Part 14
Malgré cette crainte, les usages protocolaires ne perdaient pas leurs droits. Des invitations à longue échéance furent lancées, conviant les tribus de la région à un pilou qui serait donné à la mémoire du mort, du frère aîné tué par son frère, le mauvais-garçon.
Tout en s’occupant des nécessités journalières de la mangeaille, avec la paresse et la lenteur voulues par la majesté de l’œuvre, le village de Carindi préparait son pilou.
De temps en temps, quelque canaque solitaire, quelque rôdeur disait avoir vu, dans des circonstances toujours très compliquées, le fratricide qui se cachait. Lui, le rôdeur, il s’était sauvé tout de suite, et il n’en savait pas davantage. Ou bien, le fratricide s’était transformé instantanément, il était devenu un tronc d’arbre, un rocher, une souche, ou autre chose d’effrayant dont on n’avait pas voulu s’approcher, par prudence.
Cependant un jour fut où de nouvelles découvertes s’annoncèrent plus sérieuses. De nombreux témoignages les confirmèrent. Voici dans quelles circonstances.
Un troupeau de popinées affolées arriva en courant, en criant, et se répandit par la tribu. Avec volubilité et force gestes ces femmes expliquèrent les causes de leur épouvante.
Elles étaient occupées à la pêche aux crabes, dans les marais de palétuviers. Tout à coup un bruit étrange s’éleva derrière elles: de l’eau qui jaillissait, du bois qui craquait. Aussitôt elles se retournèrent, et de leurs yeux elles aperçurent, à travers les arbres, du côté de la rivière, le mauvais-garçon qui courait, qui sautait, sur les racines de palétuviers. Les arcs des racines fléchissaient sous lui, le renvoyaient en l’air, il tombait, et il rebondissait encore. Elles avaient bien remarqué que dessus sa tête il avait mis, comme un masque de tabou, une énorme tête de poisson. Dans ses bras il serrait un régime de bananes. Arrivé au bord de la rivière, il a vite arraché des bananes qu’il a tenues sous les aisselles, pour avoir les mains libres, et Plouf!... Il a plongé... Pendant ce temps-là, toutes elles se sauvaient en jetant des regards apeurés en arrière.
Cinq, dix, vingt popinées certifièrent le fait. Les unes avaient vu le fratricide bondir, tantôt debout, tantôt à plat ventre, sur les racines de palétuviers. Les autres avaient distingué un régime de bananes balancé en avant, en arrière, comme ça. Le plus grand nombre avait entendu Plouf... Toutes savaient que c’était vrai, parce que les autres l’avaient dit.
Un groupe d’hommes éclairés décida qu’il fallait aller aux preuves. Et il en revint, après avoir constaté de visu: des empreintes de pieds, très larges, dans la vase; des racines tordues sous un poids lourd; de la boue éclaboussée aux branches, et la présence du trognon d’un régime de bananes qui flottait au fil de l’eau... Il n’y avait plus de doutes.
Désormais ce fut un fait établi, indiscutable, un axiome: Celui qui avait tué son frère se cachait dans les marais de palétuviers, à l’embouchure de la rivière de Poya et de Moinda, avec les poissons.
Il arrivait parfois que certains canaques remuants, affamés de tuerie et de gloire, se lançaient à la recherche du fratricide. On ne savait plus si c’était de la pêche ou de la chasse, car on ne le rencontrait jamais sur la terre ferme, pourtant il y montait. Quand le temps était calme, dans le silence des nuits, on l’entendait marcher sur les feuilles sèches, au fond des broussailles.
Assez souvent on apercevait sa tête, à fleur d’eau, de loin, comme un coco qui flotte. Il venait respirer de l’air, il soufflait fort, et il crachait par le nez. Mais on ne pouvait jamais l’approcher, il était trop malin, il regardait partout. Toutes les ruses des pêcheurs, il les connaissait, puisque c’était un canaque de la mer.
Dès qu’il voyait une pirogue suspecte qui s’avançait vers lui, ou un homme qui le cherchait des yeux, il plongeait vite, vite, et c’était fini. A force de vivre au fond de l’eau il en avait pris l’habitude, il pouvait y rester tant qu’il voulait, sans éprouver le besoin de respirer.
