Le Voyage du Centurion

Part 7

Chapter 73,999 wordsPublic domain

Maxence regarde Sidia, la souffrance aiguë le saisit, un «oh!» s’étouffe sur ses lèvres. Mais à quoi bon répondre, et que répondre? Il n’est pas autre chose en lui que l’explosion silencieuse de la tristesse... O Maxence! cette parole ne s’effacera plus et ce regard hautain ne cessera pas de peser sur toi, qui baisses les yeux et qui te tais. En vain tu balbutieras: «Ce n’est pas vrai...» Où que tu ailles désormais sur la terre des vivants, la voix intérieure te répondra: «Oui, le royaume de la terre est à toi. Toute la science humaine est à toi. Toute la pensée humaine est là, dans le creux de ta main et il n’est point de système que tu n’aies pesé, point de cité dont tu n’aies fait le tour. Tout ce qui peut être mesuré dans la nature a été mesuré par toi. Tout ce qui peut être réduit sous la puissance de l’homme, tu l’as fait tien et tu lui as imposé la marque de la servitude. Mais le royaume céleste qui ne se pèse ni ne se mesure, ce royaume-là ne t’appartient pas. La cité de Dieu, qui n’est pas faite avec des pierres, mais avec les mérites de tous les saints, cette Jérusalem du ciel t’est fermée. Tu es limité dans la proportion humaine, et de l’homme à l’homme, tu sais tout. Mais de l’homme à Dieu, de l’ordre visible à l’invisible, du naturel au surnaturel, de l’accident visible à la substance invisible, c’est à peine si tu as posé la mystérieuse équation, et le terme connu à côté de l’inconnu...»

O Maxence! Cette parole ne s’effacera plus! En vain, tu diras: «Ce n’est pas vrai. Et de toutes parts, sur le sol chrétien se lèvent des hommes qui portent témoignage pour moi, et je les reconnais comme les frères bien-aimés de mon sang. Voici pour te confondre, Sidia, les ascètes chargés d’œuvres devant Dieu, voici les contemplateurs en qui rien d’humain ne subsiste plus, et déjà leurs visages ont la couleur des corps glorieux, voici les explicateurs des mystères, ceux qui, au delà de l’effet, ont saisi la cause, et nul ne peut les suivre, dans les limbes de leur pensée, s’il n’a déjà en lui la grâce de l’Esprit; voici les bénis de Dieu, par qui les miracles de l’amour se sont accomplis; voici les saints semant les prodiges sous leurs pas, et les Docteurs en qui la Parole a pénétré jusque dans les jointures et dans les os, et voici la divine folie des martyrs. Et voici, dans le fond de nos campagnes, les plus humbles de mes frères, voici les plus obscurs et les plus courbés. Mais ceux-là même, ils sont dans la possession du ciel, et, si attachés que soient leurs pas à la terre, encore vivent-ils dans l’esprit, et entrent-ils dans la participation du divin. Et ce sont eux, ô Maures, ce sont eux avant tout qui viennent vous confondre et redresser votre offense...»

En vain ces paroles-là seront dites. Car ces témoins que Maxence invoque, ils se retournent contre lui, ils portent condamnation contre lui, et eux-mêmes, plus encore que Sidia, ils le confondent. Eux-mêmes se dressent en accusateurs, et ils se tiennent devant lui avec le vivant reproche de leur visage de douleur...

* * * * *

Maxence quitta Port-Étienne avec la conviction qu’il était un très pauvre homme,--mais riche de cette certitude, il se replongeait dans le désert avec la sombre ivresse du chercheur d’or, aux plus profondes forêts de la Guyane. Rien de ce qu’il savait n’était la satisfaction profonde de l’esprit se retrouvant tout entier, et s’épuisant dans la plénitude de l’embrasement victorieux. Nul maître n’était pour lui le maître incontestable. Nulle parole, de toutes celles qu’il avait reçues, n’était la parole de la vie. Et pourtant, il sentait confusément que ce serait là, dans le silence des sables éternels, que se dresserait le Bon Pasteur, tendant à la brebis nouvelle ses mains sanglantes. Les cercles de feu s’ouvraient, l’un après l’autre, pour le geste de la délivrance, et déjà, à l’extrémité de la terre altérée, apparaissait le ciel du rafraîchissement éternel...

