Le Voyage du Centurion

Part 8

Chapter 84,105 wordsPublic domain

Mais qu’est-ce à dire? Les Maures ont déjà décampé, et il n’y a nulle trace vers l’est. Sidina est parti vers le nord. «Tenons-nous sur nos gardes, se dit Maxence. Ce vieux prépare un mauvais coup.» On repart, la marche est lente à cause de la fatigue des chameaux. Vers le soir, on s’arrête au puits de Bir Igni. Nul souffle humain. La terre est immensément abandonnée... «Mes amis, dit Maxence, je crois que nous serons attaqués cette nuit. Tenez-vous prêts, et surtout, que personne ne tire sans mon ordre... A tout à l’heure.» Un vent froid s’est levé. Maxence se promène de long en large. Il pense au bruit de l’Europe, au son des cloches sur les villages, à la chanson d’un pauvre qui passe, aux échos d’une forge que l’on ne voit pas.

Et soudain il s’arrête, car il a perçu, au fond de l’ombre froide, toute la douce musique de la patrie. Puis, brusquement: «Oh! que je voudrais tuer ce chien-là!» Il suppute la direction de l’attaque, mais ces combats de nuit sont traîtres: il ne les aime pas. La promenade reprend, monotone, interminable. A mesure que l’heure approche, il sent mieux l’immense présence de la mort, et il se considère avec gravité en face d’elle. «N’est-ce donc rien, dit-il, que de mourir? N’est-ce donc rien que ceci, qui n’est pas en moi le corps périssable, soit fixé pour l’éternité dans l’arrêt instantané de la vie? Je ne sais, mais on voudrait, à cette heure, que l’âme fût claire et sans tache. On voudrait dépouiller toute la misère humaine, et que la laideur du péché fût effacée. Voici devant moi, le champ de la Mort, et il est beau comme la Terre de la Promesse. Voici l’ange tenant le Livre, la nuit est tout illuminée sous son aile, nous sommes dans le reflet de l’éternité. N’est-ce donc rien, ô mon Dieu, que cette heure qui est seule, entre toutes, cette heure qui n’est semblable à aucune autre, car aucune heure ne la suivra? Oh! comme l’on voudrait être propre, pour cette libération à tout jamais de la chose terrestre! Me voici pourtant devant toi, ô Mort, tel que je suis, et sans que je puisse changer un iota à ce qui a été. Me voici avec toute ma vie, telle que je l’ai vécue, ayant fait beaucoup de mal et peu de bien. De tout le mal que j’ai commis, j’ai une sincère contrition, et le peu de bien, je ne m’en prévaux pas, mais je demande simplement qu’il ne meure pas et qu’il porte des fruits d’éternité...» Et, ayant trouvé ces paroles en son cœur, il se renferme en elles, et oublie l’aventure humaine où il se trouve engagé... Tout à coup, la commotion violente, comme d’une déchirure soudaine de la nuit. Maxence a bondi près des siens:

«On ne voit rien, ne tirez pas!» La suspension de l’attente silencieuse, puis le crépitement des coups de feu perçant l’ombre de toutes parts. Le bruit dessine dans l’invisible la ligne sinueuse de l’enveloppement. «Seule, la confusion pourrait nous perdre, raisonne Maxence dans un éclair; si ces enfants terribles restent calmes, je suis sûr de mon affaire.» Car sa troupe est placée sur un terre-plein, avec la défense naturelle de rocs amoncelés. L’ennemi se trouble devant l’obscurité qui ne donne pas réponse. Les coups de feu s’égrènent, puis dans un sursaut, se resserrent. On sent des larves humaines qui progressent dans la matière épaisse de la nuit. «Ah! les voici, dit Maxence... Deux cartouches seulement... Feu!...» L’immense détonation couronne le faîte, le cercle de la flamme est autour de Maxence, et l’absence de bruit succède aussitôt à la rafale aiguë de la mousqueterie. «Le jour ne se lèvera-t-il pas?» pense le chef, dilatant sa pupille sur l’abîme. Soudain, une clameur, la mêlée épouvantable, des cris de rage!... L’ennemi s’est glissé par le joint et a pénétré, par le défaut du roc, jusqu’au camp. Maxence, ivre de colère, se précipite, la pointe du sabre en avant. Il fonce, il a au bout de son bras la sensation de la graisse humaine transpercée. Tous les siens, dans l’effort désespéré, frappent tête baissée, et le sang coule immensément de toutes parts. Enfin le jour paraît, il envahit la scène: le désert indifférent et le petit cercle de la passion humaine exaspérée. Partout où était l’ombre sinistre est le soleil, illuminant le carnage et la folie sinistre des hommes... Les Maures ont fui. C’est fini. On est comme à la fin d’un rêve, quand l’homme, après les phantasmes de la nuit, salue les choses existantes dans le doux rayonnement de la lumière...