Depuis qu’il avait rompu toutes ses relations avec les hommes, et qu’il était l’ami des poissons, son caractère s’était beaucoup modifié. Il était devenu craintif, méfiant, constamment en alerte, toujours prêt à se sauver, à se cacher au fond de l’eau trouble, dans les herbes marines. Il remuait même la vase pour salir la rivière, et se rendre invisible.
Après bien des essais risqués, lorsque les canaques furent absolument certains que le fratricide était devenu poltron comme les harengs d’eau douce, ils n’eurent plus peur de lui. Et ils se mirent à le chercher, sans aucune frayeur, en plongeant dans son eau sale.
Mais lui nageait beaucoup plus vite qu’eux, et alors les canaques ne pouvaient pas le suivre, il s’échappait toujours, pour aller dormir dans les grands trous, à ces endroits où il fait noir, sous les racines avec les grosses anguilles, les serpents de la couleur de la vase, les crapauds qui piquent comme du feu. Là, c’était chez lui, on était forcé de le laisser tranquille.
Malgré tout, il fallait le punir de son crime. Un jour, toutes les pirogues s’y sont mises. Elles barrèrent la Poya dans sa largeur, pour enfermer ce canaque devenu comme les poissons, et le prendre.
Munis de sagaïes, de perches, de haches en serpentine, les hommes battirent l’eau en descendant avec la marée.
Ce coup-là, ça y était!... On l’avait vu nager tout doucement, au fond, et remuer la vase. Cette fois on allait lui planter de nombreuses sagaïes dans le corps, son compte était réglé.
Mais lui a encore été plus malin que les hommes. Au moment où l’on ne s’y attendait pas, parce qu’on le croyait ailleurs, il a foncé à toute vitesse sur une pirogue, il l’a soulevée en l’air, sur son dos, et il a passé dessous. La pirogue, les canaques, les perches, les pagaïes, tout a culbuté. Le balancier a été cassé. Et l’homme poisson a filé en pleine mer.
A partir de ce jour de la pirogue chavirée, jamais plus on ne l’a revu dans la rivière de Poya, ni dans celle de Moinda. Il restait toujours au large, hors des atteintes des hommes. De loin en loin on l’apercevait, du côté des récifs, mais on n’essayait pas de le prendre, car on savait que c’était impossible.
Comme il ne vivait plus avec les hommes, et qu’il ne venait jamais à terre, il ne pouvait pas attraper les popinées. Et lui, il avait besoin quand même d’attraper les popinées, toujours, toujours. Ça fait qu’il s’est mis à courir après les popinées des poissons.
Toutes ces choses-là se passaient dans la mer, au fond de l’eau, alors les canaques ne savent pas bien... Mais ils croient, ils en sont presque sûrs, le mauvais-garçon se mariait avec les popinées des raies, par commodité, parce que les raies aussi, elles sont coupées. Les popinées des requins sont pareilles, mais celles-là sont trop voraces, elles l’auraient mordu.
Depuis plusieurs générations d’hommes, le canaque de Carindi qui a tué son frère a disparu de chez les poissons, on ne le voit plus, il est mort. Avant de partir il a eu beaucoup d’enfants, ceux qu’il a engendrés avec les raies. Maintenant sa postérité est innombrable, on en voit partout, partout, des dugongs.
Et les dugongs savent de qui tenir. Ils perpétuent les hérédités distinctives des deux races. Ainsi que leur mère ils vivent continuellement sous l’eau, de préférence sur les fonds de vase et de sable, où ils peuvent se traîner à plat ventre. Comme elle, ils nagent mollement. Il n’y a que devant un danger qu’ils précipitent leur fuite d’une allure folle.
Ils sont malins comme leur père, comme le père de leur père, comme le canaque ancestral de Carindi. Ils ont gardé de lui toutes les manières. Eux aussi lèvent la tête à fleur d’eau, pour regarder partout, savoir s’il n’y a pas une pirogue en vue, si rien ne les menace. Et par la même occasion se vider les narines, en soufflant, fort.
