Part 14
C’est le départ pour une seconde guerre. Nous ne nous connaissons plus. Les hommes qui restaient des compagnies supprimées sont distribués dans les autres, veulent rester groupés et les coupent en tronçons. Grands et petits sont mélangés, l’immense Berquin qui nous servait de pylône n’est plus qu’à dix mètres de nous et il semble que notre vue soit faussée. Une presbytie cruelle nous montre distinct le guide même du régiment, et chacun des soldats dont on ne pouvait autrefois, de si loin, deviner les traits. Chaque silhouette jadis incertaine a maintenant un petit visage et vous regarde. Les barbes ont poussé, les cheveux. Souliers et jambières, desséchés et privés de graisse, ont l’air d’envelopper des jambes mortes. Dans cette section, tous se taisent, les bavards en ont été tués, et dans celle-là, sans doute, les bonnes âmes, car tous y ont le regard dur. Chacun occupé de son sort, les cuisiniers en surnombre rongés par la pensée qu’on va supprimer leur emploi, les ordonnances dont les officiers sont morts cherchant tenacement à savoir quels officiers survivants ont perdu leurs ordonnances. Des sous-lieutenants veulent monter le cheval de la compagnie, et, peu cavaliers, imitent instinctivement les gestes et les manies du capitaine mort. Aux haltes, poussé par l’habitude vers des camarades ou des officiers absents, on se retrouve seul, abandonné, et l’on se tourne avec reconnaissance vers l’arrière du régiment, qui n’a pas trop changé, vers le docteur Mallet, vers Laurent, vers tous ceux qui ont réussi à garder étroitement unis leur corps et leur nom, vers le cheval de Ramonchamp que nous ne pouvons atteler et qui suivra haut le pied toute la guerre, vers tout ce qu’il y avait de stable dans notre passé! Nous avons laissé les peupliers sur notre droite et nous suivons, jusqu’au delà de Bouillancy, la ligne de bataille du 7ᵉ corps. Retirés et adossés au gazon du talus par des mains pieuses, tous les morts qui étaient tombés si durement sur la route et les cailloux. Pendant les pauses, nous nous confondons avec eux, assis ou étendus, puis le sifflet résonne, et, injuste jugement dernier, nous seuls nous relevons. Des livrets militaires, où l’on cherche par habitude quelles punitions ont eu à la caserne les tués auxquels ils appartenaient, bien peu savaient nager. Aux carrefours, des cavaliers, puisque c’est le destin de la cavalerie de tomber là où les routes forment un soleil. Bouillancy en ruines; des maisons branlantes les soldats ont retiré ce qui restait de meubles pour les installer dans la cour d’arrière ou d’avant, les tables et les chaises, les armoires, quelques glaces et quelques tableaux à ras de terre, nouveau plan de la maison sur lequel il suffira de reconstruire une toiture. Puis les morts s’alignent sur nous, s’orientent soudain selon la route, vers le Nord, et nous sortons de la bataille suivant son méridien lui même.
Tous nos morts nous précèdent, légers, sans sacs, et nous, nous sommes sans désirs, sans souvenirs. Puis chacun, peu à peu, essaye de savoir ce que l’autre a vu de plus triste. Chacun regarde l’autre avec étonnement. Ce qui lui est arrivé lui semble irréel, mais ce que l’autre raconte est si vrai, et nous frémissons du récit des tristesses moitié moins cruelles que celles que nous avons subies sans frémir. Quel langage atroce nous avons maintenant! A toute question désormais une réponse horrible, comme si s’amincissait dans le cerveau, à mesure que se rapprochent les Français et les Allemands, ce qui sépare la logique de la folie. Cette lueur? c’était nos blessés qui brûlaient dans la ferme Nogeon. Ces points noirs? c’était une classe qui fuyait sous les obus; et tout juste si les vieilles lois se rétablissent, si les récits ressemblent aux vieux récits de guerre, à mesure que les grades augmentent et qu’on arrive aux généraux. Au fond de nous, une vie de civil sèche et sans attrait. Dollero n’aime plus et n’épouse plus son amie; Mourlin est las de son école, et que peut bien penser aujourd’hui le secrétaire du commandant, le professeur d’histoire de l’art, de Bourges ou de Sainte-Trophime. Il a un regard vague, sans lumière; malice, candeur ont été secouées de ses yeux comme d’un vitrail. Son lorgnon aussi est cassé. Il va sur la pointe de ses gros souliers qui le blessent, avec toutes les précautions d’un marcheur qui sait depuis quelques jours la terre bien mince. Dans quelle soirée divine, comme les fleurs japonaises dans leur assiette d’eau, l’été, pourront à nouveau pour lui éclore Saint-Rémi de Reims, Vezelay, Issoire, le granit et le marbre? Après quel dîner de paix reprendra-t-il son offensive interrompue contre le gothique, l’arc roman inscrivant son sourcil heureux? Il songe seulement qu’il avait l’habitude de marcher sur le côté gauche de la route, qu’il doit marcher maintenant du côté droit, et qu’au fond tout est bien, et que ses semelles seront également usées.
