Lectures pour une ombre

Part 11

Chapter 113,849 wordsPublic domain

_Nous déjeunions. Nous avions un demi-quart de vin, un gigot frigorifié, un petit beurre. Ivres et repus, nous prêtions sans regret nos stylos aux camarades qui donnaient l’assaut demain et recopiaient, par impuissance à aimer mieux, leurs lettres de la dernière attaque. Hoffmann jouait de son piston de poche en pleurant,--il pleurait toujours en jouant, sinon nous aurions eu de la flûte qu’il avait dû abandonner, pour cette raison, dès le lycée--. Juéry faisait des vers, la tête au fond de la tranchée, les pieds sur le rebord, de sorte que toutes les mêmes lettres roulaient en lui par masses, et il ne lui est venu aux Dardanelles que des allitérations. Pour notre barbet, Garrigue rassemblait les tortues, les couleuvres orangées, les scorpions, mais ne lui présentant les monstres que séparément, pour qu’il ne crût pas à une seule bête trop puissante. Le sacristain de Sainte-Eugénie de Biarritz, qui devait mourir le premier, s’égratignait déjà à son fusil, et l’on cassait pour lui mon premier tube d’iode. J’en profitais pour offrir du laudanum. Désormais, tout avait servi de mes cadeaux du départ; rien que je n’eusse utilisé de la petite pharmacie, du bidon anglais, de la couverture mauve et rouge... tous mes amis m’avaient été utiles... je n’avais trompé la bonté d’aucun... je pouvais mourir._

* * * * *

_Midi. Dans chaque vague, le soleil et une méduse entière. Dans chaque motte de terre, un mille-pattes étreignant le centre du jour. Le vent de Russie soufflait et nous couvrait de sable, à part les bras et les jambes que nous pouvions secouer. Au milieu de leur sieste, dans leur trou bordé de mosaïque, les Sénégalais faisaient ce que nous faisons à minuit, se retournaient en gémissant, appelaient leurs griots. La guerre assoupie, pour ménager son poing, ne frappait que sur ce qui est élastique, sur la mer, sur les vaisseaux, s’acharnait sur le bateau-citerne. L’_Annam, _le courrier, brûlait en rade, et jusqu’à nous flottaient des papiers noirs. Torpillé, le_ Triumph _coulait, on entendait l’équipage, au garde-à-vous sur le pont, scander son nom. Le Détroit se bombait entre ses deux rives comme s’il pénétrait par son centre un énorme sous-marin. Tous les bateaux sifflaient l’alarme, toutes les sirènes résonnaient et, dans des tourbillons de lumière, les navires soudain aveugles manœuvraient avec plus de bruit et de précautions que dans le plus épais brouillard. Sur les mines dérivantes, les légionnaires faisaient des feux de salve. Au fond du golfe, à peine visible, le plus gros cuirassé du monde, agacé, s’enveloppait par intervalle d’une poudre dorée comme de leur pollen ces fleurs que le mauvais insecte approche. Comme des enfants réfugiés dans un orgue, nous dormions._

_Mais Affre le juge, ruisselant de sueur, revenait du cap chargé de citrons doux. Il nous les offrait avec de fines allusions, car il a toujours confondu, même de vue, les Dardanelles et les Hespérides, et il nous emmenait au bain. Enjambant les coloniaux et les légionnaires étendus l’un contre l’autre, sans pouvoir faire, jusqu’à la plage, un pas moins étroit ni plus large qu’un homme endormi, nous arrivions à Myrto. Nous nagions, heurtant des nègres qui, alors, bons hippopotames, s’enfonçaient. L’œil au niveau du fleuve, tout ce que nous avions de notre ombre se réfugiait sur nos têtes et il eût suffi de plonger pour s’en délivrer à jamais._

