Lectures pour une ombre

Part 7

Chapter 73,804 wordsPublic domain

La France est un pays de connaissances. Sur la place de Saint-Maurice, j’aperçois la maison du vieil Haltesse, le voyageur en papier d’Arches, que nous aimions emmener au Weber en criant son nom et que les grooms effarés n’osaient par déférence appeler que Monseigneur. A la sortie du Thillot, distribuant des numéros du _Petit Journal_ aux soldats, du _Matin_ aux sergents et du _Figaro_ aux officiers, Madeleine Dollet, avec laquelle j’ai déjeuné une fois, dansé une fois, contesté une fois que Mozart fût hollandais. Une fois elle aura entendu un soldat inconnu, avec des lunettes et des moustaches, lui crier: «Ça va, Madeleine?» et elle aura regardé sur elle-même, de ses belles prunelles ovales, ce qui pouvait ainsi faire deviner son nom.

Voici que les lettres des devantures, un peu clignotantes et molles en Alsace, ont repris sur les boutiques leur assurance. Pures et solitaires, les voyelles françaises se logent dignement entre des consonnes romaines. Dans ce bourg un peintre ému a prodigué les cédilles. Une enseigne de boulanger, trop longue, déborde sur la masure voisine et unit la plus humble maison des Vosges au noble négoce du pain. Dans le Thillot les maisons sont numérotées et chacune porte, cloués sur sa façade, dernier butin de Poitiers, d’énormes chiffres arabes en or sur émail bleu. Bardan, près de moi, lit tout haut chaque nom, le prononçant plus fort par flatterie quand le propriétaire est au-dessous, et il ne peut s’empêcher non plus, dans la campagne, de découvrir devant chaque arbre, chaque oiseau, celui des mots français qui les atteint le plus.

--Voici le verdier des ruisseaux. Voici le génévrier d’Irlande.

Cher Bardan, qui aujourd’hui s’accroche à moi, nerveux comme tous les Bourbonnais du Sud, qui ne peuvent entendre affirmer ce qu’ils redoutent sans éprouver leur défaillance. Les gens de Vichy, de Gannat, si on leur fait la moindre peine, changent de visage, leur âme en une minute est ravagée, et nous avons avec celle de Bardan des jeux cruels, qui ne prendraient pas sur les âmes de Moulins et de Nevers:

--Nous reviendrons dans six mois, disons-nous, d’une parole distraite.

--Dans six mois! répète Bardan, et il pâlit, il tremble, mais il comprend notre plaisanterie et aussitôt engraisse soudain.

--Les femmes sont toutes infidèles, horribles, laides!

--Les femmes? dit Bardan qui est marié, et, atterré, il bégaye...

On me charge, pour qu’il se remette, de lui dire la vérité.

Vers trois heures, Ramonchamp, au milieu d’un immense cirque coupé par la Moselle qui tente vainement d’isoler les villas des simples maisons et de créer Ramonchamp ville et Ramonchamp cottage. Le cimetière domine la rivière. Des tombes riches on a la vue et des tombes pauvres on voit la gare. L’air est vif et limpide. De chaque cour jaillit une fontaine qui rejoint à ciel ouvert la Moselle et ce sont les maisons, ici, qui fournissent d’eau la rivière. Chaque ruisselet a creusé la terre jusqu’au granit et le plus grand fleuve, dans ce sol, n’aurait pas une autre profondeur. Coup d’œil à l’église; les enfants sortent du catéchisme, me serrent la main sous le porche, l’un après l’autre, et je me crois obligé de rester jusqu’au dernier, comme un bénitier. Puis, après le dîner, je monte avec Bardan jusqu’à la compagnie logée dans un domaine sur la pente des monts. L’adjudant compte nos cartouches, poinçonne les souliers remboursés, nous verse onze francs, et, comme nous sommes à la fin du mois, nous avons l’impression d’avoir achevé une guerre et d’en partager le butin. Nous revenons sous mille étoiles, et dans chaque ferme aussi une lumière sautille, car on nous a distribués sur ce plateau comme on disposait jadis après la victoire, en Hellade, les régiments qui allaient être changés en constellations. Bardan m’a pris le bras, ému par la nuit, et se refuse à croire que je pourrai être tué. Il me dissuade de la mort comme d’un suicide, ou comme s’il était question ce soir de me sacrifier seul pour le régiment. Il veut m’entendre jurer que je m’en tirerai. J’ai donc, pour ne pas jurer, des pressentiments? Je le rassure, attendri moi-même et lui promets de vivre. Mais au loin une sentinelle a tiré, il a eu peur, et il l’insulte comme si elle me visait.