* * * * *

Un nouveau soir est venu. On a marché tout le jour, et voici une plaine blanche, poudrée de clartés, et nul ne sait son nom. Il y a des dunes faites d’un sable si léger, que nulle herbe n’a pu s’y fixer. Le monde est dans l’attente de la nuit. Le soleil lui-même s’est tu. Et plus grand, plus lourd encore est le silence de la fatigue humaine. Maxence veille, étant celui qui est toujours debout, et que toujours l’on voit dressé comme un pilier puissant au-dessus de la terre. Alors l’immense action de grâces s’échappe de sa poitrine: «Je suis content, ô terre, de me retrouver parmi toi. Qu’il est beau de baigner dans la vie, et d’être parmi elle, comme la barque, sur un fleuve débordé, lutte contre le courant, et chante! Qu’il est beau, le ciel, vu du rivage de la terre! O grâce mystérieuse de la vie, je te bénis; ô source profonde, ô principe essentiel, je te loue, je t’exalte et je te loue! Je suis, je respire profondément tout ce sol, j’ai ma place sous le soleil! O miracle! J’ai la permission formidable d’être un homme!»

A qui parle donc ce Maxence, ce grand abandonné? Il parle à son Père, à son Dieu qu’il ne connaît pas, et lui-même, il ne cesse pas d’être le lutteur qui a sa place marquée dans la mêlée. Il parle à son Père, mais il sait ce que peut son bras. Sa place n’est pas parmi les pacifiques, mais au contraire il a l’audace et toute la mâle vertu de la jeunesse. Il est celui qui forcera le ciel, il est ce violent qui ravira de haute main l’éternité. Il est celui à qui tout est permis. Ne s’est-il donc pas affronté avec la mort? Tous ses soirs ne sont-ils pas des soirs de bataille?

Mais il parle à son Père, il sait qu’il a un maître, et que ce maître peut tout, et que lui ne peut rien. Adorable contradiction! L’effort de cette âme est vain, s’il n’y a pas la soumission, mais qu’est-ce qu’une soumission qui ne laisserait pas de place à l’effort? Maxence entrevoit que le plus haut état de la conscience humaine est là, dans cet accord suprême de l’effort avec la soumission, de la liberté avec la servitude, et que cet accord ne se fait nulle part ailleurs qu’en JÉSUS-CHRIST. En effet, on peut avoir le désir d’élargir sa vie morale en dehors de Dieu. Ainsi les stoïciens, les huguenots. Mais alors vient l’orgueil qui gâte tout, et qui est mensonge. Car nous savons bien au dedans de nous que cette voix sonne faux et que cette pourpre de l’orgueilleux est le vêtement de la plus affreuse misère. Au lieu qu’en JÉSUS-CHRIST, l’homme désire monter infiniment haut, tout en se sachant infiniment bas. Et cela est vrai, puisque nous sommes dans la liberté, autant que dans la servitude: «La misère se concluant de la grandeur, dit Pascal, est la grandeur de la misère.» Et: «Malgré la vue de toutes nos misères qui nous touchent, qui nous prennent à la gorge, nous avons un instinct que nous ne pouvons réprimer, qui nous élève.» Et encore: «La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connaît misérable.» Ainsi nos misères ne cessent de nous toucher, elles sont présentes, il suffit d’ouvrir les yeux. Mais en même temps, un instinct est en nous, qui nous avertit de notre dignité et de la place privilégiée que nous tenons dans le monde. Car, jusqu’au plus profond de notre corps, il y a la nature, et il y a la grâce.

