Légendes canaques

Part 13

Chapter 133,802 wordsPublic domain

Autrefois, à Carindi, il y a longtemps, longtemps, on ne sait plus à quelle époque, mais il y a bien longtemps, existait un garçon canaque dont toute la tribu avait à se plaindre. Et cela se comprenait: Jamais il ne voulait apporter son aide aux plantations d’ignames et de taros. Jamais il ne s’occupait à la pêche des poissons. Jamais il ne voulait donner un coup de main à la construction des hautes cases pointues. Jamais il ne voulait faire ce que faisaient tous les autres canaques. Il ne travaillait pas, et c’était tout. Pourtant, il mangeait toujours, toujours, beaucoup, la nourriture de tout le monde.

Celui-là ne pensait qu’à danser le pilou, la nuit; à se promener au bord des rivières, sous les banians; et à chanter, à chanter aé aé aé, sur les montagnes, parce que les montagnes, en face, chantaient aé aé, aé, avec lui.

Si ce n’eût été que cette paresse naturelle, la tribu qui la comprenait très bien l’aurait admise, sans protester. Il n’était pas le seul paresseux. Mais ce garçon-là faisait encore autre chose de bien plus mauvais: Il poursuivait toujours les femmes, partout, dans les cases, sur les sentiers, à travers la brousse, au bord de la mer, dans les marais partout, partout...

Il se précipitait sur les popinées, il enfonçait ses doigts dans leur chevelure laineuse, il les jetait à terre, et il les tenait là... Des fois il leur plongeait la tête dans l’eau de la rivière, ou dans l’eau salée, pour les empêcher de crier... Et puis après, il se sauvait... Ça, c’était pas bon.

Beaucoup de ces hommes, dont les femmes avaient été violentées, ruminaient contre ce libertin une sourde colère, mais ils n’osaient rien lui dire, parce que celui qui jetait les popinées par terre était fort, fort... Au casse-tête, à la sagaïe, à la fronde, il était adroit, adroit comme on ne savait pas quoi... Et il était méchant, aussi méchant que les diables d’autrefois savaient l’être.

Quand il y avait des fêtes, des pilous d’honneur, selon une coutume maintenue par les jeunes, il exhibait son adresse.

Le corps zébré de lignes, la face peinte en noir, le plumet insolent, une canne flexible au poing, il allait se camper, crâne, au milieu de la rivière, sur un banc de sable, dans l’eau jusqu’aux genoux.

De là, tout en frappant de ses poings sa poitrine sonore, il invectivait les hommes, les traitait de sots, d’incapables, de maladroits, de buveurs du sang des femmes.

Et sous les outrages les hommes s’animaient, s’excitaient. Quatre, six, dix guerriers farouches, les plus adroits, s’avançaient sur un morne qui dominait la rivière; et tous ensemble, d’un même jet, ils lui tiraient des pierres de fronde qui sifflaient autour de lui et piquaient l’eau d’un coup sec: tsick.

Et lui, la face éclairée d’un rictus diabolique, l’œil aigu, le corps trépidant, souple comme une anguille, il se pliait, sautait à droite, bondissait à gauche, s’effaçait d’une ligne, en insultant les pierres qui passaient rageuses et ne savaient l’atteindre. Parfois, de sa canne flexible maniée comme une raquette, il les déviait d’un heurt, en criant: Ouillililili... Ce qui appelait sur lui la fureur de ses assaillants.

Malgré toute son adresse à l’esquive, ce qui était une gloire pour le clan, en raison des mauvais tours qu’il jouait et de ses fréquents adultères, la tribu ne l’aimait pas, elle le détestait, le haïssait.

Plusieurs fois de vindicatifs et orgueilleux rivaux l’avaient provoqué en combat singulier, devant la tribu entière. Il les avait d’abord nargués, et ensuite, il leur avait porté des coups avec tant de précision que toujours il était resté vainqueur, dressé dans son triomphe au-dessus d’un corps abattu, sanglant.

Et puis, il n’y avait pas moyen de l’attaquer dans la brousse, par surprise. Ses yeux voyaient partout, devant, sur les côtés, dans le dos, même la nuit. Et ses oreilles à lui, elles entendaient tout, de loin, aussi bien que les oreilles des oiseaux.

