Part 8
Sur une bicyclette si neuve, si étincelante, qu’on cherche dans le ciel un nimbe avec sa marque, sortant de la campagne même, une jeune fille blonde nous dépasse, puis descend brusquement, s’affaisse. Je la soutiens, elle a les yeux grands ouverts, son cœur bat. Insensible aux phrases de mes camarades qui prétendent là-bas que je me marie, elle est abandonnée, ses mains me pressent. Mais la voilà plus lourde, qui rougit, se dégage. Elle explique qu’elle ne sait descendre de bicyclette que d’hier seulement; hier elle se serait tuée! Elle nous prie de l’aider à monter, car elle ne sait pas encore partir seule, et, lancée par nous, s’en va. Aux hésitations de la machine on voit qu’elle voudrait tourner la tête pour nous remercier et nous allons chercher nous-mêmes, car il est facile de la dépasser, un pauvre sourire d’adieu.
Deux autres cyclistes. L’homme a installé un enfant sur son guidon, la femme pédale entre des paquets; l’enfant pleure, car il voudrait être tourné vers le père au lieu de regarder la route. L’homme nous demande la route de Noailles: la femme, qui ne sait rien dissimuler, la route de Rouen. Je veux aller me renseigner, mais, un groupe de cyclistes passant, ils se précipitent derrière lui, sans attendre; l’enfant qui pleure sert de trompe. Le garde champêtre nous a rejoints, furieux.
--Ce sont des fuyards! nous dit-il.
Vers onze heures, alors que les vrais habitants, heureux de Dieu, sont à la messe, le bourg est tout à coup semé de motocyclettes, de charrettes anglaises, de camions, qui soufflent une minute et repartent dès que passe une autre motocyclette, une autre voiture légère, un autre char, ne voulant plus d’autres amis que les amis qui vont à leur vitesse. Il faut une famille bien unie pour que des cyclistes escortent des chevaux. Le garde champêtre les interpelle quand ils s’engagent dans une impasse.
--Fuyez tout droit, commande-t-il.
Nous aussi les blâmons de semer la crainte dans un bourg, dans un dimanche si paisible, dont les pompiers viennent de répéter sur leur échafaudage, en uniforme, l’incendie de dix mètres de haut. Nous indiquons la fausse route à de pauvres cyclistes en jaquette, qui repassent au bout de quelques minutes, confondus, détournant les yeux. Bientôt c’est un encombrement, car le petit poste du Nord laisse entrer tout le monde et celui du Sud exige un passeport. Certains aussi s’arrêtent par joie de trouver enfin, au milieu d’arrondissements affolés, cette commune au soleil, ce calme, et demandent s’il y a un hôtel. Ils viennent du Nord; ceux des grandes villes, de Tourcoing, de Lille, se dirigent vers de grandes villes, vers Beauvais, vers Rouen; ceux des villages vont vers des villages minuscules que nous ne connaissons pas, chacun ne cherchant son refuge que dans le nom d’une ville à peu près égale à la sienne.
--Et vos maisons, demande le garde, et vos affaires?
Ils ont la clef.
Peu de paysans encore, tous ceux-là habitaient des maisons au bord des routes et n’ont eu qu’à passer leur seuil pour être exilés. Pas d’animaux, pas de troupeaux qui donnent au cortège le pas fatal mais sûr d’une migration. Pas de costumes provinciaux; ils ont l’air d’émigrer par professions et l’on a seulement à se dire, devant leur jaquette à palme académique, devant leur bourgeron taché de couleur: Voici l’instituteur qui fuit, voici le charron qui fuit, ou peut-être même le peintre. D’immenses voitures chargées d’enfants, dont on diminue à chaque arrêt, pour nourrir l’attelage, la litière de foin. Dans des carrioles à claire-voie, des arrière-grand’mères avec leurs petites-filles, les garçons ont passé au travers; sur des brouettes, une famille qui traîne ses matelas comme des fourmis leurs œufs. Un char à bœufs, qui contient une famille de Douai et une famille de Paris, son invitée, cousins éloignés qui restent cérémonieux, invités, aussi, dans le malheur, et remportent tous leurs bagages alors que leurs hôtes, la place manquant, ont tout laissé. Des autos mal conduites par de tout jeunes gens; celui qui tourne la manivelle ne sait pas tenir le volant, celui du volant ne sait pas faire l’essence, ils sont trois, et, pour que l’auto marchât bien, il faudrait au moins qu’ils fussent cinq. Dans une voiture à âne, trois dames de castes différentes, unies au hasard pour fuir, attirées l’une vers l’autre, sans doute parce qu’elles étaient toutes trois maigres,--à cause de la voiture--avec trois cabas, sur la tête trois bonnets et trois chapeaux sur les genoux, égales désormais pour la durée de la guerre. Un porteur de gare avec sa propre valise. Seules, dans cette cohue, deux vraies voitures de bohémiens font une traînée calme, démontrant avec quel sang-froid on voyage, après avoir fui vingt siècles, les parents dans la voiture, les enfants près des roues, et pendues à l’arrière ces peaux de lapins qu’une auto de maître s’obstine à accrocher à ses portières.