Devant la mairie, avec des lanternes, un groupe de soldats lit les communiqués du mois d’août, dont l’adjoint apporte les doubles. Il les colle lui-même, dans le bon ordre, écoutant les réflexions, expliquant les noms des villes belges d’après un itinéraire bizarre: Bruxelles, à 350 kilomètres de Nancy, Louvain à 600 kilomètres de Lyon, Malines à 500 kilomètres de Dijon. Les hommes, fatigués, lisent en se déshabillant peu à peu, demandent à l’adjoint de lire tout haut, et écoutent en roulant leurs jambières, en pliant leurs cravates. Il y a ceux qui s’interrompent quand la nouvelle est bonne, quand on prend Sarrebourg, et ceux qui s’interrompent quand la nouvelle est mauvaise, quand on le perd. Un soldat qui a froid et qui remet brusquement sa capote, alors qu’on parle de Morhange, semble devenir un renfort, retarder la retraite. Parfois cependant, quand il est question de l’Alsace et de Mulhouse, ils s’arrêtent, clignant des yeux aux noms propres qu’ils connaissent, écoutant aussi immobiles que s’ils étaient déjà tous nus...

28, 29 août.

Tryon habitait un grand château, élevant des chevaux, des chiens, chassant le blaireau, et il allait avoir un fils dans un mois. Viard avait reçu, la veille du départ, un bureau d’acajou moucheté. Le frère de Trinqualet, ouvrier tailleur à Paris, devait passer les vacances en Auvergne et habiller gratis toute la famille... Tous mes camarades, aujourd’hui, parlent de leur bonheur. Biset se heurte à une porte en apportant le rapport, mais c’est encore une félicité qui jaillit, au milieu des jurons, de son énorme crâne: il annonce qu’il est fiancé. Mais celui qui perd le plus à la guerre est Sartaut, car il venait d’hériter de l’homme le plus égoïste qu’il y eût dans la France entière, du mobilier même de l’homme heureux: la cave, avec deux bouteilles de tous les vins, le jardin, où vivent en paix une guenon et une antilope, et des actions du P.-L.-M., de sorte que les Sartaut peuvent désormais voyager gratuitement. Dès la fin de la guerre, au lieu d’habiter sur l’Ouest-État, ils s’installeront sur la ligne de Brunoy et ne verront plus que des trains qui leur appartiennent.

Campés dans la maison d’école, nous avons adopté les heures de classe, comme nous adoptons dans les ateliers les heures d’usine. Déjeuner à onze heures, collation à quatre, et récréation dans la cour. Le capitaine Lambert écrit ses lettres dans la chaire; nous nous enfonçons avec peine dans de petites tables soudées à leurs bancs, pivotons avec elles pour bavarder, ou pour prendre dans chaque tiroir le cahier de composition de son élève; le mien s’appelle Félix Bertrand et il a manqué son devoir final, la classe avait à expliquer les diminutifs en on: chaton, négrillon, ourson, et Félix n’a point compris l’instituteur:

«Un petit chaton est un chat, explique-t-il, un petit négrillon un nègre». Par la fenêtre, nous voyons l’église, d’où ruisselle la source de l’eau bénite, et suivons tout ce qui se produit sur les routes à pentes rapides, un œuf dur qui roule, par exemple, talonné par une escouade...

