Part 15
Souvent, quelques vaches marines imprudentes, des dugongs, s’aventurent dans ce passage, avec l’intention de couper au plus court. C’est une chance à tenter. Un filet jeté en travers peut leur barrer le chemin. Et alors c’est la lutte héréditaire de l’homme carnivore contre la grosse bête à dévorer. La ruse opposée à la force.
La nuit, dans le calme silencieux qui amplifie les résonances, lorsque les récifs grondent au loin et font vibrer les espaces, le tumulte du chenal prend une intensité inquiétante. Tous les poissons voraces, tous les coursiers de la haute mer viennent s’y livrer à des saturnales diaboliques. Des escadrons de mulets et de carangues précipitent leurs cavalcades effrénées. Les mâchoires claquent d’un coup sec. De l’eau jaillit en gerbes et retombe sourde. Mille rumeurs inconnues se révèlent au fond des ténèbres, sous les palétuviers fantomatiques, dont les branches se resserrent comme des bras avides d’étreintes. Des oiseaux nocturnes s’envolent alourdis, en giflant de leurs ailes rugueuses certains lémures cachés dans les ombres... Un souffle de vent coule à travers les feuilles qui tremblent... A ce moment, il vaut mieux se taire... Une voix humaine irait en se répétant deux ou trois fois dans les échos de la pointe du Kaféate, et même le choc d’une perche, sur la paroi sonore d’une pirogue, s’engouffrerait au creux de la montagne... Tous ces bruits étranges parlent, ils ont un sens, une signification pour qui sait les comprendre.
Surprise par la marée et la nuit, une pirogue s’enfonce-t-elle dans ce couloir étroit, aussitôt les mulets deviennent fous; ils bondissent éperdument hors de l’eau, en aveugles, des quantités retombent dans la pirogue, il en pleut. C’est une pêche très facile, mais voilà, malgré la tentation de cette pêche miraculeuse, les canaques ne se risquent jamais, la nuit, dans cet arroyo... Ils ont de sérieuses raisons de s’en abstenir... Nous, les blancs, nous ne pouvons pas comprendre... Mais, eux, ils savent, puisqu’ils sont une émanation de tous les êtres qui se sont succédés, à travers les siècles, devant cette pointe sauvage du Kaféate.
* * * * *
Loin, au large, par delà les brisants, un croissant de lune enfonce sa pointe rougeâtre dans les flots bitumeux de la mer. Pendant quelques secondes, la luminosité pâle de son disque devient un écran où se déroulent les blanches dentelles des récifs. Et d’une plongée rapide le croissant disparaît sous l’horizon... C’est fini... Règnent l’immensité mystérieuse du Pacifique, l’Espace constellé d’étoiles, la masse sombre des montagnes.
--Allez! Souque un bon coup. Nous avons le temps de passer par le chenal des palétuviers avant que la marée baisse, mais il faut se dépêcher... Allez! pull!... pull...
Après ces paroles enlevantes, malgré le choc rythmique des rames dans les tolets, la baleinière ralentit sa marche. Au lieu de forcer, les rameurs font du hachis dans l’eau. Ils taillent les sardines.
--Eh bien! Quoi?... Ça ne va déjà plus... Pourtant, vous n’êtes pas fatigués, nous sortons tout juste d’Oundijo. Si vous n’allez pas plus vite que ça, nous manquons la marée.
Un des rameurs objecte: Dis donc! C’est bon, nous allons passer là-bas, à côté les récifs, au bout de la pointe des palétuviers.
--Pourquoi faire ce grand détour au large, alors qu’en prenant le chenal nous gagnons une heure.
--Tchia!... Les autres-là, ils ne sont pas contents de passer dans le chenal. Ils sont contents de passer au large.
--En voilà une idée. Se payer une heure de nage en plus pour le seul plaisir d’aller aux récifs et d’en revenir... Demain matin, quand il faudra se mettre au travail, vous ne voudrez pas vous lever. Je vous connais, mes gaillards.
--Eh! Dis donc!... Les autres, là, ils sont beaucoup forts. Passer au large: Ça c’est pas loin. Eux, ils sont contents passer au large.
--C’est trop bête. Allons au plus court, par le chenal. En voilà une affaire...
