Légendes démocratiques du Nord
Part 14
Dans un seul gouvernement, celui de Podolie, ordre de transplanter cinq mille familles (vingt-cinq ou trente mille âmes) d’insurgés _amnistiés_ ou de personnes _suspectes;_ ordre de les transplanter _sur la ligne du Caucase, sur les terres incultes_ et fiévreuses, à deux pas de l’ennemi.
La réponse du gouverneur de Podolie est intéressante.—Il y a, dit-il, trois classes de nobles: les _nobles propriétaires_, les _nobles domestiques_, _laboureurs et ouvriers_,—enfin les _nobles des villes_, _bourgeois_, _avocats_, etc. Il est bien essentiel de ne pas s’en tenir à la première, mais de prendre dans les deux autres, «de dépeupler le pays de ces gens-là».
Cet appel d’exécrable flatterie à la férocité impériale est parfaitement entendu. Dans sa lettre du 6-18 avril 1832, le ministre de l’intérieur répond que Sa Majesté a sanctionné ces règlements, _ajoutant de sa main_: «Ils serviront non seulement pour la Podolie, mais _pour tous les gouvernements occidentaux_. On n’enverra que les gens capables de travailler; leurs familles pourront être envoyées plus tard.»
Ainsi ils s’en iront seuls, séparés des leurs; la femme et les enfants restent pour mourir de faim en Pologne, et l’homme va mourir au Caucase.
Enfin, l’empereur ajoute que les nobles de la seconde classe, non propriétaires, seront mis à part, _enrôlés parmi les Cosaques_, sans rapport avec les colonies de leurs compatriotes.
Ce règlement épouvantable n’a pas été transitoire; il servit et sert de base à des mesures fixes qui font frémir l’humanité.
A la conscription française, qui prenait les hommes au sort, on a substitué l’horreur du recrutement russe, où l’homme est choisi, désigné au caprice du maître et des agents publics. Qu’on juge si les hommes suspects d’énergie, de _polonisme_, sont épargnés dans cette opération clairvoyante et partiale. Ils s’en vont ainsi au Caucase, et, selon l’aveu de Paskevitch _ils n’en reviennent jamais_. La Russie a trouvé là comme un horrible cautère par où elle fait écouler le meilleur sang de la Pologne, sa virilité et sa force. Elle la tient faible, malade toujours, comme après la saignée.
Toutes les rigueurs de ce système ont porté sur la seconde classe, celle des nobles paysans, classe essentiellement militaire, et qui forme, plus que les bourgeois des villes, le vrai Tiers-État de Pologne. D’abord on les a abaissés au rang des paysans soi-disant libres de la Russie (_odnodwortzi_); puis on a trouvé moyen de leur faire payer quatre fois pour une le tribut du sang. Tous les autres sujets de l’empire ne subissent le recrutement que tous les deux ans, et eux tous les ans. Les autres donnent cinq hommes sur mille, et eux ils en donnent dix. Ainsi, leur charge est quadruplée. Cette classe infortunée, environ d’un million d’âmes, ne résistera pas à la continuité de cette saignée horrible. On m’assure cependant que cette année (1851) l’empereur trouve la chose trop lente, et qu’on avise aux moyens de les transporter en masse dans les solitudes du midi de la Russie.
Ce qui restait à la Pologne, le statut de 1832, a été brisé par l’empereur même. Il a, dans les années suivantes, entrepris une transformation totale du pays. A la division polonaise des palatinats il a substitué la division russe des gouvernements, la monnaie russe à la monnaie polonaise, la division russe des poids et mesures à la division décimale et métrique que suivaient les Polonais, le vieux calendrier Julien au calendrier moderne du bon sens et de la science. Il a essayé, enfin, d’effacer la langue polonaise! la supprimant dans les administrations, destituant les fonctionnaires qui ne savaient pas le russe, imposant la langue russe dans les écoles polonaises, défendant à la jeunesse de parler sa propre langue! Quelques étudiants de Wilna se réunissaient en cachette pour parler entre eux polonais. Surpris, enlevés, liés à la queue des chevaux cosaques, les voilà soldats pour la vie!