* * * * *

_Ainsi nous vivions sans trop vivre, sur des jours éblouissants et plats, et nous nous sentions si minces au-dessus de la joie entière, de la tristesse entière, et nous ne creusions pas non plus nos abris, car l’eau venait. La petite bosse du portefeuille aux lettres sous la capote, qui varie chez les soldats d’Europe comme le cœur chez les civils, était toujours chez nous constante et à peine visible. Aucun acte vil ou futile n’était imaginable, on était vu de toutes parts, et pas un geste permis qui ne pût être accepté par les dix peuples différents. Un monde inoffensif, insouciant, comme les mondes d’un seul sexe, et les historiens pourront, sans que leur récit en paraisse faux raconter nos exploits au féminin et laisser croire que les armées des Dardanelles étaient des armées de femmes. Soirs fabuleux. Les colonelles, alanguies par la fournaise, venaient se rafraîchir les mains au courant du Détroit comme on va, en Bretagne, se les réchauffer au Gulf-Stream. Un enfant de Miramas, seul rejeton de ces cent mille guerriers, passait de compagnie en compagnie,--enfant inventé,--pour qu’on l’admirât. Les Africaines déjà se glissaient hors de leurs trous vers les cimetières pour voler les galets des tombes et achever leur mosaïque. Les Françaises, auxquelles il paraissait tout à coup impossible qu’elles ne revissent pas une fois la gare du P.-L.-M., qu’il n’y eût pas encore une fois dans leur existence du civet, du vouvray, rassurées sur leur sort, chantaient en chœur; et chacun de leurs fromages aussi, le brie, le levroux, le cantal, était pour elles une promesse de vie, et, logiquement, si elles raisonnaient, d’éternité. Les Australiennes fumaient, les manches de leur chemises relevées, ne pensant pas à l’avenir, mortelles_...

_O toi, je hais qui t’aime et je hais qui te déteste. Les fumées des cuisines venaient jusqu’à nous, mais, tapis au fond de la mer dorée comme au fond d’un terrier, nous résistions à leur parfum. O guerre, pourquoi ne te passes-tu pas en nous-mêmes, ou pourquoi, tout au plus, n’es-tu pas à quelques amis isolés, à quelques personnes nues, comme tu le fus soudain cet après-midi où tous les obus, au sortir du bain, ne tombaient que sur Jacques et sur moi. Nous ne pouvions avancer jusqu’à nos vêtements, nous étions allés à terre comme les lutteurs qui se savent résistants, Jacques parallèle au tombeau de Patrocle, moi perpendiculaire à Jacques, et tu nous forças à former, pour t’échapper, toutes les figures de l’amitié. Puis, stupides, les trajectoires agacées se tendirent, et, nous délaissant, les obus tombaient sur le camp pour y blesser Colomb, notre lieutenant, et y tuer le pauvre Coulomb, son ordonnance, car les gens du peuple qui portent nos noms, ou à peu près, sont tués pour nous._

⁂

_Minuit... Les grenouilles du ruisseau turc répondaient à nos grenouilles dans un langage convenu, et je n’en comprenais que ce qui se rapporte au temps. Un canon d’Asie, plus étroit que le français d’un millimètre, l’attaquait avec furie, et, dilaté, s’apaisait. Chacun, sûr de sa mort, passait et confiait sa lettre d’adieu à son voisin de droite, immortel._

_Journée de cire, journée lisse. Quel relief, quel soir de jeune femme en France appliquer contre toi, pour que renaisse un jour notre âme double, notre langage double... et, avec les taxis rapides, Paris._

MAI 1915.

LES CINQ SOIRS

ET

LES CINQ RÉVEILS DE LA MARNE

Dimanche, 6 septembre 1914.

Nous sommes là cinq depuis une heure, dans un champ de betteraves, mais jonché de gerbes portées à l’assaut et abandonnées. Nous les lions solidement, nous les bottelons, les dressons et c’est par les gestes du moissonneur que se termine, pour aujourd’hui, la bataille. Nous les rapportons, par instinct sans doute, dans les chaumes de droite, et attendons, nos ombres surveillées par la mitrailleuse allemande qui est dans l’arbre et qui les crible dès qu’elles sont immenses. Ombres immortelles. Là-bas aussi quelqu’un rampe, c’est un des sapeurs. Plusieurs de ses camarades sont à vingt mètres. Mais ils n’ont pas d’eau; ils n’ont que de la chartreuse.

