Part 9
«J’aime, dit Dieu, la maison qui est en ordre. J’aime que toute chose soit en sa place et je n’entrerai pas sous ce toit, avant que tout n’y ait été préparé pour ma venue. Un homme, dit mon Fils, fit un grand souper et invita de nombreux convives. Et à l’heure du souper, il envoya son serviteur dire aux invités de venir, _parce que tout était prêt_.--Mais dit-on à l’hôte de venir avant que tout ne soit prêt?»
_Quia parata sunt omnia_... Maxence, les larmes aux yeux, entrevoit ce juste, qui est simple et vrai devant son Dieu. Rien n’est caché en cet homme. Il n’est point une heure de sa vie qui soit impure, parce que son Maître l’a reconnu et qu’il l’a fait sortir des langueurs du péché. Et lui, il dort tranquille, sous la protection des Anges du Ciel. Et s’il vient à s’éveiller, il est joyeux encore, parce que déjà l’action de grâces est sur ses lèvres et que les paroles de la prière lui sont plus douces que le miel. Le voici au matin: il ouvre ses yeux à la lumière créée, et comme toutes les choses créées autour de lui, il a confiance et il sait que la bénédiction du Créateur est sur son front. O joie! ô sereine et bienheureuse harmonie! Il glorifie Dieu dans l’exultation de l’éveil universel. Parce que ce corps lui a été donné, afin qu’il fût le temple de l’esprit, et que lui-même, il ressuscitera dans la gloire promise par le Sauveur. Parce que cet esprit lui a été donné, afin qu’il eût le commandement sur la matière organisée. Tout est un en cet homme. Chaque chose est en sa place; ses membres, sa chair et son sang sont sous la dépendance de la pensée, et la pensée elle-même est sous la dépendance de Dieu, s’élevant vers lui avec une grande facilité,--car tout ce qui est visible appartient à la bête, mais à l’homme il est donné de dépasser le cercle des apparences et de déchirer l’azur du ciel fini.
Mais au contraire, voici le blasphémateur. Il est semblable à ces réprouvés que Dante condamne au supplice de la poix:
Non far sopra la pegola soperchio...
lui crient terriblement les démons: «Tâche de ne pas t’élever au-dessus de ce bitume... Reste dans la matière pesante, dans cette boue inerte qui t’étouffera... Reste dans cette chose qui n’a plus nom de vie, mais au contraire elle a déjà l’horreur de la mort éternelle!» Le malheureux a peur, il fait des rêves de démence, il est traqué de tous côtés par l’épouvante et la fureur. Son sort sera de s’agiter désespérément dans son bourbier. Il ne saura plus quoi inventer, il ira de mensonge en mensonge, toujours plus assuré de lui-même aux yeux du monde, toujours plus lâche et plus tremblant au regard de lui-même. Et quand l’heure sera venue de rendre compte au juge, on le verra se tordre sur son grabat, en criant immensément: «J’ai peur... j’ai peur...» Mais il sera trop tard, et l’arrêt sera prononcé pour l’éternité.
«Je veux, dit Dieu, que ta maison soit en ordre, et que d’abord tu fasses le premier pas. Je ne me donne pas à celui qui est impur, mais à celui qui fait pénitence de ses fautes, je me donne tout entier, comme mon Fils s’est donné tout entier.
--C’est une dure exigence que la vôtre, ô Seigneur. Ne pouvez-vous d’abord toucher mes yeux?
--Ne peux-tu donc me faire crédit un seul jour?
--Vous pouvez tout, Seigneur!
--Tu peux tout, ô Maxence. Voici que dans tes mains mortelles, tu tiens la balance, avec le poids juste et le contrôle infaillible. Je t’ai libéré du joug et de l’aiguillon. Je t’ai fait plus grand que les mondes, puisque je t’ai donné commandement sur le Paradis qui est plus grand que les mondes. Or, tu me remercies de la lumière du soleil que je t’ai donnée. Mais tu ne me remercies pas de ce don plus précieux que le soleil et tout le tableau de la nature. Tu ne me sais pas gré de cette immense dignité où je t’ai mis. Et pourtant il n’est rien que j’aime comme de voir cette tête libre et fièrement secouée devant le ciel. O Maxence, il n’est pas de bornes à ta liberté que mon amour.»