C’est là, je l’avoue, ce qui me paraît l’entreprise la plus énorme, la plus monstrueusement barbare et la plus dénaturée. La langue, notre chère langue maternelle, à chacun de nous, celle dont chaque mot, chaque son, rappelle l’accent de la patrie, nous rend toutes les émotions de notre vie, notre berceau, nos amours. Ah! l’arracher de nos cœurs, c’est nous arracher de nous-mêmes. Il me semble que, pour les personnes que nous avons aimées, perdues, l’intonation des mots habituels n’est pas ce qui nous reste le moins enfoncé dans le souvenir, plus que les traits du visage, plus que le geste et le mouvement; ce que j’ai le plus gardé de mon père, avec qui j’ai vécu quarante-huit ans de ma vie, c’est sa voix... Je tressaille quand je crois encore qu’il est là, qu’il me parle et me dit: «Mon fils!»
Oui, tout le cœur est dans la langue; la famille y est, l’amour, le pays. Chacune des grandes nations a mis le meilleur d’elle-même dans sa parole et son verbe. L’héroïque langue polonaise, toute vibrante d’intonations fortes, fait sentir à celui même qui ne sait pas le sens des mots la majesté de l’ancienne République, et reproduit au cœur ému toute la gloire de son histoire. On y entend rouler la voix mâle des héros.
Le russe sonne agréablement, c’est une langue douce, flatteuse; il tient des langues mélodieuses du Midi. L’imposer à la Pologne, c’est changer en un point bien grave le caractère national, c’est l’affaiblir et l’énerver.
Je croirais volontiers, au reste, qu’en cette défense barbare ce qu’on voulait le plus, c’était d’outrager la Pologne, d’attrister son âme jusqu’à la mort, de la percer au cœur même, au point le plus vulnérable où elle pouvait souffrir.
C’est à ce temps que l’empereur faisait retentir l’Europe du discours insultant, furieux, qu’il avait lancé à la face des magistrats de Varsovie. Il ne négligeait rien pour mériter le nom d’homme impitoyable. La princesse Sangusko étant venue pour prier pour son jeune mari, qui partait pour la Sibérie, l’empereur se fit donner la sentence, et de sa main ajouta: «A pied.»
Ce terrorisme théâtral est un moyen de la Russie. On l’a vu par l’horreur de Kronstadt, étalée en spectacle au lieu le plus fréquenté, par-devant l’Europe. On ne l’a vu que de trop cette année, le 20 juillet 1851, quand le bruit s’étant répandu qu’il y aurait quelques grâces, quatre prisonniers, en réponse, furent sur-le-champ exécutés.
Parfois le gouvernement russe a paru prendre plaisir à donner pour tels de ses actes des apologies ironiques. Par exemple, en 1842, il a fait dire à Rome, et peut-être dans d’autres cours, que, s’il avait pris les biens de l’Église polonaise, c’était, _pour les mieux administrer dans l’intérêt de l’Église_; et que, quant aux enlèvements d’enfants dont on avait tant parlé, il ne les avait enlevés _que par charité_.
C’est toujours _par charité_ qu’on enlève encore les enfants des juifs. Outre les grandes razzias que l’État en fait, les Cosaques en volent sans cesse, en font commerce et marchandise, les vendent à juste prix.
La _charité_ impériale tient toujours sous le coup d’une profonde terreur les mères polonaises. Elles en craignent de nouveaux coups.
Ce fut au mois de mars 1832, au moment de la plus violente fureur de l’empereur, lorsqu’il ordonnait la transplantation de tant de familles, c’est alors qu’il fit _saisir_ (c’est le mot dont se sert le conseil d’administration) les enfants mâles, vagabonds, orphelins, _et pauvres_, de sept ans à seize. L’ordre vint directement par l’aide de camp Tolstoï.
Paskevitch, dans son règlement, s’exprime différemment; avec deux lettres il change tout, changement qu’il n’aurait pas fait sans l’autorisation de l’empereur: il dit OU non pas _et_; il dit orphelins OU pauvres; différence bien cruelle, puisque dès lors on pouvait enlever des enfants _non orphelins_ qui auraient des parents pauvres.
Le gouvernement de Varsovie, affichant cet ordre barbare, ajouta, pour adoucir et diminuer la fermentation publique, ces mots étrangers au texte: les enfants _privés d’asile_.