* * * * *

Il est minuit. Le sous-chef de gare du Thillot a eu pour moi, devant le colonel, des prévenances incompréhensibles dont j’étais gêné. Il voulait me brosser, il ajustait mes courroies, il m’offrait un wagon de première. Mystère, car en même temps il reconnaissait mon grade, il m’appelait sergent. Nous y avons gagné de n’être que six dans un compartiment de seconde et Dollero, Clam, Danglade dorment déjà; je veille avec Devaux qui prépare l’état d’effectif pour le réveil et recopie, à chaque arrêt du train, des feuilles que je dicte. Au dehors, le ciel est noir, mais les étoiles acides, l’air limpide. La voie tourne autour du firmament et les poteaux des stations, isolés au-dessous des astres, en donnent les noms les plus mensongers: Feldrupt, Rupt-sur-Moselle, Maxonchamp. J’avais toujours désiré voir Maxonchamp, mais loin de m’en rapprocher, voilà que cette gare lunaire me le rend, pour cette vie du moins, inaccessible. Tant d’arrêts que l’état est achevé bien avant Épinal. Nous avons contrôlé tout le bataillon; pas un dormeur dans ces cinquante wagons dont le nom n’ait été prononcé cette nuit. Humbles noms, litanie du régiment et de l’Auvergne, que j’avais presque envie de compléter: Granchabriat, porte de Murat, Triacou, étoile de Thiers, Delobie, gloire de Royat. Nous poussons le scrupule jusqu’à rechercher dans son compartiment le lieutenant Jourdan, nouveau au bataillon, et qui veillait et fumait, pressentant notre doute.

Épinal. Les plaques nous réveillent. Il fait jour. Les portes des wagons roulent en grinçant. Certaines sont trop dures et il faut délivrer les hommes qui crient et frappent de l’intérieur. Un wagon s’ouvre sur la campagne au lieu de s’ouvrir sur la gare et croit une minute tout endormi. La nuit a laissé une trace blanche sur tout ce qui était plus noir qu’elle, sur les toits des voitures, sur les poteaux goudronnés. Chacun refait la raie de l’autre et l’on se passe avec mille recommandations de petites glaces comme les parcelles les plus précieuses du jour nouveau. On remet son lorgnon, le premier regard précis de la journée est pour soi-même. Des territoriaux brûlent du café au coin d’un hangar, et tout le hall sent le café grillé comme la place de l’Odéon le mercredi. Les devineresses ont lu jadis dans ma main que c’est l’odeur que je préfère, avec le musc, qui m’attend sans doute à la gare de Vesoul, et j’accepte avec plaisir mon encens officiel. Dollero, tout endolori, d’esprit incertain, chevauche une plaque tournante automatique et, pour former son humeur, son destin, le secoue vers Remiremont, vers Paris, vers Bâle.

Nous allons vers le Sud par une voie stratégique. Les voies stratégiques contournent les montagnes, évitant ainsi les tunnels, et elles remontent à la source des rivières pour éviter les ponts. Nous roulons dans un pays gras et vert où abondent les bœufs, les chevaux, et de grands animaux inconnus, noirs à raies rouges, que les gens du pays appellent des lubards. Nous suivons une vallée paresseuse où les habitants n’ont pas eu la force d’imaginer des noms à leurs villages: une station balnéaire s’appelle Bains, un port plein d’usines sur la Saône s’appelle Port-d’Atelier; nous passons au large de Blonde-fontaine, de Contréglise. Jamais de stations, notre voie est toujours isolée et nous ne voyons que l’envers des bourgs; quand les stratèges n’ont pu éviter une ville, nous la traversons à toute vapeur, en sifflant. Parfois, au loin, un hameau que les indigènes nommeraient aussitôt, s’ils le voyaient du train: Tuiles-Pies, Chiens-Géraniums.

Mais soudain se multiplient les gares, avec leurs verandahs que le P.-L.-M. faisait repeindre en noir, fin juillet, et dont les unes, celles aux chefs négligents, n’en étaient le jour de la mobilisation qu’à la couche rouge. Dans les voies de garage, les wagons bondés de tout ce que l’on s’envoyait le 31 juillet à quatre heures, des voitures d’enfant, des dynamos, et de faux arbres en ciment. Les officiers commissaires font glacer au fer la bande blanche de leur képi pour que les escarbilles n’y prennent pas. Voilà Frétigny. Voilà Velle. Voilà, annulant notre propre train, un train de soldats qui va à Thann, d’où nous venons. Puis, débordante de convois, hérissée de canons qu’on a, pour l’arrêt, démuselés, sur sa colline voilà Gray. Les femmes et les enfants, assis à nouveau le long des voies, se lèvent quand passent les trains civils pour leur confier les lettres reçues en commission des trains militaires. Les gamins reçoivent nos bidons à la volée, et nous traversons le hall sans inquiétude, assurés qu’ils apparaîtront à l’autre bout, presque aussi vite que nous-mêmes, les bidons pleins, ceux qui ont la spécialité du vin blanc, tout fiers, jouissant de notre surprise. Nous descendons, et, aux portes gardées en armes, les soldats les plus curieux peuvent apercevoir, de quinze pas, la première rangée des plus curieux civils.

