Légendes démocratiques du Nord
Part 19
On a trop oublié le rôle éminemment guerrier qu’a joué autrefois la Roumanie.
C’est-elle pourtant qui, avec la Hongrie et la Pologne, soutint l’atroce combat de cinq siècles entiers qui ferma l’Europe aux Tartares d’abord, puis aux Ottomans.
Le sauveur de la chrétienté, Jean Huniade, fut-il Hongrois ou Roumain? C’est une question controversée entre les deux peuples.
Je lis dans la brochure nouvelle de M. Armand Lévy cette page éloquente: «Quarante églises semées sur le sol moldave témoignent encore des quarante victoires d’Étienne-le-Grand sur les Turcs... Si l’Évangile en cette nation trouva son boulevard, et si des milliers de Roumains ont témoigné pour la foi à Nicopolis comme à Varna, au temps nouveau la Révolution chaque fois y trouva son écho: et quand, il y a près de soixante ans, elle nous demandait de la reconnaître comme république, et quand naguère elle se levait toute confiante dans les sympathies et les promesses de la France de Février. Et les martyrs n’ont pas manqué à la cause nationale depuis Cantacuzène, dépouillé et proscrit: Brazoiano et Balaceano mis à mort, les Vacaresco exilés en Chypre, tous victimes des Phanariotes; plus tard, l’hospodar Ghika, décapité pour avoir protesté contre la prise, de la Bukovine par l’Autriche, en 1777, et Vladimiresco, qui, en 1821, renversa les princes étrangers du Phanar, fut pris dans un piège de conférences, et assassiné de la main des aides de camp d’Ypsilanti; jusqu’aux Deux cents de Bucharest qui défendirent l’entrée de la cité, héros de la dernière heure; jusqu’aux libérateurs proscrits de 1848, témoins et reproches vivants de la patrie au milieu des nations étrangères.»
Ce peuple, malgré tant de misères, malgré l’écrasement où le tient la Russie, ressuscitera-t-il? Nous n’en faisons nul doute.
Pourquoi?
Il a ce qu’ont très peu de peuples, _une idée simple_ et forte _de son passé, de son avenir_.
_De son passé._—Il se croit Romain. Il porte l’aigle romaine. Il se sent parent de Trajan.
_De son avenir._—Il ne flotte nullement sur l’idée de la Révolution. Ses apôtres de 1848, dans leur extrême péril, sous le pied du colosse déjà levé, n’ont pas eu, comme nous, le loisir de sophistiquer. Ils ont dit à leur peuple: «La Révolution, c’est la liberté _et la terre_, la possession de la terre.» Les seules propriétés nationales qui font le tiers du pays auraient suffi pour doter toute la population agricole (Balcesco, page 53).
Avec ce simple mot, si la France eût voulu leur vendre des armes (ce qu’elle refusa obstinément), ils levaient toute la population contre la Russie. Un petit peuple qui se lève _tout entier_ est plus nombreux que la plus grande armée du monde.
La résistance héroïque des pompiers de Bucharest prouve assez ce que ce peuple eût pu faire. Les régiments valaques de la Transylvanie comptent parmi les meilleurs de l’empire d’Autriche.
Des deux partis qui divisaient la révolution, le parti turc s’est trompé, à coup sûr; l’expérience a bien prouvé que la Turquie et l’Angleterre ne pouvaient donner aucune protection.
Le parti qu’on nommait français, l’avenir le nommera le vrai parti roumain. Quoiqu’il espérât quelque appui de la France, c’est dans la Roumanie même qu’il mettait toute sa force, dans une révolution profonde, profondément fondée. _Le paysan propriétaire_ eût fait des efforts incroyables. La Russie, très embarrassée, n’eût jamais passé en Hongrie.
Un grand poète, un philologue illustre, et qui, sous mille rapports, a bien mérité de son pays, M. Héliade, a eu le tort très grave de ne pas reconnaître franchement que son parti s’était trompé, le tort plus grave d’insinuer que ses adversaires (les meilleurs patriotes de l’Europe!) étaient des amis de la Russie qui la servaient par une fausse exagération! Les Rosetti, les Golesco, les Bratiano, agents russes!!!