Le temps des épreuves n’était pas fini, mais la bénédiction de Dieu était sur elles. Maxence connut la soif, l’attente amère de la mort, la sueur de sang, l’immense fatigue semblable à l’agonie, tout--sauf le désespoir qu’une force mystérieuse lui interdisait. Et parfois la peur immense se mettait dans la petite troupe, la peur hideuse courant de proche en proche, claquant comme le vent du nord dans la nuit sans lune. Alors il fallait que le taciturne trouvât un sourire, avec la douce parole du père à ses enfants, et il était, devant la masse humaine serrée derrière lui, comme la petite lampe de l’espérance qui brille au bout de la plage abandonnée.

Au puits de Bir Guendouze, les vivres étaient à peu près épuisés. Maxence hâta la marche sur Bou Gouffa. La chaleur était devenue intolérable. L’air était si pesant que l’on entrait dedans comme un nageur faisant effort pour fendre une eau morte. Le ciel se chargea d’une fine poussière jaune, pénétrée de lumière diffuse. Des chameaux tombèrent morts d’épuisement. Le météore était comparable à une cloche de cuivre ayant perdu la propriété de la résonance, et s’abattant sur le monde frappé de stupeur. Maxence craignait de perdre tous ses animaux et il voulut marcher la nuit. Mais la lune et les étoiles étaient cachées par la brume, ce qui rendait la direction impossible.

Le troisième jour, on était parti avant l’aube. Lorsqu’elle parut, Maxence arrêta sa troupe pour la prière du matin. L’immense plaine se taisait, comme si la respiration du monde eût été suspendue. Bientôt, le gros disque fuligineux du soleil sortit des brumes de l’horizon, et déjà, au bas de sa course, il répandait d’immenses nappes de lumière métallique recouvrant la masse, radiante elle-même, de la terre. On repartit. Bientôt les premières hauteurs de l’Adrar Souttouf apparurent, mais toutes proches, car la caractéristique du phénomène était que le monde avait perdu sa profondeur et tout l’ordre que donne aux choses l’atmosphère. Enfin, vers midi, Maxence mit pied à terre au puits de Bou Gouffa, à l’endroit même où, quelques jours avant, un Maure, et non lui, avait confessé la gloire de Dieu. Le premier bolge était franchi.

Or les pensées de ces hommes qui étaient là se taisant et se recueillant en eux-mêmes, n’étaient pas complexes et diverses, mais au contraire leurs esprits étaient tendus vers le but qu’ils poursuivaient dans l’espace, comme des cordes prêtes à se rompre. Le soir même, l’on repartit pour franchir l’Adrar Souttouf. Vers dix heures, Maxence se trouvait entre deux parois de pierres qui devaient être l’entrée dans le massif. Les chameaux n’avançaient plus qu’avec peine. Le fond des monts apparut, derrière les décombres du couloir, et parfois, aux épines d’un arbre suspendu aux flancs des rocs, le burnous du jeune chef se déchirait. On était perdu dans les rocs de l’Adrar Souttouf, là où sans doute aucun être humain n’avait encore passé, dans les solitudes sauvages que trouble seul, de loin en loin, le passage d’un mouflon solitaire. Cette pensée, un peu grisante, arrachait Maxence à son souci et détournait son regard de la voûte obstinément fixée. Pourtant une échappée apparut sur la droite: c’était une pente très raide, mais sablonneuse. Au bas se trouvait un fond d’oued étroitement resserré entre des rochers abrupts. Il y avait là assez de sable pour que tout le monde pût reposer. Alors on s’arrêta, et Maxence, debout et frissonnant sous les étoiles invisibles, considéra autour de lui le deuxième cercle.

