Part 12
Nous revenons en trois groupes. Le premier porte le capitaine Flamond qu’une balle au cou vient de tuer et ses bras pendent, les doigts rouges. Ceux qui meurent soldats sont comme ceux qui meurent écrivains, les mains pleines de sang ou d’encre. Les porteurs vont à pas rompus, ainsi qu’ils l’ont vu faire aux brancardiers. Puis vient le groupe du drapeau; les hommes ont discuté pour savoir si on l’étendrait sur le corps du capitaine, mais ont eu peur de commettre ils ne savent quelle faute..., sous le capitaine, peut-être. C’est un grand étendard pourpre, étoilé de noir, avec une croix que nous lui retirons, sous les yeux des prisonniers qui suivent. Je marche à la fin du cortège avec un enseigne, qui déjà cherche à parler français et à tirer dès maintenant profit de sa captivité. Artaud m’a désigné du doigt en disant que je connais Berlin et, Berlinois, il ne me quitte plus:
Berlin, seule capitale dont le nom ne puisse escorter le mot mirage. Berlin de plâtre et de bleu amidon où je suis arrivé le matin de la fête de Hegel. Les omnibus pavoisés circulaient en cercle, à la vitesse--avec les encombrements--des pensées vives de Hegel. De la gare débarquaient avec moi ceux des habitants de Magdebourg et de Travemünde qui ont un culte pour Hegel; il y avait les paysannes de la Sprée, en costume, que je retrouvai le soir, éparses dans les brasseries; et à nouveau réunies dans Weimar, le jour de la fête de Schiller, que célébrait avec un plaisir ambigu, dans cette ville de Gœthe, une foule dodue, drapée de linons noir sur crème, et passionnée par l’espoir de célébrer bientôt la fête de Gœthe, ô délices équivoques! dans Iéna. Je sais pourquoi le Berlinois de ce soir s’impatiente quand nos trois groupes se heurtent. Il les regarde avec dédain. Il trouve notre cortège mal formé. Il regrette, puisque nous avons des prisonniers, que nous ne nous en servions pas, Français que nous sommes, pour célébrer ce soir de guerre. Il est tout prêt à se mettre à leur tête, et à porter, incliné jusqu’à terre, le drapeau dépouillé de sa croix. Il est prêt à faire chanter ses hommes, car ils ont un chant de prisonniers dont on peut choisir les deux refrains, selon qu’on est le captif ou le vainqueur. Pauvres Français, qui n’ont pas un hymne prêt pour chaque aventure de la vie, l’hymne de la camaraderie, l’hymne du printemps, du voyage à trois--quelles délices de les clamer au milieu d’ennemis, ou en plein été, ou quand on est deux!--et qui meurent tous, à part les pianistes, sans savoir s’ils sont ténors ou barytons.
Hypocrite, cherchant malgré tout à se glisser sous sa pensée de victoire, mais sans l’impertinence des enfants français, à Berlin, qui ferment soudain les yeux et passent en courant sous la porte de Brandebourg ouverte au seul empereur, il me demande très haut, pour que ses hommes entendent, où est Paris.
--Je ne sais pas. Je n’y suis jamais allé.
C’est tout ce que je peux jeter sur Paris, ce soir, pour le protéger.
--Et eux? dans quelle province les mène-t-on? Les wagons sont-ils ouverts?
Tous les prisonniers poseront cette question. Ce n’est pas qu’ils veulent de l’air, c’est qu’ils veulent voir. Ah! si les wagons de prisonniers étaient ouverts! C’est le désir de voyager qui les a tous excités à la guerre et l’idée de wagons fermés les déçoit. Tout serait si bien, si, du compartiment ils pouvaient apercevoir nos villes et ils promettent, impartiaux, de s’émouvoir quand notre nature sera trop belle pour un cœur allemand. Leur guetteur de paysages réveillera tout le train, pour les églises gothiques, les châteaux, et les ruisseaux avec leurs peupliers, et les contreforts des Cévennes. Déjà n’est-ce pas la douceur même, cette marche sous ce ciel! La nuit fait scintiller un à un tous les Français, qui ont des armes, et les laisse, eux, dans la nuit, masse profonde,--mais pauvres petits Français, au visage mobile, qui portent chacun son fusil et sa vie à soi!
