Légendes démocratiques du Nord
Part 17
Leur confiance baissa malheureusement, quand un de ces Turcs, devenu leur ami, dit à l’oreille de Mme Rosetti ce seul mot: _Bosnia_. Ils comprirent que la longue hésitation de la Porte était finie, qu’elle allait obéir aux Russes, enfermer les captifs dans un fort de Bosnie et les leur garder là.
Il faut donc se hâter, trouver dès demain, s’il se peut, un moyen d’évasion. Ils conviennent que le lendemain, en passant devant Orsova, ville valaque de l’empire d’Autriche, au moment où les barques approchent du rivage, ils sauteront à terre, invoqueront le secours de la population valaque. Mme Rosetti les devance à Orsova, et elle apprend que la tentative échouerait. Le gouverneur autrichien de la ville est dévoué aux Russes; loin de favoriser l’évasion, il y mettrait obstacle; ressaisis, leur captivité n’en serait que plus dure et plus difficile à briser.
Comment les avertir? Mme Rosetti y parvint.
Avec une présence d’esprit admirable, quand elle les vit tous sur les ponts de leurs barques, déjà prêts à sauter, elle tend sa petite _Liberté_ à son père et leur dit: «Ne la prenez pas avant que je ne vous la donne.» Ils comprirent et ne descendirent pas.
Ce n’était pas dans une ville comme Orsova, et sous l’œil des autorités, qu’une tentative pouvait réussir. Il fallait plutôt un village, une population simple et bonne de paysans valaques qu’on pût intéresser au sort de leurs compatriotes, animer, ameuter contre les Turcs. Mme Rosetti eut ce bonheur d’obtenir qu’ils feraient le voyage sur bateaux autrichiens, et seraient ainsi remorqués le long de la rive autrichienne, dont presque tous les villages sont valaques. Elle suivait par terre dans les rudes chariots du pays, qui ne sont autre chose que de simples troncs d’arbres, mal agencés ensemble. Souvent elle descendait, suivait à pied les bords très hauts et escarpés, portant Liby, faisant des signes aux prisonniers et leur jetant des fleurs. Ils la voyaient d’en bas, leur chère libératrice, marcher vive et gracieuse, dans son costume de jeune femme valaque; un simple fichu sur la tête retenait ses cheveux. Belle, brunie au soleil, sous cet habit de paysanne, sans autre éclat que celui de ses yeux étincelants d’esprit de bonté, et elle leur fit souvent l’effet d’un ange de Dieu, et ils n’étaient pas loin de lui faire des prières.
Je m’aperçois ici que je n’ai rien dit de la figure de Mme Rosetti, de sa race, de sa naissance. Parfaitement Valaque de cœur, de volonté, de langue, fille d’un capitaine écossais, mais Française du côté maternel, elle est née à Guernesey. Nous la revendiquons comme Française et peut-être Bretonne d’origine. Elle a été élevée en France, plusieurs années en Provence, et vous la croiriez Provençale. Elle a épousé en 1847 Rosetti, le charmant poète, dont les chansons sont nationales dans la Roumanie.
Elle est petite et brune. Nez fin, mais point du tout classique; beaux cheveux bruns; beaux yeux veloutés et brillants. Dans les yeux, dans la bouche (qui est toute nature, tout éloquence et tout amour), une conciliation infinie, quelque chose à la fois d’attrayant et de ferme, beaucoup d’adresse et de prudence.
Ce caractère si fort, avec ce courage de lionne, semble faible en un point. Soit système, soit excès d’amour, elle dépend de tous les caprices de ses enfants, les endure et leur obéit jusqu’à extinction de ses forces.
Très ferme en tout le reste. Le plus rare des courages, elle l’a eu, elle l’a. Personne ne porte avec plus de grâce la pauvreté démocratique. Personne ne sait mieux l’adoucir pour les siens. Admirable au jour du danger, elle ne l’est pas moins dans les longues épreuves de l’exil, dans ses tristesses et ses privations. Mais près d’elle, qui les sentirait? Admirable mystère de la solidarité moderne! c’est près d’une étrangère, d’une fille adoptive de la Roumanie, que l’exilé roumain sent le mieux la patrie présente, son vivant génie, son foyer.
Revenons.