Le jour s’est fait. On comprend aujourd’hui que non seulement ils ne se trompèrent pas dans l’intérêt de leur pays, mais que leur révolution radicale et territoriale, qui armait tout un peuple d’au moins trois cent mille combattants, eût doublé la guerre de Hongrie et recréé contre la barbarie la vieille barrière du Danube, qui garda si longtemps l’Europe.
Les grandes et nobles paroles des paysans que j’ai citées se trouvent dans la précieuse brochure de M. Balcesco.
Un heureux hasard me permet d’y ajouter la traduction suivante des procès-verbaux de deux séances de la commission mixte des propriétaires et des paysans. Jamais plus graves questions n’ont été discutées avec plus de simplicité et de grandeur.
PREMIÈRE SÉANCE.—10 AOUT 1848.
La séance du 10 août 1848 s’est ouverte à neuf heures sous la présidence de M. JONESCO (agronome distingué). Sur trente-quatre députés qui devaient composer la commission, vingt-deux étaient venus, dont quatorze paysans, et huit propriétaires. L’ordre du jour les appelait à discuter comment devaient se faire les semailles d’automne.
LE PAYSAN NÉAGOU (qui est en même temps prêtre) demande la parole; trois députés propriétaires la réclament aussi.
NÉAGOU développe les plaintes des paysans. Il rappelle qu’en temps de calamités les propriétaires quittent le pays, tandis que les paysans restent pour tout souffrir et garder les propriétés; cela seul suffirait pour leur constituer un droit. Sans les paysans, la terre aurait-elle aucune valeur? Par eux, elle s’est améliorée et enrichie; par eux, elle a pu payer au propriétaire d’immenses revenus; à ce titre, les propriétaires restent les débiteurs des paysans.—Il propose, non seulement pour les semailles d’automne, mais comme base d’un arrangement définitif dans la question de la propriété, que le paysan laboure et sème, comme il l’entendra, en payant la dîme ou dixième au propriétaire.
M. JONESCO prétend que cette dîme serait un servage et pour le propriétaire et pour le paysan.
M. LINCHE se croit incompétent; la commission n’a rien à faire qu’à préparer à l’assemblée un projet sur la propriété. Jusque-là, il faut suivre l’ancienne loi, quoique mauvaise.
M. CÉOUCHESCO (propriétaire) appuie l’avis du paysan Néagou, en le limitant à la question des semailles d’automne.
M. ROBESCO (propriétaire) propose que le paysan laboure pour le propriétaire un pogon et demi (mesure roumaine), et tout le reste pour lui. Plus tard on fixera la valeur comparative de la terre du propriétaire et du travail du paysan.
Presque tous les députés paysans adoptent cette proposition.
(Adoption fort prudente, selon nous. L’arpentage d’une mesure de terre est chose simple et sans conteste. Mais l’appréciation du dixième du produit est chose fort délicate, susceptible de chicane, et qui eût fait encore intervenir l’autorité entre le propriétaire et le paysan.)
DEUXIÈME SÉANCE.—11 AOUT 1848.
A la fin de la première séance, le président avait lu l’ordre du jour de la deuxième.
_Le paysan est-il libre de son travail?_
_Le paysan est-il libre sur la propriété?_
Les assistants s’écrient que cela ne fait aucun doute.
Le président de la séance, M. RACOVITZA, dit qu’on ne peut discuter, attendu que tous les membres ne sont pas présents. On annonce que, dans un district, les propriétaires, ne reconnaissant point la Révolution, n’ont voulu ni s’assembler, ni élire un député. Le président se retire.
L’assemblée ne se sépare point. Elle reste dans un profond silence. M. JONESCO croit devoir passer outre, et dit:—Messieurs, il faut ouvrir la voie à la discussion, lui poser son principe: «_La propriété est sacrée, parce qu’elle est le produit du travail. Le travail est sacré, par ce qu’il est la sueur du travailleur_.» Ce principe est reconnu même par l’ancien Règlement, dont les lois, faites par les seuls boyards, sont restées inconnues aux paysans.
