Lectures pour une ombre

Part 9

Chapter 93,892 wordsPublic domain

Nous nous taisons. Une toux rauque indique, toutes les minutes, le creux le plus malsain du fossé ou le soldat, en temps de paix, qui serait mort le premier. Le vrai bruit du ruisseau est donné à cent mètres derrière lui par des peupliers immenses, et celui du régiment par des civils fuyant qui roulent là-bas leurs voitures. Ceux de nous qui bâillent semblent pousser les cris que l’on entend, quelques secondes après, de l’autre côté d’Écouen. Des camarades assoupis prennent soudain un air énergique; c’est qu’ils ont subitement décidé d’ouvrir, dès la première pause, leur dernière boîte de conserves; c’est que la mort, subitement, ne les effraye plus; c’est qu’ils ont sacrifié leur femme, leur mère, c’est qu’ils ont renoncé à boire encore du bordeaux, à pêcher encore les truites. Parfois, nous partons en patrouille, remontant le ruisseau par la berge. Des ombres, échappées aux orties, sautent dans le fossé au bruit de nos pas; des chevaux épuisés laissent pendre leur tête, les naseaux touchent soudain la terre, ils s’éveillent. Des groupes immobiles, des officiers, d’autant plus éloignés du ruisseau et moins perdus dans la brume qu’ils ont plus de galons. Le colonel là-bas est tout clair, seule pensée du régiment. Alors nous montons, nous avançons en franchissant ces routes et ces voies concentriques qui permettent aux provinciaux hésitants de n’arriver à Paris qu’après en avoir fait dix fois le tour. Parfois nous cherchons les Allemands comme on cherche une chasse d’esprits, dans le ciel, au-dessus de nous, à l’horizon; parfois, comme un gibier isolé, dans une touffe de houx, sous une herse recouverte de bâches; nous nous perdons, car les tranchées, cette nuit, sont trop distantes et la zone sans maître est large de cinq lieues.

Pas de disputes. Nous ne sommes plus dans un de ces jours nombreux où l’humeur et les mouvements du régiment sont si désordonnés qu’on pouvait, comme Cuvier fit pour le monde, les expliquer bien mieux par une fausse théorie, par l’affinité des visages, par le règne des métaux, que par la guerre. Au milieu de ces orties qui nous conservent éveillés, enfin nous nous sentons utiles, et, venant d’aval, de la Seine même, le bruit court que nous protégeons Paris. Sartaut le protège en homme qui l’habite, lui tournant nettement le dos, mais jetant sa cigarette devant le fossé, et non derrière, et non dans l’enceinte; Bergeot, en souriant niaisement, en chevalier rustique qui défend, pour ses débuts, une femme nue; Bardier, voyageur de commerce, qui l’a traversé une fois, en réclamant âprement de Sartaut l’assurance que de la rue Beaubourg on peut passer à la rue Saint-Denis. Il la réclame aussi de moi, comme s’il en faisait aujourd’hui une condition pour se battre. On passe des cartes, on contemple aux allumettes le plan de Paris, facile à comprendre, d’ailleurs, et qui loge juste sur mesure dans ces crânes bienveillants. Partie sans doute de la ville, une douce pression garde tous ces yeux à demi allumés et à demi songeurs. Il est minuit. Nous imaginons Paris si paisible, semé de nos camarades dormant. Sous chaque toit que nous levons, notre amie étendue et claire. Nous voyons dans leur lit ceux-là même dont nous n’avions jamais eu à penser qu’ils se couchaient, et que nous ne rencontrions qu’au milieu de la journée, au déjeuner du Laveur, le grand Vitu toujours suivi du petit Coston, qu’il cachait tout entier comme la grande aiguille, à midi, cache la petite. Nous n’imaginons pas que le Louvre est déjà vide, le Panthéon vide, qu’un train de statues part pour Toulouse, entre deux trains d’archives pour amortir tout choc, qu’un autre, les cercueils des grands hommes entassés dans un de ces wagons où l’on ne pouvait jadis mettre qu’un mort, avance vers Bordeaux en stoppant à Plessis, à Rochebrette, et dans chacune des bourgades ignorées où ils seraient nés, s’ils avaient été inconnus. Nous n’imaginons pas que les braves dames, habiles à pénétrer sur le quai des gares en demandant un billet pour Bercy, le réclament vainement, peu à peu folles, pour une station de plus en plus lointaine, pour Lyon, pour Nîmes, pour Vintimille; ni que les astronomes de l’Observatoire, comme quand une planète est conquise par une autre planète, démontent les lentilles qui servaient sur notre globe et les enterrent; ni que l’on hisse des canons sur Montmartre pour équilibrer la rive gauche, aux gares combles. Nous voyons couchés les chiffonniers eux-mêmes, veilleuses rances; nous sentons que les gardes-malades sommeillent, et l’idée des boulangers, par bonheur, ne nous vient pas.