* * * * *
Il est minuit. Je rejoins le capitaine Lambert, qui écrit à ses filles en attendant les convois de pain. Il leur écrivait jadis la même lettre pour toutes trois, mais depuis hier il les voit séparées et il lui faut trois enveloppes.
--Aurons-nous du pain? me demande-t-il.
Toute la nuit il se lèvera pour interroger ainsi les cavaliers, les vaguemestres, les estafettes, qui se croiront obligés, à cause de sa question et de son grade, de lui offrir un reste de saucisson ou de chocolat. Toujours d’ailleurs il accepte. Les balles claquent, nous nous sommes mis du coton dans les oreilles pour ne plus rien entendre, à part le capitaine, que nous voyons parfois s’élancer, pâlir, revenir, et dont l’agitation nous semble aussi ridicule que celle d’Ulysse aux marins dont les oreilles étaient closes. J’ai gardé mes lunettes pour être avec le ciel dès que j’ouvre les yeux et, s’il arrive que je veuille le voir de plus près, voici des jumelles. Parfois, sous la paume de ma main, sur ma joue, une herbe vit une minute et palpite comme une paupière amie. Parfois, éveillé soudain, je vois penché sur moi un visage inconnu, nouveau, dont la vue seule me lasse comme si j’avais à le créer, et à imaginer pour la première fois, selon qu’il est bon, ou anxieux, ou triste, la bonté, l’angoisse, la tristesse. Ce sont des compagnies de renfort qui vont à l’assaut. L’ouate leur donne à croire que nous avons mal aux dents, qu’une fluxion peut-être nous menace, qu’il faudra peut-être arracher la molaire, et, débordant de pitié pour nous, irrités de tant de souffrances, nos visiteurs haussent les épaules vers Dieu.
⁂
Quatre heures. Tout est silencieux. Les incendies, mal surveillés, se sont éteints avant l’aurore. Le froid, la rosée, tout ce qui peut pétrifier, la nuit l’a essayé sur nous. Tout est calme. Je me rappelle mes tampons et les enlève avec la crainte d’avoir joui d’un faux silence, mais rien ici que le bruit d’une montre, là-bas d’une brouette qui grince; jamais journée de guerre ne fut remontée plus silencieusement. Çà et là, des fossés, des sillons, les hommes se dressent, s’étirent sans réserve en largeur et en hauteur, comme si ce n’était pas la guerre, puis, se rappelant soudain, reviennent courbés et rampant faire craquer leurs doigts à l’abri. Pas une parole. Personne ne veut donner à la journée une raison de commencer, trahir les cent mille hommes qui s’entêtent, dans cette aube, à croire à la nuit, et ne se brosse, et ne moud le café, et ne va puiser l’eau. Celui-là déplie une lettre et nous donne même, en tournant les pages froissées, un des bruits du soir, dans les pensions... Le pion, allégé déjà d’un soulier, faisait sous ses rideaux claquer sévèrement sa langue... Turpin déjà, qui affirmait ne pas ronfler, ronflait... Mais voilà que derrière nous le premier coup de canon éclate, que l’obus part, part de nos têtes même,--et c’est fini.
Je vais réveiller mes agents de liaison, éparpillés, triste boussole en morceaux. Ils se soulèvent, se passent un juron qu’ils multiplient: Ah! Vingt Dieux! Ah! Millédieux! Ils redressent des visages gonflés, mouillés, verdis, comme si l’on avait dû, pour les faire dormir, tenir leur tête plongée dans un fleuve ou dans l’oubli même. Pauvres têtes que les mères en cette minute prendraient dans leurs mains en pleurant, comme si elles les retrouvaient détachées du corps de leurs fils, vivant seules! On en voit qui rêvaient, qui tombent à nos pieds de Roanne, de Vichy...--Pourquoi nous réveiller? disent-ils tous. Puis l’idée vient qu’ils ont un bout de pain, qu’il reste deux sardines dans une boîte ouverte et cachée sur un arbre, et ce modeste appât suffit pour les attirer dans la guerre.
