Légendes démocratiques du Nord
Part 16
Ce sont visiblement les frères de l’Italie et de la France. Une conformité qui étonne, c’est que plusieurs des mois valaques ont des noms analogues à ceux de notre calendrier républicain. Mai s’appelle, chez eux, _floréal_; octobre _brumarchi_ ou le petit brumaire; novembre, _brumaru_ ou le grand brumaire.
III
LA RÉVOLUTION VALAQUE EN 1848
C’était le 18 juin 1848. Mme Rosetti était dans les douleurs d’un premier enfantement. Son mari, au pied de son lit, attendait, plein d’anxiété, d’impatience; il regardait sa montre. Sa femme savait pourquoi: à six heures devait se faire le premier pas de la révolution.
Rosetti devait accompagner deux amis qui partaient pour soulever le pays. La patrie l’appelait. Il était retenu par les cris de sa femme. Non moins inquiète du retard, elle voulait puissamment qu’il fût libre. Il le fut. L’enfant était né! «Dieu merci!... Embrasse-le, et pars!» telles furent ses premières paroles; elle sourit de bonheur, quoique le premier baiser qu’elle reçut comme mère fût un baiser d’adieu.
Fixée au lit, dans ce moment de trouble, immobile et ne pouvant rien, elle souffrait beaucoup et se taisait. Elle n’était pas seule, et ne pouvait pas même suivre son mari en esprit. Sa chambre était ouverte, les visites arrivaient; de compatissantes amies venaient curieusement, regardaient, observaient. Cette chambre, cet appartement, c’était, on ne l’ignorait pas, le vrai foyer du mouvement, c’était la France à Bucharest, et la France de Février. Les actes de Paris, ses brûlantes paroles, avaient eu leur écho dans le salon de Rosetti. Cette naissance même et ce berceau effrayaient comme augure: l’enfant, cette Liby qui semblait innocente, fallait-il s’y fier? N’était-ce pas la révolution?
La tyrannie avait un œil ouvert sur Mme Rosetti, un espion dans sa chambre, qui ne la quittait pas. Dans ces moments d’un premier accouchement, où la jeune femme aurait besoin des soins et des bras maternels, une étrangère la soignait, mais pour la dénoncer. Pas un mouvement, pas un soupir, qui ne fût noté: une femme s’échappait par moments et courait dire à la princesse ce qu’elle avait vu ou soupçonné.
La révolution éclata à Bucharest le 23 juin, la veille même du jour où celle de Paris périt étouffée dans le sang, périt, et non pas seule! Les libertés renaissantes de toutes les nations de l’Europe en reçurent l’affreux contre-coup!
Le 22 avait été un jour brûlant, d’excessive chaleur. La nuit, l’accouchée, dans son lit, entendait d’étranges bruits, des clameurs et des sifflements, des décharges lointaines, sans savoir si c’était l’orage ou la révolution. Tout à coup les fenêtres s’ouvrent à grand bruit; les vitres se brisent, les rideaux volent. La mère, saisie, serre son enfant. Une trombe avait rasé la ville, le grand souffle de Dieu! les âmes des ancêtres? ou celle de la patrie nouvelle? La Roumanie naissait dans les tempêtes.
Un matin, une dame, une amie véritable, trop instruite de la vérité, entre et dit: «Rosetti devrait bien se cacher.» Un bruit d’armes, d’éperons, se fait bientôt entendre. Un ami entre, pâle: «Rosetti est arrêté!» A ce coup, elle ne fit paraître aucune émotion; elle serra, croisa ses deux mains sous sa couverture. On lui apporte à boire; elle boit lentement. Ceux qui l’observaient n’aperçurent nul trouble, nul signe de crainte.
Elle se contint ainsi tant qu’elle eut des témoins suspects. Le soir, deux serviteurs entrèrent, vieilles gens attachés dès longtemps à la maison des Rosetti: un Albanais, une vieille nourrice. Ils regardèrent, avec des yeux pleins de larmes, le portrait de la mère de Rosetti, morte naguère; l’accouchée avait mis ce portrait au pied de son lit, pour la voir pendant ses douleurs et s’encourager de cette vue.—«Ah! que Dieu a bien fait, disaient-ils, de prendre avec lui notre bonne dame, avant qu’elle ait vu de telles choses!» A ces paroles touchantes, Mme Rosetti ne put plus résister... son cœur s’ouvrit; des larmes abondantes lui vinrent, la soulagèrent, après ce grand effort.