Maintenant ils passent vite dans ce bourg qui se moque d’eux, à part les familles indécises, qui ne connaissent personne en France, que le moindre regard arrête, qui répondent qu’elles vont devant elles et frémissent si on leur apprend que ce n’est pas par là. Des mères demandent du lait, le boivent et embrassent le nourrisson de leur bouche humide de crème. Quatre femmes nous appellent, leur cheval souffle, tremble, tombe et ne veut pas se relever, il faut huit hommes, juste le double de leur nombre, pour étayer ses sabots, le hisser sur ses pattes... Cortège faible, où commandent ceux qui ne sont pas bons pour la guerre, les plus braves de ceux qui ne se battent pas, des bossus, ou de grands jeunes gens niais et paresseux, ceux qui, dans les montagnes, auraient des goitres. Tous portant dans des cages ou tenant en laisse les animaux d’ailleurs qui savent le mieux fuir, des chiens, des serins, des chats. Sur chaque voiture, l’objet qu’on eût sauvé en cas d’incendie, ou bien, aujourd’hui centre de concorde, celui qu’on se fût disputé dans l’héritage, une table à jeu aux pieds réunis et pendue comme un chevreau, un phonographe. Un coiffeur avec ses têtes en cire. De pauvres vieilles gens non démontables, une vieille sur son fauteuil, un vieux sur son pliant. Des femmes fraîches et grasses en imperméable qui ont pris le temps de passer leur plus belle chemise, mais pas d’en lacer les faveurs roses qu’on voit flotter hors de leur gorge. Parfois une suite mieux agencée de voitures à ânes, puis à mulets, puis à chevaux, comme si allait venir enfin la raison et la reine du cortège. Une vraie voiture de déménagement, comble de matelas, et que suivent tenacement des familles à pied, avec l’espoir qu’à la nuit le déménageur prêtera quelque paillasse. Des dames qui montrent à tous leur billet pris pour Toulouse et qu’on a repoussées du dernier train. Des visages hagards de gens qui ont oublié un meuble précieux, un parent, un portefeuille et qui avancent depuis leur départ avec la tentation de repartir en arrière. Les parents dont le fils a été écrasé hier par un chariot et remis à l’hôpital de Péronne. Bardan commence à être ému, et il trouve sur chaque visage des ressemblances avec sa famille. Voici le sosie de sa sœur; voici sa tante, c’est la même robe. Seule une grande fille brune lui semble de tous points nouvelle, et il se tait, devinant soudain sa famille incomplète. Puis des passants que le garde champêtre reconnaît, qui sont des environs et se sentent moins coupables, après tout, de partir un dimanche qu’un jour de semaine. Le vent s’est levé, les villages sur lesquels on n’a point placé de régiments ou de canons, autour d’Ansauvillers, commencent à flotter, à partir. Voici la famille Pintau, de Breteuil, voici les Durandon, de Barlier; le garde pâlit de les reconnaître, et de reconnaître aussi que ceux qui partent ne sont pas, comme il le croyait, les plus hypocrites ou les plus avares. Les Pintau étaient la bonté même; ils payent d’avance leur remise d’Ansauvillers. Mais ceux qui avaient la médaille de 70 l’ont enlevée.