—Rien n’est plus vrai! s’écrient tous les députés paysans.
M. JONESCO: Le principe était bon, mais l’application fut mauvaise. En Moldavie, en Valachie, ce Règlement asservit le travail. Nous le détruisons.
UN DÉPUTÉ PAYSAN (se séparant de son parti): Sans doute, ces principes sont vrais... Mais, quant au Règlement, il n’a pas été réellement appliqué...
M. LINCHE: Remarquez bien cette parole!
M. JONESCO répond que le Règlement consacrait la propriété sans consacrer le travail. Il montre, d’autre part, ce que la propriété a de respectable en ce pays, la terre ayant été peuplée par colonisation, non par usurpation, par invasion, comme en Asie, en Servie, etc. Du reste, si l’on fait aujourd’hui un partage de la terre entre le propriétaire et le paysan, il serait absurde de dire qu’elle pourra être de nouveau partagée, etc. Il revient à l’ancien Règlement et l’attaque de nouveau, comme funeste aux travailleurs.
M. LINCHE: Je ne viens pas le défendre, Dieu m’en garde! Je ne viens pas examiner s’il a été bien ou mal appliqué. Je reconnais le droit que la nation a de se donner des lois. Je veux seulement prouver que la _corvée_ n’était pas un servage, comme vient de le dire M. Jonesco. Le servage est l’état déplorable de celui qui n’est maître ni de lui ni de son travail, et ne peut avoir ni volonté ni propriété. Non, c’était comme une obligation de fermage; un intérêt du capital mis dans la terre et déterminé par la loi. L’application du principe a seule été mauvaise. M. Linche continue en défendant la propriété, comme fait; il ne croit pas avoir besoin, comme M. Jonesco, de dire que la terre a été autrefois achetée par ceux qui la possèdent. Radou Négrou (Rodolphe le Noir), premier prince du pays, a partagé la terre entre ses braves en récompense de leurs services militaires. D’eux sont sorties les familles héroïques des Busesco, des Calofiresco, etc., dont les propriétés nous sont venues par héritage. Je reconnais le droit qu’a la nation de faire ses lois, pourvu qu’elle les fonde sur les deux principes de la liberté du travail et de l’inviolabilité de la propriété.
LE PAYSAN NÉAGOU: On prétend que la corvée n’était pas un servage, que c’était comme une obligation de fermage, librement consentie! Quoi! vous me dites, par exemple: «Attelle tes bœufs, viens me conduire à Domnitsa.» Je pars, je vous conduis. Et là, au lieu d’apprécier la longueur du chemin, vous êtes quitte en me payant cinq piastres (environ trente-trois sous de France). Et il faut bien que je les reçoive. Où irais-je réclamer mon droit?... Voilà ce que vous appelez une chose de libre consentement!
LIPAN (député paysan): Quel servage plus grand, messieurs? Jugez-en par ceci: ma femme accouche, personne que moi pour la soigner, elle et son enfant. Au troisième jour, arrive le gendarme, qui me fait marcher, me mène, à coups de fouet, travailler au champ (il y a dix ans, messieurs, et vous verriez encore les marques)... Là, on me fait travailler, sans me donner de nourriture, sans me permettre d’aller voir ma femme et mon enfant, ni de leur chercher à manger. Je me lamente, et ils me battent... Au temps des Turcs, le sabre frappait, tuait; il ne torturait pas comme le fouet... Nous n’en avions rien lu, de votre Règlement, et nous l’avons senti tout à coup sur le dos.
—Oh! oui, disent les députés paysans. Le Règlement a été un servage.
LIPAN: Une autre fois, ma femme et moi nous sommes enlevés pour le fauchage, tenus là, avec l’homme armé derrière nous. Et nous avions laissé un enfant de trois mois, un enfant qui ne dit encore ni mère, ni père, à l’ardeur du soleil, avec des guêpes à la bouche, mangé des mouches et des cousins... Est-ce là un esclavage?... Du matin jusqu’au grand midi, ma femme n’a pas pu aller allaiter son enfant.