Toujours ils troublent l’eau pour se cacher au fond, et manger tranquillement les herbes marines, les algues vertes. Ils connaissent les mouvements des marées, quand elle va monter, quand elle va descendre. Ils prévoient la direction du vent. Un cyclone ne les surprend jamais, lorsqu’il se déchaîne ils sont déjà en sûreté dans les arroyos, où il n’y a pas de courant.
Une longue expérience a enseigné qu’une pêche au dugong doit toujours s’organiser en sourdine. Il est défendu d’en parler auprès des rivières, et sur le bord de la mer. Les dugongs possèdent une ouïe fine, ils entendent tout, et ils comprennent. Aux gestes des hommes ils devinent leurs intentions. S’ils ont eu vent de l’affaire, la pêche est manquée.
Quelques vieux canaques, dignes de créance par l’antiquité de leur savoir, affirment que les dugongs parlent, qu’ils les ont entendus, autrefois, dans leur jeunesse.
Selon les traditions familiales de la tribu, aussi bien que les hommes, les dugongs protègent les petits. Faut-il se sauver, fendre l’eau en vitesse, ils les poussent devant eux. Quand ils sont pris dans un filet, ils les lancent par-dessus, de l’autre côté, hors des atteintes des pêcheurs.
Après les pêches fructueuses, aussitôt que les canaques ont, en observant certains rites, dépecé un dugong, ils prennent, sous les nageoires, de la graisse jaune qui est de la banane écrasée. Et cela s’explique très bien: Il y a longtemps, longtemps, le père de tous les dugongs a plongé dans la rivière de Poya, avec des bananes sous les bras. Au moins, ça, c’est une preuve.
Ces performances amphibies, et tous les actes raisonnés dont ils humanisent leurs mœurs, établissent, d’une manière indiscutable, les similitudes, les parentés qui existent entre les dugongs et les canaques.
Avec ces derniers on est obligé de convenir que ces intelligents cétacés ne sont pas des poissons comme les autres poissons. Et même de reconnaître que par leur état-civil, enregistré dans la mémoire, les dugongs sont bien les descendants hybridés du mauvais-garçon qui a tué son frère, à Carindi, il y a longtemps, et a dû se réfugier dans la mer, pour éviter le châtiment qui le menaçait.
Essayer d’expliquer en naturaliste disert, à l’instar de M. de Buffon, que ce phénomène ne pouvait exister, eût été, aux yeux de la jeune Pouépa, nier l’évidence, par faiblesse de cerveau. Aucun doute n’aurait su se glisser dans son esprit. C’était vrai, puisque les vieux l’avaient vu et l’avaient dit. Et les dugongs cabriolaient encore, là, dans la mer, comme témoins incontestables de ce fait.
Afin de ne pas déprécier les hommes blancs dans la considération d’une femme noire, le mieux fut d’accorder créance à cette fable qui, en somme, ne le cède en rien, en tant qu’imagination, à celles enfantées par les races indo-européennes. Leurs histoires religieuses et profanes sont riches en événements de ce genre. Et toutes les croyances humaines ne sont-elles pas échafaudées sur des légendes aussi fragiles.
Abstraction faite des causes déterminantes, ce conte canaque rappelle la légende hébraïque de Caïn et d’Abel. Il marque chez des sauvages un sens moral qui s’établit, s’affirme. Une défense de tuer son prochain direct, et le châtiment que sa réalisation entraîne. On y voit régner le respect discipliné de la famille, la solidarité du clan primitif, tous ces instincts brutaux qui s’affinent, et qui par leur évolution logique préparent les lois civilisatrices d’une société humaine.
D’un regard jeté dans le recul des siècles, on comprend que les races blanches ont passé par ces phases, en subissant diverses époques de régression. D’ailleurs, les temps présents qui ont pour effet de relâcher les instincts et d’alléger les consciences, nous l’enseignent encore...
Mais ces digressions sortent du notre cadre. Revenons à notre petite histoire canaque, elle est plus réconfortante. Là, au moins, pas d’artifices, pas de mensonges, nous sommes avec de vrais sauvages.
