chants populaires qui suivent.
Le premier, et probablement le moins ancien, est une bravade, un de ces défis de bravoure comme on en trouve en toute lutte analogue, spécialement dans les ballades du _Border_ anglo-écossais. Mais indépendamment de la lutte de races, il y a celle de l’autorité et du bandit. Le Hongrois Janoch, ancien brigand, avec sa table de pierre à lettres d’or, a bien l’air d’être l’homme de l’autorité, un magistrat militaire qui s’est mis en campagne contre le bandit moldave. Ce qui peint tout à fait la nation, c’est que celui-ci ne bat les Hongrois qu’après leur avoir joué un petit air de flûte. On croirait lire le Persan Kourouglou, si bien traduit par Mme Sand.
Quant à la _Petite Brebis_, c’est un chant du caractère le plus antique, une chose sainte et touchante à fendre le cœur. Rien de plus naïf et rien de plus grand. C’est là qu’on sent bien profondément ce dont nous parlions tout à l’heure, cette aimable fraternité de l’homme avec toute la création.
Il y a aussi, il faut le dire, et c’est malheureusement le trait national, une résignation trop facile. L’homme ne se dispute pas à la mort; il ne lui fait pas mauvaise mine; il accueille, il épouse aisément «cette reine, la fiancée du monde», et consomme, sans murmurer, le mariage. Hier sorti de la nature, il semble aujourd’hui trouver doux de rentrer déjà dans son sein.
La traduction qui suit est mot à mot, et d’une extrême littéralité:
MIHU LE JEUNE
A la colline Barbat Sur un chemin raboteux Mihu le jouvenceau, Fier comme un paon, Un paon des bois, Brave brigand, Chemine en chantant, Les forêts délectant De sa flûte d’or Qui chante bellement.
Il chemine, ce brave, Sur un petit murgo (cheval bai) A travers la nuit, A travers la forêt Hertzi. Épais est le feuillage, Sombre la nuit, Le sentier rocailleux. Comme il montait, Murgo marchait, La pierre étincelait, La nuit brillait, Brillait comme le jour. Mihu marchant, marchant toujours.
Sa trace disparaît Sur feuilles tombées Aux sentiers perdus, Mon brave à moi, Les feuilles battant, Les vieilles forêts éveillant, A Murgo parlant: «Ii! Murgo, ii! Marche tout droit. Pourquoi quitter le sentier? Est-ce le frein qui te gêne, La selle qui te serre, Que tu portes si lourdement Mon corps si léger?
—Le frein ne me gêne, La selle ne me serre. Mais ce qui me gêne, Mais ce qui me serre, C’est qu’il y a tout près Quarante et cinq, cinquante moins cinq, Valeureux brigands, Braves Levantins Qui ont quitté leurs parents Dès l’âge le plus tendre. Ils banquettent là-haut Au sommet du rocher Sous d’épais sapins, De petits noisetiers. A une table de pierre Fendue en quatre, Liée par des fils de fer, Avec des lettres sculptées, Des lettres de livre Et toutes dorées.
A table est assis, Prêt à faire de toi sa proie, Janoch le Hongrois, Ancien brigand, A la barbe hérissée, Longue jusqu’à sa taille Couverte de sa ceinture. Et, grand Dieu! il a Épées étincelantes, Carabines à balles forcées Et cœur d’acier. Et il a de plus, Sur le sommet du rocher, De braves Levantins Éloignés de leurs parents Dès l’âge le plus tendre. Tous braves Hongrois, Jeunes gens adroits, Jeunes gens nerveux, Des braves à la nuque forte, Des braves sans salaire, Avec de grands casques Aux longues queues Flottantes sur les dos! Ils entendront nos pas, Devant toi surgiront, Sur toi bondiront, Et malheur à toi! Malheur à moi!
—Ii! Murgo, ii! Reprends ton chemin, Car Mihu est brave! Ne crains pas avec lui; Murgo, fie-toi A ces bras énormes, Énormes et nerveux, A cette large poitrine, Large et bien couverte, A cette chère dague A la lame acérée.»
Murgo, comme la pensée, Laisse la colline Et reprend le chemin.
Regarde dans la forêt, regarde Janoch soudainement, Pendant qu’il buvait Et se réjouissait, S’arrête pétrifié, Son front s’assombrit, Car, de temps en temps, Il entend résonnant, Les forêts enchantant, Une fière chanson... Chanson de brave, Et la voix d’une flûte, D’une flûte en os, Qui chante bellement! Et voilà, voilà Que Janoch soudain Tressaille et bondit, Et crie d’une voix grande: «Vous tous, mes braves, Arrêtez! écoutez! Saisissez vos armes, Car j’entends Une voix de flûte Contre les feuilles résonnant Les forêts enchantant! Hâtez-vous, dépêchez, Partez à l’instant Et barrez-lui le chemin Au pont de Hartop, A la vallée du peuplier, Au sentier étroit, Au chemin brisé, A la petite fontaine Qui coule doucement. S’il se trouve brave, Ne lui faites mal! Mais si c’est un étourdi, Par les femmes ensorcelé Donnez-lui un soufflet Et laissez-le aller!»