Mais ce qu’il y avait de plus invraisemblable, ce canaque-là n’avait pas peur des sorciers... Peut-être qu’il était un peu fou?...

Toujours était-il que cette vie excessive ne pouvait durer, parce qu’elle tombait dans une exagération de mœurs déjà trop brutales, qu’elle était contraire au bien-être de la tribu.

De l’avis du Chef et des notables assemblés en Conseil, ce canaque-là devait modérer ses extravagances, ses turpitudes, venir à la sagesse, se comporter comme tous les autres hommes.

Mais voilà!... Comment devait-on s’y prendre pour lui faire entendre raison... Il n’écoutait personne,... bien au contraire... Il se moquait des vieux, et menaçait les jeunes...

Après avoir longuement palabré sur ce sujet difficultueux, en tenant compte des usages préétablis, des lois coutumières, le Conseil fut unanime à reconnaître que le frère aîné de ce mauvais garçon, au titre de Chef de famille, devait le ramener à l’obéissance. Et que dans le cas d’une non-réussite, on emploierait des moyens plus énergiques.

Le frère aîné lui parlerait gravement, en présence de quelques têtes vénérables. Il lui exprimerait la réprobation de toute la tribu, en l’appuyant de ses propres reproches, et même de coups de lianes, si ces arguments devaient servir à le convaincre.

D’habitude, l’apathie de la race venant dissoudre la volonté, la puissance du frère aîné restait plutôt fictive, honorifique. Pour cette fois, sous l’aiguillon du Chef et des anciens la réaction nerveuse opérait. Le frère aîné assuma ce rôle de correcteur qui lui revenait par droit d’aînesse. Il fut même très flatté dans son orgueil de détenir ce pouvoir exécutif renforcé par la volonté de la tribu entière.

Dans l’intention bien définie de faire pénétrer au fond de la cervelle du coupable les arguments les plus décisifs, le frère aîné passa une demi-journée à choisir, à couper, et à préparer six fortes lianes noueuses, d’une brasse de longueur.

Mais ce n’était pas tout. Afin d’avoir la possibilité de rencontrer ce mauvais garçon dans une case, où il dormait souvent, il fallait d’abord le veiller, et ensuite le saisir tôt, le matin, avant qu’il sorte, lorsque les feuilles sont encore mouillées de la rosée, avant qu’il aille promener son oisiveté vagabonde à travers les méandres des sentiers, sous les brousses complices.

Un matin, quand il faisait encore froid dehors; à ce moment où le soleil commence à incendier les cimes des montagnes, et à fondre les brouillards qui traînent dans le creux des vallées, le frère aîné, son paquet de lianes sur l’épaule, se rendit à la case où le mauvais-garçon dormait.

Un vieux canaque adipeux, obèse, au crâne reluisant, et deux autres vieux ratatinés, velus sur les épaules, à la chevelure d’un blanc fauve, aux reflets huileux, le suivaient sans empressement, échelonnés à quelques pas derrière. Ces vieux-là étaient les vénérables, les patriarches, les témoins éventuels du châtiment. Ils personnifiaient les traditions séculaires de la tribu.

Les justiciers arrivèrent devant une petite case tapie sous un bouquet d’arbres touffus, au bord d’un étang où flottaient à plat les larges feuilles de nénuphars. Des canards sauvages s’envolèrent, brusques, au ras de l’eau, en un ronflement qui s’éloigne; cependant que les poules sultanes se sauvaient légères, à pas menus dans les roseaux.

L’exécuteur du pouvoir et les témoins se concertèrent: Le mauvais-garçon dormait-il là dans cette case?... Fallait-il l’appeler?... ou bien attendre qu’il sorte?...

A quoi eût servi de s’égosiller dehors. Le frère aîné se baissa dignement, à quatre pattes, passa la tête à travers la touffe de paille qui bouchait la porte, et appela d’une voix puissante.

Par réflexe de la défense, d’un saut élastique le dormeur fut debout, le casse-tête menaçant. Brutal, il demanda: Toi! Que me veux-tu? Parle.

