Légendes démocratiques du Nord
Part 15
Mais ce n’est pas l’arbitraire du maître seulement qui joue sous ce jeu des lois, c’est l’arbitraire de tous les maîtres inférieurs (les agents du souverain), intermédiaires infidèles qui trompent à leur profit la tyrannie supérieure, exploitent et rendent dépendante cette fière puissance. Elle menace, elle ordonne, et le plus souvent, sans le savoir ou le sachant, elle obéit à ses agents, les derniers des hommes. De sorte qu’en regardant bien le singulier édifice de violences et de ruses décoré du nom de lois, au sommet même de cette pyramide de servage, nous apercevons un serf.
Serf de ses agents, de ses ministres, de ses juges, serf de leur infidélité, la sentant à chaque instant.
Là est le martyre de l’empereur.
Il ne faut pas s’étonner si, dans sa défiance et dans son inquiétude, il trouble à chaque instant l’ordre qu’il a fait, enlevant les affaires à leurs juges naturels, les faisant arriver d’abord aux tribunaux supérieurs. Mais ces juges, si haut placés, ne sont pas plus sûrs que les autres. L’empereur sent sous ses pieds tout un remuement d’intrigues, il s’indigne. Il appelle la cause à lui-même. Il jugera seul. A-t-il le temps, la science, les études nécessaires? Il faut pourtant qu’il décide, il faut qu’il croie à sa sagesse, ou plutôt à son instinct, à l’inspiration d’en haut, qu’il sente en lui le Saint-Esprit.
Ainsi, cette vaste comédie de lois et de tribunaux, tout cet effort pour organiser un monde de justice, restent chose vaine. Tout est parti de l’arbitraire de l’empereur, tout revient à l’inspiration de l’empereur. Qu’il le veuille ou non il faut qu’il soit pape.
Terrible punition d’un orgueil si grand. Tandis que, dans un monde de nature et de justice, tout va descendant par sa pente, et la justice, découlant comme un fleuve salutaire, vivifie le corps social,—ici, tout va remontant, tout revient contre la nature frapper au sommet, à une faible tête humaine, où, dit-on, résident la sagesse et l’esprit de Dieu.
Les agents du pouvoir central se trouvent trop bien de cette situation monstrueuse pour ne pas désirer sans cesse que l’empereur laisse tout revenir à lui, qu’il suspende la justice et tranche tout par sa papauté.
La tendance d’un tel État est visiblement de devenir de moins en moins un État, de plus en plus une religion. Tout est religieux en Russie. Rien n’est légal, rien n’est juste. Tout est ou veut être saint.
L’administration intérieure est sainte. Les popes sont des employés, des commis religieux. Les commis sont fils de popes.
L’action extérieure est sainte; elle consiste surtout dans la propagande ecclésiastique qui pousse la Russie chez tous les peuples barbares. C’est une sorte d’invasion religieuse.
Tout cela se fait presque à l’insu de l’Europe. On en parle infiniment peu. La Russie n’aime pas qu’on dise rien d’elle, même en bien. Ses agents, travaillant les principaux organes de la presse européenne, négocient sa discrétion.
Laissez cette sainte Russie marcher sous la terre. Dieu saura, dans son jour, la manifester pour l’édification du monde.
Ce qui est déjà pour les âmes pieuses d’une grande consolation, c’est de voir qu’aujourd’hui tous les honnêtes gens, de Moscou à Rome, Jésuites et Cosaques, se sont rapprochés.
Les catholiques mal appris, qui, si longtemps, malgré le pape, ont défendu la Pologne, aboyé à la Russie, sont venus à résipiscence, et ne soufflent plus.
Il y a eu pourtant un moment où cette muette Russie, qui aime tant le silence, l’a rompu elle-même. Le cœur lui a échappé; un cri de victoire, étouffé bientôt, lui est sorti de la bouche.
C’est après l’affaire de Hongrie, après le siège de Rome, lorsque la Révolution apparut blessée à mort de sa propre main, que l’empereur lança un manifeste sur le ton de la Croisade: «La Russie remplira sa _sainte mission_...»
Quelle _mission_? Cela n’était pas bien spécifié encore. Celle de faire triompher le pape? Au siège de Rome, en effet, près des délégués pontificaux, en tête du corps diplomatique, siégeait l’envoyé de Russie.