Les Hongrois se précipitent Et lui barrent le chemin! Mais dès qu’il les aperçoit Mihu de leur dire: «Vous, bravez, écoutez! Celui qui vous envoie A perdu vos têtes.» Et, sans presque achever, Il s’élance sur eux, Et d’un seul mouvement Il les abat tous, Et reprend son chemin A travers la verte forêt. Quand Murgo marchait, La pierre étincelait, La nuit brillait, Brillait comme le jour! Il va droit à Janoch, Qui dit en le voyant: «Vous tous, mes braves, Tirez vos carabines, Frappez de vos lances! —Laissez vos carabines, Laissez vos lances, Car je suis Mihu. Et je veux vous chanter Une fière chanson, Chanson de brave, De ma flûte en os Qui chante bellement.» Et les Hongrois, Neveux de Janoch, Sont pétrifiés, Dans leur pensée absorbés.
Et voilà, voilà Que Mihu soudain Commence sur-le-champ A dire avec feu, Commence doucement A dire avec amour Une chanson plaintive D’une telle beauté, Que les monts résonnent, Les aigles se rassemblent, Les pins se balancent, Les feuilles chuchotent, Les étoiles étincellent, S’arrêtent dans leur course. * * * * Et tous les Hongrois Écoutent avec tendresse, Et Janoch soudain D’adoucir sa voix, De parler à Mihu; Il l’invite à sa table. «Viens, Mihu, viens, Viens, brave des braves, Mettons-nous au festin, Donnons-nous à la joie, Et puis ensemble Nous lutterons nous deux! Ils s’assemblent tous, Se mettent à table, Se régalent et se réjouissent, Et crient joyeusement, Éveillant la vieille forêt! Mais le banquet terminé, De bonne chère nourris, De bons vins réjouis, Mihu le Moldave Et Janoch le Hongrois Vont de côté, Et la lutte commence!
Les Hongrois, Neveux de Janoch, Regardent et admirent Comme ils se retournent, Comme ils se secouent, Comme ils se renversent, Comme deux braves Rejetons des dragons. Et voilà, voilà Que Mihu, tout d’un coup, S’arrête sur place, Saisit son Hongrois, Le soulève, Le rejette, Le met à genoux, Plie sa tête!
Et les Hongrois, Neveux de Janoch, Restent pétrifiés, De terreur saisis! Mihu les éveille Et leur parle ainsi: «Vous, braves! Qui d’entre vous Pourra soulever Ma massue Lourde comme elle est Et ma carabine Lourde comme elle est, Mes armes pesantes? Que celui-là vienne, En fraternité avec moi, Faire le métier de brave A l’ombre des forêts.» Les Hongrois accourent, Se baissent, Mais ils essayent en vain, Car pas un ne peut Soulever sur son dos Les armes amassées Et gisant à terre. «Allez donc, enfants! Quittez les forêts, Prenez la charrue, La bêche et la pelle...» * * * * Et, parlant ainsi, Mihu le brave, De son petit doigt, Soulève ses armes, Sur Murgo s’élance, Et, tout joyeux, se remet en marche; Et derrière lui, La forêt bouillonne Et résonne D’une fière chanson, Chanson de brave, D’une voix de flûte, Douce à l’ouïe, D’une flûte en os, Qui chante bellement.
LA PETITE BREBIS
Sur la pente d’une montagne, La bouche du paradis[15], Cheminent et descendent la vallée Trois troupeaux de petits moutons, Avec trois petits pasteurs. L’un est Moldave, L’autre est Hongrois, L’autre est un Sicule de Vrantcha. Et le Hongrois Et le Sicule Parlèrent entre eux, Tinrent conseil Pour assassiner le Moldave Au coucher du soleil; Car il est plus riche, Il a des brebis nombreuses, Nombreuses et cornues, Des chevaux domptés, Des chiens vigoureux. Mais petite brebis, A la laine soyeuse, Depuis trois jours Ne ferme plus la bouche, Et l’herbe ne lui plaît plus. —Gentille brebis, Gentille, riche en toison, Depuis trois jours Tu ne fermes plus la bouche; Est-ce l’herbe qui te déplaît? Ou bien es-tu malade, Ma gentille petite brebis? —Mon cher berger, Mène ton troupeau Près du noir bosquet Où il y a de l’herbe pour nous, De l’ombre pour vous. Maître! maître! Appelle aussi un chien, Le plus brave, Le plus vigoureux, Car, au coucher du soleil, Veulent te tuer Le Hongrois et le Sicule. —Petite brebis de Birza, Si tu es une fée, Et si je dois mourir Dans ces pâturages, Dis au Hongrois, Dis au Sicule De m’enterrer Ici tout près, Au pré des brebis, Pour être toujours avec vous Derrière la bergerie, Pour entendre encore La voix de mes chiens. Dis-leur ces choses; Toi, tu placeras à ma tête Petite flûte de hêtre Qui joue si doucement, Petite flûte en os Qui joue si tristement, Petite flûte de sureau Qui joue avec flamme. Le vent s’enflera, Par elles passera, Et les brebis s’assembleront Et me pleureront. Avec larmes de sang! Toi, ne leur parle pas D’assassinat, à elles; — Dis-leur simplement Que je me suis marié A une fière reine, La fiancée du monde. Dis-leur qu’à ma noce Une étoile a filé; Le soleil et la lune Ont tenu ma couronne. J’ai eu pour témoins Les pins et les chênes, Pour prêtres les grandes montagnes, Pour musiciens les oiseaux, Des milliers d’oiseaux, Et pour flambeaux les étoiles.