* * * * *

Il est trois heures. Il gèle. Un cheval de colonel regarde tristement l’ordonnance brûler son foin.

Vendredi 4.

Luzarches. Dîner sous la tonnelle avec la femme de charge, Juliette, qui, à trente ans, avait déjà quatorze filles, mais dont aucun gendre n’a réussi d’enfant. Elle n’a plus d’espoir, pour transformer leur courage, que dans la guerre. Elle tenait dans ses bras, voilà quelques heures, notre ami, tué en patrouille par les uhlans, et a refusé de céder le corps, malgré les revolvers. Elle organise dans les combles un dortoir où nous couchons à huit--voilà ce qu’elle aurait voulu, huit fils!--et nous aide à nous jouer des tours, lits en portefeuille, poids de vingt kilos sous la couverture. Elle se désole, elle n’a plus de poil à gratter.

Samedi 5.

Alerte à quatre heures. Je vais au parc réveiller les chevaux. Ils étaient vraiment couchés, ils se lèvent. Je ne sais pourquoi je croyais que La Fontaine a habité Luzarches et j’ai de cette promenade tous les souvenirs que les Anglais rapportent de Château-Thierry. Les petits animaux que je rencontre, hérisson, carpe, civette, vont pour moi doucement, posément, comme à l’intérieur de leur fable, vers une tendre vérité; des faisans, un coq du Japon, des poissons rouges me font imaginer un La Fontaine plus pittoresque et plus vain. Il fait froid et superbe; c’est l’heure où tombent les feuilles auxquelles minuit a été fatal et un soleil engourdi dégage un par un ses rayons comme une trirème ses pattes. Amenées par des lapins, par des fourmis, toutes les petites assurances me reviennent dans cette aube, modestes, mais d’un tel réconfort contre l’Allemagne, où la moindre fable, de Grimm à Lessing, réquisitionne l’éléphant au moins ou le dromadaire pour porter la morale.

Nous allons droit vers l’Est. Nous traversons ces bourgs dégarnis et laids qui prennent au Nord de Paris le même nom que les bourgs fleuris du Sud, Marly, Fontenay, triste rançon. Nous effleurons Mareil-en-France, Châtenay-en-France, dont le pays boueux s’accroche à tout ce qui y passe, à cause de son nom, comme un levain. Nous allons à travers champs, et quand nous empruntons quelques minutes un tronçon de route, la compagnie a peine à s’y tenir en équilibre. Le général veut aérer sa brigade, pas une formation qu’il n’ordonne, par deux, par file, par bataillons, pas un soldat du milieu qui n’arrive au moins une fois sur le côté et ne prenne directement une portion d’air et de campagne. Marche peu fructueuse pour les carnets, car notre mémoire n’est plus depuis un mois que le ruban même des routes et n’a pas plus de largeur que celles des télégraphistes; et je ne me rappellerais rien de cette journée si ne venaient s’y réfugier malgré moi, comme c’est la dernière, tous les souvenirs des jours précédents qui ne se situent plus: la femme nageant dans la rivière, le vallon de ricins bleus, l’enfant qui se vantait de ne plus obéir depuis la guerre, qui va nous acheter du lait, des œufs, du vin, et auquel, confus, nous prouvons qu’il a obéi trois fois, et en ne comptant qu’une seule fois pour tous les œufs ensemble.