Maintenant les villes sont tournées vers nous. Les soldats sont assis au bord des wagons ouverts et le train marche sur de vraies jambes rouges. Les buissons, les fusains râpent nos genoux, et, dans l’arrondissement où l’ingénieur soigne ses haies, les caressent. Le soleil, comme la fumée, change de côté sans raison et nous attendons sans patience, pour être à l’ombre, les forêts. De Gray vers Dijon, à nouveau, le trajet que nous avons fait la nuit, il y a trois semaines, et des fillettes qui nous semblent inconnues reconnaissent à son numéro le régiment, s’inquiètent de savoir ce que sont devenus les soldats dont elles ont pris l’adresse, reprochent à Bertet d’avoir laissé pousser sa barbe. Nous rions, nous plaisantons comme au premier voyage, sans voir que les femmes ont changé, qu’elles ont maigri, que certaines commandent et d’autres obéissent. Nous, qui n’avons pas vu un mort, nous ignorons que depuis notre passage des blessés sont devenus cadavres dans leurs bras, et que leur frère n’écrit point, et que la France chancelle, et qu’un cavalier soudain dément les a poursuivies à coups de revolver; nous leur envoyons des baisers, nous plaisantons les rousses, les corpulentes, les petites qui louchent. Elles prennent pour notre courage ce qui est l’ignorance, elles nous admirent, et celle-là justement qui pleure est celle qui se laisse embrasser...

Entre des montagnes silencieuses reliées en cercle par les aqueducs, après d’immenses remblais piqués de ceps, chacune des mille collines portant une couronne urbaine, voilà Dijon. Le soleil verse à flots sur notre convoi les rayons mêmes qui cuisent le raisin. Nous entrons en gare, pris au milieu du hall entre un train d’ambulances et un train de cavaliers, tous deux repus, et nous ne pouvons communiquer avec les Dijonnaises que par un blessé maladroit ou par un Africain. Un des blessés vient de notre régiment d’active, et nous sommes enfin renseignés sur nos cadets: ils ont été en Lorraine, ils ont eu à se déployer dans le polygone même de Sarrebourg; les canons allemands avaient tous les repères, mais les tranchées d’exercice, par bonheur, étaient excellentes. Il nous indique les morts par leurs surnoms: l’Aigu est tué, Mimi est tué, nous nous retournons vers nos officiers pour leur traduire ces nouvelles, rapportant ces pauvres corps dans leurs noms de parade: Delaberque est tué, Martineau est tué, et pour quelques-uns le vrai nom lui-même s’aiguise, devient prénom: Jean est tué, Albert est tué. Chacun dit tout haut ce qu’ils faisaient la dernière fois où il les vit: ils avalaient une grosse tranche de jambon, ils étaient avec Juliette, ils dormaient. Celui qui les a vus mangeant comprend moins encore que les deux autres.

Quand nous partons, la nuit est venue. Le paysan qui fermait jadis l’enclos se couche le dernier et pousse nos lourdes portes. Nous sommes sur la grande ligne sans cahots où peuvent sommeiller, revenant de Nice, les malades et les milliardaires eux-mêmes. A Laroche, à Fontainebleau, les dames de France, déjà et pour toujours habituées aux blessés, nous réveillent et nous soignent comme des mutilés, s’effrayent de nous voir sauter du wagon, nous font boire en tenant notre verre, nous prennent la main, s’assurent que nous n’avons pas de fièvre. Puis, à quatre heures du matin, d’un viaduc, je reconnais, au point terminus du tramway qui part du Louvre, le village où habitent les gardiens du musée. Voilà, sur chacune de leurs portes, un plâtre de la Vénus de Milo, du Pêcheur napolitain. Voilà Diane de Poitiers. C’est Paris.

