Part 13
Enfin Fosse-Martin!... Sur la petite place, les blessés qui claquent des dents ne savent si c’est la mort ou le froid, demandent le major aux uns, aux autres une couverture. Un séminariste qui n’ose dire «je meurs» dit «je n’existe plus, je n’existe pas!» Dans l’ambulance comble, un soldat délire, compte des chiffres en chantant, et meurt quand il a prononcé le chiffre de son âge. Sur la route, un officier montre du doigt, derrière l’abreuvoir où elle se reflète, la fenêtre éclairée du général, et, stupide, avec un accès d’enthousiasme, confie à son voisin:--C’est Bruges, vraiment! Regardez donc! c’est tout à fait Bruges!
⁂
Le ciel est muet, les arbres muets. On a retiré le langage aux armées étendues. Jamais un mot n’a tant coûté, et ceux parfois qui se relèvent, étendant les bras, ne parlent à la nuit que par gestes. On se réveille, coupé soudain par le froid à la partie nue du poignet, du mollet, du cou, et on l’entoure d’un mouchoir comme une vraie blessure. Le camarade du capitaine qui ronfle, siffle timidement au-dessus de lui depuis un quart d’heure sans oser le toucher. Un télégraphiste a pris un dormeur dans son fil et, une demi-heure entière, essaye de tout dégager sans que l’autre se réveille. Partout, pour le sommeil, le respect qu’on a, dans la paix, pour la vie. Comme pour la renforcer, dès qu’ils ont soigné leurs chevaux, les dragons viennent s’étendre derrière nous et doubler en ronflant notre ligne de dormeurs. Quatre heures. On voit celui qui perdit hier son meilleur ami ouvrir des yeux à nouveau ignorants, tout apprendre, et les refermer. Des sabots qui tapent sur la route, un air acide, une lumière verdâtre, tout ce qui vous a fait désespérer, jadis, au printemps, à l’aube du jour où vous aviez entassé d’avance les heures les plus douces..., puis l’on se rappelle où l’on est.
On se dresse soudain comme si l’on avait dormi sur le rebord d’un pont, en veillant à ne pas chanceler du côté de la bataille. On voit la frontière même marquée par cette chaîne de soldats anéantis. On a une seconde d’ingratitude pour tous ceux qui là-bas derrière pensent à vous. Pourquoi vivent-ils? La guerre serait si belle s’ils n’existaient pas. Puis, repentant, par amitié pour eux, on pense à soi-même avec leur tendresse.--Pauvre vieux, se dit-on. On s’appelle par son prénom et par les surnoms qu’ils nous donnent. Le courage revient et l’on vole le meilleur fusil et la meilleure baïonnette de ceux qui dorment encore. Un brave adjudant réveille ses hommes en les chatouillant avec des herbes:--Eh l’olibrius! dit-il à chacun, regarde ta montre! et les olibrius ouvrent des yeux jaunes, des bouches lourdes où s’engouffre le matin. Puis, dans l’aurore même, cadran solaire sans soleil, notre petit canon matinal éclate et, parti de l’Allemagne à la même seconde, un gros obus arrive, nous couvre de pierres, de terre, de débris de tôle. C’est trop de bruit! Les olibrius se lèvent en jurant... et aujourd’hui commence.
Belle journée. Une fois admise, il faut la juger sans parti pris. Le soleil s’élance de nuage en nuage et celui qui le contient est doré. Le ciel est bleu clair, avec quelques abîmes. De ces ormeaux dont les obus détachent toutes les minutes la verdure par branches entières, l’automne fait tomber aussi, mais une par une, des feuilles jaunes. Pas d’ordres encore, et nous avons une heure de flânerie. La route est aux blessés légers, qui n’ont pas voulu s’égarer la nuit, et qui marchent gaillardement, chacun portant à fleur de peau, on peut toucher, son éclat de grenade ou sa balle. Voici Trinqualard, atteint au bras gauche, à ce pauvre bras gauche que toute l’armée française a si volontiers sacrifié depuis le jour de la mobilisation et qui n’a pas essayé de se racheter en devenant moins maladroit, moins rétif. En échange de la nouvelle qu’hier nous en avons fait cent, Trinqualard me donne un vrai prisonnier qu’il a ramené de Puisieux, avec lequel nous jouons une minute, qui s’apprivoise et ne veut plus nous quitter. Mais quand un obus arrive, il gémit, déplore son aventure et nous lui crions de se taire:
--Comment se taire, avec une guerre pareille! répond-il.