Soudain, à midi, ce sont nos clairons qui sonnent la générale. Les habitants ne s’en inquiètent pas; s’ils logeaient l’artillerie, peut-être un canon, pensent-ils, tirerait à midi juste. Mais les compagnies s’équipent, s’alignent, ils voient les convois qui se forment. Nous partons. Ceux des Ansauvillerois qui comprennent le plus vite veulent lier leur sort au sort du régiment, se hissent sur les voitures de compagnie, avec un ballot de linge et des provisions qu’ils distribuent, pour les gagner, aux conducteurs, mais le colonel fait vider chaque siège et le conducteur veut rendre piteusement un par un, car le paquet s’est brisé dans la poche, les biscuits qu’il a reçus. Les fuyards, pour dégager la route, ont pris notre place dans les remises, dans les cours et apprennent de nous comment on part.
Nous allons vers le Nord. Dix kilomètres de discussion avec le lieutenant Bertet, qui n’est pas content de ce départ vers Lille, et en effet nous ne faisons pas la même guerre; lui ne voudrait voir que les pays qu’il connaît, et moi ceux que je ne connais pas. A droite, de grands noyers et les civils, qui attendent pour repartir que la division soit passée. A gauche, de petits peupliers et les enfants des fuyards, qui traversent au galop entre les sections et attendent leurs parents de l’autre côté de la route. Soudain, tumulte.
D’une hauteur, au coin d’un parc, des chasseurs cyclistes agitent leurs képis. Ils s’élancent à bicyclette et se précipitent vers nous en appuyant sur les pédales, la roue libre ne suffisant pas.
--Bravo, crient-ils! bravo!
Qu’avons-nous fait encore? Ils déchiffrent le numéro du régiment, l’acclament.
--Êtes-vous beaucoup?
Nous sommes une division, et leur joie augmente de savoir avec nous des Marocains, comme la joie d’enfants à la gare qui voient l’oncle explorateur débarquer avec un nègre. Depuis quinze jours, ils n’ont pas su ce que c’était qu’un fantassin. On leur en promet chaque soir, mais le matin ce sont toujours des cavaliers qui arrivent, plus fatigués encore qu’eux-mêmes, venant du Nord plus qu’eux-mêmes, et faisant effort pour les considérer, eux les cyclistes, comme les fantassins désirés. Maintenant, enfin, ils ont le contact avec d’autres que les Allemands. Ils descendent de machine, ils prennent pied dans la guerre! Si nous voulons des bicyclettes, ils en ont quarante en surnombre qu’on leur fait conduire haut le pied.
Mais la route se garnit maintenant de cuirassiers, de dragons isolés qui nous serrent la main, et, le mur du parc une fois atteint, à perte de vue tout le long de la vallée, leur immense serpent ondulant de curiosité et de satisfaction, avec des points fixes, pourtant, qui sont les alentours des colonels, les trois divisions entières, pliant entre cet ennemi invisible et nous comme le bâton qui maintient ouverte la gueule de la guerre.
Nous avons allongé le pas. Nous marchons aussi près d’eux que nous le pouvons. Ils nous attendaient un peu plus tôt, à trois heures, et il en est six, mais ils ont profité de ce répit pour faire leur toilette. Les plus paresseux eux-mêmes se sont lavés, ont fait leur barbe. Ils sont tous frais, et, en échange de notre chocolat ou de notre pain d’épices, moins prosaïques, ils nous tendent ce dont ils se servent, un rasoir, une savonnette, du cosmétique. Un brigadier m’inonde d’eau de Cologne, d’autres l’imitent et nous faisons notre seconde entrée dans la guerre sous des vaporisateurs. Mais le commandement nous écarte d’eux pour éviter les arrêts: nous passons de l’autre côté du fossé dans le champ. Au-dessus des sillons, le pas lourd des compagnies est devenu une marche onduleuse et active: les cavaliers nous admirent, et, pour marcher, nous commençons en effet à savoir marcher.