Aucune réponse. Silence réprobateur. Puis sourdes protestations à voix basse, en langage canaque. Pendant cette indécision la baleinière ralentit de plus en plus sa marche.
Devant la barque, à quelques centaines de mètres, la ligne noire des palétuviers s’allonge comme une continuation épaissie de l’horizon joint à la terre. De-ci, de-là, les poissons sautent, font des cabrioles, retombent en un bruit sourd dans l’eau qui se ferme. Ainsi qu’un immense miroir d’acier poli, la mer est parsemée d’étoiles qui pétillent à des profondeurs vertigineuses. La pointe du Kaféate fondue avec les autres montagnes écrase de sa lourdeur les pénombres du littoral.
En fouillant des yeux, au pied de la montagne, la bordure noire des palétuviers, il est impossible de discerner où se trouve l’entrée du chenal... Après tout! Qu’importe. Les canaques le savent.
--Dis-donc!... Daré!... C’est là l’entrée du chenal?...
Réponse.--Moi connais pas.
--Comment! Toi connais pas. Mais tu es d’ici, tu dois savoir.
--A oua!... Le jour, moi connais bien. La nuit, moi connais pas rien du tout.
Pendant cette interpellation, un rameur a tiré son aviron en travers de la barque, il est appuyé dessus et s’absorbe dans la confection laborieuse d’une cigarette.
--Allons Daré! Ne fais pas l’idiot. Montre-moi où est le chenal, que je gouverne dessus?
--Vous autres, les blancs, vous connaissez le pays pour nous. Pas besoin demander. Vous aller tout seul.
Un deuxième aviron se pose en travers. Son teneur bourre consciencieusement une pipe. Et la baleinière continue doucement son petit chemin, actionnée par deux rames traînées molles sur l’eau.
--Alors, quoi!... C’est fini?... Vous ne voulez plus avancer... Puisque c’est comme ça, vous n’auriez pas dû vous engager à venir travailler au chargement de nickel, à bord du voilier.
Daré exprime l’opinion collective.--Nous sont contents travailler dans les chalands. Nous sont pas contents passer dans les palétuviers.
Un troisième aviron est rentré en raclant dans son tolet. Son préposé se met à mâcher un bout de canne à sucre. Le quatrième et dernier aviron ne pouvant que faire tourner le bateau sur place juge inutile de continuer. La barque s’arrête.
--Allez! Vous autres, prenez les avirons. Remplacez ceux-là. Que diable! Vous êtes huit rameurs solides. Nous n’allons pas dormir ici.
Personne ne répond, personne ne bouge. Aux ordres l’on oppose l’inertie... Que dire?... Que faire?... Ce sont des hommes de bonne volonté... Ils viennent travailler librement... Employer la manière énergique donnerait un résultat contraire à celui demandé. Ils s’en retourneraient chez eux. Peut-être même tout de suite, en sautant dans l’eau peu profonde, un mètre vingt au plus.
Sur une nouvelle insistance, un canaque néo-hébridais se déplace quelque peu, dans l’intention d’obéir. Il est vrai que c’est le matelot de la barque. Il est venu avec son patron, le jour, en profitant du vent arrière, pour recruter une équipe de canaques chalandiers.
Le néo-hébridais n’étant pas solidaire de la cabale qu’il ignore, puisqu’il ne comprend pas ce langage, a craché plusieurs fois dans ses mains. Il attend qu’un autre rameur se décide. Lui seul ne peut manœuvrer deux longues rames. Et le patron ne saurait, sans déchoir, empoigner l’autre aviron pour véhiculer messieurs les canaques.
Pourtant, on ne peut rester là indéfiniment. Tout à l’heure la barque s’échouerait. Il faut prendre une décision.
--Voyons! Léna? Toi qui es un indigène de l’île Maré, le fils du «nata» de la tribu d’Oundjo, dis-moi pourquoi ces hommes-là ne veulent plus marcher?...
--Moi, je _coonnais_, mais c’est _défaadu_ pour dire... La marée il est fini _mooter_. Quand nous passer dans les palétuviers on va _choué_. C’est _boo_ nous passer au large.
--Mais enfin! Cet entêtement est stupide. Pourquoi ne veulent-ils pas suivre le chemin le plus court, le long de terre. Il faut au moins qu’ils aient des raisons sérieuses?...