Ainsi que le dira la suite ajoutée à ce récit, cette légende canaque qui prend naissance à Poya, au milieu des tribulations d’un satyre fratricide métamorphosé en lamantin, se continue le long de la côte, chez les pêcheurs. Les incidents survenus à travers les années, les transmissions orales toujours fantaisistes l’ont quelque peu modifiée.
Entre Voh et Koné on la retrouve épanouie dans son décor marin, avec la même genèse évidente, toujours le même mythe qui se poursuit, dans une nouvelle incarnation. Cette fois, au lieu d’un satyre, une manière de sirène ténébreuse, une goule énamourée y cherche l’assouvissement de ses ardeurs lubriques. C’est très grave. On en meurt.
Et dans toute cette histoire, Pouépa, la conteuse, qu’est-elle devenue?... Ce qu’elle est devenue?... Qui le sait... Depuis longtemps la poussière des années a effacé la vision suggestive du tapa qui ondulait autour de ses hanches rondes... Un matin, elle n’était plus là... Badimoin et Catou l’avaient suivie, ou emmenée, avec les baluchons... Il est vrai que les vivres tiraient à leur fin. Le dernier sac de riz était presque vide, la farine manquait; et tout le sucre avait disparu, fondu dans les orgies de thé brûlant.
Il était pressant de réaliser les trésors de la pêche, de s’approvisionner à nouveau, sans être trop roulé. Le départ, vent arrière pour le Nord, chez les chinois, fut décidé. Mais, comme ces natifs de Poya tenaient à leurs parages, aussi fortement que des poulpes à leurs rochers, pour ne pas se laisser déraciner de chez eux, ils se sont défilés, sans bruit, avant le lever du soleil, en faisant l’abandon des cinquante francs par mois qui leur étaient dûs.
Encore une fois le bateau s’est trouvé sans équipage. Il a fallu se débrouiller... se débrouiller... C’était le bon temps... C’est toujours le bon temps lorsque l’on porte en soi l’insouciance de la jeunesse.
DEUXIÈME LÉGENDE
Un cap, suivant la définition géographique. Une montagne bleuâtre, sombre, allongée horizontalement, le dessus plat, barrant la vue, sa pointe avancée dans la mer comme l’éperon d’un cuirassé en marche. Sur le plateau, à travers les éclaircies d’une végétation naine, apparaissent les taches rouges des terrains ferrugineux. Telle est la chaîne du Kaféate, une des puissantes nervures qui arc-boutent le grand massif du Koniambo.
Il y a quelques millions d’années, les longues ondulations synchrones de l’Océan venaient battre de leurs volutes étincelantes cette proue rocheuse, ainsi qu’en atteste le surplomb creusé à sa base. Mais depuis ces époques évanouies dans l’insondable du temps, la rudesse du chaos primitif s’est apaisée, la patience éternelle des siècles a étendu sa douceur. Devant le travail inlassable de l’infiniment petit, la mer a dû se retirer, céder à son emprise.
Le madrépore, cet infiniment petit si grand dans son œuvre, ce constructeur d’atolls, ce soudeur d’archipels, cet architecte sublime coulait au seuil des abîmes océaniques les assises de ses édifices. Durant des siècles sans nombre, le rempart de corail qui ceinture notre île s’élevait en silence à travers l’eau glauque. Il montait inconcevable dans sa lenteur, mais il montait toujours, résolu, tenace, indestructible.
Une époque se réalisa où les aiguilles de corail se découvrirent au ras de la mer. Et les lourdes houles se brisèrent échevelées, impuissantes devant cette muraille titanesque. Désormais le pied du Kaféate ne connut que la caresse des eaux amorties.
La barrière des grands récifs, à plusieurs milles de la côte, était établie dans ses lignes initiales. Derrière ce rempart, jusqu’à la terre abrupte, régna le lagon où s’ébattaient voraces les monstres marins des premiers âges.
Mais l’œuvre d’apaisement n’était pas achevée. Le madrépore poursuivait toujours son travail d’une lenteur incalculable. Pendant de nouveaux siècles il bâtissait ses polypiers, élevait ses portiques, cintrait ses voûtes. Lorsque ce fut fait, il cimenta en une masse tous ses ouvrages, et le lagon demeura bloqué.