Le soir est venu. A la faveur de l’ombre, le régiment s’est si bien emmêlé aux cuirassiers de Cambrai qu’on renonce à les séparer. Dans Tartigny, je dors sous un caisson, dans la cour du château, près de Drouin, cavalier de première classe, qui m’offre le foin préparé pour sa nuit. Je peux m’y étendre à l’aise; il a deux mètres.
Nuit froide. Drouin se moque du froid. Ce qui l’ennuie c’est qu’il ne peut plus manger de pain. Ils sont restés trois jours sans en avoir. Il a essayé tout le soir. Il le sale, il le poivre, mais le pain ne passe plus.
Lundi, 31 août.
Minuit; une main timide me secoue. Une femme, vêtue de noir, me demande en balbutiant si nous ne connaîtrions pas des soldats; elle va partir et voudrait que nous buvions sa cave. Nous en connaissons quelques-uns. Nous la suivons en troupe. Mais elle garde une préférence pour nous deux et, une fois dans la cave, nous indique à voix basse ses meilleures bouteilles.
Alerte. Il gèle. Chaque fantassin se réveille seul, avec, près de lui, la place du cuirassier déjà froide. Quand je tends la main, de mon caisson, je sens tomber la pluie glacée. De Fraix a compris que je ne me lèverai jamais seul; il me tire par les chevilles de mon abri, appelle deux hommes, me cale les pieds et me soulève. Me voici debout. Un ou deux vacillements, et je suis droit, un ou deux clignements, et je vois. Un ou deux coups de poing sur mon crâne, et, si je le veux, je pense.
Lundi. La semaine commence que jusqu’au samedi nous croirons inutile et cependant elle avait la mission de faire repasser une fois sous tous les yeux, dans l’ordre, les jours de la semaine: c’est dimanche prochain, au régiment, que l’on se met à mourir. De Tartigny nous revenons vers le sud, marchant toute la journée, sans halte, aux abords d’une chaussée que nous devons laisser libre à l’artillerie, aux convois et c’est nous aujourd’hui qui sommes les fuyards. Pas d’eau et la chaleur nous tue des hommes. Pas d’arbres: tous les cinq ou six cents mètres un ormeau rond, avec une ombre en boule sur laquelle se laissent tomber et s’entassent les soldats. Dans la plaine cela va encore, mais dès que se forme un mamelon, un simple pli, la fatigue et la méchanceté humaines s’y amassent. Au pied d’une colline, nos gendarmes tuent un Allemand déguisé en zouave qui empoisonnait un puits et le basculent par le trou, purification rituelle et logique. Des généraux, embusqués au coin des bois, se précipitent sur les soldats qui ne veulent pas déboutonner leurs capotes et les dégrafent en criant. Les maisons, toutes isolées, toutes vides, ressemblent aux maisons sans contrevents bâties sur l’entrée d’un puits de mine, du gouffre de Padirac, et ont échappé leur vie jusqu’au centre de la terre. Nous effleurons mollement, à trois à l’heure, des gares, des usines électriques qui restent sans étincelles ou sans fumée et nos intervalles sont peu à peu remplis par des troupeaux, entre les sections des moutons, des bœufs entre les compagnies. Cela du moins facilite la marche; ce sont les bêtes qui prennent les heurts, et nous avançons avec moins d’à-coups. Jusqu’au matin nous retrouvons, prises et perdues dans nos jambes, les brebis et les génisses.
Mardi, 1ᵉʳ septembre.
Un docteur veut sauver ses meubles anciens et nous emploie à les murer dans une cave; il n’abandonne aux Prussiens que les meubles marquetés: l’humidité leur ferait plus de mal encore que la guerre. Vers midi, il part en auto, choisissant encore de son siège les moins volumineux parmi les objets qu’il avait sacrifiés et que nous lui tendons: acceptant sa pendule Régence, refusant son Goliath. De temps en temps on sonne; ce sont ses clients et nous les renvoyons au major.
Le jardin est vert, avec une source; mais déjà de grands coups de vent abattent les fruits mûrs, et, de la pension voisine des fillettes, la tempête ramène des feuilles de cahier déchirées, des copies et des narrations que Bardan nous lit tout haut. Première bourrasque d’automne, qui détache ainsi de chaque fillette de l’été un petit sentiment gonflé et emphatique: de Marie Rabardelle la joie d’avoir recueilli les fils de l’éclusier noyé, de Céline Jacques le désespoir de savoir les Russes hors l’Eglise, d’Élise Lesueur, toute fière de la science, la nouvelle qu’Ulysse avait un chien nommé Darius.