Et le soldat, descendant en lui-même, écoute la voix du Seigneur dans le désert. O abîmes de la contradiction! Royaumes mystérieux de la sagesse! Le Fils de Dieu a répandu son sang pour ce Maxence. Pour lui, il a été flagellé et couronné d’épines. Il a porté la Croix immense de ses péchés. Pour lui, Son Cœur a été percé de la lance. Un jour, pour ce pauvre voyageur, et pour tous les voyageurs sur cette terre, Il est descendu du septième ciel, Il a quitté le trône de lumière où Il reposait avec le Père, Il a montré à cet homme Ses Mains sanglantes, Il a été le médiateur, l’anneau divin entre le ciel et la terre, Il a été le gage de la nouvelle et de l’éternelle alliance. Et cependant les cieux sont fermés pour Maxence. Il n’a pas la possession du royaume de la Grâce qui est à lui, et c’est en vain que le sacrifice a été consommé sur le Calvaire! Mais quoi? ce JÉSUS, qui a fait les mondes et la terre avec les campagnes, et ses fleuves et ses forêts, et la lumière et le déroulement des saisons, certes, Il est venu parmi nous, mais Il ne nous a pas convertis. Des hommes ont vu le tombeau de Lazare ouvert, et ils ne sont pas rendus. Des hommes ont vu Dieu, et ils n’ont pas cru! Et certes, Il a multiplié les pains et Il a donné à manger aux multitudes. Mais quand Il a dit: «Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui», ses disciples ont haussé les épaules, et ils se sont détournés de lui, disant: «Cette parole est bien dure, et qui peut l’écouter?» O mon Dieu, ceux qui ont bu vos paroles, ceux qui ont touché votre robe, ceux qui, en un jour réel, entre un matin et un soir, ont entendu dans le temps ces paroles-là, ils n’ont pas été enchaînés, et ils se sont retirés de Vous, qui disiez ces mots seuls qui ne passeront jamais! Des hommes ont vu le Corps divin qui allait ressusciter dans la gloire et remonter au ciel pour l’éternité, des hommes vivaient et respiraient, pendant ce jour entre tous les jours, où les mondes tremblaient dans l’attente de la Rédemption. Et Celui que les siècles païens avaient désiré ne cessait pas d’être le signe de contradiction dont parle l’Évangile. Car il fallait que «le monde fût divisé à son sujet».
Oui, Seigneur, Votre disciple bien-aimé avait raison: il faut que le monde soit divisé à Votre sujet, et que l’esprit ne soit point asservi, mais libre et profond et tout entier donné. Il faut que le don de nous-mêmes soit entier. Il faut que l’amour soit en nous, pour que nous recevions l’Amour. Certes, ce que Vous demandez est difficile, ô mon Dieu, et Vos exigences sont bien lourdes. Et il y en a beaucoup qui ne demandent pas mieux que de Vous suivre et qui sont tout prêts à Vous faire des concessions. Mais enfin c’en est trop: il vient une heure où la raison se révolte, et nous-mêmes qui Vous avions écouté avec patience, nous sommes forcés de nous retirer: ces paroles sont trop dures et nous ne pouvons les supporter.
Nous retirer? Mais non! Nous ne le pouvons pas. Où irions-nous, Seigneur? Vous seul avez les paroles de la vie éternelle. C’est donc que notre cœur est encore trop petit. C’est donc que nous n’avons pas encore mérité de Vous connaître. C’est donc que notre don n’est pas encore sans partage. C’est donc que nous ne sommes pas prêts...