M. LINCHE: Je ne nie pas, monsieur, que le Règlement n’ait été sévère. Mais l’usage et l’application ont été pires encore... Oui, la propriété est sacrée, et le travail encore plus. Je regrette seulement que ceux qui devaient pacifier travaillent à irriter les plaies plus qu’à la pacification.
M. LAHOVARI (propriétaire): Oublions... car, dans ce passé, il y a eu bien des choses injustes, mais qui n’étaient pas illégales.
LE PAYSAN NÉAGOU: Oui, messieurs, oublions... il est bien reconnu que le travail est sacré... Oublions. Si messieurs les propriétaires veulent bien accorder quelque chose, la paix est entre nous.
—Oui! s’écrient tous les paysans.
Le président veut clore la séance. Quoique les députés paysans demandent qu’on leur donne le temps de réfléchir encore, on insiste. La séance est levée, la discussion remise au lendemain.
FIN DES LÉGENDES DÉMOCRATIQUES DU NORD.
TABLE DES MATIÈRES
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LÉGENDES DÉMOCRATIQUES DU NORD
POLOGNE ET RUSSIE.
KOSCIUSZKO Pages
I. A la Pologne 3
II. On ne tue pas une nation 8
III. Causes réelles de la ruine de la Pologne 16
IV. Sublime générosité de la Pologne 20
V. Génie prophétique et poétique de la Pologne. Sa légende 25 récente.
VI. La Russie était inconnue jusqu’en 1847.—Elle est entièrement 28 communiste
VII. Tout, dans la Russie, est illusion et mensonge 34
VIII. Politique mensongère de la Russie. Comment elle a dissous la 42 Pologne
IX. Enfance et jeunesse de Kosciuszko (1746-1776) 47
X. Kosciuszko en Amérique;—dictateur en Pologne (1777-1794) 54
XI. Résistance héroïque de Kosciuszko. Il succombe (1794) 64
XII. Captivité, exil, vieillesse et mort de Kosciuszko 73 (1794-1817)
XIII. Ce qu’est devenue la Pologne après Kosciuszko.—On n’a pu 86 détruire la Pologne
XIV. Comment on détruit la Russie 94
XV. Ce que la Pologne peut faire avant la Révolution 107
LES MARTYRS DE LA RUSSIE.
I. Aux officiers russes 121
II. 132
III. Histoire de Catya, serve russe 140
IV. Le minotaure.—De l’armée comme supplice 151
V. Sibérie 161
VI. Sibérie.—Les Supplices 168
VII. Du terrorisme croissant de la Russie.—Martyre de Pestel et 180 de Ryleïeff
VIII. De l’extermination de la Pologne 202
IX. Du tzar, comme pape et comme Dieu.—Persécutions religieuses 225
X. Du tzar, comme pape et comme Dieu.—On le propose pour pape 233 universel
PRINCIPAUTÉS DANUBIENNES.
MADAME ROSETTI (1848)
I. Le Danube 246
II. La Roumanie 249
III. La révolution valaque en 1848 255
IV. La trahison 259
V. Madame Rosetti poursuit et rejoint les prisonniers 265
VI. L’évasion (octobre 1848) 272
VII. La fuite à travers trois peuples en armes.—Arrivée à Vienne 277
VIII. Ce qu’est devenue la Roumanie.—Invasions périodiques de la 282 Russie
APPENDICE.
I. Langue et littérature 289
II. Le Border et le combat des races 298
III. De l’histoire de la Roumanie et de sa destinée 305
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FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
PARIS.—IMP. E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26.
Notes du transcripteur
1. Les erreurs typographiques évidentes ont été corrigées sans annotation.
2. Page 145, 3ème paragraphe, on a changé «élevée» pour «enlevée» dans «...il semblait qu’elle fût restée à l’âge où on l’avait enlevée.»
3. Page 209, 8ème ligne, on a ajouté «est» dans «...vivante, elle est dans le...».
4. Page 267, 2ème ligne, on a ajouté «ils» dans «...ne se feraient-ils pas...».
5. Les vers des pages 299 à 304 ont été mis sur une seule colonne.
6. Le texte original en italique est encadré par des _soulignements_.
End of Project Gutenberg's Légendes démocratiques du Nord, by Jules Michelet