Mercredi, 2 septembre.
Rêvé de Paris. Éprouvé mille tourments dans l’annexe du Bon Marché. Les gardiens me serraient le bras entre leurs mains, le détachaient, les vendeuses disposaient des faux-cols à l’intérieur de mon cou même en me disant: Chair de ma chair! un inspecteur armé d’une fourche rougie m’interdisait de déboucher de l’escalier roulant. Je suis soulagé de me réveiller au milieu de la guerre.
Aujourd’hui, nous allons vite. Plus de fuyards. Des bourgs ensoleillés avec des habitants groupés à l’ombre. Parvenus aux crêtes, nous voyons de grands incendies. Nous pensons tous, ou plutôt seul je pense que c’est l’anniversaire de Sedan.
Nous pensons que tout finira bien, que nous serons vainqueurs.
Nous pensons que nous allons nous retourner soudain. Nous nous retournons individuellement de temps à autre, pour juger de l’effet.
Nous pensons qu’on nous charge de défendre Paris. Nous serons en garnison au Bourget ou à Rosny. Je prendrai pension chez la mère Picard, qui exige seulement de ses pensionnaires qu’ils mènent baigner son chien à la Seine. Je suis de ceux qu’elle préfère, je sais nager.
Parfois un paysan ferme sa porte à clef, appuie du genou pour voir si la serrure tient, et se joint à nous.
Fosseuse. On nous loge dans le château. Il fait nuit. Une grosse tour en briques, de la Réforme, s’est placée pour le rassurer au coin du château Louis XIV. De grands arbres ont enfoncé de tout leur tronc dans les pelouses, et tiennent droits, soutenus par leurs premières branches. Des soldats viennent remplir leurs seaux aux bassins, et, les mains une fois savonnées, caressent les statues. Le concierge est né à Chateaumeillant, il a connu mon camarade Poloret qui me vendait cinq sous, en pension, sa part d’omelette, le père Poloret, jadis, lui a passé une pièce fausse, mais, malgré ces relations communes, il se refuse à ouvrir la porte d’honneur et nous indique seulement la porte du quinzième siècle perdue dans un sous-sol. Quand je reviendrai avec le colonel, vers dix heures, nous ferons deux fois le tour du château sans la retrouver, mais j’ai du sang-froid, et le colonel ne s’apercevra de rien.
Jeudi 3.
Nous quittons Fosseuse. Le mur du parc une fois dépassé, c’est la banlieue. A chaque coude de la route, des pneus concurrents indiquent la distance de Paris, les pneus français la comptant de Notre-Dame, les pneus américains de l’Opéra. Des champs, mais tous en contre-bas: on a vendu leur belle terre de surface pour le Luxembourg ou les Tuileries. Voici le point où la route de province butte contre une veine bourrée de ciment et de macadam, ligne frontière des excursions pour les boursiers, portée la plus grande des taxis, limite des efforts et de la renommée des coureurs cyclistes, des acteurs de café-concert, avec les énormes pylônes où s’attache, les jours de pluie, la tente qu’on déroule au-dessus de Paris. Les derniers becs de gaz alimentés par Paris brûlent encore. En plein air, ressortant comme les racines, tout ce qui dans Paris est au-dessous du sol, les conduites de plomb, les terminus et les buttoirs des tramways. Sur les squares encadrés d’ormes, des statues minuscules d’amours ou de dauphins gardent la place du fils célèbre qu’auront les bourgeois enrichis; la mairie où chaque dimanche Mounet récite le monologue du rôle qu’il jouera aux Français la semaine suivante; la marque des 50 kilomètres au delà de laquelle doivent vivre les relégués,--en prêtant l’oreille ils peuvent ne pas perdre un seul vers; les meules hantées par les chemineaux en chapeau melon; les villas de pierre meulière où les Hollandais envieux assassinent les Hollandais parvenus. Dans les rues, des chiens mal dégagés du luxe de Paris et dont l’arrière-train est poméranien ou russe. Bordant la route, les usines