* * * * *
Maxence, après la longue journée, se dresse dans le soir. Au ciel est l’océan bleu de la miséricorde. A l’Occident est la lumière naissant d’en haut. A l’Orient est la promesse de la résurrection d’entre les morts. Entre l’Orient et l’Occident est l’homme, l’homme de douleur et de désir, entre aujourd’hui et demain, entre la lumière qui est et la lumière qui sera... Ah! tout ceci est trop beau! «J’ai soif du renouveau, dit cet homme, j’ai soif de vivre enfin. Voici! L’heure est venue de revêtir l’habit des noces, et de rentrer dans la maison, parce que je sais qu’il y a autre chose que moi-même et que toi-même, parce que je sais qu’il y a Lui, et que Lui ne peut pas se tromper. Il y a Lui, qui n’est ni moi, ni cet homme, ni cet autre, et qui est pourtant une Personne, une Personne infinie, mais différenciée, une Personne invisible et pourtant réelle, et la seule en vérité qui soit réelle. L’heure est venue d’ouvrir immensément notre cœur, parce que le Seigneur JÉSUS a parlé, et quel homme a jamais dit ce qu’Il a dit? J’entends les paroles étonnantes, j’entends le Verbe éternel. Comment y croire, et comment n’y pas croire? Le oui est difficile, mais le non l’est bien plus... Le oui est difficile? Mais c’est Vous-même, Seigneur, qui l’avez dit. Vous avez prévu ma faiblesse. Ah non! Rien n’entrera dans ce cœur dur, tant que le mal du monde sera en lui,--et peut-on, en vérité, servir deux maîtres à la fois? Je me laverai, Seigneur, aux sources du salut, et je croirai. Je serai vrai, et j’aurai le vrai. Je détesterai ce passé qui me brûle, je le déteste déjà de tout mon cœur, ô mon Dieu, puisqu’il le faut pour Vous connaître. O joie! Je sens déjà le rafraîchissement de la vie nouvelle. L’esprit qui est en moi s’est échappé des lacs du chasseur. Il est libre, il remonte facilement à la surface, comme le liège, qu’une main libère au fond du vase, et qui flotte avec aisance au milieu des bulles légères. Il est libre d’être à Vous, s’il Vous plaît de le prendre. Il est libre sur les eaux supérieures, sur les eaux éternelles qui ont été séparées de la corruption terrestre. O joie! ô paix, ô fraîcheur délicieuse!»
Ainsi chantait Maxence, en revenant vers les hommes noirs qui le servaient.--Ah! si un prêtre s’était dressé devant lui avec le geste qui pardonne, peut-être ce soir-là... Mais non! Les mots de la rémission ne seront pas dits. Maxence est seul, nulle aide ne lui viendra des hommes.
«Veux-tu être guéri?» demande JÉSUS à l’homme qui est malade depuis trente-huit ans. «Oui, Seigneur, répond-il, mais je n’ai personne qui, lorsque l’eau s’agite, me jette à la piscine.»--Je n’ai personne! Et certes, je veux guérir,--mais je n’ai personne, et ma voix s’est perdue dans le désert.--Que fais-tu, infortuné, près de la fontaine de Bethsaïda? N’as-tu pas reconnu le maître? Vois donc: ton aveu, ton regret lui suffisent, et déjà la parole qui sauve est prononcée: «Lève-toi et marche!...»
O mon Dieu, daignez voir cette misère et cette confiance. Ayez pitié de l’homme qui est malade depuis trente ans!
III
LE TEMPS DES LYS
_ARGVMENT._--MAXENCE RETROVVE LES MAVRES.--TABLEAV DE SA VIE A OVADDAN.--LES VAINQVEVRS ET LES VAINCVS.--«NOTRE PÈRE.»--VERS LE SACRÉ-CŒVR DE JÉSVS.--LE DÉSIR D’VNE NOVRRITVRE SVBSTANTIELLE.--LA FOI ET LES ŒVVRES.--LE SOLDAT S’AGENOVILLE.