Nous n’avons même pas ce matin la consolation de nous laisser aller, de nous détendre: le général en personne vient s’installer dans notre carrefour, étend sur le sol sa peau de léopard gonflée de papiers et, à genoux, y cherche des présages. Nous attaquons. Le commandant Gérard et ses compagnies attaquent Nogeon. C’est eux qui nous ont réveillés dans la nuit, pour savoir ce que nous étions devenus. Ils allumaient leurs briquets pour éclairer nos visages et nous regardaient comme on lit un journal. N’ayant pas encore combattu, ils posaient les questions qu’on pose dans la paix:
--Michal avait-il encore sa connaissance? S’est-il vu mourir?
Ce sont maintenant nos quatre compagnies qui défilent, éclairées de face par l’aube, et, après le bataillon obscur, le général envoie à la bataille le bataillon clair. Chaque homme sous cette aube se précise, chaque visage, chaque main; ce n’est pas pour une mêlée, mais pour un corps à corps qu’avec cette lumière crue on nous prépare. Des soldats que depuis un mois l’on n’avait qu’aperçus, s’approchent, vous parlent de leur famille, de leurs enfants, vous font soupeser le poids de leur vie, vous tendent aussi la main pour que vous les touchiez, et repartent plus confiants, de voir que vous croyiez à eux. Dans le petit chemin le long du verger, chaque section s’amincit pour dépasser le corps du capitaine Flamond étendu sous son capuchon, et celle qui est près de lui, aux haltes, dessine sa forme, reste bosselée, comme la terre même où on l’ensevelit.
Le général prend chaque capitaine à part et lui montre un ordre. Tous lisent vite et s’inclinent, un peu plus souriants et pâles, excepté Viard, qui ne comprend la manœuvre que d’après le terrain, et auquel le général explique le mouvement en lui faisant compter les peupliers, comme par des tables de chiffre. Perret, toujours méthodique et paternel, rassemble en groupe ses soldats et leur répète tous les ordres, selon son habitude.
--Tant pis pour vous, dit-il à deux retardataires. Vous ne saurez rien.
Puis il oblige chaque homme à remettre à Dollero les objets allemands qui les feraient fusiller, si l’ennemi les trouvait sur eux et Dollero est bientôt recouvert de casques, d’éperons et de dragonnes.
--Ce que je prendrais, si j’étais fait prisonnier maintenant! dit-il.
Le capitaine Jean met au courant ceux qu’il préfère. Viard ses sergents, Perrin, les plus intelligents; et nous partons, vers les peupliers, guidés, selon la compagnie, par l’amitié, le grade, ou la ruse. Mais à mi-chemin de Nogeon, un lieutenant de dragons réclame deux gradés pour faire cesser entre les peupliers et Fosse-Martin l’allée et venue de soldats isolés, et il m’emmène avec Mourlin.
* * * * *
Nous suivons les fossés de la route, arrêtant les hommes qui reviennent, les questionnant:
--Où vas-tu?
--Au village.
--Quoi faire?
Ils répondent sans méfiance qu’ils vont se reposer, et, quand nous leur disons de repartir, nous regardent comme si nous avions trahi leur confiance. Un peu honteux, nous leur offrons de l’eau fraîche. Ils boivent, croient nous avoir gagnés en buvant, repartent vers Fosse-Martin. Mais nous les prenons par le bras, nous les retournons face à Nogeon qui brûle. Nous les poussons à peine et ils repartent. Ceux qui ont mauvais caractère d’ailleurs haussent les épaules. Nous avançons en utilisant les meules et en tournant autour d’elles, selon que les obus viennent de Puisieux, de Vincy, ou de Bouillancy. Au pied de chaque meule, déjeuner du matin, nous trouvons à manger. Meule avec un morceau de pain, meule avec un reste de conserve; ne pouvant offrir leur blé, elles offrent ce qu’elles ont. Meule avec une lettre. Meule avec un obus allemand non éclaté, et du côté français, malice, une bouteille qui, elle, est vide. Meule d’où sortent deux souliers inertes. Mourlin tire sur l’un, moi sur l’autre, avec précaution d’abord, mais nous sentons que le soldat résiste et n’est pas blessé. Il se cramponne. Il se demande ce qu’il va prendre si c’est un colonel, deux colonels qui lui tiennent ainsi les jambes. Il apparaît. Il dormait depuis hier:
--Vendus! nous dit-il, sergents de ville!