Et l’interpellateur de répondre lentement, sur un ton grave, comme une voix lointaine venue du passé: Tu me reconnais, je suis ton frère, ton frère aîné, celui qui reste le chef de notre famille, celui qui apporte la pensée des vieux de longtemps. Jette ton arme. Viens dehors, je veux te parler.

A ces paroles, la survivance des traditions, les atavismes de respect devenus instinctifs, affluèrent à son cerveau ainsi que des lois profondes. Le mauvais-garçon laissa tomber son arme, et sortit docile, devant la porte.

Et le frère aîné, en des emphases solennelles, lui exposa tous les griefs de la tribu: Son refus de travailler aux œuvres utiles à la communauté. La peur justifiée qu’il inspirait aux femmes fidèles. La haine sourde amassée contre lui par les hommes.

D’aplomb sur ses jambes, la tête baissée, le regard fuyant, le mauvais-garçon écoutait sans répondre.

Le frère aîné continuait toujours. Il reprochait au mauvais-garçon, son insolence agressive envers les guerriers qui savaient imposer les droits de la tribu aux voisins turbulents.

Au souvenir de ses propres audaces, de ses triomphes guerriers, se laissant emporter par sa colère fougueuse, il cingla de ses lianes vibrantes, le visage, les épaules, le dos du coupable; ce qui à chaque coup soulevait de longues boursouflures saignantes, sur la peau brune.

Les muscles s’étaient crispés, la chair avait tremblé, mais le patient n’avait exhalé aucune plainte. Après avoir regardé son frère aîné d’un œil sournois, haineux, le front barré de gros plis, se mordant la lèvre inférieure, il s’en était allé, les poings serrés, sans prononcer un mot. Pendant que les imprécations du Chef de famille le poursuivaient encore, et le menaçaient de le chasser de la tribu, s’il ne voulait se conformer aux ordres.

De leurs gestes silencieux et dignes les trois vieux approuvaient.

Le canaque châtié s’enfonça dans les broussailles, se confondit avec les feuilles... Et jamais, jamais plus on ne revit le mauvais-garçon sous sa forme primitive, tel qu’il avait disparu, à Poya, un matin de soleil.

III

Durant les premiers jours qui suivirent ce châtiment mémorable, une certaine inquiétude conseillée par la prudence régna dans les foyers. Ce mauvais-garçon était capable de venir se livrer à quelques scènes de violence. Mais, comme rien de fâcheux n’arrivait, peu à peu le calme se rétablit, et la vie canaque reprit son cours habituel.

En raison de son acte d’autorité, le frère aîné bénéficia d’une large considération. Souvent il recueillait des louanges, ce à quoi il fut très sensible.

Plus aucune trace n’indiquait la présence du mauvais-garçon sur les terres environnantes. Il était parti ailleurs, loin, dans un autre pays. A part quelques femmes, tout le monde s’en réjouissait. Au bout de trois lunes on n’y pensait plus.

Un matin, dans une case fumeuse, le frère aîné fut trouvé raide sur sa couche de paille. Il était froid, il était mort. Un casse-tête-bec-d’oiseau planté dans le front lui avait cloué le crâne par terre. Le manche du casse-tête s’étant rompu, l’arme restait encastrée comme un coin dans l’os frontal. Du sang avait coulé par les narines et rempli la bouche. Les yeux étaient fermés par des caillots noirs.

A la lumière tremblante d’un feu de bois, tous les hommes défilèrent, soupçonneux, devant le cadavre rigide qui gardait un casse-tête-bec-d’oiseau planté dans le front. Chacun étudia l’arme, la blessure, la manière dont le coup avait été porté.

Les avis furent unanimes à reconnaître que le mauvais-garçon était l’auteur de cet homicide. Il n’y avait plus aucun doute. L’esprit de la vengeance l’avait emporté... C’était lui.

C’était lui... Et les vieux qui savent trouver les causes qui déterminent les actes des hommes comprirent bien que: «Le mauvais-garçon avait tué son frère, la nuit, pendant qu’il dormait, parce que le jour il n’aurait pas pu le tuer en lui voyant les yeux.» Ces yeux où passent dans de rapides lueurs les regards des ancêtres.

Malgré la coutume de tuer facilement, cet homicide bouleversait les traditions de toujours, il devenait un crime: Un frère avait tué son frère aîné... De mémoire d’homme jamais cela ne s’était vu... C’était l’impossible réalisé.