Par la rapidité accrue de leurs courants, le flux et le reflux avaient su se ménager des canaux de draînage: des gouffres qui s’entr’ouvraient sur l’Océan. Seules les marées hautes gardèrent la puissance de s’étendre sur les parties abandonnées par la mer. Quand l’eau se retirait aspirée par le jusant, depuis le pied du Kaféate jusqu’aux grands récifs du large, à la place où le lagon avait régné, le plateau de corail se découvrait à nu, comme une voie romaine.
Et ce fut l’ère de la paix. Sous la protection des récifs dressés en brise-lames, la flore et la faune marines connurent les temps heureux. Des infinités de poissons à écailles d’argent, ceux multicolores aux lignes compliquées, les hideux céphalopodes enserrés dans leurs tentacules visqueuses, les squales armés de mâchoires à dents de scies, et même les infimes rudiments d’êtres animés existèrent en toute quiétude, sur le banc et dans les canaux, en se dévorant les uns les autres, par nécessité de transmutation de la substance vitale, les plus forts mangeant les plus faibles, selon la loi de la nature, même en honneur chez les humains.
De nombreuses variétés de mollusques établissaient leur habitat dans les interstices des coraux, chacun s’adaptait à son milieu, s’installait pour toujours.
Les parcelles détritiques soulevées par les remous, emportées par les courants, s’amoncelaient sur le plateau de corail, étendaient leurs bancs de sable qui s’irradiaient au soleil en de fulgurantes blancheurs de nacre.
Les bivalves, les annélides, les crustacés de toutes les espèces fouissaient leurs trous, perçaient des galeries. Pendant que les oiseaux marins, l’œil rond, le bec acéré, les veillaient attentifs pour les surprendre au passage, et les happer d’un coup précis.
Une végétation avide, tenace, implanta ses racines aux fissures des rochers de la côte, s’étendit en bordure des grèves, le long du littoral, et sur les berges des estuaires.
Un jour indéfini, le fruit d’un palétuvier, un gland fuselé en forme de cigare, se détacha de sa branche et tomba verticalement dans l’eau. Ainsi qu’une flèche lancée il plongea en profondeur; puis il revint lentement à la surface, où il se tint debout, lesté par la pesanteur de sa pointe la plus lourde. Le fil de la rivière l’emporta.
Longtemps il erra sur la mer, à la dérive, ballotté de-ci, chaviré de-là, chancelant, titubant, arrivant toujours à s’équilibrer, le bourgeon en l’air. Durant ses pérégrinations il germait; quelques filaments de racines perçaient l’écorce de sa pointe, sous l’eau. Dans son interminable vagabondage il rencontrait des radeaux de varechs, s’accrochait, se liait à eux. Un embrun le détachait, il repartait seul, à l’aventure.
Enfin!... Les vents alizés l’entreprirent, le portèrent à la côte. Tout en se balançant, en vacillant, la tige en l’air, de ses radicelles tâtonneuses il effleura l’ouverture d’un trou de crabes. La marée descendait. Il s’y arrêta.
Soulevé par les petites vaguettes qui se dépliaient régulières sur le sable, il sauta, il dansa, il talonna dans son trou, s’enfonçant peu à peu. Lorsque l’eau se fut retirée, il resta piqué debout, au sec.
Sous la pesanteur infime mais constante, les petites radicelles s’écartèrent comme des griffes, s’introduisirent doucement dans la vase, et s’y fixèrent. Les marées suivantes ne purent l’arracher. Le fuseau poussa où la mer l’avait déposé, sur un banc de sable, devant la pointe rocheuse du Kaféate.
Des flottilles de cigares de palétuviers furent entraînées sur le même parcours, et rencontrèrent le même banc de sable. La marée descendait-elle, l’escadrille s’y échouait. Quelques fuseaux parvenaient à s’incruster dans les fissures. Après l’arrêt obligatoire, lorsque le flot montait, la caravane se remettait en route, poursuivait son périple. Ceux qui avaient pu se fixer restaient attachés là, en colonisateurs. Les autres s’en allaient plus loin, à la recherche d’une terre accueillante.