Cependant, les courriers ne cessaient pas d’annoncer que d’importantes opérations de guerre auraient lieu vers la fin de l’année. «Mettez vos animaux en état, écrivait à Maxence le gouverneur de l’Adrar. La rentrée de l’impôt s’est normalement effectuée, mais après les fatigues qu’ont imposées à votre troupe la mauvaise volonté de Sidina et la recherche des pâturages dans la zone désertique, où il vous avait entraîné, j’estime que votre unique préoccupation doit être de donner à vos chameaux le maximum de repos et le maximum de nourriture. D’ailleurs, la saison est trop avancée pour que vous puissiez songer...» Un jour, Maxence fit appeler les guides et ceux des chefs de goums qui connaissaient le mieux la région. On causa. Sur la natte s’étalaient les grandes feuilles blanches où étaient inscrits au crayon les noms des puits et les lignes rouges des itinéraires... «J’irai à Ouaddan», dit Maxence, et il donna les ordres pour le départ du lendemain...
* * * * *
La distance n’est pas grande de Douerat à Ouaddan. Maxence met cinq jours à la franchir. Le sixième jour, il fait installer son camp, il jette l’ancre pour deux mois. Le voici parvenu à l’une des bornes du désert. Ici, il y a encore les immenses champs de hâd où les chameaux boivent le soleil. Au delà, les sables vierges, les immensités sans eau, les plaines de l’interdiction, la mort. «Cet endroit me plaît, dit le chef, c’est la terre de midi, c’est la terre qui convient à l’août altéré. Elle est conservée sous sa cloche de verre. Et certes, rien n’est plus desséché que ces curieuses fleurs du désert. Mais on sent qu’un peu d’eau les tuerait. Il faut qu’elles craquent sous la poussière du jour... Salut, ô terre de ma maturité, terre de l’été et de la plénitude intérieure! Salut, herbes du promontoire le plus extrême de la vie! Salut, derniers témoins de la respiration de la terre! Salut, sables de l’Occident que nous ne connaîtrons jamais!...»
* * * * *
De longues journées de paix commencèrent pour Maxence. Depuis qu’à Douerat il avait entrevu la loi de son progrès intérieur, une confiance sereine était en lui, une surabondance de joie mystérieuse gonflait son cœur. Le matin, de bonne heure, il quittait sa tente, il marchait longtemps dans l’espace libre, ne ressentant que la force de sa jeunesse et la pleine possession de lui-même. Et parfois, avant de regagner le camp, il s’arrêtait auprès des puits. Trois ou quatre Maures tiraient de l’eau en poussant des cris rauques. Des chameaux étaient là, qui buvaient, et l’on n’entendait plus que les appels des bergers. Maxence fermait les yeux, étourdi par la marche et le soleil, par toute la vie profonde et pure et sérieuse qui le ceignait. Il oubliait en un instant toute la laideur du monde qu’il avait connu. Rien n’était plus autour de lui que la noble simplicité des nomades, une parfaite distinction, une douceur pastorale, ce jaillissement original de la vie que tous les intimes de l’Afrique ont connu...
Rentré sous sa tente, le jeune chef se livrait aux travaux de son commandement, soit qu’il rédigeât quelque rapport, soit qu’il tînt audience, soit qu’il administrât en quelque manière le territoire sur lequel il avait délégation de l’autorité. Mais les heures de l’après-midi étaient les plus douces! Alors il buvait le long silence des siestes, et la Parole de Dieu inscrite dans l’ostensoir du ciel. Quelle force pourrait donc empêcher la réalisation de la promesse? Pauvre de toute pauvreté, plus nu qu’un ver, Maxence ressentait pourtant, il ressentait déjà le riche plaisir de la possession, dans la mesure, par exemple, où les âmes du purgatoire possèdent Dieu, par le désir torride qu’elles en ont. Et certes toutes les peines et toutes les joies du Purgatoire étaient celles de cette âme consumée dans le bienheureux tourment de Dieu. Tout le feu qu’elle endurait, ce mal horrible de la terre qui seul la séparait du Ciel, et tout le poids de son exil, et toutes les flammes de l’Afrique, c’était le lieu de son attente et de sa purification. Mais déjà un certain bonheur était en lui, parce qu’il s’était détourné des voies communes, des voies sans nul espoir où gémissent les lâches et les médiocres, et qu’il voyait JÉSUS du fond de ses ténèbres, JÉSUS non possédé, mais désiré.