A partir de midi, à perte de vue, des lignes de troupes nouvelles copient tous nos gestes, parallèles au régiment sur ce terrain plat, obliquant si nous obliquons, quand nous allons par un s’effilant pour nous prouver qu’elles sont, elles aussi, composées d’hommes isolés. Parfois, profitant d’une de nos haltes pour défiler à notre hauteur, les ambulances, avec leurs cortèges de nègres, de marocains, de chevaux blancs, et il ne manque que le dieu même des remèdes. Parfois, débouchant d’un bois, une troupe que nous croyions nombreuse finit brusquement comme l’armée d’Hannibal dans les cinématographes. Parfois, quand un régiment menace de joindre l’autre, des officiers d’artillerie interviennent et hurlent, comme crient les polytechniciens, à Polytechnique, quand deux parallèles se rencontrent. Dans les repos, au lieu des distractions limitées par la route, des jeux auxquels le régiment entier prend part, un football qui promène de bataillon en bataillon une chechia gonflée de papier, une course sur des chevaux abandonnés dans le haras de Marly. Pour nos corps, la liberté que les proviseurs donnent à l’esprit de leurs élèves, la veille des examens, en les promenant, sur des voitures à banquettes tigrées, dans les vallons. Sous nos pas, les musaraignes s’enfuient, et les carabes, et les rats, et tous les petits êtres qui vivent là où la carte d’état-major est toute blanche.

A notre droite, les Marocains. A gauche, un régiment tout neuf, qu’on devine formé de la veille, tant ses chefs, ses hommes, ses uniformes mêmes sont égaux. Chacune de nos compagnies, au contraire, a maintenant des personnages et ses protagonistes sont si nettement sortis des rangs qu’il semble que la bataille et la guerre doivent se jouer entre eux seuls. Après ces longues semaines de marche, nous arrivons au combat, selon notre force ou notre fatigue, échelonnés; les plus courageux semblent plus près que les autres de la guerre, et c’est parmi eux, malgré nous, que nous choisissons nos premiers tués. Tout ce que la mort peut viser est devenu visible sur ces figures voilà un mois semblables et chacun de nos sept capitaines nous a dévoilé peu à peu, comme le secret dont il doit mourir, sa qualité, ou ses manies: on peut les photographier, ils ne changeront plus. Voilà Flamond qui doit mourir dans son capuchon et qui le porte déjà sur le bras, plié. Voilà Perrin que sa lorgnette doit sauver mardi, flottant sur sa poitrine, et il la balance au-dessus du front qui mercredi sera troué. Voilà le commandant Girard, vieux garçon philosophe que le colonel de l’active n’aimait pas parce qu’il ne croyait point au monde extérieur, et qui a dû faire pour chaque sergent le pari que Pascal avait fait pour Dieu, car il partage avec moi ses petits beurres et il me parle même comme si je ne devais pas mourir. Le capitaine Perret, qui sait tout; La Tour du Pin, dont le nom, à mesure qu’il approche de la mort, envahit maintenant pour nous tout le visage. Pas une face d’officier qui ne semble aujourd’hui la cible, et c’est à la tête que nous les voyons tous blessés.

Moussy-le-Vieux. Petite commune que les Anglais ont occupée hier avant d’appuyer sur Meaux. Le régiment se retrouve mal dans les traces qu’ils ont laissées: les lessiveuses n’ont pas servi cette fois à cuire la soupe, mais la lessive; les écuries ont reçu les voitures et les chevaux campaient dehors; ils avaient sorti tous les lits et dormi au grand air. Nous devons refaire le village comme on refait une chambre, en province, après le départ d’un ami colonial. Nous logeons dans un château de chasse en brique et en ardoise, avec l’ambulance de la division. La canonnade à l’Est est si violente et si proche que les vitres tremblent. Nous attendons à chaque instant l’alerte, réparant nos sacs, nos fusils avec l’aide des ambulanciers, qui nous donnent des tampons d’ouate pour nos culasses, et de l’huile de ricin pour nos mitrailleuses, car, égoïstes que sont les hommes, les meilleurs remèdes sont encore ceux qu’ils ont trouvés pour eux.