Jusqu’à nous parviennent maintenant de nouveaux convoyeurs, de nouveaux conducteurs qui se trouvent pour la première fois sous le feu. Ils courent, ils ont les yeux pleins de curiosité et d’angoisse; ils demandent où sont les Allemands, si c’est la garde prussienne, quelles sont les blessures les plus fréquentes, si nous gagnons. Ils ont de petites jambières comme on les porte dans les pays de serpents, et, au milieu de notre vie lente, continuent toute la journée une existence saccadée, leur plaque d’identité en évidence sur l’uniforme, empressés à relever le moindre sac, le moindre fusil, domestiques nouveaux de la bataille, ayant sur les lèvres le nom de tout ce qu’ils ont à perdre, enfants, femmes, parents, distribuant soudain sans raison des boîtes d’ananas ou de homard, abattus par le vent du moindre obus comme s’ils étaient moins lourds que nous.
Le vent vient de l’Est; pas une de nos paroles qui soit entraînée vers l’ennemi, nous parlons, nous rions sans avoir à nous méfier de nos rires et les cavaliers eux aussi, une fois à terre, relâchent leurs chevaux sans plus s’en occuper, assurés qu’ils ne peuvent aller que vers des amis, et qu’à Meaux, à Tours, à Bordeaux, un jour on les rattrapera. L’air est léger. Nous y vivons en liberté, avançant en tirailleurs dans les champs pour préparer l’assaut. Nous visitons les meules, les talus; et de chacun, comme nous appuyons sur la peau pour faire sortir une balle en surface, nous ramenons un Allemand endolori, blessé d’hier ou d’avant-hier. Sur ceux-là, il ne peut y avoir de doute, c’est nous qui les avons touchés. Nous les avons touchés aux poumons, à la tête, à la hanche, nous leur avons simplement, petite leçon chrétienne, traversé les deux mains, et chacun d’eux suit son Français, un peu moins agile, un peu moins fort, à peine moins calme, tous les deux avec des lèvres un peu gourmandes, un peu méfiantes, car ils ont échangé leur tabac et ils l’essayent.
Voici les ordres. La division réclame d’urgence un état de ceux qui savent le turc. Il suffirait de savoir le turc pour n’être pas tué aujourd’hui. Unique remède d’ailleurs, car on cherche en vain au fond de soi un mot, un seul mot, à défaut d’un langage entier, qui soit un talisman et vous assure votre vie. Personne d’ailleurs dans la compagnie ne sait le turc, ou, dans un effort pour vivre, ne le devine subitement. Horn sait le danois, se propose au sergent-major, mais sans espoir. On l’inscrit quand même; toute la journée il se retournera vers les agents de liaison, pauvre Hamlet dédaigné.
--Bergeot sait l’auvergnat, crie Forest.
Et chacun crie ce que sait l’autre: Jalicot la langue des Pions: les habitants de Lapalisse, Charles le tunisien, Pupion le patois de Charlieu; Masseret fait la perdrix, Dollero l’autobus... Mais le capitaine siffle.
Nous repartons dans cinq minutes vers les peupliers. Nous nous calmons, nous équipons, et tous,--pourquoi tiennent-ils à être si vulnérables!--après avoir dit au revoir au capitaine dans leur meilleur français, écrivent une dernière carte postale, sans se hâter, en la relisant même pour l’orthographe.