La révolution eut lieu, on le sait, par le bon cœur du peuple, qui ne put laisser dans les fers ceux qui s’étaient risqués pour lui. Il força les prisons. Voilà Rosetti libre; il revenait chez lui, rassurer, consoler sa femme. Un homme tout défait l’arrête dans la rue; c’est le gendre du prince: «Sauvez le prince, dit-il, le peuple menace sa vie.» Rosetti, au fond du palais, le trouve pâle et tremblant, prêt à faire, à dire, à signer tout ce qu’on lui présente. Il signe, et de grand cœur, l’acte des libertés du peuple. Il prend pour ses ministres les hommes de la révolution.
Mais la peur succède à la peur. Le consul de Russie lui montre les armées du tzar qui vont fondre sur lui. Il veut fuir, il abdique. «Les portes sont ouvertes, dit Rosetti, c’est moi qui vous sauverai.» Le jour même, en effet, à travers un peuple frémissant, Rosetti l’emmenait en voiture. Le soir encore, il fit partir le ministre détesté du prince, plus haï que son maître. Mais, cette fois, le peuple était furieux; on ne pouvait le payer de paroles: «Qui l’a sauvé? Qui l’a sauvé?» C’était le cri général qui courait partout: «Trahison!» Rosetti paraît au balcon et dit froidement: «Qui l’a sauvé?... C’est moi!» Il y eut un moment de silence. Puis, un tonnerre d’applaudissements s’éleva de la place; le peuple fut reconnaissant de trouver en son chef sa pensée véritable, sa meilleure volonté, obscurcie un moment par la vengeance et la fureur.
Il avait bien gagné cette fois de revoir sa famille, l’enfant, la jeune mère, cette femme courageuse, adorée. Il traversa les rues, pleines d’une population attendrie, sous une pluie de bénédictions et de fleurs. Les fleurs sont rares à Bucharest. Chacun n’en a que ce qu’il cultive à sa fenêtre. Une femme, transportée, réunit son jardin en une seule couronne aux trois couleurs françaises et l’offrit à Rosetti. «Tiens, dit-il en la déposant sur le lit de sa femme; toi aussi tu l’as méritée.»
IV
LA TRAHISON
La voilà née, cette révolution brillante et pure! Mais combien en péril! L’ennemi de toutes parts... Les Turcs, les Russes, les Autrichiens, ne vont-ils pas s’abattre sur ce pays infortuné, sans défense naturelle, sans forteresse, tant de fois ouvert à l’ennemi!... Où est la France? Ah! la France est bien loin... Elle-même se cherche, après les jours affreux de Juin, et elle ne peut plus se trouver.
Pendant que la révolution valaque regarde d’où viendra l’ennemi, elle l’a en elle-même. Une réaction militaire se fait dans Bucharest, sur le faux bruit de l’arrivée des Russes. Le gouvernement, entre ces deux périls, se retire aux montagnes, seules forteresses où l’on puisse tenir. Heureusement le peuple ne l’entend pas ainsi. Perdre en un jour toutes ses espérances, ses lois nouvelles et les hommes qu’il aime!... Sans chef, il prend les armes; d’un rapide effort il renverse la réaction russe et les amis de l’étranger. C’était le 12 juillet; Mme Rosetti, qui n’avait pu suivre son mari, qui écoutait, dans une extrême anxiété, les bruits terribles qui remplissaient la ville, entend avec transport les cris vainqueurs du peuple. Elle fait venir une voiture, ne marchant pas encore; elle prend Liby dans ses bras et se lance dans cet océan d’hommes armés. Une foule compacte ne permettait pas d’arriver au palais. Un des plus jeunes chefs, Bratiano le jeune, haranguait au balcon. La voiture est saluée, entourée, assiégée, presque écrasée, Mme Rosetti se fait donner des ciseaux, et découpe, pour toute la foule, la précieuse écharpe bleue, or et rouge, que son mari porta aux premiers jours de la révolution, qu’elle avait serrée jusque-là et réservée pour ses enfants.