* * * * *

Mais le troisième cercle fut le Tiris, avec la faim, l’extrême pauvreté, l’immense abandon. Maxence s’éloignait de la terre. Sa vie ralentie n’avait plus qu’une faible pulsation. Et déjà plus rien d’humain ne restait en lui, qui s’avançait dans le rêve sans fin de la lumière surnaturelle. Parfois, se ressaisissant, il disait, les poings sous le menton: «Voyons, où en sommes-nous?... Réfléchissons...» Mais les poings retombaient, et la voix intérieure disait: «Plus tard... Maintenant, laissons agir le silence, qui est le maître...» Et vraiment qu’étaient les épreuves et tous les cercles de la douleur, en regard de ce bien immense qu’il possédait?... Malheur à ceux qui n’ont pas connu le silence! Le silence est un peu de ciel qui descend vers l’homme. Il vient de si loin qu’on ne sait pas, il vient des grands espaces interstellaires, des parages sans remous de la lune froide. Il vient de derrière les espaces, de par delà les temps,--d’avant que furent les mondes et de là où les mondes ne sont plus. Que le silence est beau!... C’est une grande plaine d’Afrique, où l’aigre vent tournoie. C’est l’océan Indien, la nuit, sous les étoiles... Maxence les connaissait bien, ces vastes espaces semblables aux fleuves sans bords du Paradis. Et cette grande descente, au fil du temps, quand d’abord le silence clôt les lèvres, et puis pénètre jusqu’à la division de l’âme, dans les régions inaccessibles où Dieu repose en nous. Et quand il sortait de cette retraite, comme le solitaire quitte sa cabane pour admirer l’ouvrage de la création, déjà c’était pour dire: «Tout Vous confirme, ô Père céleste. Il n’est point une heure qui ne soit votre preuve, il n’est point une heure, si sombre qu’elle soit, où Vous ne soyez présent, il n’est point une épreuve qui ne soit une preuve de Vous. Que je meure de soif dans ce désert, et je dirai encore que ce jour est béni--car je Vous ai vu présent dans votre justice comme je Vous ai vu présent dans votre miséricorde, et je n’ai pas préoccupation des apparences, qui sont la soif et la faim et la fatigue, mais de Vous, qui êtes la réalité. O mon Dieu, aidez-moi à marcher sur la route où Vous-même m’avez engagé, vous souvenant de la Parole de votre Fils qui a dit: «_Ce n’est pas vous qui M’avez choisi, mais c’est Moi qui vous ai choisi._»

DEUXIÈME PARTIE

I

«DÉJA, LES CHAMPS SONT BLANCS POVR LA MOISSON.»

_ARGVMENT._--MAXENCE RECONNAIT CET AVTRE CENTVRION QVI VIT LE SAVVEVR SVR LA CROIX ET QVI CRVT.--LVI, IL N’A QVE LE CIEL A REGARDER, MAIS C’EST LE CIEL D’AFRIQVE, LE CIEL DV REJAILLISSEMENT INTÉRIEVR.--IL NE MANQVE A MAXENCE QVE LA GRACE.--LE COMBAT DANS LA NVIT.--LE HÉROS DÉVISAGE LA MORT.--MAIS LE JOVR RAMÈNE L’ACTION DE GRACES.--GRANDEVR ET SERVITVDE DE L’AME CHRÉTIENNE FIGVRÉE PAR LE SOLDAT.

Le sable est l’élément primitif et cette matière même qui, à l’origine, fut séparée d’avec les eaux. On a peine à croire qu’il vienne de la désagrégation des rocs, mais au contraire les nappes qu’il forme sont à peine distinctes de la substance fluide d’une nébuleuse. Il est le mouvement, antérieur à la fixité, le pur mouvement originel, et l’impondérable où n’a pu s’accrocher la vie. Que de fois Maxence, devant la morne étendue, se trouva reporté à ces vastes tableaux de la Genèse, alors que le temps lui-même venait d’être créé, avec le premier jour et la première nuit! Que de fois il se vit transporté à ces heures, qui furent les premières, pour la constitution de cette chose nouvelle: le présent joint au passé! Que de fois il fut pris de vertige devant ce noyau en ignition de la planète, que pourtant il dominait de toute la hauteur de la pensée humaine!...--«L’Esprit de Dieu était porté sur les eaux.» Si l’on essaie de se représenter la troisième Personne planant sur les eaux qu’animent de grands remous paisibles, tandis que les armées innombrables des Anges viennent d’apparaître dans le Ciel, on sera sur cette plus haute plate-forme de la rêverie humaine, comme le voyageur penché sur le pur espace et sur la forme impénétrable du Désert... L’esprit de Dieu est porté sur les sables.