Mercredi, 9.
La journée a bien marché. Nous étions tous heureux, lucides. Nous avons fait une bonne bataille, car, dans le civil, nous aurions fait aussi, selon notre métier, une bonne affaire, une bonne table. Pour la quatrième fois, nous revenons à Fosse-Martin, déchirés cette fois, en loques et portant tous la trace d’un corps à corps avec les Allemands ou avec la terre. Étendus près des cadavres de ceux qui nous résistaient la veille, des soldats de Nassau, nous avons préparé pour demain un tapis avec des Saxons. Qu’il fait beau! Le silence suffit pour nous redresser. Pour la première fois de la journée, nous allons debout, malhabiles, trop grands, cherchant un nouvel équilibre et nous appuyant tous sur le brancard du capitaine André. Assuré déjà de mourir, il nous questionne sur tout ce qui tourmente sa pensée; mais, n’osant parler de lui, il parle comme s’il s’agissait du capitaine Flamond tué lundi. Où a-t-on mis l’épée de Flamond? son portefeuille? Où l’a-t-on enterré? et nous lui répondons comme si Flamond, qui se moquait bien de tout cela, était devenu à la dernière heure de sa vie un père de famille scrupuleux et doux: l’épée, la croix, les papiers sont déjà partis pour Roanne, scellés, et, nous le jurons, on l’enterrera, Flamond, dans un cercueil.
Voilà de nouveau l’ambulance, et nous sommes arrêtés dès le premier brancard par Courtois, notre fourrier de réserve, auquel Chalton, notre fourrier d’active, parle d’en haut sans se courber car il a une balle dans l’œil. «C’est la mort des fourriers!», disent-ils en essayant de rire, et Courtois, qui a le poumon traversé, s’inquiète, pose sur son mal des questions précises auxquelles nous répondons des phrases vagues, car elles doivent servir aussi aux voisins qui écoutent, aux jambes brisées, au foie troué. Cent hommes étendus, qui ont été retirés plutôt de l’air que de la bataille et auxquels on souffle de l’oxygène. Visages dégonflés dans lesquels on sent desséchés et fades tous les secrets qui faisaient leur vie, cantonniers qui ne pensent plus aux routes, charrons qui se fichent des voitures, yeux francs qui soudain louchent. Nous questionnons ceux de notre compagnie.
--Et Jalicot?
--Il va bien, mais Vergniaud est tué.
--Et Pupion?
--Bien, mais Béreire est tué.
Tristes rançons. Par quel mort équilibrent-ils mon nom, à ceux qui les interrogent sur moi?
Mais Charles nous appelle au seuil d’une petite maison, et nous offre à boire. Impression bizarre d’être dans une chambre. La porte une fois fermée, malgré nous, notre cœur s’élargit jusqu’au plafond. Nous buvons, nous nous disons nos plus grands secrets. Drigeard parle de sa femme, Charles de ses petites filles. Les photographies sortent de nos poches, comme si les noms eux aussi se dilataient. Dans cet espace clos se dissémine tout ce que la bataille depuis quatre jours comprimait. Cela sera le diable de faire rentrer tout en nous, quand nous allons sortir, et une ou deux de ces formes vont nous accompagner tout le soir. Charles croit que la bataille va finir, qu’il y en aura une ou deux encore, sur la Meuse, sur la Somme... la dernière sur le Rhin, car déjà, bien que nous combattions dans un pays sans ruisseau, sans sources, les rivières se glissent dans nos dialogues et entendent donner leur nom au combat.