Moment sublime d’héroïque fraternité, d’une joie grave et non sans ombre!... On voyait l’avenir. L’ennemi arrivait tout à l’heure. Cette femme qui apportait son enfant, elle-même, à la patrie, elle eût voulu donner des armes, et elle n’avait qu’un drapeau à donner, un drapeau coupé entre tous; elle en distribuait les fragments, comme on jette des fleurs aux martyrs.
* * * * *
Un spectacle inouï s’offrait aux regards. Ce n’était pas seulement Bucharest et la ville, mais les campagnes tout entières avaient avidement saisi la délivrance. La liberté y fut non seulement adoptée, mais comprise. Les adresses innombrables, les discours, les observations que les paysans transmirent au gouvernement, et que peut-être on publiera un jour, témoignent de la vive intelligence de ce peuple longtemps dédaigné, de sa naïve sagesse. Un fonds admirable de vie subsistait sous l’oppression, cachée par l’excès des misères. Tout cela s’éveille un matin. Le pays tout entier se met en mouvement. Des lieux les plus sauvages apparaissent des foules. On eût dit que les pierres, tout à coup debout, animées, s’étaient changées en hommes. Un déluge vivant descendait au midi vers Bucharest et le Danube.
La Russie, très bien informée, ne jugea point à propos de hasarder ses troupes. Un peuple en ces moments, fût-il sans armes, est une force énorme, une puissance illimitée, comme celle de la nature; toute armée se briserait contre. On employa la trahison.
Et d’abord, on cacha la main de la Russie. Nulle part l’uniforme détesté n’apparut. Les Cosaques, la lance en arrêt, restèrent à la frontière. On fit entrer les Turcs. L’armée turque vint, mais en amie; elle avança, négociant, demandant qu’on effaçât telle chose de la constitution, qu’on ajoutât telle autre. Dans cette armée, près de ses chefs, et pour les surveiller, se trouvait le vrai chef qui menait tout, le général russe Duhamel, le tyran naguère de la Valachie.
La plaine de Bucharest offrait un spectacle extraordinaire. D’un côté, l’armée turque, suspendue sur la ville comme un nuage sombre, qui ne laisse pas voir ce qui est dans ses flancs. Est-ce la grêle, ou la pluie fécondante? D’autre part, cent cinquante mille Valaques couvraient la plaine, grand peuple, qui venait, plein de confiance, s’entendre avec ses magistrats et baiser les pieds de la Liberté. Sa statue colossale ornait la grande place. Ils voyaient les Turcs de bon œil, comme amis, comme défenseurs. Ces amis, en effet, veulent voir de plus près les chefs du peuple, Rosetti et les autres, aviser avec eux sur ce qui est à faire: on les prie de venir au camp. Ils y vont, et la réception fraternelle qu’ils y trouvent, c’est de se voir enveloppés d’un triple rang de baïonnettes. Le Russe, assis près du pacha, leur indiquait assez qu’ils étaient tombés dans la toile de l’horrible araignée du Nord.
A ce moment, Mme Rosetti, sa Liby dans les bras, avec les dames de la ville, était au milieu de la plaine; elle distribuait du pain aux paysans. Ce peuple immense, qui campait là, souffrait beaucoup et du défaut de vivres et du froid des nuits, bivouaquant sous le ciel dans cette saison déjà froide aux plaines du Danube (25 septembre). N’importe, ils restaient là, avec une patience admirable. Leur instinct leur disait qu’ils devaient, à tout prix, veiller, défendre peut-être leurs libertés naissantes.
Un violent tumulte s’élève, la foule tourbillonne, plusieurs arrachent leurs bonnets, leurs cheveux. Trahison! Ils voyaient au loin de toutes parts les escadrons des Turcs qui marchaient sur la ville, pour entrer par toutes ses portes. Elle aussi, elle veut rentrer, donner l’alarme; un cavalier turc l’en empêche, arrête ses chevaux; elle montre Liby; le Turc lâche les rênes. Elle rentre, elle crie, elle appelle ses femmes; déposant son enfant chez elle à la garde de Dieu, elle veut courir seule au Palais du gouvernement. Les Turcs étaient déjà partout; des scènes hideuses de pillage se voyaient à chaque maison. Un ami la rencontre, l’arrête: «Où courez-vous? Les membres du gouvernement qui restaient ont eux-mêmes empêché le peuple de combattre...» Malgré cette défense, le corps des pompiers de Bucharest refusa de se rendre; une heure entière, cent cinquante hommes tinrent contre douze mille; ils tuèrent une foule de Turcs, et, périssant eux-mêmes, sanctifièrent leur jeune drapeau de leur sang.