Ce n’est que Rosny, que Nogent, que Noisy. Nous tournons autour d’eux et Paris se défend contre moi de tous ses forts. Nous n’y entrerons pas. Nous subirons la volonté de ces états-majors rivaux qui s’amusent, avec nos trains, à tracer la meilleure tangente sur Paris; je n’ose penser qu’aux vagues camarades qui habitent Carrières, Pantin, qu’aux amis de mes amis. De vieux territoriaux nous annoncent, sans trop nous en vouloir, que notre machine a écrasé dans Saint-Maur un territorial et nous donnent dès l’aube l’impression qu’avait de mon temps tout provincial le soir de son arrivée à Paris, d’avoir abandonné, d’avoir tué. Mes compagnons s’éveillent. A notre droite, ils admirent, sur sa montagne, le Sacré-Cœur, et dix minutes après, à notre gauche, un gigantesque monument de marbre à cinq coupoles, qui est encore, mais je n’ose l’avouer, le Sacré-Cœur. Tous les habitants ont transporté vers la voie ferrée la façade de leur maison, leurs drapeaux, leurs rideaux, et celles de leurs enseignes qui, en pleine paix, étaient nées d’une guerre, Sébastopol, un vrai zouave. C’est au Nord, mais tant pis, les ménagères ne coudront plus que tournées vers le Nord. Les photographes ont peint sur une bande de calicot le portrait de Guillaume, avec deux ampoules vertes pour les yeux, et allument le courant bien que l’arrangement soit destiné aux troupes qui passent de nuit. Dans sa cour, un vieillard, en veste d’escrime, charge à la baïonnette contre un mannequin coiffé d’un casque. Juchée sur son toit peint en bleu, la femme d’un tailleur nous montre son tailleur modeste en nous criant qu’il part demain. Un boulanger retarde pour nous son coucher et, récompense, voit pour la première fois se lever ses enfants tout frais. Aux places immuables où s’arrêtaient sans raison les trains des courses, nous attendons, et des trains qui filent vers Paris, sur les remblais, les voyageurs nous jettent avant de les avoir lus leurs journaux que le vent rabat sur le wagon suivant qui les rattrape et les rejette. Aux passages à niveau les enfants nous avertissent tristement qu’il ne reste à l’auberge que du vin bouché et bondissent de joie en nous voyant riches. Ceux des gares régulatrices sont gâtés, réclament des épées, des casques et acceptent sans enthousiasme, pourboire trop modeste, il est vrai, d’une si grande guerre, nos sous de nickel allemands. Un automobiliste à barbe noire, que nous soupçonnions d’être espion, commande au cabaret voisin cent bouteilles; nous confondions, à cause de leur même masque, la générosité, l’hypocrisie. Puis la banlieue enhardie tourne vers nous son visage même, nous voyons la façade des mairies, les églises sont perpendiculaires à la ligne, nous traversons des places, et, de banlieusards familiers, nous écoutons toutes les histoires distribuées le jour de la mobilisation, l’enfant au fusil de bois, les Sénégalais avec des têtes dans leur musette, le blessé prussien souffletant son général prisonnier. Plus de trains vers Paris, tout le trafic se fait maintenant en rond autour de la ville, il ne reste dans Bécon et dans Argenteuil, toutes les âmes ambitieuses ou frivoles travaillant déjà rue de la Paix, que des personnes un peu moins jolies, un peu moins généreuses, et, entre leurs bocaux, les pharmaciens fidèles.

Voici Stains, presque aussi beau qu’Asnières, où Devaux voudrait vivre. Voici Pierrefitte, ou j’ai vu, voilà un mois, sur la place, se tamponner les autos du plus menteur et du plus sincère des Parisiens: tous deux levaient les bras, tous deux riaient, tous deux s’appelaient cher ami. Puis des parcs, des châteaux, un petit temple de l’amour oublié près d’un bosquet comme un parapluie ouvert, un ruisseau où dérivent des canots vides, et, sur une plaine dénudée, sans eau, sans gazon, sans arbres, la villa des Troènes. A Beaumont, notre voyage s’explique: le régiment est chargé d’arrêter quelques dizaines d’autos blindées qui ont percé nos lignes. A Creil, train sanitaire anglais. Les blessés vident le kirsch qui nous reste d’Alsace.