Au fond de leur mentalité obscure, les canaques sentaient confusément qu’ils devaient maintenir les rites sacrés de la famille. Garder intact le respect du frère aîné, du Chef, et des ancêtres défunts. L’instinct de la vie collective leur disait que la force de la tribu résidait dans ses lois coutumières, qu’il fallait les défendre.

Sous l’empire d’une juste indignation, la peuplade s’excitait, devenait tumultueuse; bourdonnante comme une ruche d’abeilles dont on a pris la reine.

Le fratricide devait être châtié. Lui aussi il fallait le tuer, lui infliger des souffrances, le couper en morceaux, et le manger pour apaiser la colère.

Par une acclamation sourde et prolongée qui résonna sous terre et s’étouffa aux troncs des arbres, il fut résolu que les guerriers ne prendraient de repos qu’après avoir mis à mort le fratricide.

Ceci arrêté, l’on procéda aux funérailles, mystérieusement, comme toujours. Six canaques revêtirent les insignes du deuil national. Ce qui consistait à porter, en hauteur, sur la tête, des turbans d’écorces enroulés en forme de tromblon. Ces croque-morts se couvrirent le visage et la poitrine d’une couche de suie grasse. Et sans avoir dit un seul mot de leurs intentions, ils emportèrent le cadavre déjà empaqueté, et l’introduisirent dans une fente de rochers, sur le flanc d’une montagne, au milieu d’une forêt inextricable frappée d’un tabou. Le mort fut entouré de ses armes, de ses objets familiers, et d’une réserve de victuailles.

Après avoir prononcé certaines paroles qui appelaient la hantise et la vindicte de la victime sur la tête de son tueur, les nécrophores se retirèrent sans bruit. Désormais, eux seuls possédaient le secret de cette sépulture. Temporairement ils devenaient des êtres spéciaux entourés d’un prestige macabre.

Pendant que cette cérémonie se poursuivait, dans l’ombre, des ambassadeurs munis de bouquets emblématiques parcouraient les tribus de la région. Ils informaient les Chefs et le conseil des anciens de l’événement tragique survenu au village de Carindi.

Au mépris des traditions familiales, un frère avait tué son frère aîné. Le Chef de Carindi au nom de tout son clan, et de la morale reconnue, demandait aux tribus amies de ne pas donner asile à ce fratricide, et même de l’exterminer, si elles en trouvaient l’occasion, sur leurs terres.

L’indignation tant sincère que feinte fut générale. Au fond, ces propositions séduisaient les canaques toujours avides d’une chasse à l’homme, le seul gibier sérieux. Tous les Chefs se joignirent à ce pacte.

Jamais le fratricide ne dormirait sur leurs terres, ils le traqueraient partout, sans répit, sans lui donner un instant de repos. A la fin, quand il serait las de marcher, et le jour et la nuit, ils le massacreraient sur place, et l’on danserait un pilou frénétique autour de son cadavre.

L’esprit belliqueux toujours entretenu par les harangues déclamatoires, les canaques ne marchèrent plus qu’en groupes armées, turbulents, menaçants. Afin de ne pas s’égarer sur de fausses pistes, les allées et les venues de chacun furent observées. Les sentiers les plus mystérieux furent suivis de bout en bout, et les empreintes de pas devinrent d’un intérêt excitant. Toutes furent étudiées avec patience, jusqu’à ce que l’on pût leur assigner un nom: Ça... C’est le pied de Tchiao qui a passé là, au petit soleil.

Malgré toute l’attention apportée à ces recherches, quelques jours s’écoulèrent sans qu’il fût possible de trouver une seule trace, une seule indication qui permît d’établir la présence du fratricide, à un endroit quelconque. Il semblait ne plus exister. Néanmoins la vigilance ne se relâchait pas.

Un matin, une nouvelle à sensation circula à travers les plaines de Poya, depuis le Pic Adio jusqu’à Porwy.

Quatre canaques avaient vu, du bas de la montagne, en plein jour, au-dessus de Nékliaï, dans une vallée boisée qui monte au Pic Boulinda, une grande envolée de roussettes. Les roussettes avaient tourné en cercle, par bandes désordonnées, toujours à la même place, longtemps, longtemps, et elles étaient parties, lourdes, du côté de Néképin.