Mais le plus souvent, surtout aux heures clémentes du matin, et quand il a devant lui la perspective d’une longue journée de route, Maxence se limite à la chose humaine et il attache son regard sur le cercle vivant inscrit dans le cercle de l’horizon, et circonscrit autour de lui. Il connaît ses hommes et ils le connaissent. Ils sont liés par la vie allant de l’un à l’autre. Il est leur chef et ils sont ses hommes. Et à eux tous, ils sont un petit système complet, un système de gravitation morale, roulant dans l’immensité sans rivage, et de toutes parts, battu par l’ouragan des sables. Maxence commande et ils obéissent. Et il est tel que le Centurion, ayant la centurie derrière lui, et disant à l’un: Va-t’en, et il s’en va, et à l’autre: Viens, et il vient.--Le voici semblable à ces humbles officiers des cohortes romaines qui apparaissent de loin en loin dans l’Évangile, afin que la préférence de Dieu soit manifeste. Et ce fut l’un d’eux qu’admira le Seigneur JÉSUS, le jour même qu’il entra dans Capharnaüm, car il n’avait point trouvé une telle foi en Israël. O reconnaissance lointaine! Douce et pénétrante salutation! Un soldat a été proclamé le premier dans l’ordre chrétien, et un autre est au pied de la croix, qui se découvre devant la Face misérable, et qui dit: «Cet homme était vraiment le fils de Dieu!» Et un autre encore s’appelle Corneille qui était centenier dans une cohorte de la légion nommée l’Italienne et celui-là fut le premier parmi les Gentils qui reçut le Saint-Esprit avec la Parole de JÉSUS-CHRIST. Voici maintenant Maxence, qui est aussi un soldat entre beaucoup, un soldat semblable à ces soldats, car les soldats de tous les temps sont semblables, et tous ils sont rentrés dans l’amitié du Seigneur, un honnête soldat qui ne demande qu’à savoir et à obéir, et qui attend, dans la soumission véritable, l’ordre du général.

«O mon Dieu! disait ce dernier venu, comme le lieutenant de Capharnaüm, son aîné--dites seulement une parole et mon âme sera guérie!» Mais cette parole, et ce signe véritable, et cette réponse authentique, il les exigeait, et, comme le chef de guerre rassemble les matériaux de l’expédition avant le départ, il ne voulait rien entreprendre avant que les armes de la vérité ne fussent prêtes. «Je le sais, disait-il encore, il est des hommes qui prétendent aimer le vrai. Mais si une vérité vient de Dieu, ils la rejettent et se voilent la face comme des hypocrites et pharisiens. Ils veulent bien tout peser et tout contrôler, hormis ce qui dépasse l’apparence et la confabulation humaine. Ils admettent la vérité, à condition qu’elle rentre dans les cadres qu’ils lui ont préparés. Ceux-là verraient à Lourdes les mourants se redresser et les boiteux marcher droit, qu’ils diraient: Non, encore, dans leur malice infernale. Et ils mettraient leur bras dans la plaie ouverte qui est au flanc du sauveur, comme fit Thomas Didyme, qu’ils diraient encore: «Je ne crois pas!» Oh! non, je ne suis pas comme ces hommes vraiment maudits. Il est vrai, mon cœur est fermé à Vous, ô mon Dieu, il est tardif et obstiné, il est lent à Vous accueillir. Mais montrez-moi seulement les plaies de Vos Mains et de Vos Pieds, et je dirai comme Votre Apôtre: «Mon Seigneur et mon Dieu! Je ne résisterai pas à la vérité, quand même elle viendrait de Vous, et si Vous avez dit: Cela est, je ne dirai pas: Cela n’est pas, si cela est.»