Au premier, les officiers se couchent enfin dans les lits maltraités hier, et ils sont mécontents d’être basculés, d’avoir la tête basse et les pieds si hauts, à la veille de la Marne, de rouler sur des paillasses inégales. Mais moi, que la chance protège, au rez-de-chaussée, je m’étends et m’endors au niveau le plus parfait, sur un billard...

Dimanche, 6 septembre.

Soucieux de ne pas fouler les corps alignés des dormeurs, et cherchant entre eux, ainsi que les triomphateurs trop timides, la place de ses pas, le veilleur de la brigade avance vers mon billard, lance les sphères en ivoire autour de ma tête et ce bruit qui endort Dieu m’éveille. Je lis l’ordre:

--Pour le colonel. Alerte. Départ immédiat direction Dammartin. Prévenir l’ambulance.

Nous nous vengeons en réveillant d’abord tous les infirmiers, tous les docteurs, et je monte frapper à la porte du colonel, qui s’est étendu habillé.

--Quelle heure?

--Minuit moins deux.

Il se lève à la hâte pour être prêt à minuit juste. Je circule dans l’étage, heurtant chaque porte. Le capitaine Lambert veut me demander l’heure et demande le jour:

--Dimanche.

Les paroles de réveil de tous les capitaines, des médecins, des intendants de la brigade, les premiers mots qu’ils ont balbutiés le jour de la bataille, je les recueille un par un. Le docteur Mallet me crie: «Bien! Très bien!» Je suis déjà loin que je l’entends encore qui m’applaudit: «Bravo! Bravissimo!» Le lieutenant Bertet, qui s’est couché nu, désespère d’être jamais prêt, et, sa chemise passée, se recouche. Un officier inconnu répond par son nom même. Pattin, engourdi, me donne une parole aussi stupide que celles des petits jeux quand, surpris, on reçoit sur le nez le mouchoir ou les gants.

--Debout, bourreau!

Je redescends avec ces gages.

Je me trompe d’escalier, et la porte que j’ouvre m’ouvre le parc. Il est vide, lumineux; contenus par de pauvres serre-files déjà jaunis, des massifs bleus, réserve de l’automne et, ce matin, de la nuit; de grands cèdres accroupis au ras des pelouses, ils sommeillent; la clarté, la paix nocturne amassées dans ce barrage qui les sépare, par un mur, du jour et de la guerre même. Ici, pas d’alerte, rien ne vit, rien ne vole. Parfois seulement un soldat en armes s’égare comme moi, s’étonne et se tait, me dit un mot sur la solitude, remonte. Car il faut remonter et passer à la cour bruyante de ce domaine souterrain.

Le colonel est sur le perron, hésitant, comme tous les matins, entre ses deux belles juments et, à la lanterne, se décidant pour la première dont il voit la tête éclairée. Au carrefour, le régiment déjà défile. Les caporaux crient l’appel en marchant et redistribuent les noms retirés pour la nuit. Il en vient à nos oreilles qu’on voudrait prendre pour la durée de la campagne, des noms de guerre: Bellenave, Trinqualard, ou retenir pour plus tard, pour la paix: Jean Fraxène, Jacques Saint-Prix. D’autres sont plus modestes, et paraissent plus vrais, et l’on croit aussi davantage à ceux qui répondent présent: je crois à Jardy, à Boissié, à Robard.

Il fait noir. La volonté des généraux n’est pas encore aussi puissante que les moindres lois de la pesanteur, et c’est dans les bas-fonds que nous trouvons l’artillerie, sur les hauteurs les hussards. Nous allons vite, car devant nous on s’écarte sans mot dire, on range les chevaux. A l’arrière aussi, nous sentons pour la première fois la bonne volonté, la complaisance. Quand nous dépassons les convois, des tringlots nous donnent leur pain. Les estafettes, dont le jeu était hier de nous bousculer et de nous effrayer, passent sans mot dire, nous caressant l’un après l’autre de la main, comme un enfant tendre caresse une grille, et, plus elles viennent de l’arrière, plus nous les devinons dévouées; Paris, là-bas, à cette heure, doit être le centre même de la bonté. Des motocyclistes apportent le courrier, car les postiers de notre armée ont voulu ne pas dormir et que tout fût distribué avant le jour. Il y a même pour Lorand une lettre mise à la poste la veille et qui a parcouru, à toute allure, avec la complicité de quelque receveur, la route de Neuilly-*sur-Seine à Dammartin. Il nous la lit, c’est la seule lettre de guerre qui ait apporté, à son arrivée, des nouvelles, et plus que de vieux souvenirs: hier on entendait le canon à Neuilly; hier, à cinq heures du soir, les cousines de Lorand sont venues coucher, car elles prennent le train à quatre heures du matin. Pour la première fois, nous sentons notre montre remontée à l’heure des âmes civiles; nous les en aimons un peu plus, et ces pauvres cousines qui, juste en ce moment, s’habillent à la hâte, brossant à la lueur des chandelles leurs belles dents, appuyant en jupon des deux genoux sur leurs valises, nous les adorons.