Nous avons rejoint le capitaine au carrefour. Il est monté sur les marches de la petite croix de fer à laquelle il se cramponne et surveille les champs comme un pilote. Une compagnie creuse des tranchées devant notre fossé, et de temps en temps, en face de moi une tête émerge, toujours la même, celle d’un soldat à grandes moustaches qui me prend en amitié. Quand il me devine engourdi, il m’arrose de terre sèche et rit. Il me passe à la main tout ce qui se trouve dans son trou, un grillon, un reste de cartouche de chasse. Pour me parler il prend le prétexte que l’on prend quand on commence à parler. Il me demande le nom de chaque chose. Quelle est cette plante? Il a toujours ignoré son nom. Dans son pays on appelle cela du santeuil. Il veut jouer. Comme un chien qui rapporte son caillou, il me lance une boîte vide, qu’il reçoit sur la tête en éclatant de rire; l’affection le pousse à creuser de mon côté et à me téléphoner par une racine. Après chaque shrapnell, il disparaît et revient avec les noms des blessés, car tout ce qui porte un nom l’intéresse et il me demande le mien. Comme Drigeard nous donne le café, je lui passe mon quart; pour me le rendre, il sort tout entier de sa tranchée, et nous nous trouvons face à face, intimidés comme les correspondants des Annales qui ne se sont jamais vus et ont pris rendez-vous entre deux trains, dans une gare; il est mal à l’aise, mais heureux. Il examine l’autre bout de sa racine; il prétend que c’est de l’acacia noir et non point du cardénate; et soudain, comme si le train partait, il regagne d’un bond son trou. J’ai revu deux fois sa tête, lui jamais plus.
La nuit tombe; les bouchers du régiment cherchent un bœuf échappé en suivant la ligne des tranchées qu’il n’a pu franchir. Les obusiers allemands se sont tus un par un, et, tout seul, un petit canon français use ce qui restait de munitions à ses confrères plus nonchalants. Des travailleurs et des blessés passent, interpellés par le général qui, malgré lui, manifeste plus de sympathie pour les soldats touchés aux bras qu’aux jambes. Accoudé au-dessus du talus, nous profitons du spectacle, des cavaliers dans leurs manteaux, des volontaires qui s’inscrivent près du feu pour les patrouilles, têtes de pourpre, et chacun souhaite avoir là celui d’entre les siens qui jouirait le plus d’une pareille nuit, le capitaine son père, Drigeard son directeur d’école, et Dollero, Vigny. Les sapeurs ont reçu du bois et construisent un abri au-dessus de nous-mêmes... A mesure que je m’assoupis, ils me cachent peu à peu le ciel avec des planchettes.... De temps en temps, une alerte venue de l’Oise nous effleure pour gagner la Meuse et la fusillade crépite.
⁂
Dollero s’agite dès trois heures. Il a faim et m’éveille en retirant la musette avec laquelle il m’a calé. Drigeard réveille le capitaine, étendu sur son sac à café. Chacun a dormi cette nuit sur le bien le plus précieux de l’autre, et nous nous saluons par des excuses au lieu de nous secouer brutalement. J’erre au milieu de mes agents de liaison, hésitant, choisissant enfin, pour l’éveiller le premier, comme si j’avais à ressusciter des morts, le dormeur qui remue encore un peu, et le visage le plus doux aussi, pour qu’il me maudisse moins. Je me penche, j’ouvre avec mes doigts ses paupières mêmes... Je les maintiens une minute. Il voit... Puis je le charge d’éveiller les autres.