Voici un trou avec des pierres de taille, un écriteau nous rappelle que cela se nomme la carrière. Voici des arbres qui ne s’écartent pas les uns des autres à notre approche, chaque chêne surveillant son bouleau, chaque bouleau son frêne, les aulnes et les ormes les bordant, cela s’appelle la forêt. Le ciel est tout bleu, les vents s’apaisent la saison effarée se rassure peu à peu; nous sommes inondés de soleil; l’automne, au lieu de s’appuyer à des frondaisons sans âmes, se confie au régiment même, tout doré, et sur les pentes qui nous déversent loin de notre arène, il nous sèche et nous réchauffe dans nos capotes traînantes et blanches de boue comme des mouches échappées à un bol. A chaque tournant, dans chaque bosquet, il nous redonne une des choses que nous avions oubliées, laissé tomber de nous, le château, le ruisseau, la chapelle, et nous les reprenons en nous comme des choses perdues. Ceux qui, modestes, marchaient dans la paix les yeux baissés, souvent récompensés par une pièce de nickel, retrouvent aujourd’hui une voie ferrée, un étang, et nous retrouvons aussi, un par un, tous abandonnés, affamés, passionnés à nous suivre, les animaux, la brebis, la chèvre, le bœuf et tous leurs cris. Entre des maisons désertes, celui qui savait retrouver entre deux pages des fleurs sèches, retrouve de vieux géraniums-lierre, des zinias, des balsamines brûlées, et soudain les roses elles-mêmes, épanouies; et voici enfin les trois armoires à glace d’un village rangées par les Allemands en fuite face à la route, de sorte, ô le plus hâve et le plus amaigri d’entre nous, que tu as trois fois pour te reconnaître!
Jeudi.
Le soleil a maintenant mille rayons visibles, comme quand on va, le soir, de Marly à Versailles. La bataille est finie, car la brigade nous reprend tous les droits qu’on laisse à l’infanterie les jours de combat: on nous défend de tirer sur les avions allemands, de partir en patrouilles quand nous sommes curieux, de monter à cheval sur les chevaux trouvés... On nous reprend une victoria... On n’a plus besoin de nous.
Un peu avant Lévignen, des dragons nous passent cependant une ambulance allemande. Son pharmacien, Magnus, habitait Paris et c’est lui qui nous répond. Dans les sacs des majors quelques trouvailles.
--Pourquoi ce buste de Carnot?
--C’est Carnot?
--Pourquoi ces souliers d’enfant?
--Mais pour nos petits enfants. Ce sont de jolis souliers.
--Bergeot! Viens regarder les majors!
Quand nous ne sommes pas contents d’un prisonnier, nous le faisons regarder par Bergeot, qui a les yeux rouges et fixes. Il s’approche et une minute entière inflige à Magnus le supplice du regard. Dans Lévignen, que les Allemands ont miné, deux explosions. Bergeot revient sur Magnus. Troisième explosion. Bergeot le prend par les épaules.
--Ce n’est pas de la traîtrise, explique Magnus, c’est le sort de la guerre.
--Taisez-vous!
--C’est le destin des armes.
--Taisez-vous!
--Je me tais. J’y suis obligé...