Dammartin est bondé de troupes; de toutes les portes débordent, jambes en avant, des soldats endormis. Mais pas une lumière, pas une dispute; aux animaux seuls on parle, aux chevaux qu’on attelle, aux chiens qu’on effraye, et les hommes entre eux sont sans langage. Une petite maison brûle, sans que les zouaves paraissent remarquer les flammes, et nos réservistes eux-mêmes, tous pompiers ou sergents des pompes dans leurs communes, regardent, et sentent mort en eux l’instinct du sauvetage. Pauvre incendie, auquel l’aube prend mal, enfumant le ciel.

Les bordures sombres de la route choisissent, pour la journée, selon leur humeur, un des deux uniformes que la voirie permet, deviennent ormeaux ou acacias. Voici l’aurore. Nous grelottons soudain et sortons nus de la nuit. L’air est aigu par places, puis fade, et la douceur du dimanche n’est pas encore distribuée également. Des rayons isolés qui ont heurté trop rudement la terre, froissés, reviennent lentement au soleil. Après cinq heures de marche, nous arrivons au matin aussi forts et entraînés qu’on arrive à midi, mais l’aube ne fournit qu’un air débile et menu. La brigade est à nouveau isolée; les Marocains de notre gauche, les Anglais de notre droite se sont évanouis et leurs deux groupes, autour de nous, sont d’un secours aussi lointain, aussi abstrait que l’Angleterre elle-même et le Maroc. Je suis à côté de Dollero, qui songe à la paix, qui déclare stupide de compliquer sa vie, qui se mariera dès le retour avec sa petite amie. Que de petites amies on s’est promis d’épouser, en France, le 6 septembre! Mais, s’il meurt, il faut que j’aie de lui un souvenir, et ce ne sera pas son applique Louis XVI, ce sera son dessin de Boilly, la fillette curieuse dont les critiques disent que jamais Boilly n’a été plus regardé par un modèle. Heureux sergent auquel des amis, les matins de combat, se sentent redevables d’un portrait de petite fille!

Dollero, et mes deux autres voisins, Drigeard, Dremois. C’est un réconfort d’avoir trois camarades dont l’initiale est la même, comme une page détachée et entière du dictionnaire des soldats. Drigeard me passe le rapport, qu’envoie le colonel aux sergents-majors et à la halte, c’est moi qui le dicte, avec un ordre du jour qu’il faut résumer, car il reste deux minutes, en style télégraphique: «A heure où commence bataille d’où dépend sort France, convient rappeler temps passé regarder arrière. Unités feront tuer place plutôt que céder terrain.» Nous n’en sommes pas autrement émus, habitués à recueillir, comme un poste de télégraphie sans-fil, les ordres du jour les plus divers. Pourtant l’on s’est battu ici hier. Derrière les buissons, des sacs abandonnés; sur un pré de bataille, tout vert, des cadavres de chevaux autour d’un cadavre de taureau. Une armée espagnole frémirait. Nous voyons aussi tous les rangs du régiment qui précède se retourner vers un ormeau isolé au bord de la route, et nos chefs de file nous passent que les Prussiens sont venus jusque-là. Pourquoi jusque-là seulement? Pourquoi ne voulurent-ils pas connaître l’écorce sud de l’ormeau, dorée, sans lichen, qu’on vient d’entailler à la hache, d’une coche que nulle inondation n’atteindra jamais? Nous nous retournons, pour revoir l’arbre, et pour savoir ce que le uhlan contempla de la France avant de tourner bride: un château caché par des frênes, un bourg au milieu de peupliers, rien heureusement, grâce aux arbres, qui ait reçu sans voile son regard. Voici un second ormeau, plus grand, et qu’étudient curieusement ceux qui n’ont pas compris le premier. Tous les papiers déchirés qui flottent, toutes les lettres que nous ramasserons désormais sont couverts d’écriture gothique, car les Allemands ont recueilli tous les papiers français. Voici la dernière maison où ils aient fait halte. Le paysan est à la porte et nous explique qu’il les a eus juste un quart d’heure. L’invasion a duré pour lui le temps d’allumer le feu, de descendre à la cave, et, quand il est remonté, ils fuyaient. A peine séparées l’une de l’autre, les deux émotions de la vie des Lillois, des habitants de Laon ou de Vouziers. Homme heureux, qui épousa le soir celle qu’il rencontra le matin, dont l’argent rapporte le jour où il est placé l’intérêt pour toute la vie. Homme égoïste, pour qui la guerre est terminée, et qui nous refuse, n’ayant plus besoin de l’armée, ses pommes de terre et ses œufs.