Nous lui allongeons une calotte, un coup de pied; il se défend comme il peut, mais reçoit une paire de claques, et s’en va vers les peupliers, brouillé avec nous pour toujours.
Sur la route, les blessés d’hier que l’aurore et les shrapnels surprennent dans leur retour. Des isolés qui s’appuient sur leurs fusils, la crosse sous l’épaule, le canon à terre. Des groupes de trois, enlacés, celui qui souffre le plus au centre, se retournant lentement tous trois quand on les appelle, liés et endoloris, souffrance antique, par un serpent invisible. Un caporal enfant, qui ignore ce que l’on fait des blessés, puisqu’il veut donner des lettres pour sa famille à ceux qui vont au combat. Là, une trace de sang qui au lieu de venir de la bataille va vers elle. Deux soldats de mon régiment qui rient, expliquant que la même balle les a blessés, l’un à la tête, l’autre au pied, et que Mourlin achève de mettre en gaieté en leur demandant ce que diable ils faisaient ensemble. Un petit qui souffre, qui se met à genoux, comme un pauvre animal, quand il ne peut plus avancer... qui s’étend. Un grand qui marche posément, lentement, au milieu des boiteux, avec mille précautions, car il a une balle dans les poumons et qui, malgré tout, se jette à terre dès qu’arrive un obus. Puis, le danger passé, il se redresse peu à peu, verticalement, et se lève comme on grandit. Un lieutenant qui, d’une main tâtonnante, cherche son lorgnon vers son cerveau ouvert et se plaint de sa myopie. Derrière des meules déjà repérées par les canons ennemis, des dizaines de blessés graves entassés qui, par peur de devenir encore plus visibles, repoussent les petits blessés comme d’un radeau surchargé. Certains ont enlevé leur capote et marchent en chemise, pour que les Allemands ne tirent pas sur eux; et parfois au milieu des gémissements un appel: c’est un blessé qui vient d’être atteint à nouveau, c’est un jet de sang nouveau, tout frais, et c’est, au milieu de cette plainte monotone, un cri tout vif.
Puis, soudain, déblayant pour une minute la route et les champs comme s’il guérissait et entraînait avec lui tous les blessés, un régiment de renfort qui charge en compagnies déployées sur Nogeon. Rien que des inconnus, et de chaque inconnu, à la guerre, on a l’impression qu’il n’avait rien à voir là-dedans et qu’il s’est battu pour vous. Le soleil rabat toutes leurs ombres sur la gauche et Nogeon ne reçoit que des images, des corps illuminés. Ils vont dans l’axe de la route, chacun d’eux qui tombe, tombe dans la ligne même des sillons. Ils entrent dans Nogeon, et la distillerie, presque aussitôt, s’allume, flambe. En dix minutes, elle est en feu, d’un feu lourd dont ses grandes cheminées essayent par habitude de donner la meilleure fumée. Ils reviennent, se reportent en arrière,--puis sortent encore des soldats isolés, les plus braves, et ceux enfin qui supportent le mieux la chaleur; une arrière-garde roussie, qui cède au feu sans hâte. En voici un dernier qui sort de la flamme même... En voici un autre... Plus personne... Des papiers rougis, des flammèches voltigent, que les soldats se donnent la peine d’attraper et d’éteindre d’une claque, quand ils sont près d’un officier, comme les enfants qui tuent les mites pour plaire à la maîtresse de maison.