En réalité, on n’en enleva pas moins, en général, _les enfants de parents pauvres_, et malgré les violentes et terribles réclamations de leurs parents.
La scène fut effroyable. Après plusieurs convois d’enfants enlevés de nuit, le 17 mai 1832, on en fit partir un de jour. Les mères couraient après les charrettes en se déchirant le sein; plusieurs se jetèrent sous les roues; on les écarta à force de coups. Le 18, on enleva encore une foule de petits enfants qui travaillaient ou vendaient dans les rues. Le 19, on vida des écoles paroissiales. Ces pauvres petits, enlevés ainsi, mouraient comme des mouches sur tout le chemin. Quand ils étaient trop faibles pour continuer, on les laissait sur la route. Les gens du pays trouvaient là le corps de ces innocents avec leur pain à côté, qu’ils n’avaient pas eu la force de toucher.
IX
DU TZAR COMME PAPE ET COMME DIEU. PERSÉCUTIONS RELIGIEUSES
Un personnage du théâtre antique, dans le violent bonheur d’un premier transport d’amour, s’écrie: «Je suis devenu Dieu!»
La mort est comme l’amour; elle enivre. La joie sauvage que donnent les grandes destructions porte à l’âme un même vertige. Celui qui croit détruire un monde n’envie rien au Créateur. Il dit: «Je suis devenu Dieu!»
Plus que Dieu.—Dieu crée lentement dans la douceur infinie de la maternité divine, avec les ménagements de la nature.—Le destructeur, au contraire, est fier de détruire brusquement. Ce qui lui plaît dans la mort, c’est le changement à vue. Sa joie serait de détruire d’un mot ce qui a coûté tant d’années; de pouvoir dire d’un monde humain: «J’ai passé, il n’était plus.»
C’est au milieu de la grande destruction de la Pologne que le chef de la Russie a commencé à prendre au sérieux son titre de _Vicaire de Dieu_ et d’_Émanation divine_, qui est dans son catéchisme. Chef et juge de ses prêtres (aux termes de leur serment), il a commencé à agir comme pape russe dans la persécution des catholiques et l’extermination des juifs. Ses images byzantines, distribuées à profusion, l’ont proposé, sous l’auréole de saint Nicolas, à l’adoration du Danube et des populations grecques de l’empire turc.
Mais que ferait ce nouveau Dieu? Il ne le savait pas lui-même.
Prescripteur des nobles en Pologne, il a été en Russie, un moment, révolutionnaire, appelant les nobles à l’émancipation des serfs, qu’ils ne peuvent accomplir qu’au prix d’une loi agraire. S’il eût suivi cette pente, il devenait une sorte de Messie des serfs, un Messie barbare, terrible à l’Europe.
Il n’a osé. Et, se tournant tout à coup de l’autre côté, se portant pour pape et général de la contre-révolution, il a fait déclarer, après le siège de Rome (octobre 1849), que l’Église latine, déchue et finie, n’avait plus qu’à se réunir à l’_Église catholique_, universelle de Moscou.
Cet étrange père spirituel, qui convertit par le fer, qui bénit avec le knout, combattu entre deux principes, et d’autant plus violent, a donné, dans une courte période de vingt années, des signes étonnants, inouïs, de sa prétention d’être Dieu. Ni les empereurs-pontifes de l’ancienne Rome, quand ils se dressaient des autels, ni les pontifes-rois de la nouvelle Rome, quand ils divisèrent le globe ou défendirent à la terre de tourner, n’ont porté plus haut leur orgueil.
Il a défendu au temps d’être le temps, démenti les mathématiques et l’astronomie, imposé le vieux calendrier, abandonné du reste du monde. Il a défendu à la valeur d’être la valeur, ordonnant que trois roubles désormais en vaudraient cinq. Il a défendu à la raison d’être la raison, et, quand il s’est trouvé un sage en Russie, on l’a enfermé chez les fous.
Ce qui l’a encouragé dans ses prodigieuses excentricités, il faut le dire, c’est de se voir seul en ce monde, toute force morale se trouvant, dans cette période, affaiblie ou ajournée.