--Eux-là, les calédoniens, ils connaissent. Quand on passe dans les palétuviers, la nuit, c’est mauvais. Peut-être un homme il va mort.
--Tu es fou, mon vieux! avec ton homme qui va mort. Pourquoi veux-tu qu’un homme meure subitement dans le chenal de palétuviers?
Léna balance indolemment la tête, ce qui signifie que son idée reste chevillée au fond de son crâne, et il reprend: Les hommes de Oundjo, ils savent pourquoi c’est pas bon dans les palétuviers. La nuit, c’est trop noir. Pas moyen de sauver.
--Sauver de quoi! Encore une blague, une de ces peurs irraisonnées dont les canaques sont affligés. Toi, Léna, tu sais bien que ces histoires ne sont pas vraies. Ton père est le «nata», le «teacher», en un mot le pasteur protestant du village d’Oundjo. Il a dû vous dire que toutes ces choses-là sont des bêtises.
Pendant que les autres canaques écoutent, en y apportant toute l’attention dont ils sont coutumiers, lorsqu’il s’agit de leurs propres affaires, Léna, en sourdine, fait claquer sa langue,--un réflexe de son esprit buté.--Puis il explique: Les blancs ne sont pas de ce pays, ils ne peuvent pas comprendre. Les vieux canaques de longtemps, ils ont vu, ils ont dit aux jeunes... Les jeunes, ils ont fait attention, ils ont vu aussi. Les blancs, eux, ils n’ont rien vu du tout. Ils ne savent pas comme les canaques.
--Les vieux de longtemps, ils ont peut-être vu, ou plutôt ils ont cru voir, mais certainement ils ont mal compris, leur imagination les a emportés. Maintenant ce n’est plus la même chose il faut chasser toutes ces superstitions, toutes ces sottises.
--Ah! C’est pas la peine de dire. Nous on sait bien. Nous on fait comme les blancs: On prie le «Bodieu», on chante les cantiques. Longtemps, les canaques ne connaissaient pas comme vous-aut’es, ils avaient des diables, les diables des canaques ne sont pas partis, on les entend toujours, la nuit. Les diables, c’est des canaques morts. Des fois on les voit se cacher au fond des brousses, dans les rochers, partout, pour faire du mal aux hommes.
Qu’opposer à ces raisons venues d’une mentalité aussi crédule que sincère, dans tout ce qui paraissait surnaturel. La persuasion du contraire s’affirmait impossible. Ces canaques subissaient la peur instinctive du danger pressenti, danger d’autant plus menaçant qu’il reste ténébreux, inexpliqué. Et cet instinct donné pour la conservation des êtres est enraciné dans la moelle des primitifs. Il n’y a que par une compréhension exacte des effets et des causes que l’homme arrive à s’affranchir de ces frayeurs héréditaires.
Dans le cas présent, il était inutile d’insister. La sagesse conseillait de se rendre au désir des indigènes, afin de ne pas s’exposer à les voir sauter à l’eau, comme des grenouilles dans une mare. Après tout, c’était eux qui «pullaient» sur les avirons. Puisqu’ils le voulaient ainsi, il n’y avait pas à ménager leurs forces. Malgré cela, par dignité d’européen, de race supérieure, il fallait avoir l’air de ne céder qu’après avoir obtenu des compensations, tout au moins fictives.
--Ici, c’est votre pays, vous savez mieux que nous ce qu’il s’y passe. Je crois que vous avez raison. Si vous voulez me dire ce qu’il y a de mauvais dans le chenal, afin que moi aussi je le sache aussi bien que vous, nous ferons le tour de la pointe des palétuviers, au large.
Sur ces paroles accommodantes, les canaques se livrent à un petit conciliabule, à voix basse. Après un instant de grave délibération, Léna transmet le résultat obtenu, à la majorité: Nous, on va passer au large, et puis après, on va dire pourquoi dans les palétuviers c’est pas bon.
--Alors, c’est bien entendu! Vous n’allez pas me raconter des blagues.
--Non! Nous, on va pas «couïonner».
Cet accord établi, la baleinière enlevée par quatre vigoureux rameurs glisse en cadence sous les bustes qui s’allongent et les avirons qui ploient... Allez!... Souque!... Souque!... Souque!...