Et parfois, il prenait dans ses mains de fièvre les Évangiles. Alors cette clarté de JÉSUS se rapprochait. Il lisait, il ne voyait que le doute et la contradiction. Et puis, à point nommé, le mot divin éclatait, si fort, si serré, si net que Maxence en tremblait de tous ses membres,--si _dur_ parfois aussi, ô mon Dieu, puisqu’il faut bien redire encore le mot de Vos disciples, oui, si dur et si dru, si vrai et si profond, qu’il emporte à tout jamais la misérable discussion humaine,--si dur, parce qu’un Dieu parle, si doux, parce qu’un Homme parle, si dur et si doux, d’un si ferme et flexible acier, d’une matière si forte et si simple, que rien ne peut plus satisfaire après lui... «Ah! la beauté n’est rien, disait Maxence, mais qu’elle vienne de si loin, qu’elle soit si étonnante, qu’elle porte à tel point en elle l’empire des choses célestes, c’est cela qui est tout. Je crois que c’est mon frère qui me parle, et c’est JÉSUS transfiguré qui vient de quitter Élie sur le Thabor. Je crois que c’est un pauvre, couvert de boue et de crachats, qui paraît, et c’est le Roi du Ciel dans toute sa pompe incomparable; que c’est mon ami qui est là, qu’il est semblable à moi,--et c’est Celui qui a fait les mondes et tous les Anges du Ciel viennent Le servir.»
Cette histoire incomparable qu’il lisait, Maxence comprenait qu’elle achevait toute l’histoire humaine, qu’elle fermait le cycle, qu’elle disait tout, depuis la naissance de l’homme jusqu’à sa mort et jusqu’à l’avènement définitif de JÉSUS dans la gloire,--histoire qui a été dans le temps par l’humanité de JÉSUS et qui est en dehors de tous les temps par sa divinité. Là il se sentait dans le centre, dans l’unique articulation du monde, au nœud même du drame, entre la chute et le Jugement. Tout est arrêté, tout est clos, les comptes sont faits et bien faits. La justice s’achève dans la miséricorde. A l’homme, il faut Dieu: JÉSUS le donne en se donnant. A l’humanité sainte, il faut la sainteté: JÉSUS la donne en paraissant. Toute continuité est rétablie. JÉSUS est l’équilibre du monde, Il est l’accomplissement de tout ce qui est humain et de tout ce qui est divin, Il est l’anneau qui manquait, l’anneau de l’ancienne et de la nouvelle alliance, Il est la rencontre de l’homme avec Dieu, la rencontre unique d’où a jailli l’étincelle de la charité. Car sans JÉSUS, c’est-à-dire sans médiateur, il n’y a pas de mouvement de l’homme à Dieu, donc pas de charité. Et avant JÉSUS, il y a les corps et il y a les esprits, mais il n’y a pas la charité. Et depuis JÉSUS, il y a les corps et il y a les esprits qui sont infiniment loin des corps, et il y a la charité qui est infiniment loin des esprits. JÉSUS, étant la possibilité de Dieu pour l’homme, a donné tout ce qui était nécessaire. Il a été la satisfaction totale, parce qu’Il a satisfait à Dieu et qu’Il a satisfait à l’homme. JÉSUS est tout ce qui manquait.