Le pontificat du passé, Rome s’était avilie, le pape n’osant plus agir que comme petit prince italien.
Le pontificat du présent, la France s’était oubliée dans son anglomanie industrielle et sous sa royauté bourgeoise.
Rome, toutefois, il faut l’avouer, n’a pas péri uniquement par la faiblesse personnelle des papes, mais par une conséquence logique des doctrines catholiques. Ces doctrines ne sont autre chose que l’obéissance. Rome l’a constamment enseignée. Non seulement en 1831, quand la Pologne mourante lui tendait la main, elle l’a envoyée au tzar; mais, en 1832, elle a flétri la révolution polonaise, enjoint aux Polonais d’obéir à leur bourreau.
Rome, en échange de cette lettre, croyait obtenir du tzar qu’il recevrait un nonce à Saint-Pétersbourg. Loin de là, il commença brusquement la guerre au pape (1833), ordonna la conversion subite des Grecs-Uniates, sujets de l’Église latine. Le procédé était simple. On entourait le village, on knoutait le prêtre et on l’enlevait. Le pope, le fouet à la main, passant en revue sur la place son troupeau tremblant, menaçait, battait. On enfermait les obstinés dans des étuves pleines de la fumée du bois vert. La Grâce opérait sur-le-champ au moyen de l’asphyxie. Tous alors se trouvant d’accord, on les consignait dans l’église, et, le bâton haut, on leur fourrait l’eucharistie dans la bouche.
La plus terrible de ces dragonnades se passa hors de la Pologne, dans les colonies militaires, dans les solitudes de la Russie où elles sont établies. Les récalcitrants y furent mis, et sous le prétexte de discipline militaire, écrasés de coups, n’ayant pas même la consolation du martyre religieux, tués, non comme catholiques, mais comme des soldats rebelles.
Cependant, en grand triomphe on proclama la conversion. Miracle visible. Le clergé, pleurant de joie, demande sa réunion à l’Église de Moscou. L’empereur daigne l’accorder. Son journal officiel, dans un article édifiant, chante un hosannah pieux: «Heureuse réunion! s’écrie-t-il, et qui n’a point coûté de larmes! On n’y a employé que la douceur, la persuasion!»
A cela que disait le pape? Si fier contre la Prusse dans les affaires de Cologne, il restait humble et tremblant devant la Russie. Il gémissait à huis clos, dans un consistoire secret. Mais, en public, il accueillait le jeune fils de l’empereur. A peine, en 1842, quand le tzar prend les églises et les biens ecclésiastiques, à peine le pape hasarde-t-il, toujours en consistoire secret, une plainte respectueuse, et encore, dans cette plainte, il flétrit de nouveau la révolution polonaise, et l’appelle _rébellion_.
Aux timides paroles du pape, qui circulaient dans l’Europe, spécialement par les journaux semi-officiels du gouvernement français, l’empereur avait répondu d’avance par des actes, à la façon barbare, d’une manière aussi cruelle qu’habile. Pour prouver son christianisme, établir qu’il était un ferme et rude chrétien, il lançait son ukase exterminateur contre les juifs.
Telle est la logique féroce qui pourtant frappa les esprits dans ces sauvages contrées. «Comment douter que l’empereur ne soit croyant et pieux, quand on le voit crucifier ceux qui crucifièrent le Christ?»
Il établit ainsi la gloire de sa piété, à bon marché, _in anima vili_, dans la personne de ceux que personne ne défendait, que personne ne plaignait. Les Allemands, qui, dans mainte ville, poursuivaient les juifs à coups de pierres, conçurent dès lors beaucoup d’estime pour l’empereur de Russie.
L’ukase paraît un matin. L’empereur vient de découvrir (ce qu’on savait de tout temps) que les juifs de Pologne, exclus de toute industrie, vivent de brocantage et de contrebande. Ordre de les transporter sur-le-champ au fond de la Russie. Il n’y eut jamais une telle désolation depuis la ruine de Jérusalem. Nul délai. Les Cosaques arrivent. Voilà leurs effets dans la rue... «Allons, en avant! détalez... Il faut partir, l’ordre est tel... Pas un jour, pas une heure...» Vieillards, femmes, petits enfants, ils partent, ils se traînent. Le soldat presse derrière et pique au besoin. Ils tombent épuisés, affamés. On les laisse sans secours crever là, comme des chiens. La femme défaille et se meurt; le mari doit continuer.