Notre lieutenant de dragons est revenu au galop. Il n’a plus le même cheval, et Danglade non plus, qui passe avec des ordres. Chaque cavalier reparaît dans la bataille avec une monture qu’il connaît et qu’il aime de moins en moins, et vers le soir la mort de son cheval ne le touche même plus. A nouveau un flottement à la droite de Nogeon et nous arrêtons ceux qui ont trouvé un prétexte pour chercher un peu de repos. Nous retenons pour nous aider un petit caporal du 60ᵉ, qui a vingt-deux ans; timide, il ne s’attaque qu’aux visages imberbes et il ne sait arrêter, au lieu de crier, qu’en courant se mettre devant l’homme qu’il poursuit, comme ferait un chien. Des fuyards habiles qui se sont organisés en corvée d’eau, et marchent leurs sacs de coutils dépliés. D’autres, plus modestes, qui voudraient seulement de l’ombre. Un zouave qui, pour détourner mon attention, me montre un revolver prussien et veut m’entraîner dans un trou, à cent mètres, où tous les boches morts ont encore leurs lorgnettes. C’est à mon tour de résister. Des vieux à visages durs, qui se sentent plus braves que nous, et sont vexés de reprendre leur élan sur deux sergents parvenus. Un autre qui se venge en ne quittant pas des yeux le nez de Mourlin, qui y a attrapé un coup de soleil. Toutes les cinq minutes désormais, Mourlin demandera ma glace, ou la glace de ceux qu’il arrête. Des camarades, dont la tête apparaît dans ce reflux, et qui me disent: Un tel est tué, car cela coûte un mort au moins, aujourd’hui, de revoir une figure connue. Un soldat tout pâle, auquel je montre un aéroplane en lui glissant un fusil dans la main, comme à un enfant pour qu’il mange sa soupe. Parfois le renfort d’un agent de liaison, qui revient de la brigade et nous dégoûte du village, où il n’a trouvé ni eau, ni pain: rien que des marmites, et surtout le général, qui le prenait pour un fuyard et le menaçait à distance de son revolver. Il a chargé sur lui en agitant son pli et est parti sans attendre de réponse.
--Alors, allons-nous en! disent les autres.
Nous les retenons maintenant. Le lieutenant veut en rassembler une cinquantaine que nous ramènerons en sections. Ceux qui arrivent sont tout étonnés d’être reçus comme s’ils étaient attendus et prennent sans mot dire la place qu’on leur indique.
--En route!
Pour se débarrasser du cheval, on le lâche simplement vers l’arrière, et nous avançons. Les balles sont de plus en plus basses et l’on rampe. Un homme parfois s’encastre entre deux grosses betteraves et se dégage avec peine.
Voici les peupliers. Nous sommes tombés dans une compagnie déployée dont nous troublons une minute les habitudes et qui nous accepte sans enthousiasme dans son fossé. Les Allemands sont là, à trente mètres. Il y a parmi eux un grand diable qui se lève à demi toutes les cinq minutes et qu’on n’arrive jamais à tuer. Cela intéresse les nouveaux venus. Le voilà; un dos gris vert surnage tout à coup au-dessus des betteraves. Deux coups de feu sur lui. Bien des Français n’auront vu de l’ennemi que ce pauvre pantin. Le soir on a fini par l’atteindre.
Tout est calme. C’est encore l’heure où les premières lignes lassées forment la seule zone neutre des deux pays et montent seulement la garde devant la bataille. Que les secondes lignes tiraillent sur les secondes lignes allemandes, que nos canons canonnent leurs obusiers, que nos civils haïssent leurs civils! Nous ne tirons pas, nous réservons notre colère pour une compagnie de renfort, étendue cinquante mètres derrière nous, qui nous prend pour des blessés, et dont le capitaine nous crie sans relâche qu’il va nous délivrer. Capitaine agité qui hurle aussi: «Vorwärts, Vorwärts», pour provoquer les Allemands, et Mourlin aussitôt, pour les calmer, crie plus fort encore un mot allemand qu’il croit, à tort, signifier: Repos. Tous deux luttent de la voix une minute, et devant nous les Saxons se taisent, craignant un piège, se demandant ce que peuvent bien préparer les Français pour hurler ainsi alternativement, dans la langue impériale: En avant! et, Tranquillité!
La journée commence: Mourlin, qui est de l’active et de la classe, a tiré son mètre et coupe le jour d’hier.
Mardi 8.