L’obstacle pour communiquer, c’était la quarantaine, sévère en ce pays. Tout ce qui a touché la rive turque est repoussé de l’autre rive. Un agent la suivait exprès pour empêcher la communication. A une halte, séparée par une grille du pont qui menait aux bateaux, arrêtée par un officier autrichien qui gardait le pont, elle lui tend Liby:—«Quoi! monsieur, songez donc que cette enfant veut embrasser son père! Il y a si longtemps qu’elle ne l’a vu!» L’officier détourna la tête et ne résista plus:—«Madame, faites du moins que je ne vous voie pas.»
Elle gagnait ainsi tout le monde. Les règlements fléchissaient ainsi devant elle. Le lendemain, à midi, elle obtint qu’ils déjeuneraient ensemble. Un cavalier cependant arrivait en grande hâte, un officier turc envoyé par le gouverneur de la dernière forteresse où ils étaient entrés. Ordre de rebrousser chemin, de revenir au fort.
Tout le village était là cependant, qui regardait les prisonniers, un village de paysans valaques, que Mme Rosetti avait mis déjà dans les intérêts de leurs infortunés compatriotes.—Ceux-ci, encouragés par la sympathie visible des paysans, déclarent qu’ils ne retourneront pas.—L’officier turc, en comptant ses soldats, sent bien qu’il ne peut entreprendre de lutter contre tout un village; il va chercher de nouveaux ordres.—Les prisonniers, sans perdre de temps, jettent leurs habits sur leurs bras, et se mettent à marcher, du pas dont vont des hommes qui courent après leur liberté. Les Turcs, ne pouvant mieux, s’efforcent de les suivre. Ce n’était pas sans peine: ils allaient à pied aussi vite que Mme Rosetti en voiture. Elle avait pris du vin en route, et leur en donnait à chaque halte. Les Turcs aussi, quoique inquiets d’un voyage qui semblait une fuite, se consolaient en buvant tout le long de la route; ils étaient, après tout, sur la rive chrétienne et se sentaient plus libres des prescriptions de Mahomet.
Le soir, on arriva ainsi à Sfenitza. Mme Rosetti, qui était en avant, avait fait préparer un grand repas, force vin et café, liqueurs. Les Turcs, déjà troublés par ce qu’ils ont bu tout le jour, viennent enterrer là tout ce qui leur reste de raison. Ils fument, ils tombent de sommeil. L’un d’eux, n’y pouvant résister, eut soin de dire aux prisonniers: «Songez bien à ne pas partir sans m’avoir éveillé.»
Dans cette quiétude profonde, les Turcs sont troublés tout à coup. Entrent le maire et le curé, une foule d’habitants du village qu’amène Mme Rosetti.—«Où sont vos passeports? leur dit le maire. En avez-vous? Comment osez-vous bien venir en armes sur les terres de Sa Majesté l’empereur?» Les pauvres Turcs ne savent que répondre. Les rôles sont changés: ce sont eux qui sont prisonniers. Ils négocient pour qu’on les laisse libres.
VII
LA FUITE A TRAVERS TROIS PEUPLES EN ARMES ARRIVÉE A VIENNE
Il était minuit, et cinq chariots attendaient à la porte. Mme Rosetti, son ami, le Hongrois, assistaient à l’explication. Mais déjà les prisonniers, montés en chariots, couraient joyeusement la campagne. Elle couvrit ainsi la retraite, et ne tarda pas à les rejoindre.
Vingt heures de suite, pour leur premier trajet, ils roulèrent dans ces rudes chariots de troncs d’arbres. Bien souvent il fallait descendre. La route suit le bord du Danube; elle surplombe à chaque instant l’abîme, rien de plus dangereux. La pauvre femme allait toujours, chargée de son enfant; elle ne connaissait, ne voulait que les bras de sa mère. Les forces lui manquaient. Son mari ne pouvait l’aider qu’en la soutenant quelque peu par derrière, et lui soulevant les bras.