La position de ces misérables pillards n’était nullement sûre dans Bucharest. Il y avait toujours là, à la porte, un grand peuple indigné et sombre, qui ne s’en allait pas. Le lendemain de l’invasion, un homme colossal entre chez Mme Rosetti, malgré ses domestiques. Ce géant, les bras nus, ceint de l’écharpe des Valaques, s’était signalé dans le combat. «Madame, lui disait-il, laissez-nous faire; nous avons enterré des armes et des drapeaux; nous sommes deux mille hommes bien résolus; nous tomberons sur le camp; nous les délivrerons.» Mais elle recevait en même temps, par le consul anglais, la parole du commandant turc, qui affirmait que, sous trois jours, ils seraient délivrés.
Au troisième, on ne peut les délivrer encore. Mais demain, à midi, ils partiront pour la frontière hongroise avec des passeports et une escorte pour qu’ils n’aient rien à craindre des surprises des Russes. Le matin, bien avant midi, elle retourne au camp... Plus de camp, plus de tentes; tout a disparu par enchantement; la place est vide et la plaine déserte. Une sentinelle turque était là seule, et sans rien dire, de la pointe de sa baïonnette derrière l’épaule, montra le chemin de Turquie, le midi et non l’est. Ce fut un trait de lumière; elle comprit, malgré tous ses amis, malgré les assurances renouvelées du consul anglais, qu’on ne les menait pas à la frontière hongroise, mais bien vers le Danube, que la Russie défendait aux Turcs de tenir leur parole, et les constituait geôliers de ses ennemis.
Tout le jour, elle achève à la hâte la vente de ce qu’elle a de précieux, reçoit des dons, des pleurs de ses amies. Elle quitte, pour toujours, cette maison aimée, ce cher foyer de la famille, qui fut celui des libertés d’un peuple. Elle s’en va, le soir, n’emportant rien que ses habits, un manteau pour couvrir son enfant; de longtemps elle ne devait, dans la poursuite de ses chers prisonniers, habiter sous un toit. Liby, si jeune, pour maison, pour berceau, n’eut que le manteau de sa mère.
V
MADAME ROSETTI POURSUIT ET REJOINT LES PRISONNIERS
Un seul homme l’accompagnait, et c’était un danger de plus. Elle emmenait, déguisé, avec elle, un proscrit qu’on cherchait partout, celui en qui on redoutait l’esprit le plus rare chez ces races, la fixe volonté; celui qui, dans sa tête sombre, sous sa forêt de cheveux noirs, couve, toujours silencieux, la résolution immuable, l’inextinguible flamme, témoin vivant des origines romaines de ce peuple.—C’était l’aîné des Bratiano.
Il la quitte bientôt, sentant combien sa tête, si connue et si cruellement poursuivie, aurait aggravé son péril.
Donc seule, la nuit entière, sous une violente pluie, elle alla, navigua à travers les steppes inondés et sans route. Les cataractes du ciel s’étaient ouvertes; le sauvage Danube, soulevé en nuées, retombait en torrents. La nature semblait faire la guerre à cette pauvre femme errante, à l’enfant innocent.—En réalité, elle les servait.—Cette pluie protégeait le voyage; on ne rencontrait personne; on n’eût pas soupçonné l’invasion de deux armées barbares; les plus barbares, les Russes, étaient entrés!
L’émotion, le froid, la fatigue, avaient tari son sein. Liby criait; ses cris navraient sa mère. On change de chevaux à une misérable cabane; une paysanne en sort: «Eh! madame, donnez-moi l’enfant, il prendra de mon lait.» Douce consolation! de trouver au désert, dans cette nuit glacée où le ciel semblait impitoyable, l’aimable hospitalité, la chaleur du cœur maternel!