Bergeot satisfait explique aux autres prisonniers que nous avons pris un drapeau et montre la compagnie qui défile. Les hommes sont trapus, ils se taisent, et l’ambulance serait impressionnée sans le lieutenant Tancliat, qui, à cheval pour la première fois de sa vie, est vraiment de côté sur sa selle. D’un mot je le redresse dans la pensée de mes captifs:
--Voici le lieutenant qui a tué le général von Sastrow.
Il n’a point tué de général, et moins que tout autre le général de Sastrow, qui avait quatre-*vingt-cinq ans quand je visitai, à Munich, sa collection d’empreintes de pied dans le marbre. Mais Magnus pâlit quand Tancliat, poussant noblement son cheval en le fouettant de ses rênes sur l’oreille et d’une baguette sur la croupe, le pied gauche impuissant à trouver l’étrier, s’approche de notre groupe et me tend--je ne la prends qu’au bout de quelques secondes, pour qu’on la voie blanche et soignée--sa main meurtrière.
La nuit fantasque n’a point ce soir voulu tomber seule et il pleut. Les bouteilles abandonnées debout par les Allemands seront demain matin à moitié pleines. Pluie qui nous rend le passé, car il n’a plu qu’une ou deux fois depuis la guerre, et nos souvenirs de la dernière averse de paix sont précis comme ceux du phénomène le plus rare, comme celui de la dernière éclipse. La dernière fois qu’il pleuvait, je prenais un vin blanc gommé au Café Helvétique, et il y avait dans le journal un triolet contre le maire. L’avant-dernière fois qu’il pleuvait, je mariais mon ami Jusse. Une fois aussi, sous la pluie, j’ai vu Québec, j’ai vu Naples, et je me souviens même de la première fois,--où, surpris, je pleurai. Lévignen est à peu près désert. Nous sommes logés dans une grande et riche ferme, où nous mettons de l’ordre, car les Allemands viennent de la quitter. Au premier étage, ils ont pillé dans les tiroirs toutes les photographies de jeunes filles et les ont mises en cercle dans le cadre de chaque miroir. Leur visage était le centre de ces visages innocents. Nous replions les chemises de femmes, nous rebouchons les flacons, nous pendons les robes. Nous sommes calmes et ordonnés, comme si nous venions, au lieu de battre les Prussiens, remporter sur nous-mêmes je ne sais quelle victoire.
⁂
Les Allemands ont envoyé le brouillard, le froid, la pluie, pour que chaque élément retarde de quelques minutes la poursuite. Poursuivons-nous, oui ou non? C’est l’aube et l’on s’impatiente. Heureusement, nous sommes devant une maison bourgeoise et elle nous distrait une heure; on s’appuie d’abord contre elle, puis on la visite comme nos descendants, au trentième siècle, aimeront la visiter, en se promenant par groupes dans les salles. Voici une pièce avec des dressoirs, c’est là qu’on dîne. Une autre pièce avec deux lits, c’est là qu’on couche. Une autre avec la lampe à colonne et des housses, c’est là qu’aux jours fériés on se réunit entre intimes pour tirer au clair quel est le temps. Nous glissons sur le parquet comme dans un vrai musée; nous allons refaire nos souvenirs d’enfance dans l’office tout noir, dans le cachot de l’escalier, là où les photographes révéleraient leurs plaques. Devant nous, les terres brunes où un territorial, pressé dans son labour par l’ordre de route, a cassé deux charrues qu’il a laissées là, enfoncées. Une aurore née à cent mètres de nous, toute froide. Notre seule distraction est un soldat de Peaupié, qui a perdu la mémoire et auquel les camarades s’amusent à donner de faux souvenirs.
--Tu te rappelles les deux uhlans de Mulhouse, que tu as tués?
--J’ai tué deux uhlans?
Il fait mettre par écrit ce qui lui est arrivé, mais en protestant contre l’assurance qu’on lui a vu manger une demi-livre de Bavarois.
Le 60ᵉ nous dépasse; il se dirige sur Crépy-en-Valois, précédé de sa musique à laquelle l’arrière crie de marcher moins vite, car les musiciens qui ont porté des blessés toute la semaine se trouvent légers sous leurs seuls instruments. Le colonel Mac Mahon est en tête. Nous affectons d’en être surpris.
--Tiens, vous avez encore votre colonel?