O la douce, la pénétrante lumière! Qu’il est heureux, l’inquiet soldat, quand il aperçoit ce bel équilibre de la raison chrétienne, cette mesure suprême où tout a été pesé, cette tranquille harmonie où toute chose en nous a été envisagée selon la juste évaluation et la règle exacte! Tout est lié désormais en lui, et hors de lui. Il se connaît et il connaît Dieu. Il s’est taillé sa part dans l’héritage de la Croix, et ce champ où il se promène, il est sa possession dans l’éternité.

* * * * *

Le centurion de César, s’il commande à ses hommes, il obéit à César. Et certes la puissance est en lui de commander, et d’inventer ce qui est utile dans le moment opportun, et il a la signature dans la portion humaine où il a été délégué. Mais en même temps, il est le serviteur sous les yeux du maître, et l’esclave de la plus étroite dépendance. Or Maxence est exactement ce centurion de César, connaissant la puissance de sa parole sur les hommes, et l’immense impuissance de la servitude. Qu’il considère pourtant, non plus le centurion de César, mais le centurion du CHRIST JÉSUS, et il reconnaîtra non pas un autre homme, mais le même exactement. Car le Maître lui a donné la volonté puissante et le cep de vigne de la domination sur la matière, et il l’a envoyé pour combattre avec les armes de l’esprit intérieur. Mais en même temps sa main n’a pas cessé d’être au-dessus de lui pour la bénédiction des travaux de la terre. Il s’est manifesté dans sa puissance, afin que l’homme connût sa place, et il a fait sentir sa douce présence dans les batailles amères de la vie. Mais entre tous les hommes, c’est le soldat qu’il a choisi, afin que la grandeur et la servitude du soldat fussent la figuration, sur la terre, de la grandeur et de la servitude du chrétien.

II

BEATI IMMACULATI IN VIA

_ARGVMENT._--L’IMPATIENCE DE CONNAITRE GRANDIT EN MAXENCE.--MAIS LE SECRET DES CHOSES ESSENTIELLES APPARTIENT AVX CŒVRS PVRS ET LA SVRE MÉTHODE POVR CONNAITRE LE VRAI EST D’ÊTRE MEILLEVR.--LIBÉRATION DV PASSÉ QVI ENTRAVE LE LIBRE ESSOR DE MAXENCE.--LA MAISON EN ORDRE.--SIGNE DE LA CONTRADICTION DANS LA LIBERTÉ HVMAINE ET LA GRACE DIVINE.

Parfois, vers le déclin du jour, la cloche d’un village lointain se fait entendre jusque dans les vallées les plus secrètes. Alors le laboureur s’arrête et, considérant l’immensité, il sent un froid mortel glacer son cœur. Car ce ne sont pas les lents coups d’encensoir de l’Angélus qu’il a perçus et l’airain a perdu cette longue vibration épandue en nappes sereines au-dessus des campagnes. Mais la cloche, au contraire, frappe à coups pressés, et à chaque coup retenant son élan, suspend le son bref, martelé dans l’espace immobile. La peur est suspendue au-dessus du monde, les voiles du soir se font plus lourds, la lugubre cadence ne cesse pas: c’est le tocsin. Et voici que tous les hommes de la terre fouillent du regard le sombre horizon, afin d’y reconnaître la lueur de quelque sinistre. Une ferme brûle dans un bourg, la flamme est quelque part, dans la nuit... Levons-nous, allons vers la douleur et vers la mort...

O Maxence, quel est donc en toi cet appel qui te glace? Je t’ai vu frissonner dans la nuit. Je t’ai vu dans les veillées sanglantes, tandis que la mort te frôlait. Je t’ai vu parmi les décombres de ton âme, et ton cœur s’est arrêté de battre dans ta poitrine. O mon frère, cesse de pleurer devant l’horizon qui se tait. Le tocsin a retenti au fond de toi. Prends ton bâton, et marche vers ta douleur...

* * * * *

Une heure du matin. Maxence se dresse, à même le bain lunaire. La molle clarté ne suffit pas. Le paysage est incompréhensible, car l’on est arrivé là, à la nuit tombée, et la disposition même du camp reste mystérieuse. D’ailleurs, où sont ces hommes? Nul ne le sait... Quelque part, en Adrar, très loin peut-être de ce Nijan, au nom tant désiré... Le chef a donné l’éveil. Encore ensommeillé, il titube au milieu des chameaux, agenouillés de tous côtés, et parfois l’un d’eux, qu’il a dérangé dans son rêve sans fin, gargarise un long cri lamentable... Combien n’en a-t-il pas vécu, Maxence, de ces heures incertaines de la nuit, où le cœur est vide, et ne souhaite plus qu’un éternel repos? Alors, on se sent lâche et courbé, le traître désir survient, de quelque douceur en la vie... Mais non! la flamme dans cet homme n’est pas morte, le dur aiguillon de la fièvre n’a pas encore cessé de le mordre. A peine le départ est-il donné, c’est fini. Maxence hume l’espace endormi, toute la profondeur éventée le pénètre, son esprit s’ouvre immensément devant la nuit.