Ainsi pensait Maxence vers la seconde année de ses voyages sahariens, sentant s’agrandir en lui sa capacité intérieure et le cercle de la possibilité spirituelle. Comme il était dans la plaine rocheuse du Tijirit, une pluie tomba, et ce soir-là, un ciel de merveille l’accueillit au sortir de sa tente. Il était peint de couleurs inaccoutumées, et sa teinte translucide était faite de vert d’eau très pâle, dans des profondeurs liquides. Elle rappelait aussi certaines roses délicates que Maxence avait vues en Chine, ou bien certains fonds de mer, dans les golfes de Bretagne. Vers le zénith, le tableau se fondait en rose, insensiblement, tandis que vers l’horizon, quelques nuages s’allongeaient, légers, et proches de l’éther glacé. Le soleil venait de disparaître, et des rayons divergents, semblables à de vastes plissements, partaient du point où il était tombé. Mais ces rayons n’étaient pas faits de lumière. Ils n’étaient que des traînées obliques d’un rose vert, un peu plus pâle que le reste du ciel. A ce moment, la plaine parut au voyageur d’une immensité prodigieuse. La chaîne de Tahament, vers laquelle il marchait depuis trois jours, était d’un gris très pâle et pourtant elle faisait une vive découpure sur l’infinie profondeur du couchant. Rien, hors d’elle, dans la plaine, n’attirait le regard, sinon une faible ligne argentée,--et c’était un de ces lacs éphémères de l’hivernage qui, après quelques jours, disparaissent, parfois pour plusieurs années.

De grandes choses peuvent assurément se faire par ce ciel-là. Son silence et sa profondeur pressent Maxence, et le projettent hors de lui-même, dans cette région qui n’est plus donnée par le témoignage du corps, et qui s’étend au delà du cercle étroit de l’égoïsme. Je sens qu’il y a, dit-il, par delà les dernières lumières de l’horizon, toutes les âmes des apôtres, des vierges et des martyrs, avec l’innombrable armée des témoins et des confesseurs. Tous me font violence, m’enlèvent par la force vers le ciel supérieur, et je veux, je veux de tout mon cœur leur pureté, je veux leur humilité et leur pitié, je veux la chasteté qui les ceint, et la piété qui les couronne, je veux leur grâce et leur force. Je ne m’arrêterai pas, je m’avancerai vers la plus haute humanité, vers ce grand peuple qui est là-bas, derrière le dernier étage de l’horizon, entraîné dans le sillage immense du souffle divin.

Ainsi son cœur était-il aspiré vers la perfection, et vers ce point, objet de toutes ses recherches, qui est la conjonction du beau avec le vrai. Le beau, il l’apercevait déjà, et par là, il s’approchait de la connaissance de Dieu. N’est-il pas chrétien en quelque manière cet homme-là, qui désire un certain rejaillissement de l’âme en lui, qui a soif de la vertu surnaturelle, qui désire de vivre avec les anges, et non plus avec les bêtes, qui a la volonté de s’élever, de se spiritualiser sans cesse, et dont le cœur est si vaste qu’il déborde les limites de la terre? N’est-il pas digne, en quelque manière, de la nourriture catholique, celui qui a cette angoisse d’être meilleur, celui qui a ce goût, de s’organiser dans l’absolu, celui qui a cette finesse de dire: «La morale des hommes, c’est bien, mais la morale de Dieu, c’est mieux...»? Et n’appartient-il pas déjà au ciel, celui qui en a le désir et la mystérieuse préférence?

«Mais c’est peu, s’écrie Maxence. Je suis ici, où les misérables discussions sont mortes, et en cet endroit de l’espace où les voix aigres des docteurs dans le temple ne parviennent plus. Je suis ici, tendant mon cou vers le soir incomparable, tandis que les hommes de mensonge, penchés sur la glose et la leçon, se réjouissent là-bas, à cause de la subtilité de Satan qui est en eux. Rien ne m’arrive plus de la mauvaise querelle, ni cet éclat de rire de celui qui, du coin de la porte, se réjouit du bon tour qu’il a joué, ni cette clameur du juge infâme qui a tué Dieu avec la lettre. Tout cela est mort, comme le cri de l’oiseau des grèves ne dépasse pas, dans la nuit profonde, la dixième vague. Tout ce bruit s’est noyé dans ce silence. Tout ce bruit mortel s’est résorbé dans le silence immortel. Toutes ces voix périssables se sont tues, devant le silence de l’Esprit. Que dis-je? Tandis que je suis seul et lointain, le fait éclate immensément de toutes parts. Les évangélistes ont parlé, le témoignage a été porté, et la quadruple affirmation est si forte et si nue qu’elle suffit, et donne à tout, réponse. L’Église de Pierre la perpétue, portant elle-même par l’accomplissement de sa promesse le gage de sa vérité. Et parfois des signes formidables font trembler le monde. Les morts ressuscitent sous le baiser des saints, et dans une piscine, plus précieuse encore que celle de Bethsaïda, les ulcères horribles sont guéris et les écailles tombent des yeux aveugles, pour la confusion des faux savants. De toutes parts, le fait surgit, avec l’appareil de la certitude et l’indubitable constatation. Le monde est troublé jusque dans sa profondeur. Les méchants sont pris de tremblement et les hommes véridiques courbent la tête, parce qu’ils ont reconnu la présence de Dieu.