Au matin, elle voit enfin le fleuve immense, et au delà la rive, une petite ville turque. Son cœur ne l’avait pas trompée. Un bateau de guerre était à l’ancre, au milieu du Danube, et contenait les prisonniers[10]. Un homme était sur le rivage; elle s’adresse à lui; c’était, par grand bonheur, le médecin du chef turc de la ville. Par lui, elle demande à partager la captivité de son mari. Demande refusée heureusement: enfermée avec eux, elle n’aurait guère pu les servir. Elle les verra seulement. Une barque était là, avec sept Turcs, qui pouvaient mener au bateau. Trompée par les Turcs tant de fois, elle avait sujet d’hésiter. N’était-ce pas un leurre, une cruelle dérision? Ces Turcs, barbares et corrompus, respecteraient-ils la jeune femme qui venait seule à eux? Loin du rivage et de l’autorité, ne se feraient-ils pas un jeu du plus cruel des attentats? Elle ne s’arrêta à nulle de ses idées; elle mit Liby sur sa poitrine; armée d’elle et cuirassée d’elle, forte de son enfant, elle se mit hardiment dans la barque, et elle n’y trouva que respect.
Elle est enfin sur le ponton, elle voit ses amis; elle met son enfant dans les bras de son père; elle donne à tous les proscrits des nouvelles des leurs, une ligne à chacun, des messages d’affection. Rien n’était plus misérable que leur situation: nourris de quelques oignons secs et de biscuits de mer, couchant sur les boulets, mal abrités de l’air, presque sans vêtements (ils étaient tels que la trahison les avait trouvés au camp des Turcs); plusieurs ont gardé des douleurs, des maux de poitrine, dont rien n’a pu jusqu’ici les guérir[11].
On les menait vers Orsova, première ville de l’empire d’Autriche, où les Turcs assuraient qu’ils seraient délivrés. Mme Rosetti les devance. Elle les y attend. Mais quelle longue attente! Cette traversée de trente-six heures, ils la firent en trois semaines. Remorqués contre le courant par des hommes à pied, ils avançaient à peine. Parfois on s’arrêtait tout un jour au milieu du fleuve. Ce retard étonnant ne s’explique que par une chose.—La Porte négociait à Pétersbourg; peut-être alléguait-elle la parole donnée; on attendait des ordres, ce que déciderait la clémence connue de la Russie.
Dans ce retard si long, Mme Rosetti se consumait d’impatience, formant mille vains projets, les yeux attachés tristement sur ce grand fleuve indifférent, qui roulait et roulait toujours sans lui rien apporter de ce qu’elle brûlait de savoir. Elle eut pourtant une consolation: un ami dévoué vint la rejoindre, un Hongrois, mais Roumain de cœur, un héros d’amitié. Rosenthal, artiste distingué, avait improvisé à Bucharest la Liberté qu’adora tout un peuple. Fugitive dans son plus touchant symbole, dans Liby et sa mère, la Liberté trouva en Rosenthal un compagnon fidèle.
Puisse ce souvenir fonder l’alliance nouvelle entre les deux grands peuples qui pour un moment se sont méconnus! Ce cher trésor de la patrie roumaine eut pour défenseur un Hongrois.
Un jour, assis sur une pierre, le fleuve sous les yeux: «Que ferez-vous? dit Rosenthal à son amie rêveuse.—Je les suivrai partout, et je partagerai leur sort.—Mais quoi! un tel voyage pour une faible femme qui allaite un enfant, à travers ces pays barbares, ces routes dangereuses!» Il énuméra les raisons par lesquelles on pouvait combattre son projet, et la trouva inébranlable. «Je pensais comme vous, dit-il, mais j’ai voulu vous éprouver. Et moi aussi je vous suivrai partout.»
Rare, touchante fidélité d’une amitié si pure! Ce frère et cette sœur, unis de cœur, dans un tel dévouement, qui les séparera dans l’avenir[12]?
Ils n’attendent plus. Ils partent, louent une petite barque, se lancent sur le grand fleuve. Ils rencontrent bientôt un bateau à vapeur. Le capitaine illyrien leur témoigne un vif intérêt, il a rencontré les prisonniers la veille, il les a vus passer près de Vidin. Demain, probablement, ils quitteront les pontons pour franchir la Porte-de-Fer, ce dangereux passage du Danube; ils passeront à Sem, et sans doute on pourra les voir. Mme Rosetti obtient sur le bateau quelques habits valaques; elle se déguise en paysanne pour approcher plus aisément. Sous ce costume, qui garantissait mieux des froids brouillards d’octobre dont le fleuve se couvre au matin, glacée, mais non de cœur, serrant son enfant dans ses bras, elle fuit la rive turque, les yeux fixés sur une forteresse qui la domine au loin. Quoique à grande distance, elle voit, elle distingue les prisonniers qu’on fait monter au fort.