Le silence dure. Les chevaux vont boire sans que les obus éclatent près de l’abreuvoir. Nous voyons là-bas les artilleurs graisser leurs pièces, s’étendre au-dessous d’elles, accrocher aux affûts de petits pots d’essence ou de ripolin, et des canons, ce matin, semble couler une résine bienfaisante. Repos tel que le cordonnier de la compagnie accepte un soulier et le répare. Le soldat qui a le pied déchaussé ne vit plus: la bataille pourrait recommencer juste maintenant! Mais un second se délace, un troisième enlève d’avance ses deux souliers. Jamais, depuis un mois, nous ne sommes entrés dans la journée comme dans une mer calme, les pieds nus. Des médecins se promènent jusqu’à notre ligne, le cœur du village n’est plus notre sang, n’est plus l’ambulance. Déjà les soldats entreprennent tout ce qu’ils avaient remis à la conclusion de la paix, sculptent les crosses allemandes, forgent les bagues, accouplent en paniers les douilles d’obus. Toujours pas de canon. L’heure que nous nous étions fixée pour croire à la fin de la guerre est passée d’une minute; nous nous donnons un quart d’heure encore pour être tout à fait tranquilles, puis une demi-heure, puis une heure, regagnant la paix, comme on regagnera plus tard l’arrière des tranchées, par des boyaux de plus en plus larges. Nous n’osons penser à ce que signifie ce repos, à part ceux qui prétendent que tous les Allemands sont tués par des obus à gaz. Nous n’osons pas plus y regarder de près que l’alchimiste, le feu éteint, dans sa cornue. Nous attendons que l’aube se dépose toute sur la plaine et qu’on trouve des noms de cuivre, d’or, au pied des peupliers. Nous n’osons que plaisanter et demander à Bergeot--il le ferait peut-être mais toute sa vie il aurait du remords--s’il épouserait la sœur de sa veuve.
Le capitaine refait son régiment à six compagnies. Nous rassemblons tous les papiers d’appel qu’au cours de la nuit un soldat inconnu a glissés dans nos mains ou posés sur nous-mêmes, nous secouons, pour ne perdre aucun nom, nos fagots, nos gerbes de paille et il nous reste sept cents hommes, trois capitaines, six lieutenants. Nous pouvons désormais compter sur eux, car les civières rentrent vides de leur sortie matinale, à part une seule, de laquelle un soldat nous crie qu’il est le dernier blessé. Il est blessé au bras; le général lui serrera la main. Barbarin qui mettait au courant son carnet d’Alsace, quand la bataille éclata, le reprend et, pour me redonner la mémoire, me fait épeler les mots.
--Le bourg avant Thann?
--Aspach.
--Le bourg de la poule?
--Bellemagny.
Voici le ravitaillement. Voici un pain aigrelet, d’un blé qui n’a pas vu le soleil. Nous comptions qu’on nous porterait les trois mille rations habituelles, mais le lieutenant du convoi, homme sans cœur, n’a pas voulu supposer qu’aucun de nous n’était tué, et a supprimé sans remords deux mille rations. Voici Guillemard, qui arrive en auto des Invalides, où il a porté notre drapeau allemand. Le général Gallieni lui a donné la médaille et cinquante francs. C’était la première fois qu’il allait à Paris: il a pu voir la Tour Eiffel au moins dix kilomètres, pendant le retour, car il était assis dos au chauffeur. Il n’a aucune nouvelle; il a oublié de demander comment cela allait, le général ne lui parlait que de sa famille; la prochaine fois que nous prendrons un drapeau, il faudra convenir de rapporter le journal.