Tout de suite les canaques avaient compris que les roussettes suspendues aux branches, à l’ombre, avaient été dérangées dans leur repos, soit par la chute d’un arbre mort, soit par la présence d’un homme.

Mais, puisqu’elles avaient décrit de grands ronds, en l’air, au-dessus d’un endroit, et qu’elles ne s’y étaient pas reposées à nouveau, tout portait à conclure que c’était un homme qui se trouvait là, qu’elles avaient peur de lui.

Cette remarque judicieuse transmise, et commentée de proche en proche, attira l’attention du côté de cette montagne. On la regardait toujours.

Par une nuit claire, sans aucun brouillard couronnant les cimes, un vieux qui ne pouvait jamais dormir aperçut, tout en haut du Boulinda, un feu, tout petit, tout petit, piqué comme une étoile dans le noir du sommet, où il y a des sapins. Le vieux appela d’autres canaques, qui virent aussi... Et presque aussitôt le feu s’est éteint.

Tous les canaques des plaines étaient sûrs qu’il n’y avait aucun des leurs, là-haut, sur le pic. Parfois, bien rarement, on y montait en nombre; et l’on y campait pour chasser les pétrels et les hirondelles de mer, la nuit, au moyen de grands feux qui aveuglaient les oiseaux. Et aussi pour couper des bois durs que l’on utilisait à la fabrication des armes, et encore pour prendre des écorces d’arbres qui servaient à teindre les choses, pour faire joli.

Mais actuellement, on le savait, pas un homme n’était allé sur le pic. Et pourtant, on avait vu du feu, là-haut. Ce devait être un feu allumé par le fratricide.

L’on envisagea avec la même assurance la possibilité d’un feu allumé par un esprit, un revenant, un diable. Car un feu ne s’allume jamais seul.

Les sorciers furent consultés sur ce cas troublant. Leurs réponses très embrouillées laissèrent flotter du vague, et leurs conclusions définitives furent qu’il fallait aller voir là-haut.

Aller voir là-haut... Ce n’était pas une petite affaire... Les canaques se grattèrent la tête, fort perplexes. L’ascension de cette montagne s’annonçait très pénible, éreintante. Et, depuis qu’on ne pouvait plus le retrouver, le fratricide, le hors-la-loi, devenait un être effrayant qui entrait dans le surnaturel. Déjà une légende se créait autour de lui.

Enfin... Après bien des hésitations, les guerriers les plus résolus se décidèrent et entraînèrent les timides. On se divisa en plusieurs bandes.

L’ascension fut entreprise. Un jour, avant le lever du soleil, les escouades se mirent en route, par des accès différents. Elles marchèrent d’abord d’une allure furtive, qui peu à peu se transforma en une reptation silencieuse, sous les broussailles empêtrées de lianes. Puis il fallut grimper à pic, en se cramponnant à des rochers recouverts d’une végétation naine, rabougrie, noueuse, qui se hérissait de pointes, et ne fléchissait pas sous les pieds.

On n’allait pas vite, certes, mais l’on avançait quand même, on montait, on montait toujours. En bas, les collines s’aplatissaient vertes, herbeuses, devenaient des plaines qui s’insinuaient entre les hautes montagnes, d’un bleu sombre, surgies de terre ainsi que des îles aux côtes abruptes.

Tout en s’employant de son mieux à se hisser à travers les obstacles, chacun portait une attention soutenue au plus petit détail indicateur qu’il rencontrait en chemin: une pierre déplacée dans son alvéole, une branche fraîchement cassée, des brousses entr’ouvertes pour donner passage, des lianes rompues sous une poussée. Plus l’on montait, plus les traces parlaient, plus elles racontaient leur histoire.

Le soir, sur le sommet du Boulinda, lorsque les bandes furent réunies autour des feux, au milieu d’un tertre hérissé de sapins, elles se communiquèrent en d’interminables palabres les résultats de leurs observations.