Est-ce assez? non. Les survivants, dans leurs nouvelles demeures, voient commencer pour eux une horrible persécution, la _conscription des enfants_! On les enlève, à six ans, faibles et tendres encore, pour le service militaire ou pour la marine. Mais la race juive, de longue date étrangère au service militaire, y est absolument impropre. Tous ces enfants meurent. Le juif ne vit pas soldat.
L’empereur a bien calculé. Cette cruelle exécution a été fort populaire. Les paysans russes et polonais détestent les juifs. Ils ne réfléchissent pas que si cette race infortunée fait des métiers odieux, on ne lui en laisse pas d’autres. Le génie qu’ont montré aux derniers temps tant de juifs de diverses contrées, la beauté orientale de leur race, leurs femmes, les plus belles du monde, tout doit faire regretter les moyens sauvages d’extermination qu’on emploie contre eux en Russie.
L’empereur, ici, flattait le peuple. Et il l’a flatté encore en réduisant, d’une fois, toute la noblesse du royaume de Pologne de cinquante mille familles à cinq mille. Peu de temps après, il lançait son fameux ukase du 2 avril 1842, pour l’affranchissement des serfs de Russie.
L’affranchissement nominal et la prétendue liberté des serfs de la couronne n’avaient rien de bien tentant pour les serfs des nobles. Les premiers, à la vérité, exercent tout métier qui leur plaît; mais l’agent impérial les tient sous une férule plus dure que celle d’aucun maître. La vénalité de cet agent, qu’il faut satisfaire sans cesse, leur fait regretter le servage.
Que voulait vraiment l’empereur, en provoquant, par l’ukase de 1842, les seigneurs à contracter avec leurs paysans, pour en faire de prétendus libres, c’est-à-dire pour les faire passer sous le bâton impérial?
Il voulait faire peur aux nobles.
L’affranchissement réel ne peut se faire par ceux-ci qu’en donnant aux paysans, avec la liberté, une large part de terre. Celle-ci, mieux cultivée, leur rendrait aisément un revenu égal à celui qu’ils auraient perdu. Plusieurs le pensent et le disent, et pourtant n’osent rien faire. Ils prétendent connaître au vrai la pensée de l’empereur, sa jalousie sur cette question. Ils assurent qu’il s’irriterait d’être obéi là-dessus, qu’il jugerait fort suspects ceux qui, prenant au sérieux sa parole officielle, commenceraient ce grand mouvement. Un auteur grave, Tolstoï, dit qu’en certaines provinces les paysans supposaient que les princes et les nobles avaient au ciel d’autres patrons que les leurs, un Dieu à part, Dieu de richesse, qui leur prodiguait les biens. Dans la famine et l’hiver de 1845-1846, les paysans d’Esthonie, Livonie et Courlande se convertirent en grand nombre pour avoir quelques secours. Seulement ils supposaient qu’embrassant la foi de l’empereur, passant au dieu de richesse, ils acquéraient la propriété de la terre qu’ils cultivaient. L’empereur fut obligé d’arrêter ces conversions trop rapides. Nous tenons ces détails de personnes qui les ont recueillis sur les lieux mêmes, à Riga et Dorpat.
L’empereur trembla de se voir à la tête d’une immense jacquerie, communiste et religieuse.
Il recula devant l’accomplissement de ce que ses prétentions spirituelles et son appel à l’affranchissement semblaient le conduire à vouloir. Un pas de plus, peut-être, il devenait un Messie des serfs. On sait par les nombreux exemples des histoires de l’Orient combien l’étincelle fanatique gagne vite dans ces masses aveugles. Elles auraient adoré, suivi celui qui, par le massacre, leur eût à la fois donné la propriété et la liberté.
Donc, l’empereur recula. Il se rapprocha des nobles, qu’il avait naguère menacés.
Et maintenant, les deux partis, tzar et noblesse, sont en face, n’agissant pas, n’osant agir, se terrifiant l’un l’autre, comme deux araignées en observation qui ne savent bien si elles sont amies ou ennemies, et si l’une et l’autre, en se regardant ne songent pas à se dévorer.