Les forteresses turques sont misérables, et leurs garnisons encore plus. Ce sont de vieux logis croulants et délabrés qu’habitent des fantômes. Leurs tristes gardiens semblent les spectres d’un empire en ruine. «Ces forteresses, disait-elle, je les aurais prises moi seule.»
Elle rôdait autour, sans perdre de temps, s’enquérait, s’ingéniait. Enfin, elle fait si bien, qu’elle obtient de les voir. Elle monte. Ils étaient avertis, ils attendaient; tous étaient aux créneaux. Sa seule apparition semblait avoir changé leur fortune; ils se croyaient libres déjà, et criaient: «Vive la République!»
Depuis longtemps sans communication, sans journaux, sans nouvelles, dans leur misérable prison flottante, ils avaient gardé leur espoir, leur sérénité même. Tout leur semblait parler de délivrance. Vrais enfants de la France, ils n’avaient pas le moindre doute qu’elle ne vînt à leur secours, ne traversât l’Europe, le monde, s’il l’eût fallu, pour les délivrer.
Combien plus de soleil virent-ils, d’azur au ciel, quand parmi eux s’assit cet ange d’espérance!
La scène était touchante, et personne n’y eût résisté. Le flegme des Turcs n’y tint pas. Ils se mirent tous de la partie, et la joie fut commune. L’un d’eux pleurait. La sombre forteresse humide où l’herbe croît au milieu des chambres, avait pris comme un air de fête pour recevoir une telle femme, et elle s’illuminait de son regard.
«Comment vous faisiez-vous entendre de ces Turcs, de tant de populations qu’il vous a fallu traverser?» A cette question que lui font ses amis, elle répond toujours: «Je n’en sais rien; je parlais la langue que Dieu m’inspirait, et ils me comprenaient toujours.»
Qu’elle avait bien raison de dire qu’à elle seule elle aurait pris ces forts! Celui-ci déjà s’était rendu, et elle y était maîtresse. Les Turcs lui offraient leur repas, la servaient, allant chercher du lait pour son enfant. Ces vieux soldats farouches, les voilà changés en nourrices; ils s’emparent de l’enfant, le bercent, et Liby s’endort dans leurs bras.
Note 10:
Ce bateau, arche sainte du naufrage d’un peuple, contenait son gouvernement, sa littérature (en partie), son âme et sa pensée, espérons-le, son avenir!.... des politiques, des historiens, des professeurs, des magistrats, des poètes, des économistes, etc.: Aristra, Balcesco, Boliac, Balitiniano, Jean Bratiano, trois Golesco, Gradistiano, Jonesco, Ipatesco, Inagovono, Rosetti, Voinosco, Zane.
Note 11:
L’un d’eux et des plus regrettables, M. Blacesco, n’a plus fait que languir. Nous l’avons perdu. C’était un érudit de premier ordre, et pourtant un esprit pratique, très net, très lumineux. Il eût été le grand historien de son pays, et sans nul doute un de ses chefs les plus sages. Je ne connais rien de meilleur jusqu’ici sur ce sujet, rien de plus instructif, que sa brochure intitulée: _Question économique des principautés danubiennes_. Ce petit livre fut écrit en 1850, et dans l’hypothèse où le pays ne pourrait s’affranchir qu’avec l’aide de la Porte. La question est montrée de profil, mais avec une rare netteté.
Note 12:
L’infortuné a sauvé ses amis, mais pour tomber plus tard lui-même dans les mains de l’Autriche. Il s’est tué, ou on l’a tué. Ce Hongrois, ce Valaque... ah! disons aussi ce Français, est un deuil commun pour trois peuples. Un excellent tableau reste de lui, d’une jeunesse, d’un charme incroyables; il représente la Roumanie dans le champ de la Liberté, où cent mille hommes entouraient la tribune.
VI
L’ÉVASION (OCTOBRE 1848)
La France, si malade en elle-même, était vivante au fond de ce fort turc; elle rayonnait sur le Danube dans le cœur de ces étrangers. Son secours attendu faisait leur joie. Les vents leur en parlaient. Et si un souffle de l’ouest venait jusqu’aux créneaux, ils allaient voir si ce n’était pas un bruit de nos armées en marche.