* * * * *
Avec la sagacité d’un juge d’instruction buté à des réticences, en arrachant lambeaux par lambeaux, comme avec un crochet, ce que les canaques voulaient garder au fond de la cervelle, voici ce que l’assemblage de ce jeu de patience a donné.
Jadis, à une époque indéterminée, existait au village de Pati, sur le bord de la mer, une popinée qui savait bien pêcher, aussi bien que les hommes. Ce qui n’était pas peu dire.
Quand elle tenait au bout de son bras un filet léger embroché à une fine sagaïe, il n’y avait pas sa pareille pour courir sans bruit, en rond, dans l’eau, sur la pointe des orteils, en dévidant son filet comme une guirlande, et entourer le banc de poissons que ses yeux avaient discerné. Malgré les coups de têtes pointés dans la maille, les poissons ne pouvaient plus sortir de ce réseau. Presque tous les mulets qui sautaient par-dessus les flotteurs lui tombaient dans les mains, elle les attrapait au vol.
Toujours elle allait au plus épais des fourrés de palétuviers de Kondâo, à travers les racines tordues, fouiller de ses bras au fond des trous, dans la vase liquide, et en tirer de gros crabes à la carapace bleuâtre, avec des œufs rouges collés sous le ventre.
Certains jours, sur les brisants du large, au milieu des remous, sous la poussée des rouleaux blancs d’écume, elle s’arc-boutait de flanc, les pieds affermis au corail, et elle attendait le choc, présentant son épaule à la houle croulante qui s’abattait sur elle, et la recouvrait toute, sans la déplacer de son socle. Puis, d’une brassée souple, se lançant au revers de la vague, elle se trouvait dans l’eau bleue, hors des récifs. Là, elle plongeait. Après un instant, la houle crépue de sa chevelure roussâtre émergeait, ruisselante. Elle rejetait la tête en arrière, soufflait de l’eau. Ses yeux grands ouverts devant le soleil, et ses dents blanches comme celles des requins riaient fort, parce que ses mains étaient pleines de langoustes qui se débattaient en des soubresauts inutiles... Maintenant, des popinées comme ça, il n’y en a plus.
Lorsqu’elle se rendait au «piré», remontant la rivière de Koné à la faveur du flot, jusqu’à Poignindi, sa pirogue était toujours pleine de crabes, de poissons fumés, de coquillages. Après les échanges silencieux faits avec les popinées de l’intérieur des terres, celles de Poinda, de Néthéa, de partout, elle redescendait à la mer, sa pirogue chargée d’ignames, de taros, et de tout ce qui se cultive, et de tout ce qui se mange chez les canaques de la brousse. Jamais les autres popinées n’en rapportaient autant.
Tous les hommes du village de Pati étaient contents de cette femme. Avec ce qu’elle pêchait, eux, les hommes, ils n’avaient pas besoin de travailler beaucoup. Toujours il y avait de la mangeaille en abondance. Cette popinée-là, elle était comme le chef des femmes. Quand elle parlait, les femmes l’écoutaient. Et puis, jamais elle n’avait de petit, jamais un gros ventre ne venait l’embarrasser dans l’exercice de sa pêche.
Dès qu’il s’agissait de rouler de la ficelle sur la cuisse avec la paume de la main, et de fabriquer un filet de pêcheur, elle prenait la direction de cet ouvrage important. Et le filet était vite achevé, avec des morceaux de bourao sec qui flottaient, et des coquilles de palourdes qui coulaient au fond.
Malheureusement, cette popinée-là, elle était comme un garçon, elle ne craignait pas beaucoup les hommes. Devant un Chef, et devant les canaques respectés, elle ne se courbait à quatre pattes que si ça lui faisait plaisir; mais si elle ne voulait pas, elle restait debout, les yeux tout droits.
Pour cet oubli des coutumes, ce manque de déférence, les hommes l’avaient d’abord punie par un travail excessif. Et puis, la fois suivante, ils l’avaient battue. Elle s’était défendue, furieuse, échevelée comme un diable de pilou. Et après, elle s’était sauvée dans la brousse.