Mais moi, je n’ai pas besoin de ces signes et de ces prodiges, parce que je suis ici et que je considère ce monde, et mon âme au milieu de ce monde. Ce miracle me suffit, d’être là, et de me connaître moi-même comme inconnaissable. Ce miracle me suffit, que j’aie une âme au milieu de ce monde, et si profonde que je reste tremblant au-dessus d’elle, comme l’oiseau immobile, les deux ailes déployées, au-dessus de l’abîme. Il ne m’a pas été donné de contempler la terre secouée par la face du Seigneur, je n’ai pas vu les rivières remonter vers leur source, ni les montagnes sauter comme des béliers. L’ordre de la nature n’a point été suspendu devant mes yeux. Mais j’ai assisté à ce miracle, de l’ordre de la nature se perpétuant. J’ai vu Dieu laissant toute chose en sa place, selon l’ordonnance primitive. J’ai vu le monde prodigieux, et rien ne manque à l’ensemble. Tout est plein jusqu’au bord, et pourtant il n’y a rien de trop. La matière remplit exactement la forme, et mon âme, c’est-à-dire ce que je sens en moi de non mortel, est à la capacité de ce monde. O merveille! J’ai contemplé le système des choses invisibles, manifestées visiblement, et l’adaptation de la chose à l’intelligence!»

* * * * *

Que manquait-il donc à Maxence? Quelle force l’arrêtait au seuil des joyeuses demeures de l’absolu, et quelle était cette angoisse mystérieuse qui se mêlait à l’ivresse exultante de la conquête du monde? C’est que sa voix était seule dans le désert. C’est que ce Dieu qu’il appelait n’était pas venu. C’est qu’il sentait que rien de ce qui était en lui n’était le ciel. Dans l’angélique dialogue qui s’était institué, sur ce coin perdu de la terre, entre une âme et son créateur, la voix principale n’avait pas encore parlé. Les mots de la libération n’avaient pas retenti, et Maxence sentait bien qu’il n’avancerait plus, si le maître ne venait à lui et ne lui disait: «Lève-toi et marche!»

Considérons pourtant cet homme, en plein désert, avec son travail humain et l’accomplissement de sa mission sur la terre. Il a la charge d’imposer la France partout où il passe. A chaque jour de sa vie, il engage le nom français. Toute défaillance lui est interdite. Il a le devoir de vaincre, il a l’obligation de réussir. Ce n’est pas un rêveur, c’est un homme de réalités. Il est l’artisan de la souveraineté française. Cette tâche lui a été mesurée, d’être avec les hommes, pour la paix ou pour la guerre, afin que les bons rentrent dans son amitié et que les mauvais soient châtiés. Toute la trame de sa vie tend à lui donner une magnifique idée de l’effort humain.

* * * * *

Maxence est depuis quelques jours dans le Tassarat, quand il apprend par ses goumiers que le campement de Sidina ben Aïllal, récemment soumis à Atar, est proche, et ces gens n’ont pas encore payé leur amende de guerre. Le jeune Français s’élance, et trente Maures, pris parmi les meilleurs, suivent ses traces... Voici le campement du chef, vingt-trois tentes misérables, que la plaine n’a pu dissimuler... Vingt-trois tentes? Qu’importe à Maxence? Il a derrière lui tout un peuple. Tandis qu’il prélève sur les troupeaux de la tribu le nombre d’animaux qui est dû à la France, le vieux cheikh le regarde d’un air sombre et il contient difficilement sa fureur. Pourtant, quand l’opération est achevée, il se ressaisit, il discute, il implore, il proteste même de son désir de vivre en bonne intelligence avec les vainqueurs. On cause longtemps sous la tente. Sidina semble s’adoucir. Et comme l’eau manque dans la région, on décide que tout le monde partira le lendemain, les Français vers l’ouest et Sidina vers l’est. La nuit se passe, Maxence va lever le camp.