Ils vont tout droit, sur les plaines sans routes, l’avant-garde en pointe, avec les guides. Puis le chef, seul, est signalé par la hauteur prodigieuse de son dromadaire blanc. Et parfois, du claquement de langue qu’il faut, il met au trot le monstre glissant bien sur le tapis des herbes jaunes. Les étoiles, une à une, se lèvent vers l’horizon oriental, tandis qu’à l’autre bord, la lune s’enveloppe dans les brumes du couchant. Ils vont tout droit, dans le vent froid, dont le frissonnement s’est levé en même temps que les ténèbres totales descendaient sur la terre. Et c’est l’heure mortelle où la lune est couchée, tandis que tarde encore le soleil... Voici l’aube enfin, et voici la lumière victorieuse et l’embrasement, en un instant, de toute la terre. Autour des voyageurs, il y a des nappes de petites graminées dont les chameaux sont gourmands. Les peaux de bouc sont pleines d’eau. On s’arrêtera donc ici, en attendant que de nouveau la nocturne fraîcheur ouvre la route.

La journée, comme un fruit tardif, sera lente à mûrir. Ah! que cette longue patience s’accorde mal avec l’ardeur d’une âme qui ne peut plus attendre! Que Maxence se recueille dans l’ombre chaude de sa tente, qu’il promène son ennui sur la terre tremblante de lumière, il a la certitude que l’effort de sa méditation sera stérile, et déjà l’amer regret est en lui de ces heures qu’il ne saura pas employer. O Dieu! voyez-le: il étouffe, il va mourir, il brise contre l’obstacle son effort impuissant, comme une guêpe en été s’acharne sur les vitres de sa prison. Il voudrait... Mais non! Plus rien à faire, il est au bout de sa pensée, il est au bout de l’espérance, dans la sueur de l’interminable agonie. Voici le terme du voyage, et l’échec, à tout jamais consommé, de cet esprit!

A tout jamais? Peut-être non! Mais que Maxence n’espère rien de lui tant que les souffles du ciel ne l’auront pas lavé de toute l’impureté des hommes. Aussi longue sera la séparation d’avec les purs, aussi longue sera en lui l’agonie de l’esprit circonscrit dans l’espace étroit. Il est au seuil de ces royaumes réservés à ceux-là dont le cœur est intact et que la laideur du monde n’atteint plus. O beaux royaumes de l’Intelligence, qui ne souffrez que les âmes transparentes des saints, belles régions que ne connaîtront même point ceux qui sont purs et sages selon le monde, et qui ne voulez que les purs et les sages selon le ciel, jardins sublimes dont les bons sont chassés et qui n’accueillent que les parfaits, heureux sont les hommes qui vous ont aperçus de cette vallée profonde où nous pleurons, heureux et bienheureux, ceux qui vous ont désirés dans l’innocence et dans la force de leur âge!

Maxence à cette heure le savait: il y a une hiérarchie entre les âmes. Et d’abord il y a des pensées viles--pour les cœurs mauvais. Et puis il y a des pensées belles, mais faciles, il y a de pauvres, de misérables satisfactions spirituelles pour ces cœurs qui ignorent profondément le mal, mais ne se nourrissent que de vertus ordinaires. Mais quels sont ceux-ci qui s’avancent, portant leurs cœurs au-devant d’eux, comme des flambeaux? Ce sont les héroïques, les affamés de la vertu, les assoiffés de la justice. Certes, ils se sont gardés des chutes grossières. Mais ils jugent que c’est peu. Ils veulent cette pureté essentielle qui est l’entrée dans l’intelligence supérieure. Car tout est lié dans le système intérieur de l’homme, et la lumière profonde de ce qui est vrai manquera toujours à qui ne se sera point fait un cœur de cristal. Et Maxence lui-même, où est-il? Hélas! qu’il se sent loin de la sagesse! Qu’il se sent séparé de ces guides célestes de la connaissance unique! Qu’il trouve aride et désolée la route de son exil et de sa peine!