Mais la joie était trop profonde, trop forte la passion, pour s’en tenir aux mots obscurs. L’empereur a laissé éclater son mépris pour Rome, désormais noyée dans le sang. Il a cru, non sans raison, qu’elle ne se relèverait pas d’un tel triomphe. Au moment où il venait d’aider si puissamment à son rétablissement temporel, il a fait proclamer sa déchéance spirituelle.
La forme a été bizarre, indirecte, mais fort claire, très authentique. Nulle parole en ce pays, sur des matières si graves, qui ne soit autorisée. Et la parole, ici, a été portée par un agent même de la diplomatie russe, un homme de l’empereur.
Il y a toujours autour de lui des hommes jeunes, impatients, inspirés de la violente école de M. de Maistre, qui, malgré les vieux diplomates, brûlent de parler et d’éclater. Ils ont visiblement profité d’un accès d’orgueil du maître pour se faire autoriser à une démarche inouïe, contraire à la ligne de réserve, de silence et de ruse que suit toujours la Russie.
Une lettre du 13 octobre 1849, _datée de Saint-Pétersbourg_, signée: _Un diplomate russe_, paraît dans une revue. L’auteur est l’envoyé de l’empereur en Bavière. Le titre: _La papauté et la question romaine, au point de vue de Saint-Pétersbourg_.
La forme, mystique et dévote, n’en rappelle pas moins souvent, par des traits humains, demi-ironiques, le rude maître dont l’auteur a suivi l’inspiration. Sans le vouloir, ni sans s’en apercevoir peut-être, il prend par moments une voix dure, amère et haute, comme serait celle du puissant seigneur dont il est le secrétaire.
L’article est plein de mépris pour la France et l’Occident, de pitié pour Rome, d’une méprisante pitié. «Rome, qui fut la racine de l’Occident, était encore sa dernière force. Elle succombe. La question romaine est démontrée insoluble, Rome était inconciliable avec Rome, le pape et l’État romain ne pouvant plus se reconnaître l’un l’autre. Le pape est puni de Dieu _pour avoir dévié de l’unité catholique_, pour avoir absorbé le centre chrétien dans _l’égoïsme papal_ et romain.»
Mais si c’est là une fin, voici un commencement. Nous aurions tort d’être effrayés. Le monde ne mourra pas encore. Elle existe, cette unité catholique qui peut tout sauver; elle est dans l’Église grecque. Celle-ci attend que la dépositaire des destinées chrétiennes de l’Occident, Rome malade et vieillie lui _restitue ce dépôt sacré_.
Il n’est pas difficile de tirer la conclusion. Rome, condamnée _par son égoïsme_, va réunir la papauté latine à celle du pape de Moscou, apparemment moins égoïste. Et comme ce pape militaire unit les deux glaives, temporel et spirituel, comme il peut lancer, pour apôtres, huit cent mille Russes et Cosaques, l’ordre sera bientôt rétabli dans le monde social et dans celui de la conscience.
Huit cent mille! c’est beaucoup sans doute. Mais, quand on n’exagérerait point, cela ne dispense pas d’obéir à la logique.
Contre qui cette croisade? contre l’_individualisme démocratique_, dit-on. Mais qu’est-ce, le tzar lui-même et le gouvernement russe? c’est l’_individualisme_.
Et il y a cette différence, c’est que, si le _moi républicain_ c’est un moi inquiet, remuant, plein d’agitation, cette inquiétude est féconde, cette agitation produit. Elle suscite incessamment la scintillation de la vie. La démocratie d’Athènes, la démocratie de Florence, furent la gloire du genre humain.
Le tzarisme aussi est un _moi individuel_; mais que produit-il? Qui ne voit que la Russie est par lui éteinte, inféconde, comme morte? Son repos n’est pas un repos: c’est le rêve d’un homme enterré vivant. Ah! pour parler du bonheur seul, et sans rien dire de la gloire, combien lui vaudrait mieux toute l’agitation de la liberté!
Prodigieuse entreprise! Vous ne pouvez pas seulement organiser chez vous le monde de l’ordre civil, le monde inférieur! Et vous prétendez au monde supérieur de la religion! Ennemis de la Loi, vous voulez monter plus haut que la Loi, vous attentez au monde de la Grâce!... Impuissants aux œuvres de l’homme, alors vous vous dites Dieu.