L’effet de son départ avait été désastreux. Durant son absence le vent avait soufflé de l’Ouest, la pêche était devenue moins fructueuse. Il était certain qu’elle avait jeté un sort sur les poissons. Tous les hommes avaient été obligés de s’y mettre, à la pêche, même ceux qui n’y allaient jamais. Malgré cet effort, la pêche n’avait pas fourni ce que les échanges demandaient. Ce n’était rien. Les pirogues avaient fait le voyage du «piré» presqu’à vide.
Et alors tout le village avait compris que cette popinée était quelque chose comme une sorcière, comme un chef des poissons. Et quand elle était revenue, on ne lui avait rien dit, on lui avait laissé faire tout ce qu’elle voulait.
Son canaque en titre, son mari, ayant contribué au châtiment brutal qui lui avait été infligé, elle le quitta et en prit un autre, plus fort, qui ne craignait pas de se mesurer avec le premier.
L’entente avec le deuxième mari n’ayant pas duré longtemps, par lassitude mutuelle, sans passer par la dispute obligatoire, d’un commun désaccord ils se séparèrent. Elle en trouva un autre, et encore un autre. A la fin, elle n’avait plus de mari, elle acceptait ou provoquait l’élu de l’instant, selon son plaisir. La tribu avait pris l’habitude de la voir agir à sa guise, en toute liberté. (Rien de nouveau sous le soleil. Déjà le féminisme existait chez les canaques. Il y avait des popinées émancipées.)
La vie de la tribu suivait sa petite monotonie avec la seule préoccupation quotidienne de la nourriture, lorsqu’un matin resplendissant de lumière, mettant à profit une de ces marées basses qui découvrent à sec toute l’étendue du plateau de Kondao, la popinée en question s’en alla à la pêche. On la vit, les bras en l’air, la sagaïe au poing, le panier pendu à l’épaule, fendre sous la poussée de son ventre l’eau du chenal, et s’enfoncer délibérément au plus fort des palétuviers de Pingène.
Le soir, elle ne revint pas au village de Pati, ni le lendemain, ni les jours qui suivirent.
Tout le monde sentit qu’elle manquait. On ne la voyait plus dans l’ensemble des choses familières, sa présence était devenue une habitude. L’on s’inquiéta d’elle.
Les plus avisés pensèrent à une escapade, une fugue à l’avantage d’un mâle des environs, soit d’Oundijo, de Vouavoutou, de Gatope. Cette probabilité était seule admise, car il était reconnu par tous que cette popinée ne se noierait jamais. Elle nageait comme les poissons. Et l’on savait aussi que les requins ne pourraient pas la manger. Ils en avaient peur. Elle faisait un tel bruit sourd en battant l’eau de ses deux bras, et elle fonçait dessus avec tant d’audace, que les requins filaient en tapant de la queue, sans oser revenir en arrière. Et puis, n’était-elle pas une sorcière des poissons?...
En y apportant toute la duplicité, toute la circonspection dont ils sont coutumiers, quelques hommes allèrent se livrer à une enquête minutieuse, dans les villages du littoral. Personne n’avait vu cette popinée bien connue. Les aîtres et les objets usuels étudiés discrètement sur place confirmaient les paroles... Elle n’avait pas suivi ce chemin. L’idée de l’escapade dut être abandonnée.
Pourtant, elle se trouvait quelque part, vivante ou morte?... Et les hommes, et les femmes, et tout le monde se mit à sa recherche. L’on pénétra au plus profond des palétuviers, même aux endroits où l’on n’allait jamais, parce qu’il y faisait trop sombre, et que ces trous noirs devaient cacher des choses menaçantes que l’on ne connaissait pas, mais que l’on pressentait.
Et l’on ne découvrit rien, pas une trace de pieds dans la vase. Les mouvements alternatifs des marées montantes et descendantes les avaient effacées. L’on ne vit ni la sagaïe qu’elle portait, ni le panier en cocotier tressé qu’elle avait sur son épaule... Rien... Rien...
De la pointe du Kaféate, des vieux canaques enrichis d’une longue expérience avaient observé le vol nonchalant des buses, qui planent toujours en rond, au-dessus d’un cadavre, avant de se poser pour le déchiqueter de leurs becs crochus.
