Le Voyage du Centurion

Part 5

Chapter 53,912 wordsPublic domain

Dans la splendeur véhémente de midi, Maxence salue avec emphase le lieu où fut cette grande cohue de 1909, aujourd’hui plus silencieux que le pôle. L’abri où il va s’étendre est proche du bastion où nos mitrailleuses furent placées et il ne reste de ce bastion que de larges haies en branches épineuses, plus qu’à moitié recouvertes par le sable. Tout alentour est suspendu dans l’arrêt de la mort, tout est noyé immensément dans le passé. Un tirailleur, un jeune Samoko, est avec Maxence. Il a assisté au combat, enterré nos morts sous le feu de l’ennemi et il a été nommé pour ce haut fait tirailleur de première classe. Ses souvenirs sont confus. Il parle des morts jaillissant dans le bastion, le sergent français emportant les mitrailleuses sur son dos; encore étourdi par la mêlée hurlante, il dit les cris des femmes qui étaient venues trépignantes d’Atar, et, du rebord médian de la montagne, excitaient leurs maris au combat... C’en est assez, Maxence connaît ce langage. Il sait ce que sont ces combats africains, ces deux lignes affrontées qui se voient et se jettent des insultes, au milieu des rafales formidables du feu, la joie, la haine, visibles sur tous les fronts, la lumière royalement épandue, et le chef à la poitrine nue dont la voix s’essaie à dominer le tumulte,--pour tout dire, cette haute couleur militaire, cette grande allure tout engagée dans la beauté épique. Il sait tout cela, et il préfère à ces souvenirs brûlants l’humble cimetière où reposent les siens. Là, des croix rustiques, avec des noms, marquent la place de ceux qui sont tombés, d’autres tombes--sans croix et sans nom--sont celles des Sénégalais, pressées et alignées comme au moment du défilé. Et Maxence, dans l’attitude de la méditation, se tait devant la poussière anonyme du passé, dont il voudrait scruter, d’un esprit sûr, la signification. Il lit les noms de ses camarades, il sent le grand souffle de la fraternité. Cette heure non plus n’est pas perdue pour lui, et plus avant elle l’engage dans l’antique alliance, dans la mystérieuse communion du sang versé. Dans la paix magnifique, chargée de tumulte intérieur, qui enveloppe le paysage élémentaire, Maxence, seul avec lui-même, renouvelle le pacte mémorable qui le lie. Il se proclame soldat dans l’éternité, et il promet que dans la commune aventure où tous--morts ou vivants--sont engagés, il sera le plus brave, le plus ardent dans la mêlée, le plus généreux de son corps. Avec ceux-ci, dont l’esprit demeure et dont la chair a été consumée par le soleil, il a même pensée, même volonté. Il confirme solennellement qu’il sera loyal et véridique, qu’il abandonnera tout, la richesse, la famille et la vie même, pour cette tâche qui lui a été départie, et à ces ombres, fixées au plus secret repli de la terre, il montre enfin son âme, toute pauvre et nue, son âme qui a déjà vaincu le monde.

Le galop de la conquête, la pressante réalité l’étouffent, lui font mordre les lèvres... 10 décembre 1908, à Moudjéria. Les Maures disent: «Jamais les Français n’entreront dans l’Adrar.» Le 5 janvier, cinq cents Sénégalais sous nos ordres entrent à Atar après une marche de cent lieues, hérissée de difficultés. Quelques jours avant, la résistance avait été brisée à Amatil, puis à Hamdoun où la canonnade avait promptement déblayé le terrain. Puis, pendant dix mois, ce sont nos colonnes volant aux quatre coins du désert, les tribus venant jeter leurs armes à Atar, l’établissement méthodique de la paix française, l’imprudence folle dans l’offensive, la sage prudence dans l’organisation du territoire, le souci constant de montrer notre justice après avoir montré notre force. Pages romaines, dignes de César. Magnifique histoire, trop peu connue. Mais la France est si riche en gloire qu’elle néglige cette monnaie.

Voilà l’action que Maxence prolonge. Voilà la vivante réalité où il s’ingère, comme un coureur prend sa place sur la piste et se met dans le train. Le labeur s’offre à lui, nettement délimité, clairement tracé selon l’ordre français. Le travail est là, tel que, transmis par la hiérarchie, il reste à accomplir dans la limite des instructions supérieures. Le terrain s’ouvre, posant lui-même ses conditions dès l’entrée: l’abnégation de soi et la ferme application, des bras vigoureux, un esprit sain.

* * * * *

Ainsi, dans les champs d’Amatil, les intentions du jeune soldat sont simples. Que s’il avait le loisir de s’y rappeler les ardentes journées de Zli, il s’étonnerait peut-être de ce que la pensée, évaguée un moment vers l’azur, revînt si vite dans ce champ clos où il a mission de combattre; de ce que, ayant entrevu le sens de la soumission et de l’obédience véritable, il se contentât, peu de temps après, de l’image de la soumission et du seul symbole de l’obédience; de ce que, cherchant une loi à Zli, il se soumît si aisément à celle que lui proposait Amatil. Mais Maxence est soldat avant tout. Son point de départ n’est pas ailleurs que dans cette tâche humaine qui lui a été assignée. Au reste, dans l’itinéraire du Tagant à l’Adrar, ce sont les deux visages de l’Afrique qui se sont offerts à lui, et l’un est celui de la Prière et l’autre est celui de l’Action. Ici, vêtue de lin, et là ceinte d’une armure, ici auréolée de rayons et là casquée de fer, telle apparaît au jeune soldat son antique conseillère,--et lui-même, tantôt humble devant le ciel et tantôt orgueilleux devant la terre, tantôt inquiet de la déficience de l’azur et tantôt rassuré par l’immense possession terrestre, tantôt très petit devant ce qu’il n’a pas et tantôt très grand devant ce qu’il a, c’est un double cœur qu’il promène dans la duplicité de l’Afrique.

Pourtant, _in medio leporum_, du sein même de la félicité terrestre, naît une mortelle inquiétude. «Certes, dit l’âme inquiète, ce devoir est bien tracé, qui guide mes pas et ordonne mes démarches. Et pourtant il me semble que mes pas ne sont guère assurés et que mes démarches sont celles du rêve. Je suis ce poisson qui se gouverne habilement dans l’élément de l’eau et qui pourtant jamais ne connaîtra la mer, faute de la pouvoir contempler du rivage. Je ne défaillirais pas, si je n’avais la hantise de l’harmonie totale et ne voulais dominer l’élément où se meut le corps que je supporte. Mais je suis pensante autant qu’agissante. L’intelligence survient, qui veut savoir, et misérable apparaît l’itinéraire du soldat.»

Mais encore est-il grand par la réalité dont il est l’image. Maxence, près des tombes d’Amatil, est l’image très lointaine de la Fidélité. Et c’est pourquoi la participation à laquelle il a été admis, est agréable à Dieu. Son ignorance même est son bien le plus précieux. Car l’intelligence qui s’est asservie au mensonge a porté sa propre condamnation. Mais au contraire, elle reste digne de la vérité, cette intelligence qui sommeille sous le fardeau du devoir humain, et à qui une action déroulée dans la pureté ne permet pas de s’exercer. Il y a moins loin de l’ignorance à la science que de la fausse science à la vraie science. La loyauté devant la France mène vite à la loyauté devant le Christ, mais la déloyauté ne mène qu’à la déloyauté. De même ce Maxence, qui est bon et véridique, ce qui est bon et véridique est donc sa part, mais au contraire l’iniquité appartient à l’homme d’iniquité. Et quand, son épée nue fichée en terre, il jure sur les cendres de ses compagnons d’être un bon serviteur, déjà il est chrétien et déjà il est participant à la grâce de la sainte Église.

IV

L’ESPRIT DES TEMPÊTES

_ARGVMENT._--TABLEAV D’ATAR.--LA SOVRATE DES INFIDÈLES ET LA RÉPONSE DE L’ÉGLISE.--MAIS CETTE RÉPONSE NE SVFFIT PAS.--INVASION DE L’INTELLIGENCE.--MAXENCE VEVT AVANT TOVT LA VÉRITÉ.--DÉSORDRE, D’OV IL FAVT VNE RÈGLE OPÉRANTE, ET PORTANT EN MÊME TEMPS LE GAGE DE LA CERTITVDE.--MAXENCE TROVVE DANS L’_OPPIDVM_ D’ATAR LES RAISONS DE SON ÉTAT D’AME.--LA MAJESTÉ LATINE ET LA DIGNITÉ CHRÉTIENNE.

Des femmes dans la palmeraie, par deux, par trois... Leurs regards, cernés de kohl, se posent languissamment sur l’ombre bleue. Des esclaves noirs, auprès des puits, font grincer le lourd balancier de bois, l’eau remonte et se disperse dans le rond du bassin. Des rires jaillissent, aussi clairs qu’en une grande verrière, un jour d’été. Tout le parfum des terrasses de la Perse se résout dans l’oasis,--point imperceptible dans l’espace, comme le plaisir est le point imperceptible dans le temps. Et voici rompu le cercle où se tenait Maxence. Maintenant ce jeune soldat n’est plus celui qui, sous le double airain de la solitude et du silence, marche avec certitude vers son but, et progresse en ligne droite sur le diamètre de l’horizon circulaire, mais au contraire il est le promeneur qui a brisé la règle et s’abandonne à son caprice. D’autres jeunes hommes sont avec lui, et la causerie vaine s’étale, tout au long des heures vides et lâches. A son abandon, à cette détente qui survient, Maxence mesure l’excès de sa fatigue. Il sent la trêve, ce moment redoutable où l’âme va se démettre de son empire, renoncer à sa domination, ce glissement vers l’inévitable catastrophe, cette démission de soi-même qu’il connaît bien et qui produit ceci, que nul dégoût, nulle rancœur ne viendra plus combler le trou immense et noir de la chute. Ainsi, trois jours durant, Maxence est une ombre marchant dans le sommeil et dans l’apparence de la mort.

Au dernier soir pourtant, désemparé, il quitte les camarades et, sauvage, il tend vers la ville où la misère surabonde. C’est l’heure où rentrent, en troupeaux pressés, les moutons; où les enfants, fiers et charmants, poussent ces derniers cris qui précèdent immédiatement le silence de la nuit. Des murs en ruines limitent le cercle étroit au dedans duquel les maisons égales se pressent et les ruelles s’enfoncent avec peine dans la masse compacte des pierres. Sur sa droite, Maxence regarde les derniers jeux du soleil sur la haute paroi de l’Adrar, il s’arrête, respire fortement, et constate l’éphémère envahissement de la couleur, succédant à l’incolore domination du soleil. Voici les rocs rouges, les palmes vertes intensément, les sables ocrés de la batha. Et seules, chargées de poussière et de siècles, les pierres du Ksar demeurent dans l’indistincte grisaille. C’est le soir, où chaque minute compte, où chaque seconde rend un son que l’on voudrait éterniser. L’homme est en plein contact avec le monde, il est comme un gong où le temps frappe à petits coups et les ondes du métal s’élargissent, et s’amplifient, selon des lois mathématiques.

Déjà plus fort, pénétré d’harmonies sereines, Maxence s’enfonce dans une des venelles qui s’offrent à sa flânerie. Au-dessus de lui, les terrasses sont ceintes d’épines toutes dressées à la même hauteur du sol, et entre les lignes de branchages desséchés, un étroit ruban de ciel sinue et marque seul l’itinéraire. Mais une âcre odeur prend à la gorge le voyageur. Derrière les portes basses, il aperçoit de petites cours où mille mouches dévorantes assaillent les femmes indifférentes et les enfants, au milieu des calebasses. Au vrai, il se trouve dans un ghetto, et pris d’une vague inquiétude, il hâte le pas vers l’espace libre. Parfois, le passage d’une lente beauté, à demi voilée, achève l’illusion. Maxence est bien décidément dans une juiverie. Au reste, les habitants d’Atar, Smassides pour la plupart, sont les plus vils des Maures, et ne peuvent se comparer aux vrais et libres Berbères qui habitent, au plus loin du désert, dans les tentes en poil de chameau.

Aucune lumière ne vient percer l’ombre; nulle porte fraternelle ne s’ouvrira. Nulle main ne se tendra... Mais Maxence frissonne; son cœur, frappé de terreur, s’arrête de battre: n’est-il pas, sur toute la terre, un étranger, et non point ici seulement, mais partout? Est-il un seul lieu dans le monde où il puisse dire: «Voici le terme du voyage, voici le sol où tout est mien et voici les frères de ma pensée et de ma prière?» En quelque point du globe qu’il aille, il est seul, il tourne sur ses péchés cachés au monde, il est le maudit que rejette la douce communauté humaine. Mais tandis que l’infortuné sent tout sombrer autour de lui, des voix sortent des murs épais d’une mosquée. C’est l’heure où tout l’Islam psalmodie la Sourate des infidèles, et Maxence répète lentement la sombre prière, qu’il a lue dans le livre: «_Souratoul el koufar._ Dis: O infidèles! Je n’adorerai point ce que vous adorez. Vous n’adorerez point ce que j’adore. J’abhorre votre culte. Vous avez votre religion, et moi la mienne.»

Une douleur mystérieuse étreint Maxence. Ce cri d’orgueil et de solitude résonne en lui. Il sent que cette force domine toute misère, que cette beauté est la plus forte. Mais les paroles de ces gens ne sont pas à lui. Que ne peut-il leur dire, dans l’exultation de la certitude:

«Ce n’est pas vous, ô voix menteuses, qui avez les paroles de la vie. Vous avez votre religion. Mais moi, j’ai la mienne. Vous avez votre prophète, mais j’ai mon Dieu, qui est le CHRIST JÉSUS. Vous avez votre livre, mais j’ai le mien...»

Mais quoi? Il le dit déjà, et dans le péril, oublie les querelles intérieures de l’école. Devant l’Arabe, il est un Franc, tenant la certitude de sa race à tout jamais consacrée, et, sous l’aiguillon de la honte, il se dit l’enfant, combien prodigue, de son Église. Car son nom est lié à tout jamais au nom chrétien. Et que serait sa fierté devant le Maure--sinon une fierté catholique?

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Ainsi, dans son geste de défense, voit-il l’Église de Dieu, sur la France penchée pendant des siècles, et il lui faut maintenant considérer ce qu’elles ont fait ensemble, dans la grande partie engagée en commun. Or, dans le fond des temps, il voit la procession de paix qui franchit le portail et le geste de la bénédiction sur le monde épouvantable. Au milieu du crime et de l’iniquité, dans les grandes guerres dévastatrices, l’évêque est debout, sur la pierre inébranlable, arrêtant, de ses deux doigts levés, la foule hurlante et l’invasion de la barbarie. Dans les sombres campagnes, au-dessus des ruines amoncelées, seul, le monastère garde l’impérissable dépôt, afin que la petite lampe vacillante de l’esprit ne s’éteigne pas et que la justice ne soit point abolie. La parole infaillible de Latran plane au-dessus du monde, comme une blanche colombe au-dessus d’un charnier. Les empereurs et les rois féroces sont vaincus par la voix seule du vieillard blanc au fond de Rome, et le moine, dans sa cellule, veille à la justification du peuple de Dieu. Oui, tout au long des âges, l’Église est penchée sur la France, et elle pleure avec elle et elle se réjouit avec elle. Or voici que grandit ce peuple et qu’il apparaît entre tous les peuples de la fidélité. Voici les hommes de votre droite, ô Seigneur,--voici le déroulement de la plus noble histoire que les temps aient inscrite. Le plus beau royaume du monde,--et il est aussi le royaume de la fidélité. La plus glorieuse puissance du monde,--et elle est une puissance de chrétienté. Vos fils, ô Seigneur, les plus braves et les plus fiers,--mais ce sont les fils de la juste observance et ils sont les enfants de votre amour. Maxence la connaît bien, la merveilleuse histoire, dont toute page, jusqu’à la plus sombre, porte encore témoignage de la grandeur.

Or, où est la France, se dit le jeune soldat: sinon dans Reims, où le triple portail semble s’ouvrir encore à la procession royale, et dans Saint-Denis, avec les tombeaux de notre gloire,--et encore dans cette joie pascale de Chartres, et dans la nef protectrice où l’on dit que se plaît la Reine du Ciel,--et même, dans ces clochers des campagnes, qui seuls ont vu l’immense déroulement des générations? Car, c’est peu d’affirmer que la flèche, au-dessus des campagnes, commande à l’étendue et qu’elle est comme le centre de l’espace. Elle apparaît surtout comme l’organisatrice du temps, et les siècles se rangent autour d’elle mieux que les paysages terrestres, et les toits innombrables de la ville. Elle est le présent, entre le passé et l’avenir, plus encore que ce point de l’espace où convergent toutes les lignes de l’horizon. C’est donc vers elle qu’iront les âmes qui veulent se pénétrer de la patrie. Mais que diront-elles, ces âmes de sincérité, quand, dans la plus sombre chapelle du chœur, juste derrière le maître-autel, elles auront découvert l’authentique héritière du Royaume, et que renier la Chrétienté, c’est en quelque manière renier la France? Alors les portes de l’histoire s’ouvriront, et le miracle très replié qu’est cette France apparaîtra à ces êtres dans son adorable clarté.

L’apparition des plus royales demeures de Notre-Dame, dans cette fétide embuscade d’Atar, peut bien consoler Maxence. Mais non! Il reste au fond de lui un sombre tourment. Que les faibles se nourrissent des plus nobles rêves! Lui, il veut la vérité avec violence. Il est saisi par la noble ivresse de l’intelligence, et cette fièvre d’esprit le travaille, d’aller à la véritable raison, à cette assurance très sereine de la raison bien assise. Il demande d’abord que JÉSUS-CHRIST soit vraiment le verbe de Dieu, que l’Église soit de toute certitude la gardienne infaillible de la vérité, que Marie soit en toute réalité la reine du ciel. Et telle est sa première exigence avant que de considérer cette vocation et merveilleuse élection de la France. Jamais le ciel d’Afrique, jamais ce sol militaire ne conseilleront la lâcheté ni la prudence. Ils sont l’exaltation de la certitude, la glorification de l’Absolu. Et c’est la leçon même que peut donner à un passant la voix impérieuse de la mosquée: «O infidèles! vous avez votre religion et moi la mienne, et je n’adorerai point ce que vous adorez.» C’est-à-dire: rien n’est beau que le vrai. Rien n’est digne d’un homme libre que l’amour, ou que la haine de l’amour. Et encore: que cette nef elle-même de Notre-Dame soit rasée à tout jamais, si Marie n’est pas vraiment Notre-Dame et notre très véritable Impératrice. Que cette France périsse, que ces vingt siècles de chrétienté soient à tout jamais rayés de l’histoire, si cette chrétienté est mensonge. Que cette France chrétienne soit maudite, si elle a été édifiée sur l’erreur et l’iniquité. «Je n’adorerai point ce que vous adorez.» Toute la question est donc d’adorer ou de ne pas adorer, mais adorer n’est pas autre chose que connaître. La considération de la France, elle-même, s’efface devant la certitude œcuménique.

Que l’on se figure, sur ces joyeux sommets et dans cet air purifié, l’apparition du grand-prêtre Antistius. Amère dérision! Et que nous voici loin de la fierté et des paroles de la solitude! C’est en vain que le révolté mesurera les effets de la désobéissance, ou que le rite, l’usage seront invoqués. Si le temple qui a su créer l’union des peuples du Latium est mensonge, son œuvre ne sera pas durable. Car le mensonge ne fonde rien, et les œuvres de mensonge portent en elles leur condamnation. Mais la querelle est misérable de savoir si telle illusion est nécessaire.

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Maxence se détourne: c’est l’immense nuit tropicale qui est devant lui, la nuit sérieuse dans l’achèvement du silence. Le contour de toute chose a disparu, les misérables paroles humaines sont tombées. Rien ne peut plus le tourmenter, ce pèlerin attardé, que le désir de la connaissance essentielle. Le plus beau des poèmes n’étanchera pas la soif immense de cette âme. Nulle musique n’endormira plus ce malade, que la misère du monde a circonvenu. Il lui faut le pain de la substantielle réalité, afin que ces mirages, dont il meurt, s’évanouissent,--et non pas les douces rêveries du cœur, mais le vol sévère de l’esprit tendu vers la possession éternelle. Il vomit, ce violent, les consolations d’un soir religieux, car il n’est pas de consolation hors de la clarté de midi et de l’étincelante certitude. Il maudit la paix du cœur, car il n’est de paix que de la raison. Et toute illusion est du diable, mais toute réalité est de Dieu...

L’homme, assoiffé de lumière, s’enfonce dans les ténèbres. Au silence des rues endormies, succède le frissonnement des lattes, au plus haut sommet des palmiers, et là où la rumeur des hommes fut la plus vive, plus faible et plus mystérieuse est la parole de la nuit. Bientôt, derrière l’épais rideau d’ombre, l’étendue du sable apparaît, blanchie elle-même par l’étendue sidérale qui lui fait face. Et Maxence, dans cette heure si douce, si confidente, s’anéantit. Faire un pas de plus, remuer seulement un de ses membres, lui serait absolument impossible. Subitement, le ressort intérieur se brise, le sommeil renverse par terre l’énorme soldat, tout son être disparaît dans un dernier et immense soupir, chassant l’esprit au dehors.

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Le premier rayon du soleil, balayant la plaine avec le rêve nocturne, soulève doucement la lourde paupière. L’homme nouveau se dresse, et, tandis que le regard prend possession du monde, et rentre dans la grande amitié des choses créées, tout ce qui fut d’hier est aboli et le trait noir de la nuit a été tiré au bas d’une page finie...

Des femmes vinrent à passer dans la palmeraie. Maxence se dit que c’étaient celles-là qui, en 1909, allaient sur la montagne d’Amatil pour exciter leurs hommes au combat. Elles s’approchèrent, et doucement saluèrent le maître de l’heure. Maxence les regardait curieusement, un peu écœuré par l’atroce odeur du musc,--mais tout l’Orient soudain se dressait devant lui. Une langueur sauvage s’ajoutait à la beauté de ces visages ardents, et c’était l’Orient encore que rappelaient les coiffures compliquées,--ces tresses noires alourdies par les boules d’ambre, les bijoux de nacre et les péridots. Et, tandis qu’elles jouaient avec son haïk de soie blanche: «Comme elles sont bien, pensait-il, les amies du guerrier, et comme l’on voit qu’elles sont habituées à recevoir ceux qui longtemps ont couru le désert, ceux qui rentrent dans la ville, harassés, couverts de poussière, le front brûlant!» Brusquement, mais sans l’ombre de fièvre, il les renvoya et commanda à la plus jeune de rester auprès de lui. Il semblait qu’il se conformât simplement à un usage des vainqueurs. Nulle flamme ne dévorait son cœur. Elle, presque une enfant, attendait, résignée, les caprices du chef. D’un mouvement charmant, elle ramena son grand voile bleu par-devant son visage. Alors Maxence, devant cette forme immobile, devant cette chose à lui, fut pris d’une immense pitié. Un moment, il songea à la renvoyer, honteux devant ce pauvre butin. Mais déjà son âme n’était plus à lui. Le jeune Français se leva, et, frémissant dans la douce chaleur du matin, il emporta sa proie à travers l’ombre bleue des palmiers et les bruissements du jour victorieux.

Un sombre délire l’avait saisi. Trois jours durant, il fut l’esclave de cette esclave. Il avait retardé son départ d’Atar, et ce retard pouvait avoir pour sa troupe les plus fâcheuses conséquences. Ce n’était rien, auprès de l’avilissement de cette âme livrée tout entière au démon. Enfin, cet homme fier finit par se révolter. Il secoua ses membres engourdis, se reconnut au milieu du monde, et courut tout d’un trait vers les siens qui l’attendaient.

Comme il rentrait sous sa tente, brusquement il songea à son ami Pierre-Marie et l’image de cette Vierge en pleurs lui apparut, qu’il avait reçue jadis et que le vent du désert avait emportée loin de lui. Il ressentait une douleur affreuse, une douleur qu’il ne connaissait pas. Ce cœur, depuis toujours voué au remords, apprenait une souffrance nouvelle,--souffrance mystérieuse, indicible, où, dans un unique sanglot, la terre et le ciel étaient mêlés. Maxence avait beaucoup pleuré sur lui-même. Mais voici qu’en ce jour, son regard ne pouvait se détourner de la dame très lointaine que les péchés des hommes faisaient pleurer.