Sept heures. Le vaguemestre et moi n’y tenons plus. Nous partons à bicyclette vers les peupliers par la route de Nogeon. A toute allure. C’est un barrage qui vient de s’ouvrir devant nous. Galopant sur des chevaux sans selle qu’ils ont trouvés, des fantassins au torse nu s’amusent une minute à nous escorter et, malgré nous, au lieu de leur parler, nous faisons la course. Dans les champs, les hommes enterrent les morts dans de larges tranchées, les collant l’un à l’autre ou les espaçant selon ce qu’ils croient de la mort, et si l’un des tués est trop grand, plutôt que de le plier, l’étendant de biais sur les autres. Des patrouilles s’égarent à la recherche de petits arbres ou de poutres, selon ce qu’elles croient de Dieu, pour marquer les tombes, et chacun revient portant sur ses épaules le bois brut d’une croix lourde ou légère. De petits feux, où l’on fait rougir des pointes de baïonnette pour graver les noms; des chevaux enduits de pétrole qui flambent; des adjudants qui distribuent avec parcimonie de la chaux vive et nous suivent d’yeux menaçants, curieux de savoir ce que peut bien aller faire un vaguemestre en avant des lignes. Des ombres de nuages immobiles marquent les champs comme des meurtrissures. Tous les hommes amaigris, hâves, et presque semblables à force de ne plus recevoir qu’une maigre pâture biblique, les deux aliments secs et seuls, viande et pain, pain et viande. Le silence des premiers temps où n’existaient point encore les petits animaux, les coqs, les oiseaux, les chats. Echouée sur un monticule, comme après un déluge, une arche recouverte d’une bâche, les roues brisées et d’où l’on retire un homme dont le bras pend, pauvre être unique. Le bruit métallique des plaques d’identité qu’un soldat du génie enfile dans un lacet, triste monnaie chinoise pour vendre nos tués. Le groupe des morts inconnus, alignés, chacun avec un genou plié, ou un bras levé, ou le sourcil droit qui se fronce, ou la tête obstinément raidie vers la gauche, comme un geste convenu auquel devra le reconnaître son meilleur ami. Un mort tout menu, tout léger, et les fossoyeurs sont plus tristes d’enterrer un esprit. Voici Nogeon, où l’on retrouve le commandant Gérard, étendu face contre terre depuis mardi matin, et qui meurt pendant qu’on le retourne. Nous prenons la route de Vincy, déserte, malgré nous appuyant vers le côté droit, vers les Français encore épars. Sur eux le violet, le rouge boueux sont devenus un violet vif, un rouge vif. Leur barbe a déjà poussé, et tous sont arrivés vétérans à l’enfer le plus proche, mais nous voyons rarement les visages, les couleurs de l’uniforme semblent surnager bien au-dessus d’eux et flotter sur les betteraves. De ci de là surgit une baïonnette; des fusils lâchés pendant l’assaut sont piqués en terre la crosse droite; un mort debout, mais qui déjà s’alourdit, qui tombera si le secours n’arrive; un autre plaqué contre un support de mitrailleuse, et semblent avoir été pris par une tempête. Mais du côté allemand, c’est bien le massacre, cadavres gris, sans armes, aux visages si morts qu’ils paraissent avoir été tués après s’être allongés pour mourir, amas où le mort du dessous semble parfois moins mort que celui du dessus, et être venu avec cette charge au combat. Au pied de chaque peuplier, des hommes brisés comme tombés du faîte. Mais à Fosse-Martin des clairons sonnent. Il faut revenir.
L’ordre est arrivé de nous tenir prêts. Est-ce pour partir en avant, est-ce pour reculer? Est-ce pour regagner le pauvre chapelet des gares de Ceinture, le Bourget, Rosny, ou pour ouvrir enfin notre éventail de villes, Soissons, Laon, Coblentz? Angoisse des plus grands examens, après l’oral. Dernière promenade à l’ambulance où ne reste plus qu’un mourant dont s’approchent à tour de rôle, car il y a eu visite ce matin, tous ceux qui ont un furoncle, un panaris, mais on sonne le départ et de la porte j’aperçois au loin Drigeard qui met son sac, m’invite à courir, me montre le fond du village, d’un geste qui semble indiquer la route et--j’en frémis encore--me laisse croire que nous reculons.
Il me montre le général, à cheval, qui tend le bras vers nous, vers l’avant.
⁂
On ouvre l’arbre qui barrait la route; chaque peuplier décharné se lève aussi sur l’accotement comme le poteau d’un passage à niveau. On siffle les hommes les plus pressés, qui ont franchi le remblai et avancent à petits pas, essayant comme un gué cette campagne libre. Nous partons, mais l’état-major a calculé les heures de départ et les distances comme s’il s’agissait d’un régiment neuf; les deux bataillons flottent dans cette route trop large. Renonçant aux pierres des kilomètres, nous nous reformons et nous resserrons entre des bornes plus modestes.