Au village où ils descendirent, une seule cabane restait, une misérable hutte, seul débris qu’avait épargné la lutte des Hongrois et des Serbes. C’était la partie la plus dangereuse du voyage qui leur restait à faire. La guerre la plus sauvage, une guerre implacable de races, désolait ces contrées. Chaque parti, acharné, allait à la chasse de l’autre. On tuait sans pitié tous ceux qui ne pouvaient prouver sur-le-champ qu’ils étaient du même parti. Nos fugitifs avaient tout à craindre; ni les Slaves ni les Hongrois n’étaient pour eux; les Valaques mêmes, parfois, se montrèrent ennemis, les croyant des boyards, des grands seigneurs qui fuyaient Bucharest; ils se figuraient voir en eux les tyrans chassés de la Valachie.
Guerre affreuse! guerre déplorable! fruit horrible de l’aveuglement, des mensonges perfides qu’avaient semés les Russes!... Leurs intérêts, à tous ces peuples, étaient généralement les mêmes, et ils se croyaient ennemis!... Les Hongrois, mêmes, s’ils perdaient une partie de leur domination, gagnaient, ce qui vaut bien plus, la consolidation définitive des libertés hongroises et l’abaissement de l’Autriche.
Dans les trois camps, hongrois, slave et valaque, nous avions des amis... J’y songe avec horreur! Tels qui étaient les miens, mes élèves et presque mes fils, pouvaient, dans ces rencontres aveugles, en tuer d’autres non moins amis pour moi. Aux camps hongrois, aux camps valaques ou slaves, les écoles de Paris étaient représentées! De quelque côté qu’on tuât, Paris devait pleurer, et le deuil était pour la France.
Tout le long de la route passaient des gens armés. La nuit, d’horribles cris en toutes langues. Des morts dans les fossés. Des villages déserts et des maisons à demi brûlées. De moment en moment, des objets de pillage, non enlevés, mais sabrés en menus morceaux, et comme déchiquetés avec fureur, de sorte que personne ne pût en profiter.
Dans le Banat, de temps à autre, des piquets de cavalerie arrêtaient la petite caravane. Elle fut ainsi, une fois, arrêtée et menée dans un camp serbe, au moment même où l’on voyait en face, sur de hautes collines, un fort parti de cavaliers hongrois qui semblaient tout près de descendre. Le combat ne pouvait tarder.
«Qu’on me mène, dit-elle, devant le général.—Madame, il dîne.»—A force d’instances, elle est introduite dans la tente, seule devant tous ces officiers.—«Général, nous ne pouvons rester ici, au moment où l’on va se battre.»
Le général fait introduire son mari, ses amis, les reçoit poliment, leur offre le café. L’un d’eux, oubliant le danger, entamait avec le chef serbe une conversation politique. Mme Rosetti, inquiète des lenteurs, peut-être calculées, de ce chef, se saisit des passeports qu’elle aperçoit sur une table, prend la plume, la lui met en main: «Signez, général», lui dit-elle. Il signe. Elle les distribue.
Au dernier, qui était celui de Mme Rosetti, et qui portait aussi son nom de famille (Grant): «Une Anglaise!» s’écrie-t-il. Il ne pouvait le croire. Et, en effet, elle est bien peu Anglaise. Tout en elle semblerait plutôt d’une femme du Midi.
Ils purent donc continuer leur voyage; ils allaient, à travers la guerre, à travers mille dangers. Les insurgés pouvaient les égorger. Le gouvernement autrichien pouvait les arrêter. N’était-il pas averti par les Turcs ou les Russes de leur évasion? A Panchova, près de Semlin, Mme Rosetti se hasarda d’aller à cette ville et d’y prendre des informations. Là, le consul anglais et d’autres personnes obligeantes lui dirent qu’ils avaient tout à craindre, que le consul russe ne manquerait pas de les faire arrêter. Sans retard ils se séparèrent; leur grand nombre les trahissait. La plupart, ils prirent place sur le bateau à vapeur qui remonte la Save. Toutes sortes de gens étaient sur ce bateau, de races, de langues, de partis, tous armés jusqu’aux dents, disputant sans pouvoir s’entendre sur les affaires du temps. A chaque instant, on tirait les poignards; d’autres, par jeu, tiraient des coups de pistolet.