Trois canaques avaient trouvé de la fougère entassée sous un rocher. Un homme avait dormi dessus. Par places, dans la grenaille de fer-chrômé, on avait remarqué des empreintes poussiéreuses de pas. Une bande avait vu les débris du feu que l’on avait aperçu d’en bas, la nuit. Un homme y avait fait cuire des pétrels, et il les avait mangés, ainsi qu’en témoignaient les plumes et les os dispersés aux alentours.

Toutes ces preuves matérielles ne savaient pas mentir. L’homme qui hantait cette montagne avait voulu ne laisser aucune trace de sa présence. Donc il se cachait... Puisqu’il se cachait, il se sentait menacé dans sa vie... Alors, pas de doute. Cet homme invisible était le fratricide, celui qui avait tué son frère... Lui aussi, il fallait le tuer... On était là pour ça.

Et la nuit s’écoula, longue, interminable, dans l’attente du jour qui permettrait de voir, de se guider, d’arrêter un plan, et de traquer au fond de son repaire le condamné à mort.

Les étoiles pâlirent, s’effacèrent doucement. Une blancheur croissante s’étendit par delà les montagnes. Au bas des vallées, les flocons de brume demeuraient immobiles. Le jour fut. On vit clair.

En rassemblant toutes les indications, toutes les preuves, en se les démontrant sur le terrain vu à vol d’oiseau, l’on arriva aux mêmes conclusions.

Le fugitif avait établi son campement à mi-côte, au creux d’une vallée boisée, très profonde, qui descendait vers la mer. Il restait là parce qu’il y trouvait une source, des roussettes, des choux-palmistes, des graines d’arbres. Ce n’était que par gourmandise qu’il était venu au sommet de la montagne, à la chasse aux pétrels.

Maintenant, il n’y avait plus qu’à faire une battue, descendre la vallée dans toute sa longueur. Les uns garderaient les flancs, les autres passeraient au fond. Et le fratricide poussé par la horde tenace dévalerait dans la plaine, où il serait poursuivi, entouré, abattu, aux cris de triomphe de ses assaillants.

La battue se développa méthodique, patiente, entêtée, pas un buisson qui ne fût fouillé de la pointe d’une sagaïe. Sans se rompre un seul instant, la ligne des rabatteurs occupait la vallée entière, elle descendait, descendait toujours.

Dans un fourré touffu l’on découvrit le gîte: Un abri en feuilles de choux-palmistes, juste assez haut pour qu’un homme s’y tînt accroupi. Par terre, une couche de paille. Un morceau de bois pourri comme oreiller. Un feu éteint avec les cendres encore chaudes. Et à côté de cette bauge, à deux pas, quelques os humains d’adulte, un crâne d’enfant.

Ces restes lugubres disaient qu’au lieu de se laisser mourir d’inanition, poussé par le besoin animal de vivre, l’être humain qui gîtait là avait eu recours au cannibalisme.

Les rabatteurs n’en furent pas autrement surpris, c’était tout naturel. Seule, la curiosité de savoir la provenance des victimes les préoccupa.

Au pied des montagnes les escouades se rejoignirent. Les figures étaient allongées, déconfites, personne ne parlait. La vallée avait été parcourue, explorée, fouillée dans tous ses recoins, et pas un des rabatteurs n’avait vu le fratricide, pas même une trace fraîche.

A part l’abri rencontré en passant, on ne connaissait rien de plus. Il était impossible de dire ce qu’il était devenu, impossible de savoir où il était parti.

Toutes désorientées, les équipes de chasseurs regagnèrent leurs cases. Devant l’incompréhensible, une pensée lente et profonde creusait sa place dans les cervelles. La personnalité du fratricide devenait de plus en plus mystérieuse, elle grandissait, étendait son prestige dans le domaine du surnaturel.

La surveillance ne se relâcha pas, bien au contraire, mais elle resta plutôt défensive. Chez ces êtres simples, l’inconnu développait la peur.

Maintenant on voyait le fratricide partout, sous des formes les plus fantastiques. Dans les ténèbres des nuits, les bruits inaccoutumés étaient dus à sa présence. Les quelques rapines qui avaient lieu dans les cultures lui étaient attribuées. Les traces inexplicables devenaient les siennes. Il régnait une telle appréhension de rencontrer cet être invisible que les hommes les plus courageux s’écartaient d’un endroit, lorsqu’ils y soupçonnaient sa présence.