Nous voici quinze ou vingt, car, à gauche, nous venons de découvrir encore quelques hommes. Désorientés, au lieu de se coucher face à la mitrailleuse, ils lui tournaient le dos; ils font le tour de leur meule en nous remerciant, ils se félicitent d’être dans le bon sens, mais de l’autre côté on voyait mieux, on dominait toute une vallée, on suivait tous les incendies. Autant qu’on peut reconnaître les villages dans la nuit, Puisieux brûle, Saint-Pathus brûle; je pense au pauvre maire qui est seul pour éteindre le feu. Sept incendies... Avons-nous un peu d’eau? Ils n’ont que de la liqueur Raspail.

Les nouvelles se répandent vite sur le champ de bataille, car de temps en temps un nouveau soldat rampe droit sur nous, la main devant le visage, se protégeant contre la mitrailleuse comme on protège une lanterne, et me rendant l’appel, de la gerbe où il se cache depuis la nuit, du chemin qu’il a parcouru: un mort, un Allemand, deux blessés. A chacun nous réclamons de l’eau, et il s’empresse de tendre son bidon, mais, dans sa bonne volonté, miracle aujourd’hui détestable, c’est toujours un fond de cognac qu’il nous donne, ou de menthe, ou de rhum. Tous ont encore, dernier reste de la charge, la baïonnette au canon. Une fois étendus près de nous, du geste innocent dont une femme enlève ses bagues, le soir, ils la détachent, puis reposent leur tête.

Il fait froid, mais quel repos! Les hommes fument, avec précaution, à cause de la paille. Un sapeur, masseur à Vichy, masse avec conscience ceux qui ont des courbatures; il a du succès, on le retient à l’avance, de gerbe à gerbe; il n’en va pas plus vite et s’amuse à dire à chacun le nom de tous ses muscles: le caporal est composé de muscles latins. Une meule brûle; mes voisins, paysans, discutent son prix; j’apprends ce qu’elle vaut au plus juste, et ce que vaut aussi une simple gerbe, celle qui m’abrite, par exemple. Nous goûtons les grains du blé, qui est excellent, et il paraît aussi que nous sommes sur une terre riche; des peupliers superbes, d’énormes betteraves, de belles récoltes, nous n’avions pas un champ de guerre de camelote. Quand on est paysan, cela donne plus de gravité, mais plus de calme aussi à la bataille. Le masseur raconte qu’il a vu le corps de Michal; une balle en plein cœur. Pauvre Michal! Pourquoi faut-il tenir cette nouvelle du masseur lui-même? plus d’espoir... Parfois le vent nous apporte des paroles allemandes. Parfois nous sentons que le champ nous devient favorable et des bottes roulent d’elles-mêmes comme si la campagne se détendait. Un soldat arrive debout, donnant soudain une plus grande hauteur à notre plafond, nous donnant à respirer. Un autre me reconnaît avec joie, crie: voilà le sergent interprète! et m’interroge avidement comme s’il avait attendu, pour le comprendre, que je lui traduise tout ce qu’il a vu dans la journée. Ceux qui savent parler ont déjà pris sur les autres l’avantage qu’ils garderont toute leur vie et racontent leurs aventures de l’après-midi, lentement, comme à la veillée. Appuyé contre mon épaule, Dollero écoute, sans faire un geste, ces phrases qui modifient son cœur même: son ami Bernard est mort; son cousin, quand les Allemands dans la nuit sont venus en se disant Anglais, s’est levé et est tombé. Puis la mitrailleuse, mieux réglée, effleure nos képis pour nous couper, habile, de nos ombres. Nous nous taisons, grisés par ces liqueurs qui circulent, bénédictine, kirsch, cognac. Nous appuyons nos lèvres contre le flacon, et le passons. L’alcool nous donne tous ses baisers. Les balles sifflent. En nous se forme le mot par lequel nous accueillerons la première; nous le sentons, tendu comme une riposte, la balle frappera juste dessus, et derrière ce premier cri, je sens aussi, pour les balles suivantes, disposés soudain par ordre, tant de noms propres! Je peux en recevoir une centaine, sans qu’aucune me trouve muet. Balles pour les amis, balles pour les villes, pour Nîmes, pour Fougères; et même aussi, pour les dernières balles se pressent de pauvres noms communs... Nous vous devons bien cela, maisons, fourchettes, stylos... Mais un cheval sans cavalier galope à notre droite, détourne les coups, et tire derrière lui, tristes sangsues, tout ce qu’il y a de meurtre dans l’ombre.