Les buses ne s’intéressaient qu’à la pêche. Les ailes relevées en fourche, elles se laissaient tomber au ras de l’eau, se mouillaient à peine les pattes, et d’un battement brusque elles s’envolaient avec un poisson qui frétillait au bout des serres... Donc, la popinée n’avait pas laissé son cadavre au milieu des palétuviers. Les buses l’auraient senti, et les corbeaux se seraient joints à la ripaille.
C’était incompréhensible. On avait vu la popinée traverser le chenal, de l’eau jusqu’au ventre, et puis entrer dans la forêt de palétuviers... Et personne ne l’avait vue en sortir... Aucune trace, vers la terre, dans les marais bourbeux, n’indiquait qu’elle ne fût revenue, ou qu’elle s’y soit enlisée... Elle y était encore, au fond des palétuviers, et certainement elle était vivante, puisque l’on ne retrouvait pas son corps, mais elle se cachait derrière les arbres, ne marchait que sur les racines, afin de ne laisser aucune empreinte de ses pas.
Malgré, et surtout par ces déductions logiques, l’incertitude restait en balance. Ce fait inexpliqué devenait troublant, éveillait l’inquiétude, il développait l’appréhension d’un danger vague qui pesait sur les têtes.
Plutôt par un besoin de savoir pour se tranquilliser l’esprit, que par un regret de la popinée disparue, on la cherchait toujours. Les récifs, les bancs de sable, les eaux bleues, les eaux vertes, les eaux jaunes, et les grèves furent explorées. On ne vit rien, pas une seule indication.
Devant l’inutilité de l’effort, les recherches se calmèrent. On s’en rapportait au hasard pour trouver le fil de l’énigme. Dans son for intérieur chacun pensait qu’il la rencontrerait, une nuit, se promenant morte: une ombre furtive. A cette image, le frisson de la peur lui parcourait l’échine.
Et des années se passèrent... Combien?... Les canaques ne le savent pas... Toujours est-il que ce souvenir resta entretenu vivace par les causeries du soir, autour des foyers. Peu à peu l’on s’était fait à l’idée de cette popinée disparue, qui existait encore d’une vie latente, surnaturelle, dans les limbes des palétuviers, où l’on n’allait plus qu’en nombre, à la pêche aux crabes.
Lorsque les canaques, hommes et femmes, se trouvaient à ces endroits sombres, où elle devait se cacher, ils éprouvaient un certain malaise, un besoin de regarder souvent derrière soi, et de chercher les causes des bruits qui semblaient étrangers.
La montagne du Kaféate, qui, par les temps calmes, répercute clairement les échos, devint suspecte. Les canaques ne savaient plus si ces échos existaient de toujours, ou s’ils étaient dus à la voix imitatrice de la popinée errante, immatérielle comme le vent. Et l’on s’en méfiait de ces paroles redites pour inspirer une confiance trompeuse.
Les poissons qui sautent en l’air et retombent dans l’eau en faisant: Plouff..., se sauvaient peut-être à l’approche de la popinée effacée derrière les arbres; ou alors ils obéissaient au commandement de leur sorcière qui menait le bacchanal, pour indiquer leur grand nombre, et par cette aubaine attirer les pêcheurs.
Les morceaux de bois morts qui dégringolent en des coups amortis, s’accrochent et retombent encore, se cassaient probablement sous un poids trop lourd. Et ce poids?... on comprenait de qui il venait...
Les fuseaux de palétuviers qui se détachent, et piquent l’eau d’un klock huileux, devaient avoir reçu une secousse imprimée à la branche. On l’avait remuée cette branche... Était-ce bien le vent?...
La nuit, les pirogues allaient quand même dans le chenal, on y pêchait abondamment. Malgré tout, une certaine inquiétude s’emparait vite des esprits, l’on se méfiait des alentours. Ces arbres alignés en bordure, dans le noir, prenaient des attitudes trop humaines. On y découvrait des corps penchés, déformés, aux écoutes; des bras qui s’allongeaient pour saisir au passage; des têtes mouvantes qui se livraient à des signes indécis. Et des jambes, des jambes tordues, immobiles, et d’autres prêtes à bondir.
Et le roulement profond de la houle sur les récifs, ajouté aux mille bruits de la nature en sommeil, affaiblissaient les résolutions déjà chancelantes, venaient augmenter les effets du sortilège.