du Brillant Belge, de l’Or adhésif, du Fer liquide, tout ce qui colore et fourbit, et Bergeot devine à les voir ce que Paris peut être. Voici Chambly, où les cerfs du parc, amoureux, en bramant, mettront en fuite les uhlans, ennemis d’aventures avec des lions échappés. Heureux fantassins, qui ne sauront jamais que rentrer à Paris par le train c’est rentrer dans la confusion, dans son propre égoïsme: les habitants sont de plus en plus généreux, comme si c’était d’après leur bonté qu’on les eût ainsi relégués aux 30, aux 20 kilomètres. Le cidre est devenu vin, le vin vermouth, et les aubergistes, qui ont arrêté par pudeur leurs phonographes, apprennent à parler eux-mêmes. La route est devenue rivière, nous suivons l’Oise. Au pied de chaque cheminée d’usine, rassemblés afin de la jeter bas et levant la tête, pour réfléchir, plus haut que le plus profond philosophe, les plus vieux des ouvriers qui l’ont construite. Près de chaque pont, de chaque viaduc, un officier du génie armé d’une latte blanche plâtrée, comme à Paris, sur les trottoirs, le surveillant des maisons qu’on répare. A Champagne, la population décide de nous accompagner. Nous portons ses cartons à chapeau plus lourds que s’ils étaient chargés de cartouches, nous poussons ses voitures d’enfants pleines de coffrets et de bronze; les objets les plus légers ont pris, comme dans les rêves, dans les cirques, un poids formidable, et le paletot qui tombe rend un son de métal ou de vaisselle. Dans les villas, les concierges arrachent à la hâte les ampoules électriques ou les premières pêches, selon que leur bourgeois tirait sa fierté du salon ou du jardin. Des rentiers, occupés la veille à installer sur l’Oise leur salle de billard, déménagent, avec les queues neuves, leurs meubles exotiques, leurs escabeaux arabes, leurs cachemires, leurs perroquets, comme si devait être incendiée toute maison française trouvée avec un objet non français. Un petit garçon, qui marche solitairement près de nous, se plaît à nous laisser croire qu’il est orphelin et, retrouvé soudain par ses tantes, sa mère, ses sœurs, ses grand’mères, tout confus et rougissant, s’éloigne. Longue pause dans Parmain, les fuyards attendent une demi-heure, car ils préfèrent nous tenir compagnie, mais, lassés, ils s’excusent, ils s’en vont seuls.
Ils ont raison; dès la forêt de l’Isle-Adam, notre marche devient indécise. Les ordres nous tournent vers le Nord, puis vers le Sud; on sent qu’un grand état-major, là-bas, déterre et enfouit à nouveau, chaque minute, le pôle magnétique. A Baillet, le commandant nous annonce que les Allemands ont passé l’Oise à Senlis. Nous nous déployons, nous le croyons, nous ne savons pas que l’Oise ne passe point à Senlis, et qu’on ne peut y franchir que la Nonette.
⁂
Nous sommes dissimulés au fond d’un petit ruisseau sans eau et plein d’orties. Pas un mouvement qui ne coûte une piqûre, une rougeur. Des ronces aussi, des chardons, tous les végétaux hargneux enfin que les grands journaux nous ont depuis déclarés comestibles. La nuit est tombée, et nous grelottons. Nous appuyons vers Écouen, éteignant notre feu, chacun emportant une baguette encore brûlante pour le cas où on le rallumerait tout de suite. Première tranchée où les gradés rabrouent les soldats qui se creusent des sièges ou, divination, des créneaux, et où le régiment déployé offre à l’Allemagne sa ligne épaisse de trente centimètres. Nous restons debout, la gauche appuyée à l’église de Moisselles, et les soldats qui passent devant nous serrent la main, comme à l’enterrement, de ceux qu’ils reconnaissent dans la famille interminable. Les hommes se donnent la distance de Paris, les plus frileux la diminuant, vingt kilomètres, quinze kilomètres, et ceux qui ne l’ont jamais vu comptent par lieues.