Maintenant des blessés nous appellent, au delà des peupliers. Le champ de bataille divague. Nous formons des patrouilles, puis nous tenterons de regagner un village. Les plus courageux font honte aux plus timides et ce sont ceux-ci qui partent en avant. Nous les entendons qui s’arrêtent près des blessés, qui parlent:

--Ne crie pas. Nous sommes là. Tu nous vois?

--Oui.

--Tu es rassuré. Tu n’as plus peur?

--Non.

Puis, de loin, nous entendons la voix même du colonel, qui répond, toujours avec ce rythme:

--Mon colonel, vous souffrez?

--Oui.

--Nous vous faisons mal, mon colonel.

--Non.

Et nous retirons tous ceux que nous pouvons, comme d’un incendie, en arrière de cette frange de France qui craque, qui fume.

Nous sommes partis. Tous les cinquante mètres nous donnons au colonel un peu de repos et nous relayons. Jeudit qui était resté étendu près de lui depuis sa blessure, le forçant à faire le mort quand les Allemands passaient, porte son képi, son sabre. Il s’occupe uniquement de sa tête pâle; il la soutient parfois de sa main, il fait un oreiller d’une musette qu’il remplit de foin; essuie son front, car il a chaud; le coiffe d’un bonnet, car il a froid; à son exemple, chaque soldat réserve sa sollicitude pour un bras, une main, une épaule, n’osant, dans sa modestie, s’occuper du colonel entier et lui, pour nous remercier, se divise aussi entre nous.

--Jeudit, mon cou!

--Dollero, mon bras!

Un gros paysan bégaye une phrase qu’il prépare depuis les gerbes.

--Tout va très bien, mon colonel, tout va très, très bien!

Le colonel sourit, et c’est le paysan désormais encouragé, qui s’occupe du cœur, qui dit que la guerre ira bien, qu’il fait froid, mais qu’il fait beau. On enlève la capote de celui qui a le moins de courroies à défaire et on l’étend sur le blessé. Il divague un peu.

--Fermez les fenêtres.

--Nous les fermons, disent les soldats.

Il ouvre les yeux, il voit le village qui brûle. Il murmure, parlant pour s’éviter de penser:

--Ce feu me gêne.... me gêne!

--Nous l’éteignons, mon colonel, disent les hommes.

Partout des plaintes; les plaintes des gens de la ville, qui nous appellent par nos grades; les plaintes des paysans, inarticulées, toutes différentes selon les régiments, car les blessés de la Loire font: Holà, holà! ceux du Nord: Lo! lo! et les Bourbonnais: Voilà! voilà! Je reconnais les miens à ce cri qui offre ce dont ils souffrent. Voilà! mon épaule! Le colonel frissonne d’entendre cet homme se plaindre de sa propre blessure.

--Emportez-moi!

--On ne peut pas, mon vieux!

--Mais vous portez un autre.

--C’est le colonel.

Cela leur donne une minute de résignation; et, de préférence, c’est auprès d’un blessé que nous faisons nos pauses. Il nous raconte son malheur, sa blessure, se tait quand nous le quittons, puis, dès que nous sommes à nouveau éloignés, il nous appelle, il se débat:

--Emmenez-moi, mon colonel!

Nous crions que nous allons revenir. Les uns nous maudissent. Les autres naïvement nous croient et nous expliquent comment nous les retrouverons.

--Tu vois, c’est à gauche de la grande gerbe, près de la haie. J’allumerai de temps en temps des allumettes.

--Prenez-le, dit le colonel.

--Nous le prenons, disent les hommes.

Nous le laissons, mais le colonel se croit escorté d’un second brancard silencieux, et se mord les lèvres pour mieux contenir sa souffrance, pour se taire comme l’autre. De temps en temps une alerte, c’est le cheval sans maître qui galope vers nous, et, dès que nous l’avons touché de la main, qui repart vers les peupliers, pour revenir, dès que la main allemande l’a effleuré. Toujours des blessés. Heureux encore quand ils ne nous regardent pas, entêtés, sans vouloir nous répondre. Heureux aussi quand ils ne nous appellent pas, comme celui-là, par notre nom, car notre nom, ce soir, est plus sensible et plus douloureux encore que notre cœur. Parfois nous faisons un détour que le colonel ne s’explique pas et qui le secoue dans son martyre. C’est pour éviter un corps, et le gros paysan, ému, de sa voix bégayante, est pris alors d’un accès d’optimisme:

--Tout va très bien, mon colonel. Tout va le mieux possible.