Le plus singulier du voyage, c’est que sur le chemin les proscrits, tout à leurs idées, n’étaient pas tellement occupés du danger qu’ils ne fissent de la propagande. Au camp serbe dont on a parlé, ils expliquaient au chef combien les Serbes, les Slaves en général, avaient travaillé contre eux-mêmes, en relevant l’empire d’Autriche, combien ils s’étaient placés dans une fausse position. Ce dernier mot fut senti à merveille, répété plusieurs fois. «Fausse, très fausse, en effet», disaient-ils. Du reste, ces idées étaient déjà au cœur des Serbes. Et la première chose qui frappa les Valaques, en entrant dans les murs désirés d’Agram, où ils croyaient trouver enfin quelque sécurité, ce fut l’arrestation de plusieurs officiers croates ou serbes que les Autrichiens faisaient au moment même. Ceux-ci en étaient déjà à mettre aux fers leurs défenseurs.
Plus lugubre encore fut leur entrée à Vienne. C’était le lendemain du bombardement. L’Autriche, victorieuse par la discorde insensée des trois peuples, venait, sur ces débris, ces ruines inégales et branlantes, de rétablir pour quelque temps le trône de sa caducité.
VIII
CE QU’EST DEVENUE LA ROUMANIE.—INVASIONS PÉRIODIQUES DE LA RUSSIE
Nos fugitifs sont du moins en sûreté. Ils traversent l’Allemagne émue, frémissante, en deuil. Ils commencent à respirer. Non, disons plutôt à gémir. L’exil s’ouvre amer, infini, avec ses perspectives obscures, comme ces longues nuits d’hiver qui enveloppent le jour et n’ont pas de matin. C’était en effet l’entrée de l’hiver (novembre 1848).
«Voici la France pourtant, voici la flèche de Strasbourg. Voici encore le drapeau qui fut l’espoir des nations. Hélas! pourquoi est-il si pâle? Hier, teint du sang de la vigne, du brillant azur du ciel, on le voyait de six cents lieues. Aujourd’hui il a les teintes maladives de l’automne. L’orage a lavé ses couleurs? Ou bien, France, seraient-ce tes larmes sur le monde qui a cru en toi?»
Telles les pensées des exilés.
Plus exilé peut-être encore celui qui reste fixé au sol de son pays.
L’Occident, dans son égoïsme, a ignoré les calamités qui enveloppaient l’Orient. Les _sauterelles_ dévorantes s’étaient abattues sur les champs de la Moldavie, de la Valachie. C’est de ce nom que les Roumains désignent les armées russes; armées affamées, mendiantes; où elles passent, rien ne reste. La spéculation cruelle des chefs sur la nourriture des soldats suffirait pour faire de ceux-ci d’épouvantables pillards, insatiables et voleurs même après qu’ils sont repus. Une armée de cent mille hommes vole au moins pour trois cent mille. Des corps semblent organisés spécialement pour le vol: le Cosaque, jadis brigand héroïque, brigand poète aux champs de l’Ukraine, est devenu sous les Russes un avide soldat de police, de douanes, contrebandier lui-même, brocanteur, marchand de dépouilles. Sur son laid petit cheval, d’intelligence avec lui, ses longues jambes pendantes jusqu’à terre, vous le rencontrez partout, son ballot en croupe, piquant de la lance la vache du pauvre paysan. A qui se plaindre? A qui pleurer? L’officier est philanthrope; il lit Lamartine ou Byron; mais que voulez-vous, mon pauvre homme? sachez que telle est justement l’institution de l’armée russe. Comment empêcherions-nous le Cosaque d’être Cosaque, le vautour d’être vautour?
Telle est l’œuvre de l’Angleterre, telle est sa protection. C’est elle qui, décourageant le mouvement national de la Roumanie, la reliant à la Turquie incapable de la couvrir, l’ouvre en réalité aux Russes. C’est elle qui, par les lueurs fausses d’un patronage impuissant, tient ces contrées infortunées sous la fatalité d’un renouvellement éternel des captivités barbares.
Ce que les Tartares faisaient par l’instinct de la barbarie, la Russie le fait par un machiavélisme calculé. Tous les vingt ans, elle inonde le pays et le pousse au désespoir; elle veut lui rendre désirable le suicide de sa nationalité. Ses agents ont beau jeu pour dire: «Réfugions-nous au grand empire; devenons une province russe.»
Bonne occasion d’ailleurs de refaire l’armée et de la nourrir. Ses squelettes déguenillés viennent dans cette terre promise mettre de la chair sur leurs os.