X
DU TZAR, COMME PAPE ET COMME DIEU.—ON LE PROPOSE POUR PAPE UNIVERSEL
Le paysan russe, qui voit dans son catéchisme le nom de l’empereur imprimé en grandes lettres comme celui de Dieu, tandis que celui de Jésus est en lettres minuscules, se fait, sans doute, une idée très haute de la puissance impériale. Il y lit que l’empereur est une _émanation_ de Dieu. Qu’est-ce qu’une _émanation_? S’il s’informe auprès du pope ou de l’employé impérial (fils de pope ordinairement), on lui dit qu’en effet l’esprit de Dieu doit être dans l’empereur, puisque le tribunal ecclésiastique, qui tient lieu de patriarche, le reconnaît pour chef et juge de l’Église, puisqu’il choisit les évêques. C’est à lui directement que les fonctionnaires civils et militaires de l’empire attestent chaque année, par certificats, qu’ils ont rempli exactement leurs devoirs religieux.
Grande est la surprise de ce paysan, s’il va à Saint-Pétersbourg, à Moscou, et qu’il y voie l’empereur. Quoi! c’est là une _émanation_? Quoi! ce personnage religieux dont dépendent les évêques est un officier avec l’uniforme serré et la tenue raide de tout autre militaire russe?
Selon une tradition, peut-être peu fondée en fait, mais très digne d’attention, comme toute tradition populaire, un soldat voyant l’empereur pour la première fois et devant prêter serment, aurait refusé de le faire, ne pouvant croire, disait-il, que ce militaire pût être vraiment l’empereur.
Le Russe a naturellement une idée noble, douce et sainte du pouvoir souverain. Il suppose que celui qui tient ici-bas la place du Père du monde est un père aussi (_batouska_). Et ce nom de père qu’il adresse à l’empereur, contient pour lui l’idée de pontife et de juge.
Le tzarisme moderne, modelé par Pierre-le-Grand et ses successeurs sur le despotisme prussien, avec toute son escorte de soldats et de bureaucrates, ne répond aucunement à l’idée patriarcale que le Russe a au fond du cœur.
L’empereur lui-même croit-il y répondre? A-t-il la sécurité que donnerait cette conviction? J’en doute. A quelque époque que je remonte jusqu’à Pierre-le-Grand, les voyageurs sont unanimes pour représenter le tzar, quel qu’il sort, comme un prince moins majestueux qu’on ne l’attendrait d’un tel souverain, un homme agité, inquiet. Ce caractère se retrouve dans l’empereur actuel, dont la taille haute et magnifique serait naturellement majestueuse. Il se donne trop de mouvement. A l’église même, dans une occasion solennelle, au mariage de son fils, M. de Custine remarquait cette agitation.
S’il se sentait fermement assis sur sa base légitime, l’idée russe, s’il se rendait le témoignage de répondre à la pensée d’un peuple de tant de millions d’hommes, certes il ne serait pas agité. Cette grande âme nationale, quand elle est dans une poitrine, elle lui donne une assiette solide et profonde, un puissant équilibre de paix.
L’autorité est paisible, quand elle se sent en communion avec les hommes, dans la grande société du peuple et de Dieu. Elle est trouble ici, parce qu’elle est seule, profondément seule, parce que, dans ce grand silence de l’empire, elle n’entend que sa propre voix, sans être avertie, rassurée par la voix du bon sens public. Elle sait qu’elle est une force; est-elle bien sûre d’être un droit?
Il n’y a point de droit en Russie. La loi y est impossible. Les soixante volumes de lois que l’empereur a fait compiler sont une vaste dérision.
Tout le droit y repose sur cette base, qui l’empêche d’être un droit: _Le bien est ce qui est conforme à la volonté de son maître_. Le mal est _ce qui est contraire à cette même volonté_.
L’édifice porte sur le vide. La morale n’étant pas dans les fondements, la législation s’élève, sans soutien, comme dans l’air. Nulle à la base, elle est nulle et impossible jusqu’au sommet. Qui le porte, ce code impossible? L’arbitraire. Et c’est lui seul qui s’exécute au nom du code.