Ils s’excusent, il est légèrement blessé.
Départ. Nous traversons les labours pour dépasser sur la route de Gondreville le reste de la brigade. Nouvel arrêt. Le général fait appeler les colonels, les commandants, et l’on voit se diriger vers lui des capitaines, des lieutenants. Ils reviennent, demandent eux-mêmes les commandants de compagnie, les chefs de section, et l’on voit venir vers eux des sergents, des caporaux, un simple soldat. Distribution de cartes aux officiers. Dans la carte nº 32, on ne voit déjà plus la place où nous nous sommes battus. On voit la forêt de Villers-Cotterêts en forme de V, première lettre du mot Victoire, dit le général, qui cherche sur les forêts des cartes suivantes, mais en vain, le reste du mot. On trouve tout juste un Y avec les bois de Saint-Gobain. Nous avançons. Sur l’accotement, de gros champignons arrachés, et d’autres plus petits mais debout, ceux qui ont poussé depuis le passage des Allemands.
Gondreville. A cheval sur le mur, qu’ils excitent d’une badine quand passe un cavalier, deux gamins qui agitent leurs bérets et qu’on sent surveillés, derrière leur perchoir, par une grande personne qui les tire par les pieds et les remet d’aplomb. Au perron de la maison forestière, deux fillettes. On veut nous habituer peu à peu, par la vue de leurs enfants, à revoir des civils. Elles crient, elles nous lancent du lard, du pain. Le canon résonne devant nous:--Ce n’est rien! C’est la bataille qui finit! crient-elles. Elles sautent, elles dansent. Pour toucher nos mains, elles passent la main à travers la rampe du chalet, puis le bras, puis l’épaule. Nous pouvons au passage tirer leurs cheveux, feindre de nous accrocher à eux pour nous arrêter, appuyer sur leur petit nez, pincer leurs joues.
Toujours le canon. Nous buttons contre la cavalerie qui s’arrête. Ce n’est rien, penseraient les fillettes, c’est la bataille qui recommence. Assis dans la mousse, engourdis, nous avons recours au feu pour nous secouer un peu. Nous versons du pétrole sur un nid de guêpes, et les flambons. Nous répandons la poudre de cartouches allemandes et la faisons partir. Nous enflammons un coin de journal vieux de trois mois que lit Jalicot. Le feu est la seule gaieté ou la seule plaisanterie que nous ayons encore prête et, les allumettes étant rares, nous nous le passons comme aux premiers âges, nous devons jouer sans arrêt. Soudain, débouchant de la forêt, à bicyclette, un enfant de quatorze ans nous apporte du vin, du jambon. Il vient de Vaumoise, où les Prussiens ont séjourné dix jours; cette bicyclette était à son frère qui avait seize ans et qu’ils ont tué, car ils tiraient sur tous les enfants à bicyclette. Il repart au galop nous chercher à boire, Vaumoise n’est qu’à six kilomètres, il se retourne sur sa machine pour nous dire au revoir, il tombe. Son pauvre genou est en sang, il repart. Un autre bientôt, puis deux, puis trois, puis d’allées diverses, tous ceux sur lesquels auraient tiré les Prussiens, de plus en plus âgés, de sorte que nous ne sommes pas trop surpris de trouver, à la sortie de la forêt, deux vieux mendiants, auxquels nous demandons des allumettes et qui, rouges de confusion et de joie, font pour la première fois, avec maladresse, le geste de donner.
Vauciennes. Le soleil est éclatant. La route tourne et tourne, nous donnant ce cœur à hélice qu’on a dans les excursions. Voici le bourg, nous rasons les maisons à un centimètre comme les troupeaux qui ne veulent point se tromper. Un uhlan étendu sur une botte de paille, devant une grille, nous oblige cependant à un détour. Il a reçu une balle dans la poitrine et agonise. Il a les yeux ouverts, et depuis dix minutes voit se pencher sur lui nos têtes. Il verra toutes celles de la division, s’il vit encore une heure. Il nous regarde, lucide, étonné qu’il n’y ait pas eu encore une brute sur mille soldats pour l’insulter et il a presque envie, confiant, de refermer les yeux. Un peu plus loin sur la gauche, un cuirassier prussien aussi est étendu, mais il faut avoir bien vif le désir de voir agoniser un ennemi pour prendre la peine de traverser la route, et celui-là meurt tout seul, en criant.