* * * * *

Il est trois heures. Le soleil est haut encore, il accable de ses feux la terre calcinée, et l’air de la fournaise consomme tout ce qui est liquide, la salive avec la sueur humaine, et l’huile intérieure dans les jointures des membres. N’importe! On partira. Maxence ne peut plus attendre. C’est une grande affaire qui l’appelle là-bas. Debout, les amis! Suivez cet homme que ronge un amer souci, et ne vous plaignez pas! Si vous saviez la flamme qui dévore sa poitrine, c’est de lui et non de vous que vous auriez pitié!

On marche, on marche longtemps... La nuit se passe... On marche toujours... Le soleil de nouveau jaillit de la terre lointaine... Mais des arbres apparaissent. Une molle dépression a rompu la monotonie du désert. De très vieilles ruines sont à la lisière d’un bois. Est-ce un rêve ou bien l’un de ces mirages qui déçoivent si souvent les coureurs des sables? Non, Maxence est simplement à Douerat, où ses chameaux pourront à l’aise remplir leur panse et boire, plusieurs jours durant, une ombre bienfaisante.

A peine les ordres sont-ils donnés pour l’installation du camp, le chef s’éloigne et il va s’asseoir sur les ruines, à la lisière du bois. De sombres légendes, qu’il connaît bien, se rattachent à cette ville très ancienne. Mais il n’a pas le goût d’y songer. Car une autre légende vient de s’éveiller au plus profond de lui-même, une autre histoire, si belle qu’elle ne peut pas être...

* * * * *

Là-bas, dans le pays de cet homme, il y a des maisons de paix et de prière, et dans ces maisons, à tout jamais fermées au bruit du monde, s’écoulent des vies humbles et silencieuses. Des gens vont et viennent, occupés à d’honnêtes travaux, et leurs calmes regards reflètent des consciences sans tache. A les voir, on reconnaît tout de suite de bons travailleurs, penchés tout au long du jour sur la tâche humaine que Dieu leur a mesurée. Mais regardez-les mieux: ces gens sont des chrétiens. On les croit sur la terre, mais leur conversation est dans les cieux. On les croit parmi les hommes, mais ils ont société avec leur Dieu. Si humbles soient-ils, ils sont pourtant dans la douce intimité des Anges, et plus grands que les Anges, puisqu’ils peuvent à chaque jour aimer mieux, puisqu’ils peuvent monter sans cesse dans la Foi et dans l’Espérance. Leurs âmes sont des lacs tranquilles où les Personnes divines aiment à se pencher. Et l’on voit sur le front la Colombe de l’Esprit, parce qu’ils ont su se garder dans l’innocence et dans la paix. Ceux-là ne cherchent plus la griserie du voyage, parce que cette terre est trop parfumée, où ils se sont arrêtés. Ceux-là ne navigueront plus sur les mers mauvaises, parce qu’ils ont trouvé le port et que l’ancre a été jetée dans l’incomparable béatitude. O merveilleuse apparition! Cela est-il possible? Cela peut-il se dire dans la langue des mortels?

Mais voici maintenant le voyageur. Le voici, lancé à travers le monde, à travers le péché. Il est avide des choses nouvelles. Il rôde en cercle, autour des champs de la terre, le regard oblique, la bouche amère. Il fuit! Il fuit son âme, l’âme immortelle et divine qui est en lui, il fuit son âme, créée pour l’amour, son âme plus belle que le septième empyrée... Cependant, dans cette course affreuse, il s’arrête, il considère la route de sa condamnation, il a peur...

«Non, dit une voix obscure au fond de lui, il n’est pas possible que la vie soit là, dans cette rancœur, dans cette amertume immense de la conscience mauvaise. Il n’est pas possible que la vraie route soit celle-ci qui ne mène nulle part, ni que les saints ne prévalent pas contre nous...

«Heureux, dit encore cette voix, heureux ceux qui sont immaculés dans la voie,--dans la voie qui est droite, et non oblique, dans la voie qui est la plus courte, et non dans celle-ci qui sinue à travers les apparences et qui ramène éternellement au même point.