Le pays serait trop riche, malgré la dureté excessive et l’énormité des tributs. Le paysan, de ses jeûnes, de ses souffrances volontaires, des privations de sa famille, améliore la terre à la longue, élève quelques bestiaux. On se hâte d’y mettre ordre. Dès que le pays refleurit un peu, descendent les affamés du Nord.
Ceux-ci procèdent à la spoliation totale, au complet déménagement. Alors la cabane se vide de tout ce qui peut s’emporter; alors l’étable est démeublée; alors tout grain disparaît, même celui des semences. Et le désespoir devient tel qu’en 1832, sans l’action du gouvernement et les injonctions les plus fortes, la population (diminuée d’un quart en trois ans!) ne voulait plus labourer. Le pays eût été rendu à l’état de steppes tartares et cosaques; il allait redevenir une grande prairie déserte.
Le pillard s’éloigne alors à regret, mais calcule qu’on va remettre le rustre au travail et lui préparer, pour un temps prochain, une fructueuse invasion.
Le fisc le veut, et le boyard le veut, le bâton est levé; il retombe donc au travail, le malheureux, ruiné, le dos mal cicatrisé des coups qu’il a reçus des Russes, trop souvent gardant, en sa famille outragée, une blessure moins guérissable! les voilà tous au sillon. La femme noyée de larmes, malade, et qui sait? enceinte, remplace le bœuf de labour, tire avec l’homme à la charrue; le soir, couchés sur la terre froide, dans la hutte dépouillée, et soupant d’écorces d’arbres.
Que raconté-je? Le passé? Non, le présent même de juillet 1853. Cette grande _exécution_ de la Roumanie, périodiquement saccagée, recommence en ce moment.
Populations charitables qui venez de verser sur le sort des nègres tant de larmes d’attendrissement, âmes sensibles, lectrices émues du bon _Oncle Tom_, n’avez-vous donc gardé aucune larme pour les blancs? Savez-vous bien qu’en Russie, en Roumanie, en général dans l’orient de l’Europe, il y a soixante millions d’hommes plus malheureux que les noirs?
Ce qui est sûr, c’est que ces blancs, infiniment plus développés, sentent d’autant mieux leur misère. La pièce la plus originale, la plus forte, la plus curieuse que la mémorable année 1848 ait donnée au monde, c’est l’enquête débattue entre les propriétaires valaques et les paysans. Aucun acte plus solennel, aucun qui ait pénétré plus avant dans les questions suprêmes auxquelles la société est suspendue. Ces paysans du Danube se montrèrent bien autrement forts de raison, d’éloquence même, que celui de la poésie. J’ose dire qu’en nul pays peut-être on n’eût trouvé à ce degré, chez les habitants des campagnes, cette noble sève primitive, cette vigueur de bon sens antique et en même temps la logique droite, perçante et sans réplique, que les modernes se figurent leur appartenir en propre.
Mais ce qui est au-dessus, ce qui tirera des larmes à tous ceux qui ont un cœur, c’est la modération et la douceur de ces infortunés Valaques. Ils ne demandèrent que la moitié de ce qui, en 1790, avait été accordé au paysan de Moldavie, pays où la terre a infiniment plus de valeur.
UN BOYARD.—Cette terre, avec quoi la payeras-tu?
LE PAYSAN.—Voyez-vous cette main noire et dure? Eh bien, c’est elle qui fait la richesse... L’argent ne vient pas du ciel.
AUTRE PAYSAN.—De l’argent? oh! il n’en manque pas; il y en a pour vous en donner. L’État paye, le trésor paye. Qu’est-ce que le trésor? c’est nous puisque nous le remplissons.
«Si le trésor ne peut payer, dit un autre, nous travaillerons. A tant de travaux perdus nous ajouterons encore. De nos bras, comme d’une source, jailliront l’or et l’argent. Nous vous payerons votre sol; nous vendrions, s’il le fallait, jusqu’aux cendres sacrées du foyer.»
Ils disaient encore aux boyards: «Ne croyez pas qu’avec nous l’État manque jamais de forces: nous sommes là pour lui en donner; nous ne le laisserions pas rougir devant les nations étrangères!»
Nobles et grandes paroles! et qui semblent bien modérées, quand on songe qu’à ce moment, maîtres de tout en réalité, ils demandaient à peine la concession élémentaire de l’Assemblée constituante de 89 en sa fameuse nuit du 4 août.