Huit heures. Nous sommes aux portes de Villers-Cotterets. Les premières maisons semblent vides. Nos dragons les contournent pendant que notre patrouille--polie, mais on est en France,--frappe aux portes avec les heurtoirs ou tire les sonnettes. A un premier étage enfin des volets s’entr’ouvrent, lentement, et les fusils se dressent, mais c’est une bonne sœur en cornette qui apparaît, nous voit, lève les bras au ciel, et crie:
--Ils sont partis, les cochons! Ils sont partis.
Nous l’entendons qui descend l’escalier. Elle heurte des bouteilles vides dans le couloir.
--Quels soiffards que ces brutes! Voulez-vous boire, mes petits?
Elle nous embrasse, fait tomber nos képis avec sa cornette, aperçoit l’inscription marquée en allemand sur sa fenêtre:
--Ah! mes petits enfants, effacez-la! Non je l’efface moi-même. Laissez! Laissez! Ne salissez pas vos mouchoirs!
Pauvres mouchoirs, que nous avions tirés, boueux, rouillés. Les larmes lui en viennent aux yeux. Nous, ignorant, depuis si longtemps que nous n’en avons vus, qu’on répond aux gens qui vous parlent, nous nous taisons, compassés et stupides. La compagnie nous rejoint par le fossé, spectacle impressionnant pour une carmélite, car nous avons gardé les lances des hussards, des cuirassiers prisonniers ou tués, et nous portons, à nos ceintures, des collections de dragonnes. Nous avons des capotes lamentables dont les boutons de devant ont sauté et dont les boutons de derrière ont été coupés par nos suivants de file, des cuirs usés par la terre comme à la pierre ponce. La sœur remonte chercher une brosse. Mais nous sommes partis.
La zone des maisons isolées est franchie, la ville est habitée et déjà les habitants accourent. Après tant de villages abandonnés, tant de bourgs creux, la vue de ces gens qui ont vécu à l’intérieur de leur ville, avec des maisons vides autour d’eux, comme un insecte dans l’eau protégé par ses bulles d’air, nous serre le cœur. Ils viennent vers nous en criant, étonnés, après douze jours d’un mortel silence, de l’éclat de leurs voix. Les propriétaires qui regagnaient les maisons abandonnées s’arrêtent la clef sur la porte, et oublient d’entrer pour agiter vers nous leurs mouchoirs, car ils sont nu tête depuis plus d’une semaine et les chapeaux sont à l’intérieur. Voilà des fillettes, des femmes, des vieilles et nous avons l’impression de reconnaître chaque personne alors que nous reconnaissons seulement chaque âge. Les femmes nous retiennent, les hommes nous stimulent:
--Reposez-vous un peu, laissez-les courir!
--Allez-y. Vous les avez!
Les derniers sont partis voilà une heure. Nous nous hâtons; l’artillerie nous a rejoints, donnant à l’armée son véritable bruit, mais nous séparant du trottoir gauche, et nous ne parlerons plus qu’aux gens du côté droit. On pensait à nous acclamer, de vieux domestiques apparaissent aux balcons bourgeois avec des drapeaux cousus en cachette, et l’on sent que pendant huit jours Villers a rassemblé dans ses caves tout ce qui était blanc, et bleu, et rouge, mais on nous voit si hâves et si décharnés que l’on ne pense plus qu’à nous nourrir. Seul, d’une fenêtre, un vieux monsieur continue à nous photographier sans relâche, il usera toutes ses plaques dans cette heure, il en userait une par soldat s’il s’écoutait. Quand l’un de nous se retourne vers lui, il ne peut résister et l’on entend le déclic.
--Ah! si vous pouviez poser, nous crie-t-il!
Des fenêtres on tend avec hâte tout ce qui reste dans la maison, comme si c’était pour le sauver, comme si les Allemands étaient dans la cour. Les enfants courent de nos rangs aux portes, assurant le service, le ralentissant quand ils mettent en travers une des lances que nous leur avons données. Une dame qui ne doit pas être de la rue nous suit en distribuant du chocolat, mais de temps en temps, par tablettes, pour avoir à nous suivre jusqu’au bout.