Les pieds enfoncés dans la vase, les rameaux vivifiés par l’air salin, les palétuviers se développaient en toute vigueur, étendaient leurs branches qui se repliaient, se coudaient anguleuses, se convulsaient, dessinaient des membres noueux de faunes immobiles.
Au ras de la marée, les racines adventives se courbaient en arcs flexibles, reprenaient terre, se multipliaient à l’infini, reliaient tous les arbres en une même corbeille. Cette profusion d’arceaux légers, ces cintres amincis enchevêtrés les uns dans les autres, au niveau de la mer, donnaient aux frondaisons posées dessus le naturel d’une végétation élastique montée sur des ressorts. Et le miroir de l’eau la réfléchissait, les cimes en bas, doublant les cintres. Sous les effluves marines, les bouquets devenaient des îlots. Avec le temps ces îlots se rejoignaient, se soudaient, s’étiraient en longueur du côté de la haute mer, traçant une barre brune sur la ligne de l’horizon.
Et de nos jours, une jetée de palétuviers, un bois au feuillage jaunâtre qui ondule sous la brise, s’avance depuis le pied du Kaféate, jusqu’aux grands récifs du large, où les vagues de l’Océan abattent leurs volutes en un roulement éternel.
* * * * *
Dans ce décor sauvage aux lignes assouplies par la patine des siècles, tel un aboutissement logique de ces vitalités complexes, une synthèse voulue de ce microcosme, des êtres à la stature verticale apparurent. Cette race s’étendit et demeura stabilisée aux âges néolithiques, gardant toute la rudesse des mœurs primitives.
D’où venaient-ils, ces êtres qui marchaient le front haut, le regard éclairé de pensées?... D’une autre terre, sans doute, apportés par les vagues comme les fuseaux de palétuviers... Et avant cela... d’où sortaient-ils?... Sonder le problème des origines ethniques, c’est en reculer indéfiniment la solution... Des hommes existaient là, et encore sur d’autres îles perdues au milieu de l’Océan Pacifique, et c’est tout ce que l’on sait.
Avec un esprit perfectible, une imagination en éveil, et même des germes de rêve, ces hommes possédaient un langage élémentaire composé surtout de mots venus des onomatopées. Pour désigner les places qu’ils habitaient, situer les endroits remarquables de leur domaine, ils créèrent des noms.
Le plateau de sable qui se découvre jusqu’aux grands récifs du large devint «Kondao». La jetée de palétuviers avancée dans la mer fut «Pingène». Un village sur le littoral, au Sud de la jetée, se nomma «Pati». Et un autre village, au Nord, par delà des palétuviers, s’appela «Oundjo».
Pour aller par mer de l’un à l’autre de ces villages, qui ne sont séparés que par le promontoire du Kaféate, la ligne la plus directe consiste à suivre, lorsque le flot monte, un chenal étroit qui traverse la jetée de palétuviers, dans toute sa largeur, à deux cents mètres à peu près du pied de la montagne. Passer ailleurs allonge de beaucoup le chemin. Il faut contourner la pointe des palétuviers, vers les récifs, ce qui augmente le parcours de plusieurs milles, alors que ces deux hameaux sont proches.
S’engager dans ce raccourci offre de nombreux avantages, ne serait-ce que celui de la pêche, sans grand effort. Dans ces eaux calmes et limoneuses ombragées sous les branches, les poissons règnent en une telle abondance que même sans vouloir s’en occuper la pêche devient fructueuse.
Le jour, ce sont des bancs qui s’agitent, frétillent, se strient de lamelles de vif-argent. Au passage d’une pirogue, les poissons s’écartent, se pressent compactes dans les labyrinthes des racines. Ce sont aussi les gros crabes à la carapace moussue, qui se promènent les pinces en bataille, tout le long de cette allée de palétuviers. Et encore les raies aplaties au fond, dans un nuage d’eau trouble. Les loches voraces et sournoises tapies contre quelque tronc d’arbre submergé. Et les petits requins chasseurs qui font la ronde, l’aileron triangulaire à fleur d’eau, la queue en godille... Que voulez-vous!... Une sagaïe ne saurait résister à ces tentations, d’un jet rapide elle part, et il n’y a pas de place à côté, tous les coups portant.