⁂

Maintenant le ciel est bleu et nous avons chaud. Le soleil a tenu à sécher, avant toute autre, la rosée tombée sur les soldats. Les groupes d’amis se reforment, et le bataillon s’amincit là où les hommes sont le moins bons ou le moins tendres. On organise une corvée d’eau, et nous attendons son retour, car on a distribué du coco, la main pleine de poudre dorée, inoffensifs. Les Allemands, depuis quarante-cinq ans, espéraient cette minute.

Trois obus, si inattendus que personne ne songe à avoir peur. Le premier tombe avec tonnerre au milieu même de la route, découd le régiment en files de deux hommes, et chacune s’enfonce dans son fossé; le second, moins bruyant, éclate en globes de feu; le dernier répand une odeur intolérable, tous trois différents et prétentieux dans leurs effets, comme si nous allions, sur nos carnets de route, consacrer une remarque spéciale à chaque obus allemand. En voici trois autres. La peur que l’on a à la chasse quand les perdrix au lieu de fuir volent sur vous. En me retournant, je vois les deux mille têtes claires se rabattre, à part une là-bas qui de loin me regarde, pour que je n’oublie pas, même une seconde, ce qu’est un visage d’homme: c’est un masque avec deux yeux et leur regard, deux lèvres, une oreille. Trois obus encore; le visage s’est rapproché, il est barbu, le front est bas et borné. A chaque salve, il se transforme ainsi et erre, noble ou stupide, sur ces milliers de corps décapités. Tous les officiers ont mis pied à terre, arrivés qu’ils sont à cette guerre depuis si longtemps attendue, et Michal, radieux, car c’est lui qui nous a guidés là, rejoint pour toujours ses télégraphistes. On rit, on bavarde. Ceux qui demandaient seulement à ne pas être tués par le premier obus affectent une joie définitive. Les plus peureux retrouvent leur tête dans leurs mains, la recollent, le képi sur elle, et allongent un coup de pied à nos chiens qui courent ahuris au milieu de la route libre, roulant par intervalles une énorme casserolle. Dans nos fossés nous nous asseyons, nous prenons nos aises; ceux qui mangeaient un œuf dur, enfin l’achèvent, et nous pourrons aussi, toute la matinée, à cause du coco, lécher la paume de nos mains. C’est, un moment, la guerre de tranchées, de deux tranchées verdoyantes perpendiculaires à l’ennemi; guerre naïve, où il n’y a point encore ceux qu’agacent les obus qui n’éclatent point, ceux qui préfèrent les percutants, et ceux aussi dont les voisins sont toujours tués; guerre supportable, car soudain c’est fini. Les plus braves, les plus rhumatisants se lèvent les premiers, se secouent, et nous sommes bientôt tous debout, bavards, un moment embarrassés de nos armes comme si nous n’en avions plus besoin, et comme nous le serons, ô mon camarade, le jour du retour.

* * * * *