--Quand sont-ils partis?
Elle croit que nous cherchons un compliment.
--Ah! oui! vous les avez battus! Ah! pauvres enfants!
Nous voyons de loin les habitants effacer ou gratter avant notre passage les inscriptions, enlever les bouteilles vides, relever des chaises de jardin, réparer tout le désordre allemand, comme si nous ne savions pas que les Allemands étaient restés là. Des groupes sont pris de sympathie subite pour l’un de nous.
--Ah! regarde le grand brun! Ah! regarde le gros rouge!
Mais on contient sa passion, et les voisins ne reçoivent pas moins que le favori. De chaque fenêtre, on nous crie:
--Que voulez-vous?
--Des allumettes!
On nous distribue le paquet d’allumettes, chacun en a deux, le dernier même, c’est la chance, en a trois.
--Du savon!
Le savon sort, par carrés de Marseille, puis par savonnettes, puis on nous donne la savonnette entamée. De vieux messieurs nous demandent le numéro des régiments qui nous suivent, car ils auraient préféré peut-être, au fond de leur cœur, être délivrés par leur fils, ou leur petit-fils, ou leur gendre, mais après tout qu’est-ce que cela fait! et ils nous accompagnent une minute, par politesse, nous demandant d’où nous venons.
--D’Alsace.
Ils deviennent un peu plus cérémonieux: que ce devait être beau quand nous sommes entrés à Mulhouse! Quels étaient les numéros des régiments qui étaient avec nous là-bas?
Des vieilles nous suivent, donnant leur sucre morceau par morceau. Sous nos capotes, elles ne reconnaissent personne, et, comme elles marchent à notre pas sans s’en douter, elles donnent toujours au même. Dans leurs tabliers empesés, leur bonnet gauffré, elles regardent avec humilité nos déchirures, nos taches, elles demandent si nous allons loger dans la ville, elles nous blanchiraient, et aussi, pendant une courte halte, elles hasardent enfin la question qui les torture:
--Vous avez eu des blessés?
--Oui.
--Et des tués?
--Oui.
Elles n’osent pas nous demander le nombre exact. Elles sentent en elles augmenter peu à peu le chiffre de ceux qu’elles sacrifient; il y en a peut-être eu dix, quinze, vingt, mon Dieu peut-être trente.
--Cinq cents, dit Bergeot.
Elles sont atterrées. Bergeot dit qu’il exagère peut-être et maintenant leur pensée malhabile, peu à peu, de ces cinq cents morts sauve un par un quelques survivants, dix, quinze, puis vingt. C’est un peu comme si leur revenaient ceux-là justement qu’elles avaient acceptés pour morts. Ah! si seulement il pouvait s’en sauver trente!
Nous repartons. Ici l’on ne donne que des objets pour enfants,--c’était la maternelle,--de petits mouchoirs, de petits pots de confitures, de petits pains. Là des femmes ont sauvé du vin et nous le versent par litres. Au milieu de la route, un ouvrier agite une bouteille et la vide dans nos quarts.
--Buvez, buvez, dit-il, ils ont tué mon fils.
C’est du byrrh.
--Gardez-en pour vous, dit Bergeot ému.
--Buvez, ils ont tué mon fils.
Nous en acceptons une goutte. Il en aura pour dix minutes à tout vider. Nous l’entendons de loin qui répète sa phrase, puis qui appelle sa femme. Nous n’osons nous retourner pour la voir.
Maintenant, des rues bien pavées, sur lesquelles les soldats campagnards marchent avec plus de précaution, comme sur un parquet ciré. A gauche, un haut mur, et sur le faîte, à cheval, un boulanger qui nous passe des pains chauds, essayant d’équilibrer à lui seul toute la bonté de la droite. Le premier civil arrivé dans notre sillage nous devance et embrasse des parents qui pleurent. Des bourgeois, des commerçants, qui se sentirent souillés par l’invasion et en ont gardé pour toujours un regard humble, qui se sont tus deux semaines et parlent avec de grandes phrases comme s’ils ne savaient plus parler, un conseiller municipal:
--Croyez à l’expression de toute, de toute... Ah! croyez-y!