Le soleil se couche. Mais un moment encore nous tirons, sur lui, par les sillons, comme on tire par un tunnel dans les boutiques de foire, et un avion allemand profite des dernières lueurs pour venir espionner ma compagnie. Cinq minutes entières il reste au-dessus de nous à virer. Il ne perd pas un de nos gestes. Il pourra dire à von Kluck: Mourlin a toujours son coup de soleil, Dollero lit une lettre dénonciatrice qui commence par «Mon Dollero», Bernard mâche ses betteraves: attendant la nuit avec ses propres armes, nous fermons les yeux, rejetant la tête en arrière quand notre somnolence heurte soudain en nous le sommeil même. Pas de tranchées, nous ne laissons sur le sol que la trace de nos corps et à fleur de terre nous trouvons la confiance qu’il faudra puiser bientôt de plus en plus profond. Visite d’un brave soldat qui rampe jusqu’à nous, les bras repliés sous lui, comme les chiens sans malice replient leurs pattes de devant, et qui risque sa vie pour attraper un mille pattes et le jeter sur nous, avec ses trente pattes frétillantes. De temps en temps, Jalicot crie: Rendez-vous! pour faire une farce aux Allemands, qui continuent à tout prendre au sérieux et répondent en français pour qu’il n’y ait pas d’erreur: Non! Non! Puis, à leur tour ils crient de nous rendre et nous leur répondons d’une voix un seul et même mot. Ils sont vexés: eux nous répondaient poliment! Sur la droite, à tout propos, les bugles des alpins, qu’on aperçoit sombres à flanc de pente, comme leurs sapins dans la montagne. Ce sont des alpins réservistes plus fidèles à la musique que les jeunes. Une alerte, qui tend le front français, et nous nous couchons sur le côté pour mettre nos baïonnettes, les uns se faisant face, les autres se tournant le dos. Parfois, sous ces étoiles, sous ces balles qui ne rencontrent plus la terre nivelée par la nuit, une gloire sous laquelle nous rampons minuscules et nous remuons sans hâte, comme ceux, sous des toiles, dans les théâtres, qui font la mer tranquille.
Minuit. Nous nous sommes ensevelis dans un trou, et ceux qui ne veillent pas nous rejoignent. Voici celui que nous désirions le moins, car il ronfle, le capitaine. Entassés, nous avons les jambes prises dans de lourdes jambes; des inconnus, nous aimons mieux ne pas savoir qui, nous étreignent. Parfois on défend durement sa tête contre un genou, un soulier, une tête. Parfois un arrivant ne sait pas qu’on dépose son arme, et s’étend sur nous avec son fusil qu’on expulse peu à peu, comme une arête. Parfois des coups de pieds violents et anonymes contre une jambe importune qui doit être celle du capitaine. Un soldat du fond qui grelotte donne au tas un mouvement fébrile; deux derniers invités, magnanimes, jettent sur le trou comble leurs pèlerines. Un officier en ronde nous commande de nous lever; nous nous taisons; il nous menace; il faut que le capitaine dégage sa tête, et du milieu de nous, nous commande, comme notre conscience, et surtout à ceux du fond, de ne pas bouger. Un soldat qui vient d’être blessé s’arrête près de nous, demande où est le poste de secours, et, pris de générosité, dépose sur le rebord de notre trou des objets qu’il nous nomme.
--Des courroies de sac neuves, du saucisson, un couteau.
Au bout d’une minute il revient. Il n’a pas trouvé le poste et d’ailleurs éprouve un remords au sujet du couteau qu’il reprend. Mais il n’a pas le temps de repartir. Aux quatre coins du plateau les mitrailleuses font leur bruit de squelette. Un de nos canons tire au hasard dans la direction de l’Allemagne. La fanfare des chasseurs sonne, s’arrêtant soudain, comme si tous les musiciens se précipitaient en mesure pour ramasser un même blessé. Le soldat mange son saucisson. Un des dormeurs du fond essaye de se dégager; les autres se font plus lourds pour qu’il reste immobile. Il remue encore par saccades, puis, écrasé, se plaint, se tait.
Une heure. Nous revenons à Fosse-Martin par la route, muets, entêtés. L’amitié nous colle l’un à l’autre et chacun s’appuie sur un camarade, mais nous ne savons plus parler doucement, discuter, et personne ne cède plus à personne. Dollero veut me forcer à prendre le pain qui lui reste.
--Mange ce pain.
--Garde-le.
--Tu n’en veux pas, eh bien, regarde.
Il n’insiste pas. Il le jette, et Dieu sait pourtant ce qu’était pour nous le pain, cette nuit-là.
--Jette.
Ségaux voit que mon rhumatisme à l’épaule ne va pas mieux, et il veut porter mon fusil. Nous nous battons. Je le lui arrache. Il me fait mal. Je lui fais encore plus mal, et il a les larmes aux yeux.