Mais si tu rencontres Ma pauvre vieille mère A la ceinture de laine, Les yeux pleins de larmes, Parcourant les champs, Demandant à tous, Et à tous disant: «Qui de vous a connu, Qui de vous a vu Un fier jeune berger, Qui eût passé par un anneau, Le teint comme crème, La petite moustache Comme épi de blé, Les cheveux Plume de corbeau, Et ses petits yeux Comme la mûre des champs?...» Toi, chère petite brebis, Aie pitié d’elle; Dis-lui simplement Que je me suis marié A une fille de roi, A la porte du paradis! Mais à cette bonne mère, Ne lui dis pas, chère brebis, Qu’à ma noce une étoile a filé, Que j’ai eu pour témoins Les pins et les chênes, Pour prêtres les grandes montagnes, Pour musiciens les oiseaux, Des milliers d’oiseaux, Et pour flambeaux les étoiles.» * * * *
Le reste n’a pu être retrouvé.
Note 15:
C’est-à-dire l’entrée de l’heureuse patrie moldave, sur la frontière de Transylvanie.
III
DE L’HISTOIRE DE LA ROUMANIE ET DE SA DESTINÉE
Un illustre Roumain écrivait à un ami Français ces remarquables paroles:
«Que de jours, de nuits sans sommeil, j’ai passés en lisant ces chants populaires où l’histoire de notre patrie est écrite pour nous, mais pleurant des larmes amères de ce que le monde est privé de sa plus belle page!... Je puis le dire sans modestie comme sans amour-propre, l’histoire de la Roumanie contient dix-huit siècles de miracles autant que de souffrances.
«Supposons un moment que la France ait vécu cinq siècles constamment au moment sublime de vos Fédérations, cinq siècles sur le champ de Jemmapes, et huit siècles sur Waterloo, et tout cela sans historien, de sorte que le monde ignore jusqu’à l’existence de votre patrie... Oh! ne faisons pas cette supposition, votre cœur en souffrirait trop.»
Je crois pourtant qu’un véritable historien, un pénétrant critique, recueillant de toutes parts dans les annales des peuples voisins les faits historiques de la Roumanie, pourra retrouver son passé et reconstituer son histoire.
Ce monument peut-être existe. On nous assure que l’éminent et à jamais regrettable Balcesco a laissé un grand ouvrage sur l’histoire de son pays.—Puisse-t-il paraître bientôt!
Il y a, dit-on, profité de plus d’un document inconnu, miraculeusement retrouvé.
En 1846, il eut le bonheur de découvrir, dans un monastère de Karpathes, un poème historique de grande valeur. _Cantarea Roumaniâ_, chant de la Roumanie.—C’était toute l’histoire en quelques pages, et tirée de l’âme du peuple.
Impossible de découvrir l’auteur et l’époque. Il croit que c’est un moine nourri dans la solitude de la Bible et des psaumes.—Car souvent il y a eu dans les monastères et les grottes des Karpathes des moines qui ont exprimé dans une poésie biblique les souffrances du peuple, et ont cherché à voir dans l’avenir. Le plus connu est le Père Spiridion. Les moines de basse classe et les prêtres roumains, tant dans les principautés que dans la Transylvanie, ne se sont jamais séparés du peuple, ni par le genre de vie ni par le cœur. De là vient uniquement leur influence sur le peuple.
Le caractère de l’écriture et certaines expressions lui font croire que ce poème a été composé dans une de ces années où il y eut un grand mouvement populaire, comme en 1830. Les révolutions françaises, polonaises, les mouvements de l’Italie, retentirent jusque dans les solitudes des Karpathes et ouvrirent le cœur de l’ermite, qui regarda sa patrie et sa vie gémissante sous la domination russe. Il repassa chacun des jours de l’ancien temps, et, écoutant les bruits du monde, il montra à sa patrie les signes de l’affranchissement.