--Brandy! disent-ils seulement, en essuyant du bras nu leurs lèvres.

--Non! répondons-nous, kirsch..., quetsch!

--Oui, reprennent-ils, Brandy!

Vers trois heures, arrêt brusque. Les clairons sonnent. Le train ne peut aller plus loin, il nous abandonne, et, comme il n’y a pas de plaque tournante, doit reculer, face à l’ennemi. Le soleil est lourd, la terre affaissée détruit en nous l’idée d’un globe bombé et sûr, toute l’ombre de la plaine s’entasse en carrés lointains par petits bois de sapins noirs. Le canon tonne, de ces coups qui détruisent l’air et qui font, sur le cœur, comme sur les cadrans pour boxeurs, tourner je ne sais quelle aiguille. Nous nous formons sans vigueur, par compagnies isolées, avec de larges intervalles où les autos blindées pourraient, pendant une heure encore, filer sans risque.

Ansauvillers, 30 août.

Les habitants avaient appris que les bourgs voisins sont occupés depuis la veille et se croyaient abandonnés. Ils ont formé tout ce qu’exige une cité assiégée, la garde civique, le peloton des pompiers. Les mêmes vieux retraités commandent les deux compagnies et tout pourra marcher, peut-être, si l’incendie et la panique n’éclatent que successivement. La municipalité insiste pour que nous logions dans le bourg même et tant pis pour les avant-postes. Ce n’est pas une protection générale qu’Ansauvillers désire, mais pour chaque maison, chaque famille, une garde individuelle, une escouade, un soldat, un fusil. On nous reçoit en hôtes, on prépare du savon, de l’eau chaude, on porte nos sacs, par la courroie du haut, comme une valise. Le coiffeur rase gratis ceux qui sont logés dans son groupe de maisons, et prend deux sous aux autres, protecteurs superflus. Devant chaque porte, on installe une table, des encriers; pour la première fois depuis la guerre nous avons le loisir de répondre aux amis auxquels nous devions des lettres de paix; aux parents nous télégraphions, car la poste fonctionne encore, et ceux qui sont de Paris confient à un automobiliste des billets qu’il distribuera le soir même. Peu à peu, lettres et télégrammes expédiés, aussi naturellement qu’elle est venue à Edison lui-même, l’idée du téléphone me vient, et mon hôte veut bien tenter l’aventure car il a un appareil et il est conseiller général. Nous arrivons à Paris par la ligne brisée de ses relations, de son préfet obtenant Pontoise, du sénateur de Pontoise le Central lui-même. Voilà le ministère où sont mes amis. Voilà le standard, celui du soir. Voilà Solis: c’est une chance, car il est, du ministère, celui qui parle le plus clairement au téléphone et un directeur ami des lettres lui téléphone par plaisir, chaque matin, pour lui parler de Paul Hervieu. Autour de lui on pourrait bien se taire, quel vacarme, mon canon à moi s’est tu.

Il me reconnaît, il m’invite à dîner.

Soudain il comprend, crie aux collègues de se calmer, et je le devine qui se tourne avec l’appareil vers le jardin et la fenêtre ouverte, pour goûter au complet le sentiment de téléphoner à l’avant. Et il se trompe. Le jardin est au sud. Il me tourne le dos.

--Ah! cher ami où êtes-vous?

--Près de Montdidier.

--Où?

--Près de Péronne.

Il ne comprend toujours pas. Je cherche le nom d’une troisième sous-préfecture.

--Pas loin de Guise.

Mais ce nom-là est hardi, sifflant. Le sénateur et le préfet qui soutenaient le fil se dérobent. Plus rien...

La nuit est venue. La bonne tient à cirer nos souliers et nous prête les anciennes pantoufles du conseiller. Nous nous étendons devant la villa, dans le parterre compliqué où tous les électeurs doivent contourner, pour arriver à leur élu, un énorme cœur en gazon.

31 août, dimanche.