Vous vous donnez pour Église! Mais vous ne savez pas seulement ce que c’est qu’une Église.
Oh! une Église de Dieu, qui me donnerait de la voir! Le Moyen-âge en eut l’image infidèle, et le monde moderne y va lentement. Tout au moins la grande et prochaine Révolution qui arrive nous permettra certainement d’en poser la première pierre, qui est la Justice.
Une Église, _c’est un esprit_,—un esprit d’amour fraternel.
Une Église, _c’est une communion_ dans cet esprit—une communion vraie et profonde, dans une parfaite intelligence.
Une Église, _c’est une civilisation_ qui rayonne de cette intelligence et de cet amour.
Pas un seul de ces trois traits d’une véritable Église ne peut s’appliquer à vous. _Où est l’esprit?_ Vide et nul. _Et la communion d’esprit?_ Fausse; vous défendez d’instruire le peuple. _Et la civilisation?..._ On ne peut trouver sur le globe aucune stérilité pareille à celle de l’Église grecque, dans cette période de mille ans.
Mais ce qui vous interdit plus fortement ce nom d’Église, c’est l’effusion du sang, la dépense terrible, insensée, que vous faites de la vie humaine. Le fer, le feu, le bâton n’y ont pas suffi; vous y employez les climats, les éléments, les puissances meurtrières de la nature.
Comment toucher à l’autel avec des mains pleines de sang!
L’empereur a été à Rome en 1846; il a été bien reçu du pape; il a été à Saint-Pierre, il a fait sa prière au tombeau des saints.
Qu’eût fait saint Ambroise? n’eût-il pas été debout, à la porte, pour arrêter l’empereur? N’aurait-il pas dit: «Avant d’entrer dans le temple, daigne Votre Majesté nous montrer ses mains.»
«On se souvient dit l’auteur russe que je citais tout à l’heure, on se souvient de l’émotion qui accueillit à Saint-Pierre l’apparition de _l’empereur orthodoxe revenu à Rome après plusieurs siècles d’absence. Émotion légitime! L’empereur prosterné n’était pas seul_», etc.
Non, certes, il n’était pas seul. Et il y avait autour de lui une bien grande compagnie. Il y avait les martyrs de Russie à droite, et ceux de Pologne à gauche. Les âmes de quelques cent mille hommes, ce jour-là, remplissaient l’église; tant de milliers qui moururent de misère en Sibérie, tant de milliers battus à mort, un peuple d’ombres infortunées, d’enfants surtout, polonais, juifs, si cruellement enlevés à leurs mères, qui ont eu la Mort pour mère et nourrice, et dont on trouve les jeunes os sur toutes les routes... Ah! ceux-là étaient tous aussi, ce jour, à Saint-Pierre, et leurs voix montaient jusqu’à Dieu!
Le pape n’a pas vu, n’a pas entendu ces âmes. Et dès lors il est jugé.
Il s’est tu. La France ne se taira pas. Elle parlera à sa place. Gardienne de la Nouvelle Église, elle arrêtera à l’entrée cet infernal Messie, qui arrive au nom de Dieu.
Meurtrier de l’œuvre de Dieu, de sa création vivante, que venez-vous faire ici?
Un monde commence, un monde d’humanité et de justice.
La France se tient au seuil, et vous n’irez pas plus loin. Elle dit pontificalement: «Vous n’entrerez pas.»
PRINCIPAUTÉS DANUBIENNES
MADAME ROSETTI
(1848)
A LIBY (LIBERTATE)
NÉE LE 18 JUIN 1848, LE JOUR OÙ ÉCLATA LA RÉVOLUTION VALAQUE
Ton innocence, chère enfant, garda ta mère dans les plus grands dangers, quand elle-même sauva les forts et les vaillants, les sauveurs de ton peuple. Ta vue désarma les barbares. Sans toi, les libérateurs de la Roumanie étaient perdus, ensevelis aux déserts de la mort, aux glaces russes, d’où l’on ne revient pas.
Puisse ta jeune patrie, née d’hier comme toi, innocente comme toi, la dernière née des nations _et l’orpheline, l’enfant trouvée_ (ainsi l’appelle un de ses fils); puisse la Roumanie, à travers tant d’orages, aborder avec toi au bon port de la Providence!