Que ferons-nous pour ces hommes, si dignes de notre intérêt? Que fera l’Occident?
Rien.
Ce que veulent les gouvernements, je l’ignore; quant aux peuples, je le sais.
Ce qu’ils veulent, c’est le confortable, le confortable: idée variable, indéfiniment élastique, qu’on va étendant toujours, et dont la poursuite remplit une vie soucieuse.
Ne leur demandez rien de plus, leur égoïsme sensible permet aux malheurs lointains d’arriver à leur oreille, de se faire écouter; c’est tout, ils s’en tirent avec quelques larmes. Et cet exercice modéré de la sensibilité est une jouissance encore: «Ils jouissent de leurs larmes», mot juste et fin du bon Homère.
«Si vous n’espérez rien de plus, pourquoi donc écrivez-vous?»
Pour moi, pour mon propre cœur.
Pour expiation de ce que dut faire la France de 1848, et de ce qu’elle n’a pas fait.
J’écris pour ceux qui errent, qui souffrent et attendent, pour ces ombres que je vois là-bas dans la mélancolie de Paris et dans les brouillards de Londres. Je leur envoie ce message vivifiant de la patrie.
Dans les lettres d’un des illustres exilés roumains d’Angleterre (lettres fortes, touchantes, religieuses, dignes de l’immortalité), j’ai lu qu’au temps des Soliman, une fille de la Valachie, enlevée, vendue au sérail, devint maîtresse de son maître, sultane; elle n’en était pas moins souffrante, malade, et se mourait d’ennui. Les médecins avaient beau chercher; nul remède à ce mal profond. La seule chose qui parfois relevât la fleur languissante, c’était l’eau de son ruisseau natal. Le sultan, par ses messagers, faisait venir l’eau précieuse. L’exilée y buvait la vie, la patrie, la force d’espérer.
APPENDICE
I
LANGUE ET LITTÉRATURE
La langue moldo-valaque est une langue toute latine, qui mérite, autant et plus que notre roman du Moyen-âge, le nom que portait celui-ci: _lingua romana rustica_.
C’est très probablement, avec peu de changements, un de ces anciens dialectes italiens des campagnes qu’on parlait sous l’Empire, et dont on a retrouvé quelques mots dans les inscriptions de l’Italie. Les colons de Trajan, établis en Dacie, ont emprunté très peu aux langues barbares qui les environnaient. Ils ont gardé leur charmante langue virgilienne avec d’autant plus de fidélité, qu’elle répondait parfaitement à leurs habitudes agricoles et pastorales.
Si le grand poète paysan du temps d’Auguste, l’homme timide, candide et rougissant, la _vierge aux longs cheveux_, si Virgile eût été maître de son sort et de sa langue, je crois qu’il n’aurait pas écrit dans la langue souveraine de Rome le chant où il a mis son cœur, les _Animaux malades_, du troisième livre des _Géorgiques_, il l’eût écrit dans la langue vaincue, celle des pauvres dépossédés par les proscriptions, celle des exilés, dans l’un des humbles dialectes qu’on parlait à Mantoue, aux Alpes, et plus tard au delà des Alpes, dans les lointaines colonies de Dacie.
Et pourquoi eût-il préféré ces langues de campagne? parce qu’elles ne sont pas entendues de l’homme seul, mais de toute la nature. Les _Animaux malades_ auraient entendu le chant de Virgile et senti sa tendresse, dans le valaque ou l’italien.
Je veux dire l’italien comme il dut être alors. Car cette langue s’est _urbanisée_; elle est devenue langue de cité et de places publiques. L’italien de Dacie, l’italien exilé, est resté, lui, une langue des champs, pour ainsi dire, commune au pasteur et à son troupeau. Le Valaque, courbé de fatigue, le cœur plein de chagrins, les confie du matin au soir à ses camarades de labour, à ses grands bœufs mélancoliques, et il en est parfaitement compris. Que dis-je? la plus sauvage, la plus indocile créature, le buffle, l’œil perdu dans les poils, n’en est pas moins sensible, quand l’homme aux tresses noires l’admoneste, le nomme de son nom, fait appel à son émulation, à ses sentiments d’honneur et d’amitié.