Lectures pour une ombre

Part 15

Chapter 15724 wordsPublic domain

Les gamins, au milieu de nos rangs, nous aidant à tirer l’armée, poussant aux voitures; un pauvre vieux fonctionnaire, dédaigneux pour la première fois de la plaque qui orne sa maison où habitait Alexandre Dumas, confondu d’avoir pris pour une mitrailleuse le drapeau roulé dans son fourreau de cuir; un curé qui nous tend, du geste dont on distribue les médailles, des plaques rondes de chocolat. Chaque jeune fille avec sa spécialité; celle-ci nous versant du vinaigre de Bully sur les mains, ou, à notre gré, sur la tête; celle-là, de la Rose d’Orsay mais goutte à goutte; celle-là nous regardant, pleurant; cette autre criant à tue-tête à une femme que nous ne voyons pas, qui ne verra aucun de nous, et qui lui passe des confitures et des fromages par un soupirail. Là le bruit court parmi des dames affairées que nous acceptons l’eau de Botot. Parfois une maison vide, maculée de mots étrangers et qui semble comble d’Allemands. Parfois un enfant ou une vieille qui replace sur la fenêtre de la rue une cage à serins ou un pot à géraniums. Un homme en redingote au visage sévère, qui se tait, qui doit avoir le remords d’avoir parlé à quelque officier prussien, de ne pas lui avoir assez menti, qui s’agenouille pour aider à remettre ma jambière raidie et moisie, pauvre écorce. D’autres qui n’ont pensé qu’à notre retour, qui ont la joie de nous avoir attendus sans défaillance, qui nous parlent avec délire, et nous crient à distance des secrets, puisque nous n’avons pas trompé leur confiance.

--J’ai deux fils!

--Je suis fiancée!

Des voisins regardent avec étonnement la jeune fille, qui avoue tout haut à des étrangers ce qu’eux-mêmes ne savaient pas,--qui avoue qu’elle aime. Une institutrice prend à la hâte nos adresses pour écrire à nos mères, plaignant Dollero qui donne celle de son père, sa mère étant morte quand il était enfant, le consolant. Les chiens qu’on avait attachés pendant le séjour des Allemands commencent à aboyer, et délivrés, de leur premier instinct, reconnaissent des soldats et les accompagnent.

Mais il ne reste plus, pour traverser la ville, qu’un grand bâtiment, le premier offert à l’invasion, l’asile des vieillards; on aurait pu vraiment le construire de l’autre côté. Les sœurs n’ont laissé sortir aucun pensionnaire, à cause des chevaux, mais la porte cochère de la cour d’honneur est grande ouverte, et les vieux sont alignés en largeur et en profondeur dans la cour, par ordre d’âge sans doute, car les premiers sont assis, et les derniers, les plus agiles, tout tremblotants, debout sur des escabeaux. Ils ont un pauvre uniforme bleu clair, qui les eût rendus invisibles s’ils avaient fait la guerre. Ils agitent leurs casquettes, pas très vite, pauvre signal, mais les centenaires du fond ne peuvent plus voir, réclament, et alors, tous découverts,--à part les plus fragiles que les sœurs obligent à se coiffer--ils se contentent de crier Vive la France, ou, s’ils ont eu dans la jeunesse le cœur sensible, de pleurer. C’était bien une invasion pour vieillards, une semaine de plus seulement et quelques-uns d’entre eux seraient peut-être morts en terre envahie. Une sœur passe leurs décorations à ceux qui font l’honneur de l’asile, ils les accrochent d’une main maladroite, qu’ils passent ensuite dans leurs barbes, un peu fiers, semblant nous dire:

--Vous voyez, j’ai sauvé un enfant, j’ai été en Crimée, je suis resté vingt-cinq ans dans le même magasin.

L’un d’eux s’est approché jusqu’à la porte: on le laisse circuler parce qu’il a la cataracte et est habitué à se promener avec un bâton le jour même de la foire.

--Si seulement je pouvais voir, nous dit-il! Où allez-vous?

Nous allons à Laon, puis de là à Charleville, de là à Bonn. Adieu! Voilà le parc, voilà la dernière maison de la ville, la première de la forêt, devant laquelle un enfant méfiant nous regarde, se réfugiant avec passion vers son grand-père qui arrive, l’étreignant:

--N’est-ce pas que c’est toi qui as tué les Prussiens? lui crie-t-il.

Le vieux le prend dans ses bras, le console, lui répète que oui, puis, profitant de ce que le gamin cache son visage,--à la hâte, pour n’être point surpris pendant l’aveu,--du doigt il nous fait signe que ce n’est pas vrai, que c’est nous.

TABLE

Pages.

LE RETOUR D’ALSACE 1

_LA JOURNÉE PORTUGAISE_ 97

PÉRIPLE 113

_DARDANELLES_ 187

LES CINQ SOIRS ET LES CINQ RÉVEILS DE LA MARNE 201

IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGERE, 20, PARIS.--2640-3-47.--Œncre Lorilleux.