I
LE DANUBE
Il y a déjà longtemps que ce vieux roi des fleuves de l’Europe, roi captif, roi barbare, aux tragiques aventures, s’est posé devant moi comme un sombre problème, qui peut-être est celui du monde.
La première fois que nous nous rencontrâmes, j’eus une triste intuition de lui et de sa destinée.
Je descendais les hauteurs de la forêt Noire et j’entrais dans la Souabe. «Voulez-vous voir, me dit-on, la source du Danube?» On me mène au petit jardin d’un ex-prince allemand. On me montre un petit bassin, misérable baquet de pierre. «Regardez au fond... le voilà.»
J’avais beau regarder. A peine un faible mouvement indiquait le point d’où commence à sourdre cette grande puissance, ce géant des fleuves qui, par sept cents lieues de cours, va porter une mer d’eau douce au sein de la mer Noire.
«Triste origine! me dis-je. Pauvre fleuve! sujet à ta source d’une principauté sans sujets, tu t’en vas de captivité en captivité, d’obstacle en obstacle, de tyran en tyran. Durement barré sur ta route et forcé de monter au nord, tordu vers le midi à Bude, tordu vers l’ouest à Belgrade, tu mords ta rive de Servie, et tu n’en es pas moins brisé, rebrisé aux Portes de Fer. Affranchi du pont de Trajan, que te sert qu’il soit détruit? tu vas finir honteusement aux douanes du Cosaque. Là, tu expires, et tes maîtres ont stipulé, chose impie! qu’à tes fertiles embouchures, plus fécondes que le Nil, le pays _serait à jamais désert_!
«Tes trois peuples sont trois prisonniers. On leur a fermé les deux portes par où ce grand monde intérieur pouvait respirer, l’Adriatique et la mer Noire.
«Ils te disent barbare, sauvage. Ce sont eux qui t’ont fait tel. Rien d’inhumain dans ton génie. Un caractère de mansuétude résignée, virile, frappe dans les images des captifs danubiens qu’on voit au Musée du Louvre. Et les bustes gigantesques des hommes de Dacie que conserve le Vatican, majestueusement chevelus comme les monts des Karpathes, ont la douceur du noble cerf qui erre aux grandes forêts. Ton génie est bien plus encore dans les graves mélodies qui se mêlent au bruit de tes flots et suivent ton cours. L’âpre douceur des chants du pasteur serbe, le rythme monotone du batelier, le refrain du Roumain et du raïa bulgare, tout se fond dans une vaste plainte, qui est comme ton soupir, ô fleuve de la captivité!
«Qui a souffert, si ce n’est toi? qui a porté le grand combat du monde, le choc alternatif du nord et du midi, guerres de races, guerres de nations et guerres de religions? Que de carnages et de supplices!»
Mais l’éternel supplice, c’est la fluctuation et l’incertitude du sort, c’est la misère et l’avanie. Quand le patient raïa a desséché, fertilisé, on vient lui prendre sa terre; il recommence à côté. On a vu en une fois trente mille familles bulgares émigrer de la rive turque et passer en Valachie, de la misère à la misère. Ils fuyaient l’avanie fantasque; mais qu’est la Valachie? l’avanie permanente.
Par une dérision singulière des lois que nous croyons imposer à l’histoire, le temps, qui améliore, dit-on, partout, ici a toujours empiré. Avant-garde jadis du grand empire romain et bien-aimée colonie de Trajan, puis petit royaume barbare, belliqueux, héroïque, et l’une des barrières de l’Europe, la Roumanie désarme et perd son institution militaire quand l’Europe a formé la sienne. Elle en est au seizième siècle à disputer la liberté civile; le servage y commence quand l’Occident ne connaît plus de serfs. Une constitution libérale lui vient, pour comble de misère, la liberté, pour payer double impôt. Dernier bienfait qui extermine, l’amitié de la Russie.
II
LA ROUMANIE
Peuples de l’Occident qui, depuis si longtemps, loin de la barbarie, cultivez les arts de la paix, gardez toujours un reconnaissant souvenir pour les nations orientales qui, placées aux frontières de l’Europe, vous ont couverts et préservés du déluge tartare, des armées des Turcs et des Russes; n’oubliez pas tout ce que vous devez à la Hongrie, à la Pologne, à l’infortunée Roumanie.