Parvenu en ce point, Maxence laissait retomber le livre. «Ah! qu’il doit être doux, s’écriait-il, de lire l’Évangile en chrétien!» Cri profond, le plus sincère, le plus douloureux qu’il ait poussé! Lire en chrétien, c’est-à-dire tout autrement qu’il ne lit, connaître en chrétien, c’est-à-dire connaître tout autrement qu’il ne connaît. Il est passé de l’ordre du corps à l’ordre de l’esprit, il reste encore l’ordre de la charité,--mais là il faut JÉSUS lui-même, non plus dans Sa Parole, mais dans Sa Chair, non plus dans Son Souvenir, mais dans Sa Présence. Il est passé de l’obscurité de la matière à la clarté de l’esprit, clarté grande et magnifique, assurément. Mais il est une clarté d’une autre sorte, bien que le langage humain ne puisse la distinguer, et c’est la clarté de la charité. Maxence voit des choses saintes dans l’esprit, mais dans la charité, on voit tout autrement. Alors il n’y a plus la moindre petite arrière-pensée, la moindre inquiétude, ni cette sournoise hésitation de l’homme inquiet, mais seulement la pleine connaissance pacifique, la possession sereine, la certitude béatifique. La connaissance dans l’esprit n’est pas réservée, elle est la lumière qui «éclaire tout homme venant en ce monde». Mais la connaissance dans la charité est infiniment réservée, ce qui la met infiniment plus loin de l’esprit que l’esprit n’est loin du corps. Et Maxence lui-même était infiniment plus loin de la charité que du corps et toutes les clartés de son esprit ne valaient pas le plus petit mouvement de charité... Ah! heureux et bienheureux ceux qui, par la grâce des sacrements, ont pénétré dans les jardins de l’intelligence surnaturelle, heureux et bienheureux ceux qui reposent dans le cœur de leur Dieu et qui se réchauffent à sa vivante chaleur, heureux, à jamais heureux ceux pour qui tout le ciel est dans la petite hostie, à la contenance exacte de JÉSUS-CHRIST!...
* * * * *
Un matin, avec quelques compagnons, Maxence s’aventura dans ces dunes du Ouaran qui sont au seuil du grand désert. Les pieds des chameaux enfonçaient dans le sol mouvant. Une imperceptible couronne de sable que soulevait, en caressant la dune, le vent d’est flottait sur l’horizon vague. Maxence se sentait loin, très loin, dans un endroit qui ne pouvait pas être et qui était pourtant. Ils marchèrent une heure. Des têtes chevelues de palmiers apparurent au-dessus d’une coupole de sable. C’était une très petite palmeraie, étrangement blottie entre des murailles croulantes...
--El Hassen! dit le guide.
Surprise! Un vieillard était là, gardien de ces palmiers inattendus. Ce vieux captif, complètement sourd et très impotent, apporta aux voyageurs des dattes exquises et de l’eau fraîche, mais salée. Maxence, ayant mangé et bu, s’élança sur sa selle et partit droit dans l’espace déchiré devant lui. Comme un enfant qui s’aventurerait, sur une coque de noix, au bord d’une mer dangereuse, ainsi il flaire l’étendue dangereuse, fait un bond, puis, dans le vent brûlant, s’arrête. Devant lui se déploie un immense tableau d’Afrique. Vers le nord-est, le guide nomme encore Touijinit. Mais vers l’ouest, c’est l’immense déroulement sans nom, c’est la portion blanche des cartes, c’est la géographie impossible du Sahara! L’imagination bondit de dune en dune. Elle vole, sur de rapides dromadaires, pendant des jours et des nuits sans fin, et toujours c’est pareil, et c’est le même sable et le même ciel... La gorge est altérée, on défaille de soif... Marche encore, le puits est là-bas, là-bas... de l’autre côté de l’Afrique.--Mais du moins, ô Maxence, rien n’est capable ici de détourner ton cœur de sa patrie, et rien n’arrête ce céleste regard qui se repose amoureusement au delà des mondes...
Le guide montrait une ligne de rochers noirs:
«C’est là, dit-il, que se trouve la maison du cheikh Mohammed Fadel. Elle est abandonnée aujourd’hui, à cause des guerriers du Nord qui venaient la piller.»
Pauvre retraite de philosophes inoffensifs! Maxence y court, il s’arrête avec ivresse dans la demeure des hommes, il prend pied sur le rivage de la terre. Une aire abandonnée, que protège mal une muraille basse. Au fond, dans l’angle du mur, la maison ruinée, très basse et très large,--et c’est là où des hommes ont rêvé de leur Dieu intensément! Maxence, sur les ruines, s’asseoit. Mais soudain une étrange oppression l’accable. Tout l’ennui de l’Islam est devant lui, et la servitude, et l’immense découragement, et le morne «A quoi bon?» de ces esclaves! Il pense: