Le Voyage du Centurion

Part 6

Chapter 63,742 wordsPublic domain

Toute la misère de sa vie s’était ramassée dans cette sombre équipée d’Atar: d’abord, sa fièvre ardente du vrai, l’impuissance de sa pensée, et puis, devant le plaisir qui s’offrait, son indigne faiblesse, et tout le désordre d’un cœur qui, soumis à lui seul, reste impuissant devant son mal. Lorsqu’il avait entendu ces voix si bien assurées de la mosquée d’Atar, il avait éprouvé le goût violent de l’absolu. Mais maintenant, après le clair regard intérieur, il songe à la pureté--apercevant de tous côtés l’abîme et le manque total de Dieu. «Non, dit-il, rien de ce que je trouve en moi n’est la grandeur, et rien n’est la beauté. Mais au contraire, je me découvre semblable à ces médiocres, qui ne peuvent concevoir une pensée forte et dont le cœur est incapable de violence,--semblable à l’immense multitude des impurs et des méchants, à l’innombrable bétail de la réprobation. Sinon que je me connais et crie, de mes lèvres pénitentes, miséricorde!»--Et, réduisant tous ses désirs égaux dans une même supplication, il s’écriait:

«O Dieu du Ciel, si vraiment vous êtes, voyez la misère où me tient ma conscience. Voyez cet extrême désordre où je suis. Considérez d’une part l’immense désir que j’ai de posséder une règle qui me préserve du péché, et de l’autre ma ferme volonté que cette règle soit selon la vérité, supérieure aux besoins des hommes. Voici mon cœur, Seigneur, qui veut votre paix, et voici mon esprit qui ne veut pas de cette paix, si elle est mensongère. O père céleste, vous le comprenez, ce n’est pas une ombre qu’il me faut, et ce ne sont pas des rêves qui me consoleront dans cette grande bataille terrestre où je suis engagé. Car je suis un homme réel dans le monde réel, et je suis un soldat engagé dans la vraie bataille du monde, et non pas un chimérique, ni un fantaisiste. Donnez-moi donc, Seigneur, un esprit impitoyable pour scruter la loi et le témoignage, comme votre saint Prophète, et pour confondre enfin, s’il le faut, les mensonges des mauvais et des impies!»

Admirable simplicité! Honnête et lourde naïveté! On la comprendra mieux, si l’on pose avant tout que Maxence est un soldat, c’est-à-dire un homme de réalité, un homme de froide logique,--en un mot, le contraire d’un romantique. Dira-t-on qu’il a l’âme indigente et que sa mathématique va tuer le libre génie, la fluidité? Ce serait croire que la richesse de la vie est en extension,--au lieu qu’elle est en approfondissement. Avec les deux ou trois principes qu’il recherche, Maxence sera plus riche que le dilettante qui butine toutes les fleurs et n’en épuise aucune. Et, d’ailleurs, s’il n’avait la volonté d’être vrai, que ferait-il dans ce poste d’Atar, dans ce réduit aux angles droits, à la double enceinte de murs, que des soldats ont construit?

* * * * *

Au seuil, pour la dernière fois, les mouvements secs de la sentinelle qui rend les honneurs accueillent Maxence. L’officier traverse vivement le large chemin de ronde où s’entassent les approvisionnements militaires. La deuxième porte franchie, il se trouve dans une cour carrée qu’occupent de toute part des bâtiments sévères dont deux, se faisant face, ont un étage. Deux escaliers extérieurs mènent à la terrasse, flanquée de bastions et crénelée sur tout son pourtour. Deux grandes vérandas y dispensent une ombre épaisse et chaude: c’est là que Maxence retrouve, pour l’adieu, ses camarades.

Entre les deux vérandas, le soleil s’étale sur l’argamasse. De là, un coup d’œil circulaire peut embrasser l’ensemble du dispositif. Tout, dans l’ordonnance carrée, dans l’unité de la matière,--car les murs et les toits sont pareils,--dans le système symétrique, indique l’ordre, la mesure dans la force, la règle harmonieuse. L’architecte, l’entrepreneur, les maçons furent tous des soldats. Mais ces constructeurs improvisés ont fait une œuvre chargée d’une signification singulière. La demeure qu’ils se sont donnée à eux-mêmes, est, en quelque manière, la demeure de l’absolu. Maxence, devant ces pierres superposées sans art, éprouvait une sorte d’enthousiasme. C’est là, sur cette terrasse bastionnée qu’il trouvait son point de départ. «Nous sommes ici, disait-il, à la borne septentrionale de notre empire. Au delà est l’inoccupé, le pur espace inemployé. Mais comment arrêtera-t-on ce large mouvement que nous y décrivons de proche en proche? La force qui nous pousse est invincible, parce qu’elle est ordonnée comme ces réduits mêmes où nous sommes, et qui portent, sans le vouloir, tout le sens de notre action. Que faire contre la force, unie à la raison? C’est un flot discipliné qui roule d’un bord à l’autre du Sahara et non la masse brutale qu’aucune pensée n’anime. Quelle puissance humaine pourrait donc arrêter ceux qui donnent un monde à la France?»

Du haut de la véranda du nord, on est presque dans le balancement des palmes. Au pied des fûts graciles, des chevaux hennissent. Des hommes, des enfants passent. Et derrière ce jeu d’ombres qui tremblent, la vue reprend possession de l’étendue sans contours. Mais si l’on passe du côté sud, alors il faut fermer les yeux dans l’éblouissement: au pied même de la muraille, commence la plaine. Et parfois, en son centre, s’élève la flamme d’une blanche colonne de poussière qui monte en vrille, aspirée par le vide de la région supérieure. Au fond est assise la muraille de l’Adrar, solitaire à l’extrémité du tableau, très loin de l’homme impur...

* * * * *

Qu’il est noble, au milieu d’un tel paysage, le petit _oppidum_ d’Atar! Enveloppé une dernière fois par le regard du voyageur qui s’éloigne, il apparaît alors comme le dé, jeté au travers de la table, sur qui se joue le destin de la France. Encore le franchissement d’une des ondulations du terrain, et dans un détour, s’abolit le signe salué une dernière fois, et le dernier témoin de la dignité latine.

«Ayant établi son camp vers ce côté de l’_oppidum_ qui, séparé du fleuve et des marais, présentait un étroit passage, César entreprit de préparer les matériaux nécessaires à la construction de la terrasse--_aggerem apparare_,--de pousser des baraques d’approche,--_vineas agere_,--enfin d’élever deux tours,--_turres duas constituere_... Quant au ravitaillement en blé,--_de re frumentaria_,--il ne cessait de presser les Boïens et les Éduens... Mais l’armée ne laissait pas de souffrir de l’extrême difficulté du ravitaillement, due à la pauvreté des Boïens, à l’indiligence des Éduens, et aux incendies des magasins. Ce fut au point que très souvent les soldats manquèrent de grain et souffrirent d’une grande famine. Néanmoins, aucune parole ne fut entendue de leur part, qui fût indigne de la majesté du peuple romain et de la supériorité des vainqueurs: _nulla tamen vox ab iis audita POPULI ROMANI MAJESTATE et superioribus victoriis indigna..._»

En relisant sous sa tente les phrases ternes et sévères du conquérant, Maxence comprenait mieux la suite de l’entreprise où il était engagé. Oui, il les connaissait bien ces murs carrés, ces nobles tracés, ces pures lignes droites des _oppida_ et des voies romaines. Et aussi ces difficultés de ravitaillement et ces inquiétudes au sujet de la _res frumentaria_ et ces démêlés avec les tribus.--Mais surtout, ce qu’il reconnaissait, n’était-ce pas cette _populi romani majestas_, cette sereine et rectiligne souveraineté, cette majestueuse et souveraine dignité française?

Et pourtant, il n’avait pas la paisible assurance du conquérant. Depuis longtemps, depuis sa longue station à Atar surtout, il lui manquait d’être pleinement d’accord avec son peuple. Il sentait qu’il ne participait pas à sa vie. Il avait la certitude de n’être pas le véritable héritier de cette dignité française qu’il savait être surtout une dignité chrétienne. Étranger parmi les renégats et les blasphémateurs, étranger parmi les fidèles et les pacifiques, il ne pouvait en aucune façon parler pour la France dont il portait le nom jusqu’aux extrémités de la terre. Heureux ceux qui n’ont pas la charge d’être les envoyés de toute une nation! Heureux ceux qui ne portent pas le poids d’une patrie sur leurs épaules! Lui, il ne connaîtra pas de repos qu’il n’ait retrouvé le visage de la terre natale et la signification de son nom béni.

Car, voici que depuis l’invasion des Césars, vingt siècles de Rédemption sont venus, et quelle que soit notre volonté mauvaise, nous sommes encore les héritiers de Dieu et les cohéritiers du Christ. Et Maxence lui-même, qui n’a jamais connu son Dieu descendant pour lui sur l’Autel, à l’heure du soleil levant,--il n’est pas parti avec les mains vides, mais il a emporté avec lui la croix de son sauveur qu’il ne voit pas. Poids sans nulle mesure, fardeau indéposable, puisqu’il n’est connu que par cette mystérieuse oppression du cœur et par son seul silence.

* * * * *

Ainsi le voyageur, sur la terre d’Afrique, quoi qu’il fasse et quoi qu’il veuille, est toujours Christophe avec son long bâton, portant, auprès de sa tête inclinée, l’Enfant avec le globe et l’auréole de la lumière invisible.

V

A FINIBVS TERRÆ AD TE CLAMAVI

_ARGVMENT._--LA VIE DES CAMPS.--S’ADONNER A LA CONTEMPLATION.--LE RETOVR A LA COMPLEXITÉ.--VERS LA MER.--IL N’Y A PLVS MOYEN D’ÉVITER LE COMBAT.--CONDITIONS DE LA LVTTE.--ÉLOGE DE LA PAVVRETÉ.--L’ARMÉE DV SILENCE.

Voici à peu près ce qu’un étranger aurait pu voir du camp des méharistes: un désordre de petits abris en paille, de tentes basses, bariolées et rapiécées, où semble grouiller une vie confuse; la tente du chef ni plus haute ni plus luxueuse que celle des soldats; ici, une femme bleue allaitant un bébé nu, là, de petits enfants jouant sur des nattes en paille de palmier; des hommes de toutes races, venus des quatre coins de l’Afrique; le grouillement d’une banlieue; tout l’espace habité, resserré sur le faîte d’une petite colline de sable surplombant à peine l’immense mer des dunes comme une barque basse sur le clapotis de l’eau illuminée. On est à Zoug. Et voici, au plus lointain horizon, tous les points donnant l’azimuth et la latitude: au sud les dômes granitiques de Ben Ameïra et d’Aïcha; au sud-ouest, le piton d’Adekmar et le Gelb Azfar; au nord, Kneïfissah, comme un rongeur sur la table de bois blanc; à l’ouest, la chaîne de Zoug, aussi mince et nette que la sépia sur une toile peinte de la Chine. C’est tout. Hors ces témoins, prêts à répondre de l’emplacement, rien qui attire le regard, ou qui l’amuse. Ni formes, ni couleurs. De la lumière sans couleur. Un seul Personnage compte, et c’est le Ciel. Immense, fait d’une belle matière d’azur profond, occupant toute la place, il apparaît comme la plus certaine des choses créées. Parfois, un flocon effilé le traverse de part en part, sur le plus grand diamètre,--mais bien en vain, car nulle pluie ne surviendra de toute l’année. La terre, elle, visiblement ne sert que de support à ce ciel, et, par ce rôle d’esclave qu’elle assume, elle conduit aussi à la dilatation du cœur, et à la contemplation silencieuse.

Mais, pendant la sieste, l’homme doit interposer entre la nue et lui l’épaisseur de la toile de tente. C’est sous une ombre légère que Maxence attend, dans la grande suspension méridienne, le réveil de la vie. Et parfois il sursaute: il a entendu le subit vagissement d’un enfant et la voix de la mère qui le calme. Ce bruit en a éveillé quelques autres: deux tirailleurs échangent quelques mots rauques. Deux appels éclatent: «Ali!... Ali!...» puis tout retombe dans le silence, la tête lourde se penche sur la poitrine, les paupières se ferment pour la profonde méditation.

Nul nuage, nul obstacle terrestre ne s’oppose à ce qu’on suive la marche du soleil. L’homme est placé en face du jour, et il n’est pas d’autres ombres sur la terre que la sienne propre et celle de sa demeure incertaine. Quand les rayons, devenant obliques, viennent agacer les yeux, l’on peut sortir et Maxence s’en va parmi les chameaux qui ruminent dans l’immobile chaleur. Parfois ils allongent le cou vers les petites tiges métalliques de hâd, seule plante de ce désert,--ou bien ils aiment mieux ne rien faire et simplement abaisser les longs cils de leurs yeux paisibles. Le berger aux cheveux annelés s’empresse auprès du chef.

Maxence revient lentement, car il n’y a pas d’utilité à aller vite. Des Maures déjà sont accroupis en cercle, au seuil de la tente. Il rentre, et, les dévisageant d’un regard aigu, il s’asseoit sur la natte. Puis il les écoute, et il parle avec mesure, selon l’équité et la raison, rendant à chacun son dû et disant ce qu’il est utile de dire... Un nouveau soir est descendu. Une nouvelle nuit est venue, la même nuit est venue, si pure, si sauvage, que toute voix se fait douce devant elle, et bientôt cède et se résout dans l’universelle attention...

Toute chose est simple et bien en place. La vie profonde a rejailli du bourgeon primitif. Toutes les branches mortes, toutes les feuilles jaunies sont tombées, et il ne reste plus que la grande poussée intérieure de la sève, et le travail mystérieux de l’éclosion. Goûte, ô exilé, la joie d’être vrai! Le monde occidental n’est plus. Les mensonges, les vains discours, les sophismes sont pour toi comme s’ils n’avaient jamais été. Te voici seul dans la douce pensée de la nuit, et demain, dans le matin frugal, tu seras un homme aux prises avec la terre, un homme primitif sur la planète primitive, un homme libre dans l’espace libre. Car tu es délivré de tout ce que les hommes ont élevé de leurs mains contre Dieu et tu ne vois plus rien, jusqu’au plus lointain horizon, que l’œuvre même de la Création!

Tout est simple et visible. Et pourtant ce n’est pas un retour à la simplicité que veut dire Maxence. L’âme, livrée à elle seule, découvre des trésors qu’elle ne soupçonnait pas et c’est dans l’élémentaire que se posent les problèmes, avec l’équation de la substantielle vérité. L’homme ne reçoit nul soutien de l’art ou de la nature. Donc il aperçoit mieux la complexe constitution de lui-même. L’esprit le presse de toutes parts, et tous les désirs insatisfaits, que la servitude du corps avait fait taire, rejaillissent dans le fond obscur de la conscience. Ainsi Maxence considère-t-il le champ de bataille intérieur et la défection de tout le visible. Il est seul dans la rose des vents, mais, s’il est seul, c’est encore en compagnie de lui-même, en compagnie de sa misère qu’il connaît bien et du «pourquoi» se dressant à chaque pas avec le «comment». Tout ici le proclame: une certaine simplicité du corps est en raison inverse de la simplicité de l’esprit, et plus rudes deviennent les mœurs, plus fine et plus ailée se fait l’intelligence, s’efforçant sur les choses difficiles, et sur cela même qui paraissait simple dans l’armature occidentale. D’où: ce qui est important dans le monde civilisé, c’est de vivre.

Mais ici ce qui est important, c’est de penser. Et le jeune homme qui, dans son pays, n’a jamais entendu parler que d’un monde sans Dieu, s’il reste auprès des siens, il suivra cette route facile où on l’a engagé, mais s’il vient dans les thébaïdes d’Afrique, rendu à lui-même, il remettra tout en question, il demandera le contrôle et la vérification.

Maxence, malgré les aspects toujours changeants de la vie nomade, ne pouvait détacher sa pensée de cet unique point où il sentait que sa destinée était en jeu. Vers la fin d’avril, laissant le camp sous la garde d’un sergent, il partit avec quelques méhara dans la direction de l’ouest. Il voulait atteindre en ligne droite le petit poste de Port-Étienne, sur les bords de l’Atlantique, à quatre-vingts lieues de Zoug. Les longues heures à chameau, devant le déroulement monotone de l’espace vierge, les haltes dans le silence infini des hommes et des choses, les veilles solitaires sous les étoiles, ou la longue patience des routes nocturnes, tout devait ramener Maxence à cette lutte ardente, à ce corps à corps de l’homme avec lui-même, dans l’azur de l’espace intérieur.

Mais si, d’aventure, la loi du silence est transgressée, c’est pour qu’une parole plus profonde monte aux lèvres de cette demeure qui est dans l’âme inquiète celle de Dieu. Un matin, le jour après qu’ils eurent franchi le désert Tiris, Maxence et ses compagnons se réveillèrent au puits de Bou Gouffa. Minute impérissable! C’était au milieu d’une lande qu’ils reposaient, et des touffes de plantes y poussaient à l’envi, dont le vert pâle était celui des bruyères du pays de Galles. Une rosée abondante couvrait le sol, car déjà l’influence de la mer amollissante se faisait sentir. Vers l’est, les sombres dentelures de l’Adrar Souttouf apparaissaient, couronnées de brumes légères. L’air était allégé, décanté dans les laboratoires du matin, et il apportait, en brises tièdes, des parfums de terres mouillées. Quelques gouttes de pluie tombèrent dans le silence. Maxence, debout vers l’Orient, saluait la naissance du monde. Alors Sidia, un Maure de l’escorte, s’approcha de lui, et, faisant un grand geste du bras droit vers l’horizon:

--Dieu est grand! dit-il.

Sa voix tremblait un peu... Il n’y eut pas d’autres paroles de dites ce matin-là.

* * * * *

On repartit. Un nouveau désert s’ouvrit alors, l’Aguerguer, c’est-à-dire un immense développement de cailloux blancs et de sable blanc, parsemé de dômes de sable étincelants. Et parfois on s’arrêtait, parce que quelques pieds d’usid desséché avaient réussi à se fixer dans le grand mouvement des sables. Les dromadaires pouvaient manger...--«O pays de clarté, disait Maxence, pays faits à l’intention du soleil, solitudes de loin en loin troublées par le passage de quelque medjbour ou la fuite de quelque campement... quelle figure faisons-nous parmi toi? Nous nous retournons, nous constatons notre présence, et presque, nous demandons pardon d’être là...»

Cependant, à mesure que ces hommes se rapprochaient de l’océan, grandissait en eux l’exaltation d’une certaine allégresse. Il n’était pas rare qu’ils chantassent et quant à Maxence, il poussait avec plus de fièvre sa fine monture, lui caressant les flancs de son bâton noueux. Bientôt, le pays se fit semblable à ces terrains de démolitions que l’on voit aux faubourgs des villes, terrains vagues, chargés de gravats blancs, hachés de fossés et d’excavations. Dans les aires de sables, au pied des soulèvements calcaires, des gazelles fuyaient, en détournant la tête vers les voyageurs étonnés...

Puis, un soir, Maxence se trouva sur le bord de quelque chose qui ressemblait au fond d’un lac desséché. Le guide s’était arrêté, surpris. Il revint sur ses pas. Maxence sentait en lui le froid d’une nuit marine, et la pénétration jusqu’aux os de la grande inquiétude d’une navigation transie. Il s’orienta, montra du geste la nuit, où l’on s’enfonça en un dernier effort crispé. Mais la marche était incertaine. Il fallut s’arrêter, attendre que le jour nouveau fixât l’itinéraire.

Le lendemain, peu de temps après le départ, le guide apercevait à l’horizon de ce lac entrevu la veille, une ligne sombre. C’était la mer! Maxence prit le trot, réveillé par les odeurs salines qui déjà affluaient du fond du golfe. Une heure après, les contours vagues d’une grève immense se dessinaient. Tout au fond, la mer scintillait. Elle semblait s’étaler en des formes qu’on ne comprenait pas. La ligne du rivage, mal dessinée, elle-même achevait de donner à ce spectacle l’aspect de la confusion.

Enfin les hommes du fond des terres arrivèrent à ce point précis où la nappe liquide, dans la dernière vague expirante, prend contact avec l’élément minéral, et à l’extrémité même du continent. Alors, s’étant arrêtés, ils mirent le pied dans l’eau, afin de constater la réalité de cette chose immensément vivante devant eux. Au contraire des tristesses molles de la lagune, c’était la joie achevée d’un golfe aux lignes pures qui les accueillait, et la courbe harmonieuse de ce rivage remplissait tous les cœurs de paix heureuse. Maxence ne disait rien, ne ressentant au dedans de lui qu’une immense libération du passé. Il était comme un homme ayant beaucoup pleuré, et qui sent une brusque détente, après le naufrage de tout dans le débordement des larmes.

Si loin qu’il aille en lui, il ne découvre en lui que le sentiment de la sécurité et l’assurance d’une félicité sans trouble. Le désert est derrière lui, mais il en a détourné son regard, comme si jamais plus il ne devait y vivre, et dans la joie du beau spectacle nouveau, il se donne à l’Atlantique retrouvée. Voici la satisfaction profonde du flot remplissant exactement la coupe. Quelle est l’âme dolente que la vague océane ne libérera pas, portée par le rythme de la respiration marine? Maxence, lui, les pieds sur la terre ferme, pose son regard candide sur le gouffre. Et parfois il épie le marsouin bondissant au-dessus de l’écume,--ou bien il suit le vol des immenses cormorans fonçant du fond du ciel sur l’arête aiguë de la lame...

Courte trêve! Brève diversion à ces heures pesantes où l’homme, perdu au plus profond de la terre, est le prisonnier de son horizon scellé! Encore une fois, un Maure,--le même Sidia,--devait ramener Maxence à l’objet de son intérieure négociation, et le mot tomba comme l’allumette sur la meule, un jour d’été.

A Port-Étienne, le jeune officier aimait à quitter le poste et à venir, avec quelques-uns de ses compagnons, sur la plage étroite qui s’enfonce vers le sud comme un coin entre deux masses d’azur. Là, des barques de pêche se balançaient mollement, et plus loin une grande carène gisait, à moitié recouverte par le flot. Maxence s’amusait à suivre des yeux les pêcheurs espagnols des Canaries qui halaient sur le sable de lourds filets chargés de poissons. Il était comme dans l’immense repos d’un rêve étoilé de soleils. Seuls, les cris gutturaux des pêcheurs rythmaient le silence... «A la! A la! A la riva!» Mais lui se taisait, ne pensant à rien, et il ne restait dans tout son être que cette sensation persistante: le balancement égal et monotone du chameau avec la détente mesurée des quatre membres, l’un après l’autre, sur le sable...

Ce jour-là, en revenant vers le poste, Maxence admirait, au-dessus des gravats desséchés de la presqu’île, les quatre grands pylônes de la télégraphie sans fil. Il se considérait, Français, hautement possesseur de ce sol, et, au delà, par ces mâtures métalliques recueillant les nouvelles du monde, il prenait mesure de toute la terre. Et, dans l’enivrement de cette incomparable royauté: «Venez...», dit-il aux Maures. Des étincelles remplissaient l’espace d’une petite pièce vitrée où l’on apercevait la confusion ordonnée des fils dans des tremblements de cuivre. Sous un hangar voisin, un moteur battait le sol, et le bruit sourd parti de là se mêlait aux détonations formidables de la lumière.

«Voyez, disait Maxence aux soldats, quelle est la folie des Maures qui veulent résister aux Français. Est-il, à travers le monde, une puissance comparable à la nôtre?...»

Et c’est alors que fut dite--d’une voix douce et lointaine--la conclusion:

«Oui, vous autres, Français, vous avez le royaume de la terre, mais nous, les Maures, nous avons le royaume du ciel...»