«Assez! répond le voyageur. Je souffre sur la terre ennemie, mais je ne veux pas de vos consolations. Car je suis avec les hommes et non avec les Anges, et je n’ai de désir que de ce qui respire à mon image.»

--Ce n’est pas vrai, reprend la voix, tu n’as de désir que de Dieu, car la connaissance de Dieu est ta part, et, comme l’abeille, dans l’été, distille le miel, comme la fleur sécrète en elle le parfum qui lui est propre, ainsi ta fonction est de contempler, avec des yeux d’amour, l’impérissable.

--Laissez-moi. Je suis bien ainsi. Les larmes des hommes sont belles, et leurs paroles suffisent à mon amour.

--Les larmes, ô voyageur!... Mais non pas toutes les larmes. Les larmes qui sont belles, tu ne les connais pas, parce que ce sont les larmes de l’espérance. Vois cet homme qui soupire aux pieds de son Dieu. Lui aussi, il est inquiet, mais c’est de la perfection; lui aussi, il gémit, mais c’est de son exil. Lui aussi, il porte sa peine, mais c’est de ne pouvoir atteindre la plénitude de la beauté intérieure. Aussi sa vie est-elle comme le rejaillissement perpétuel de la sève dans le bourgeon multiplié, et la glorieuse ascension vers le plus haut ciel.

--Oui, cet homme est le plus grand des hommes et misérable auprès de lui est le stoïcien, à tout jamais enfermé dans cette prison qui est lui-même. Mais que ferai-je pour sortir de cette mortelle langueur où je suis, et pour m’élever au-dessus des campagnes de la terre?»

Et la voix dit:

«Rien par toi-même. Tes pieds sont rivés au sol. Ce n’est pas toi qui te donneras des ailes, et tu es enfermé de toutes parts par la terre finie, dans le chiffre de la connaissance élémentaire. Mais voici venir Celui qui t’a promis la vie, il arrive pour dénouer les liens de ta captivité. Écoute, ô malheureux, les paroles de la délivrance. Envole-toi, fière colombe, rendue à son azur, envole-toi vers ce cœur percé de la lance, qui a saigné pour toi. Veille et prie...»

Alors le voyageur s’arrête. La peine l’étouffe, le regret, il ne sait quelle vague nostalgie, l’obscur remords. Et la même plainte monte à ses lèvres, la même plainte, inlassable et monotone, remonte en lui:

«O mon Dieu, puisque Vous m’avez mené jusqu’ici pour me faire entrevoir Votre Visage, ne m’abandonnez plus. Manifestez-vous enfin, puisque Vous seul pouvez le faire et que je ne suis rien. Comme Vous avez montré à Thomas vos plaies sanglantes, envoyez-moi, mon Dieu, le signe de votre Présence...»

Or, voici ce que répond le Maître du Ciel et de la Terre:

«Tu me cherches, et je suis là, pourtant, dans ce dégoût de toi-même qui t’est venu, dans cette lourdeur de ton âme captive, et jusque dans le cauchemar affreux de tes péchés. Mais comment me reconnaîtrais-tu, moi qui suis vrai, au milieu de tant de mensonges où tu te complais encore? Comment comprendrais-tu mes Paroles, qui sont la Paix, toi qui vis dans l’aigre dispute, et dans la discorde et dans la révolte de ton corps, dressé contre ton âme, dans le sifflement de la rage impuissante? Rappelle-toi, pauvre enfant, cette ville où tu vivais, rappelle-toi...»

* * * * *

Maxence cache son visage entre ses mains. Il revoit le carrefour auprès des portes, et les globes de lumière, et le Prince du monde, qui était là, avec sa figure verte, grimaçant derrière les tilleuls. Lui-même, il parlait, il parlait intarissablement, comme un homme saoûl, et des gens parlaient aussi, qui avaient mis de beaux habits propres sur leur immense saleté, de faux élégants, de faux joyeux, de faux intelligents, des demi-malins qu’on aurait crevés avec une parole forte, des messieurs très contents d’eux-mêmes, mais qui se seraient effrités instantanément, et volatilisés sur l’heure, si l’on avait dit auprès d’eux un seul petit mot qui fût vrai. Et la jouissance était la divinité de ce carrefour, la jouissance acharnée, la jouissance plein la gueule, jusqu’à étouffer, par devoir...