Les incendies s’éteignent, pour repartir soudain comme si on les rechargeait. Les trois qui se reposent portent les six sacs, les six fusils, les dix-huit cartouchières, se baissant à chaque instant pour ramasser un sabre, une musette et rendant au relai un fardeau toujours plus lourd. De temps à autre, le colonel dit adieu aux hommes et me charge de retenir leurs noms, mais ils auraient dû porter des noms faciles et simples, les noms de la semaine, comme Jeudit.

⁂

--Lève-toi, petit.

Une main me réveille doucement. C’est un aumônier qui me découvre au fond d’une chaise dont le canage est crevé. Il m’en retire avec peine, écartant les barreaux de bois, et me fait évader du triste dimanche.

--Ce sont les petits Boches qui t’ont posé là?

Le mot «petit» est le seul remède que les aumôniers aient trouvé à la guerre. Il disent «le petit obus», «le petit Kronprinz».

--Viens, dans la chambre de ton colonel il y a un petit canapé.

A six heures, nouveau réveil, un trou dans les rideaux me donne un échantillon du jour, du jour pur et clair. Le canon tonne. Jamais, dans l’auberge inconnue où il est arrivé à minuit, en carriole comme nous, un voyageur n’eut plus de curiosité et d’angoisse. Suis-je dans une ville? Dans une forêt? Sommes-nous en fuite? Sommes-nous vainqueurs? Tout cela je vais le savoir en ouvrant la porte, et pourtant je ne me hâte point. Je me harnache dans l’ombre, et tous mes souvenirs sont à peu près revenus quand j’ai repris mon cliquetis de bataille. Voilà, sur la table, tout ce que m’a remis Jeudit en échange de son sac: un képi à cinq galons, une montre en or, un portefeuille. Jamais sac de soldat ne fut payé aussi cher. Le colonel sommeille dans un lit blanc, sa croix épinglée au rideau. J’ouvre doucement la porte et sors furtivement, par modestie, d’un tableau glorieux.

Un long couloir, comme dans un hôtel de province, sur lequel donnent des portes jaunes. Au pied des portes, les bottes, les épées, ce qui appartient aux officiers blessés. Au-dessus, sur une planche, ce qui appartenait jadis aux valets de la ferme, des galoches, des chapeaux melon.

--Où sommes-nous ici?

Ainsi l’on parle, du train qui s’arrête. L’infirmier ne sait pas.

--C’est grand?

Il est arrivé la nuit, il n’a aucune idée; c’est tout petit.

Par un escalier de bois il me fait descendre, il me pousse. A mesure que l’escalier tourne j’aperçois, dans la grande salle, des têtes pâles, des têtes jaunes, des têtes sanglantes, et en vingt secondes il m’enfonce par ce pas de vis au centre de la souffrance humaine. Les brancards débordent, s’appuyent les uns sur les autres et, pour gagner la porte, je suis obligé de faire le tour entier de certains blessés, qui me regardent longuement avec le désir de reconnaître au moins un de mes traits; je me perds dans un labyrinthe qui m’amène devant le brancard d’un soldat évanoui. Il est posé en travers, c’est le fond de l’impasse. Je reviens. Des sergents ambulanciers interpellent avec malveillance, car ils interdisent l’entrée aux officiers eux-mêmes, ce sergent en armes qui descend ainsi du grenier. Ils font taire ceux qui parlent haut, de sorte qu’on n’entend plus que ceux qui gémissent. Inquiets de savoir ce que signifie le rose ou le vert de leur étiquette, les blessés se rassurent ou pâlissent selon que celle du mort qu’on emporte a ou n’a pas leur couleur. Des médecins harrassés, des gestionnaires aux yeux endormis; je les reconnais tous; c’est moi qui les ai réveillés tous hier matin. Au fond, une porte vitrée à travers laquelle on voit, dans une cuisine, marcher une grande jeune femme, paisible. Parfois elle appuie son visage contre la vitre, et tous les blessés qui ont l’étiquette rose, les blessés légers, se relèvent un peu et la regardent. Des guêpes volent vers elle et veulent aussi s’évader par cette tête blonde. Un blessé myope, chaque fois qu’un des blessés éloignés se plaint, met son lorgnon pour le voir.