Ces peuples ont souvent arrêté les Barbares, souvent les ont lassés. Même vaincus, ils vous servaient encore, usant la rage des ennemis de Dieu à force de souffrir.
Comment appellerai-je la Roumanie, les Valaques et Moldaves? la _nation sacrifiée_. La Hongrie, la Pologne, ont eu du moins la gloire de leurs souffrances, leur nom a retenti par toute la terre. Les peuples du bas Danube ont à peine obtenu l’intérêt de l’Europe.
Huit millions d’hommes de même langue, de même race, une des grandes nations du monde, passaient inaperçus! Pourquoi? C’est le fond même de leur misère; battus d’une mer orageuse de cent peuples divers, changeant toujours de maîtres, ils lassaient l’attention, ils troublaient le regard de leur apparente mobilité. Le vertige venait à considérer leur histoire, comme le voyageur qui, assis au bord du Danube, contemplant son cours orageux, voudrait fixer des yeux, saisir, compter la vague qui toujours va montant sur la vague, puis las, découragé, détournerait les yeux, plaignant son travail inutile.
Le flot varie sans cesse, le fond ne varie pas. La Roumanie, de Trajan jusqu’à nous, se reste fidèle à elle-même, fixe en son génie primitif. Peuple né pour souffrir, la nature l’a doué de deux choses qui font durer: la patience, l’élasticité, qui font que, toujours courbée, toujours elle se relève. Ne la comparez pas aux monuments romains, aux voies éternelles qui sillonnent son territoire. C’est plutôt la résistance, la forte et souple résistance des digues de fascines où l’Océan se brise; il aurait emporté des digues de granit.
Le fond de cette résistance n’est point la sombre acceptation du mal, le triste fanatisme de l’autre rive du Danube, cette mort du cœur qui a stérilisé le monde musulman: non, c’est un principe vivant, l’amour obstiné du passé, le tendre attachement à cette infortunée patrie, qu’on aime plus, plus elle est malheureuse. Le Roumain ne la quitte jamais que pour y revenir. Il garde, invariable, tout ce qui lui vient de ses pères, l’habit, les mœurs, la langue, et son grand nom surtout: _Romains!_ Noblesse bien prouvée. Leur langue est toute latine[9]. Le laborieux génie des patientes légions qui ont couvert le monde de leurs travaux revit dans cette grande colonie de l’Empire. Le colon italien a épousé la fille et la sœur du Danube; mais c’est le premier élément qui domine dans ce mélange. Si le Valaque n’a pas l’élan, la _furia_ hongroise, il a la fixité, l’opiniâtreté des légions antiques. C’est un proverbe roumain (digne de Rome): «Donnez, jusqu’à la mort!—_Dâ, pe moarte._»
Les souffrances inouïes de ce peuple, les durs et brusques changements surtout qui ont troublé sa destinée, n’ont guère permis à sa poésie de prendre l’essor. Pour art, il a eu ses soupirs, des mélodies touchantes et d’un charme mélancolique. Comme tout peuple d’origine italienne, il est sensible à la couleur. Les églises, surtout chez les Valaques transylvains, sont toutes peintes de la main des peintres paysans. Leurs lits sont peints; leurs selles et le joug de leurs buffles le sont également. Le coffre que la femme apporte au mariage, l’élégante tunique qu’elle brode elle-même, offrent dans leurs ornements peints la plus frappante ressemblance avec les plus anciennes mosaïques romaines.
Leurs danses sont romaines aussi, et leurs jeux ceux de l’Antiquité. C’est un peuple élégant, d’élocution facile, et qui parle à merveille. Nulle différence d’idiome du paysan au lettré; à vrai dire, c’est comme en Italie, il n’y a pas de peuple, ou, si l’on veut qu’il y en ait, l’élégance et la distinction se trouvent surtout dans les campagnes. Un de mes amis, né Français, Hongrois de cœur, nullement suspect de partialité pour les Valaques, trouvait chez eux (dans la Transylvanie) je ne sais quoi des bergers de Virgile.