C’est un gros village. Pas d’église, pas de mairies; un village anonyme. Une distillerie déjà brûlée qui donne au bourg l’haleine du lundi. Sur un éperon qui domine la plaine, deux routes qui se croisent, cachetées par un tonneau de goudron répandu. Au fond de l’horizon, comme des jouets déjà relevés pour le jeu d’aujourd’hui, les peupliers d’hier, dont quelques-uns manquent encore. Dans les champs ensoleillés, les meules de paille derrière lesquelles vit un peuple violet et rouge, ennemi des obus, qui semble, avec je ne sais quels esprits invisibles jouer aux quatre coins. Je retrouve Bardan et Devaux, auxquels on avait dit que j’avais une côte brisée--car on appelait encore les blessures avec des noms d’accident, poignet cassé, genou abîmé--et ils me font étendre et ils me traitent malgré eux comme un blessé.

Le soleil est chaud, des grillons chantent, et l’on a glissé un moment, pour l’amortir un peu, les manœuvres au-dessous de la guerre. Des cyclistes attaquent les noyers de la route, les gaulent, et, un obus arrivant, se collent à leur tronc; l’on dirait une lutte et une réconciliation, passionnée, des soldats avec les arbres. Parfois l’un de nous, le bâton levé, se précipite sur une meule et la bat; c’est un éclat qui enflamme une gerbe, et, ignorants, au lieu de prendre en souvenir ce que les obus laissent de plus léger, leur aluminium, leur fusée, nous reviendrons vers le village chargés des éclats de fonte eux-mêmes. A la lorgnette nous voyons derrière nous les convois arrêtés, observant une limite qui est celle de la bataille; ils sont en cercle, nous livrons une bataille ronde; nous voyons leurs chevaux qui mangent, nous voyons un adjudant en bras de chemise sur un pliant lire un journal, nous voyons la paix.

Mais, inquiets de nous voir regarder à l’opposé de l’ennemi, les artilleurs se demandent si nous sommes tournés et viennent ramener par manie nos jumelles et notre vue vers l’Est.

Lundi.

Je suis sur la route. Je vais chercher le drapeau que la compagnie Flamond a pris aux Allemands. La nuit tombe. Des soldats marchent dans le fossé et semblent hâler, à deux cents mètres, les brancards chargés qui reviennent, suivis par les petits blessés sûrs ainsi, sans avoir à rien demander, d’arriver aux secours. Pas de morts, pas de mourants, c’est la partie du champ de bataille, proche de l’ambulance, que l’on nettoie par propreté. Les premières meules, les premières haies sont vides de blessés, comme de leurs fruits dans un verger les branches basses. Des groupes arrêtés: brancardiers qui ont senti leur fardeau devenir soudain pesant, qui le déposent, qui repartent chercher un plus léger. Des pieds traînent, une toux lointaine, les bruits du soir à la campagne. Tous ceux qui font individuellement leur journée de combat, les convoyeurs de munitions, les télégraphistes, regagnent le village, et l’on reconnaît les paysans à ce qu’ils vous disent bonsoir. Puis les rencontres s’espacent. La chaussée s’élève à travers les champs, et, tout debout, je vois au-dessous de moi la surface ravagée de la guerre, celle qu’un fantassin n’aperçoit maintenant qu’en haussant la tête au-dessus du créneau. Je la vois d’en haut avec ses sillons bousculés, ses crevasses, avec toutes ces dépouilles que rend la terre quand elle garde les morts, képis, souliers, avec une paire de bretelles étendue comme à l’étalage, avec une main raide qui sort d’un silo, je vais, et de cette promenade solitaire, aujourd’hui, après les années de tranchée, les années souterraines, j’ai le même souvenir que si j’avais, un soir, marché sur les flots.