Leurs mœurs sont très faciles et trop peut-être. Cela est vrai, du moins, des villes, spécialement des capitales, mélange d’étrangers corrompus. Il n’y a pas de meilleur peuple, à cela près, ni plus aimable, ne se plaignant jamais, remerciant toujours, quoi qu’on fasse pour eux. La douceur, la tendresse du cœur valaque, se révèlent en leur langue, pleine de diminutifs gracieux, caressants. Elles sont plus sensibles encore dans leurs actes et leur vie habituelle. Il se commet infiniment peu de crimes en Roumanie, et la peine de mort a pu y être abolie depuis longtemps. Jamais, tant qu’elle fut appliquée, on ne pouvait trouver de bourreau dans le peuple; on appelait des étrangers.
Leur aimable hospitalité accueille, cherche, prévient l’inconnu. Dans plusieurs des contrées valaques, ils ont la touchante coutume de déposer au bord des routes des vases remplis d’eau pour le voyageur qui pourrait passer. Entrez dans cette cabane. Une belle femme qui filait vient au-devant de vous, elle vous salue gracieusement dans son charmant langage antique. Elle quitte tout, s’empresse, vous reçoit comme aurait fait une fille, une sœur au frère bien-aimé de retour. Elle court à la fontaine, et, selon les anciens usages, vous offre _apa n’inceputa_, l’eau pure à laquelle nulle main n’a touché. Vos mains lavées, elle jette dessus cette toile brillante de paillettes d’or qu’elle fit pour son mariage, pour en parer le cou de celui qu’elle aimait. Elle offre tout ce qu’elle a, sa meilleure crème, ses fruits réservés pour un fils absent; l’étranger est bien plus: c’est l’envoyé de Dieu.
«Ah! si mon mari était là, il vous mettrait dans votre route; il serait votre guide. Il est bien loin dans la montagne.—Pourquoi si loin?—Hélas! je ne l’aurais pas dit... Le propriétaire est bien dur; nous ne pouvons payer, si nous ne menons nos bestiaux paître au loin, parmi les rochers, dans les terrains sans maîtres... Et, par-dessus, le Cosaque est venu, il a volé nos foins; la pauvre vache, l’hiver, vivait d’écorce d’arbres... Ils ont tué nos bœufs; pour labourer, il a fallu nous atteler nous-mêmes.»
Trop douloureuse histoire, tant de fois renouvelée! fatalité pesante!... Le maître a pu changer, mais la misère jamais. Jadis d’innombrables troupeaux, des millions de moutons, de bœufs, passaient en tribut le Danube. Ils restent aujourd’hui dans le pays, mais pour le maître seul. Qu’y a gagné le paysan? L’ordre est entré dans l’administration, le fisc a mieux compté... mieux pressuré le laboureur. Un affreux proverbe valaque était celui-ci: pour le cultivateur qui n’a pu payer, le fisc mettait au registre: «_Nous l’avons passé au piment_.» Le malheureux, mis dans la cheminée au-dessus d’un réchaud allumé et couvert de piment, y restait vingt minutes. Devenu violet, hérissé, presque mort, on le tirait de là, on le prononçait insolvable, ou, pour dire comme le percepteur: _Secoué, tondu ras et tordu à sec_.
Telle est l’effroyable barbarie avec laquelle on a si longtemps traité le peuple le plus patient et le plus doux du monde.
Hommes de toute nation, de toute opinion, lisez la belle et noble proclamation de la révolution de Valachie en 1848; voyez la modération incroyable, la clémence dont elle fit preuve, les ménagements qu’elle garda pour tous; vos yeux, nous en sommes sûrs, n’iront pas jusqu’au bout sans s’obscurcir de larmes.
Et cette révolution si douce fut fortement fondée. Elle est au cœur du peuple maintenant et n’en sortira plus. Elle a sa racine en ceci que, non seulement la liberté lui fut donnée, mais la propriété: _la terre au paysan_, une pièce de terre suffisante pour sa famille. Dans une contrée, inculte encore en grande partie, on peut donner à tous sans ôter à personne.
Ces immenses prairies désertes qui surprennent le voyageur de leur incroyable richesse, de la variété d’un prodigieux tapis de fleurs, sont le seul pays en Europe qui rappelle la grandeur des sites américains. Des migrations nombreuses pourraient s’y faire, sans passer l’Océan; des peuples viendraient s’y asseoir, et il y aurait place encore. L’homme seul, la barbarie des guerres, le cruel calcul des tyrans, ont pu y créer le désert, y rendre inutile, sans la décourager pourtant, la maternelle bonté de la nature.
Note 9: