Part 4
Chose singulière, depuis le soir du dîner trop «arrosé» qui l’avait rendu plus malade, Kerbrat témoignait une certaine froideur, un certain éloignement à son associé, envers lequel, cependant, il s’était toujours montré fort amical jusque-là.
C’est assez sèchement que l’ancien administrateur répondit:
--Non, ma foi, je ne vais guère mieux, et j’aimerais fort à savoir ce qui me travaille ainsi!
A ce ton presque brutal, Diény avait jeté à son interlocuteur un de ces regards pénétrants, animés d’une lueur étrange, qui lui étaient fréquents depuis peu. Mais la flamme s’éteignit aussitôt et, haussant les épaules:
--Ce qui vous travaille, mon cher, c’est ce climat infernal dont certains tempéraments ont la plus grande peine à s’accommoder.
Mis au courant de la visite des deux Oyampis et de la présence proche de ce sorcier blanc, fameux comme guérisseur parmi les indigènes, Diény se mit à rire bonnement:
--Vous croyez à ces histoires de bonnes femmes rouges?
--Eh bien, oui! répliqua Kerbrat dont la mauvaise humeur fondait, tant les malades sont portés à s’entretenir de leur état. J’ai plus de foi en ces remèdes populaires, dont on a usé pendant des siècles, ce qui atteste leur vertu, qu’en toutes ces nouvelles drogues de médecins diplômés, drogues qui durent six mois et puis disparaissent comme elles sont venues, après qu’on en a reconnu la parfaite inefficacité.
L’ex-clubman continua de rire:
--Je vous vois venir: vous voudriez consulter le «sorcier blanc», quelque bagnard en rupture de ban, qui s’est improvisé rebouteux pour Oyampis et Roucouyennes?
--Et pourquoi pas? fit Kerbrat, de nouveau presque agressif.
--Oui, pourquoi pas, après tout! Il est probable que, s’il ne vous fait pas de bien, il ne vous fera pas de mal. Mais ce serait une rude fatigue pour vous que de gagner, dans la montagne, le refuge de ce gaillard-là... Voulez-vous que j’aille vous le chercher?
La proposition amicale fut faite d’un ton presque tendre, comme si Diény se fût dit qu’aucun effort ne serait inutile qui flatterait la lubie de son compagnon.
Kerbrat l’examinait avec attention et l’autre ne chercha nullement à éviter ces regards investigateurs.
Après un instant de réflexion, le malade se décida:
--Eh bien, oui, que voulez-vous? C’est peut-être une faiblesse, mais je désirerais beaucoup consulter cet homme. Un vrai service que vous me rendriez là.
L’expression du frère de Georgette s’était beaucoup adoucie.
--C’est dit, déclara aussitôt Diény avec bonne humeur. Je vais partir dès aujourd’hui avec Diégo, pour ne pas vous faire languir. Et je vous ramènerai votre bonhomme, trop content si, par hasard, ses conjurations et ses singeries amenaient quelque mieux dans votre état...
«Carila suffira pour vous aider à surveiller l’exploitation.
Et, bravement, il fit comme il avait dit. Il quitta «Labru» aussitôt après le déjeuner, en pleine chaleur.
* * * * *
Quatre jours se passèrent, au bout desquels un hèlement s’éleva dans la forêt, annonçant le retour de l’ex-clubman.
Mais ils n’amenaient pas le guérisseur, à la grande déception de Kerbrat qui l’avait attendu avec impatience.
Diény fit le bref récit de son voyage, qui s’était accompli sans incidents.
A quelque distance de la frontière brésilienne, frontière assez vague, d’ailleurs, lui et Diégo, conduits par deux Oyampis, avaient aisément retrouvé l’ermite guyanais.
--Il s’est déclaré tout prêt à vous soigner, mon bon, mais ce doit être, comme nous nous en doutions, un forçat évadé qui tient à laisser la frontière entre lui et les autorités françaises. Il refuse absolument de venir jusqu’à «Labru».
«Il faudra donc que vous alliez à l’ermite, puisqu’il ne veut pas venir à vous, aussitôt que vous en aurez la force. Je dois dire que j’ai beaucoup meilleure opinion de son savoir, depuis que je l’ai vu. J’ai longuement causé avec lui et, à n’en pas douter, non seulement il a fait des études médicales, mais il est encore fort au courant des maladies du pays.
«Il a soigné devant nous un Indien mordu par un serpent et il a sauvé cet homme. Quant à moi, qui avais été pris d’une rage de dents, il m’a administré une potion d’herbes et posé des emplâtres de feuillages qui m’ont soulagé en un rien de temps.
«J’estime décidément que vous avez eu raison de croire en lui et que votre intérêt serait de l’aller voir.
Quoique toujours très faible, Kerbrat résolut aussitôt de partir le lendemain, accompagné de Chang et des deux Indiens qui avaient déjà guidé Diény, jusqu’au carbet du sorcier.
--Bravo! voilà une affaire réglée, s’écriait son camarade, avec tous les signes de la plus vive satisfaction. Pour mon compte, avant de reprendre le travail du placer, je vais faire une grande tournée de chasse, car nous avons besoin de viande fraîche.
Sur quoi, tandis que Chang commençait ses préparatifs de départ, Diény se mit à démonter son fusil et à le nettoyer avec le soin d’un homme las du corned-beef, et du couac de manioc.
CHAPITRE V
LE MYSTÈRE DE L’AJOUPA
Plusieurs jours se passèrent. Tout en surveillant les travailleurs, Diégo commençait à s’étonner.
--C’est long! murmurait-il en secouant la tête. Que diable fabriquent donc les patrons?
Et prenant une pose sculpturale, Carila lui répondait:
--L’ont bien tort de cou’i’ pa’eil la fo’êt. L’ont peut-êt’e ’encont’é les _maskilis_!...
Diégo haussait l’épaule, mais, plusieurs fois par jour, il quittait le sluice pour retourner voir au hameau si les maîtres n’étaient pas arrivés.
Enfin, un après midi, il vit revenir Diény, qui semblait à bout de forces et boitait très bas. Il s’appuyait sur son fusil, pâle et hâve, et ne portait nul gibier.
Fallait-il donc croire que cet excellent tireur avait perdu son adresse, ou qu’en plusieurs jours il n’avait pas trouvé à placer un coup de fusil dans cette forêt pleine de vie?
Le Portugais courut au-devant de son chef:
--Qu’avez-vous donc, monsieur Diény? Vous êtes blessé?
Avec un sourire douloureux, Diény répondit qu’il n’avait pas eu de chance dans son expédition cynégétique:
--Je me suis perdu dans la forêt. Pendant plusieurs jours, j’ai erré au hasard et j’ai bien cru n’en plus sortir, mon pauvre Diégo. Pour comble de déveine, je me suis foulé un pied en glissant sur une racine. Me voilà dans un bel état!
--Quelle idée, aussi, de vous aventurer tout seul!... fit Diégo, mais puisque vous voilà, patron, il n’y a que demi-mal. Déchaussez-vous. Vous savez que je suis bon masseur. Laissez-moi vous soigner à ma manière; vous serez vite soulagé et, dans trois ou quatre jours, il n’y paraîtra plus.
Diény ne voulut rien entendre:
--Oh! mais non, s’écria-t-il précipitamment. C’est atrocement douloureux et je le connais, ton fameux massage. Tu vas me torturer. Laisse-moi tranquille, mon cher. Je me ferai des compresses; c’est tout ce qu’il me faut.
--Ma foi! reprit le Portugais, étonné, je ne vous aurais jamais cru si douillet. Enfin, à votre disposition, si vous changez d’idée...
--Merci... merci!
Diény semblait avoir hâte d’en finir avec cette conversation. Il détourna les yeux et, le regard au loin, atteignit une cigarette, qu’il alluma lentement, à mouvements comptés. Puis il s’informa légèrement:
--M. Kerbrat est sans doute de retour?... Que lui a dit le sorcier?...
Diégo apprit à l’ancien clubman que son associé n’avait pas reparu au camp!
--Je me demande même ce que cela signifie, vous savez...
--Oh! fit Diény avec un petit mouvement d’insouciance, je crois qu’on peut encore lui faire crédit. Le sorcier a peut-être voulu le garder auprès de lui pour quelques jours, afin de le mieux soigner?...
Puis, changeant de conversation:
--L’exploitation continue d’être bonne?
--Ça marche toujours admirablement.
Malgré les souffrances qu’il éprouvait à chaque pas et qui lui crispaient les traits, s’étant débarrassé de son fusil et de son équipement de chasseur, Diény voulut aller tout de suite au _sluice_.
Le contremaître se disait vaguement, en le suivant de l’œil--car le blessé refusait d’être soutenu--que cet homme-là n’avait pas la marche de quelqu’un qui s’est foulé un pied...
... Or, ce même soir, quand chacun se fut retiré dans son carbet, le Portugais, employé fort ponctuel et méticuleux, se souvint de n’avoir pas communiqué au maître les résultats de l’exploitation en son absence.
Atteignant la main-courante, il se rendit chez Diény où il entra sans façon, ainsi qu’il en était coutume entre tous les habitants du camp Labru.
Surpris par cette arrivée, car le sol un peu mou avait amorti les pas de t’arrivant, Diény eut un mouvement précipité pour dissimuler sa jambe ainsi que les linges ensanglantés dont il venait de la démaillotter. Le contremaître avait cependant eu le temps de voir une blessure ressemblant beaucoup à celle d’une balle.
--Mais qu’avez-vous, patron? Vous ne m’aviez pas dit...
--Ce n’est rien... ce n’est rien... balbutia Diény. En tombant, lors de ma foulure, je me suis fortement écorché sur une souche...
Il paraissait bien au Portugais que la cheville ne portait pas l’enflure caractéristique de la foulure, mais, devant la hâte de son chef à lui demander le motif de sa visite, il comprit qu’il eût été malséant d’insister.
Les explications données et les comptes rendus, Diény ajoutait:
--Je ne te dissimulerai pas, Diégo, que l’absence prolongée de mon ami Kerbrat commence à m’inquiéter... à m’inquiéter beaucoup... Si ma jambe ne me retenait ici, je m’en irais dès demain à sa recherche. J’ai bien envie de te charger d’une petite expédition. Il faut en avoir le cœur net. Pourvu qu’il ne lui soit pas arrivé malheur!...
Diégo se déclara tout prêt à partir.
Diény conclut:
--En ce cas, mon cher, c’est entendu. Tu prendras deux noirs avec toi. Je te donnerai toutes les indications nécessaires pour gagner directement l’ajoupa du Sorcier blanc sans t’égarer...
* * * * *
... Rempli de sombres pressentiments, le Portugais quitta le camp Labru dès l’aurore qui suivit.
Chemin faisant, il se demandait pourquoi le patron lui avait menti:
--Ce n’est pas une écorchure; c’est un trou fait par une balle qu’il a à la jambe! Il est impossible de s’y méprendre!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
... En Guyane brésilienne, Diégo et ses compagnons approchaient du lieu de résidence du «Sorcier blanc», quand un des noirs poussa un cri. A peu de distance, au milieu d’une clairière, un cadavre d’Indien gisait, la face contre terre, déjà à moitié dévoré par les fourmis rouges.
Ne pouvant s’approcher, par crainte de s’exposer aux attaques des maudites bestioles, le contremaître examina le cadavre à la lorgnette. Le malheureux Peau-Rouge, un des Oyampis partis avec Kerbrat, avait eu la tête fracassée d’une balle... et, à quelques pas plus loin, sous un épais bouquet de feuillage, son congénère gisait, également tué!
Affolés, les trois hommes se hâtèrent jusqu’à la cabane du «Sorcier blanc».
Personne n’en sortit à leur approche et un triste spectacle les y attendait.
Étendu sur une couchette, Georges Kerbrat était mort, lui aussi.
_Chose étrange, des bandages recouvraient sa poitrine: il avait été pansé!_
--C’est tou’ à Jonao! murmuraient les nègres, tremblant d’une terreur superstitieuse.
--Imbéciles! fit Diégo en levant les épaules, Jonao n’aurait pas besoin de fusil, et notre pauvre patron a reçu deux balles dans la poitrine. C’est un homme qui l’a tué... Quelque bandit... ce sorcier blanc, peut-être... Mais, alors, qui donc aurait pansé M. Kerbrat?... L’assassin aurait eu des remords?... Et le Chinois, qu’est-ce qu’il est devenu?
En tous les cas, l’auteur du mauvais coup, quel qu’il fût, avait enlevé toutes les armes et les provisions.
--Ce ne peut être que ce Sorcier blanc, s’affirmait Diégo, quel vilain chenapan! Mais va-t-en donc le chercher, maintenant! Il doit être en relations d’amitié avec toutes les tribus indiennes des environs! Est-il en Guyane brésilienne? Est-il en hollandaise?... Une aiguille dans une botte de foin! Ce qui est clair, c’est que le pauvre monsieur est mort et bien mort...
Il ne restait plus qu’à donner une sépulture aux cadavres et à retourner au camp Labru.
Gagné par les appréhensions mystérieuses des noirs, Diégo, à présent, avait hâte de s’en aller. Par crainte des fourmis rouges, il versa sur les corps des Indiens le pétrole contenu dans un bidon, resta dans un coin de la case et il y mit le feu, ce qui éloigna les insectes.
Des fosses furent creusées hâtivement et l’inhumation terminée, les hommes retournèrent sur leurs pas...
C’est avec une grande douleur que Diény apprit la mort misérable de son ami et associé:
--Pauvre vieux! gémissait-il tristement. Lui, si heureux de cette fortune qui nous arrivait!... Ah! c’est à tout abandonner là! Que me fait tout cet or, à présent que mon cher ami n’en profitera plus?... Dire que c’est moi qui lui ai donné le mauvais conseil d’aller vers ce «Sorcier blanc!»... J’ai sa mort sur la conscience... Que pensera sa petite Georgette, qui me l’avait confié!... Ce sorcier-là, qu’il ne me tombe jamais sous la main!... Son compte serait vite réglé; j’en réponds!... Canaille, va!... Canaille et lâche qui a dû attendre ces pauvres gens comme à l’affût!... Et ce Chang, ce Chinois à la figure de fouine, qu’est-il devenu?... Je parierais qu’il a trouvé moyen de vendre son maître au bandit...
Il réfléchissait un instant, puis questionnait encore Diégo:
--Et tu dis que les blessures de Kerbrat étaient pansées?...
--Indiscutablement!
--Voilà vraiment qui est extraordinaire!
Cette particularité semblait l’intriguer plus que toute autre et le plonger dans un grand étonnement.
CHAPITRE VI
GEORGETTE AU PLACER
A Paris, dans une pieuse pensée, Georgette avait résolu de ne pas quitter l’hôtel où, de son vivant, l’oncle Labru s’était plu à accumuler et à classer sa merveilleuse collection de tableaux, de meubles et d’objets d’art qui faisait l’admiration des connaisseurs.
Ayant toujours vécu en famille, principalement, elle n’avait guère d’amis à voir et, fidèle à son deuil, s’ennuyait, seule au fond de la maison devenue bien trop grande pour elle.
A présent qu’elle n’avait plus un oncle bien-aimé à choyer, l’orpheline semblait consacrer toute sa pensée à son frère aîné, auquel elle avait toujours voué une tendre affection que l’absence n’avait fait qu’accentuer encore.
Songeait-elle toujours à René Duroc, à son ancien fiancé? Personne n’eût pu discerner la nature de ses sentiments à cet égard. S’il arrivait qu’on parlât devant elle du médecin de marine devenu forçat, l’expression que revêtait aussitôt son visage avertissait l’indiscret qu’il se fourvoyait, et l’on changeait bien vite de conversation.
Les dernières nouvelles de Georges Kerbrat, toutes débordantes d’amour fraternel, inquiétaient la jeune fille par leur ton mélancolique. L’ex-administrateur colonial n’y faisait qu’à peine allusion aux accès de fièvre qui l’avaient saisi dès Cayenne sans plus cesser de le poursuivre tout du long de la montée par la rivière et à travers la forêt. Mais il ne parlait de cet humide chaos de verdure surchauffée qu’avec une sorte d’horreur superstitieuse... et, lisant entre les lignes avec l’étonnante pénétration des femmes, Georgette sentait bien que Georges était plus préoccupé de l’état de sa santé qu’il ne voulait le laisser entendre.
Elle se demandait si elle n’avait pas eu tort de pousser son frère à partir, bien que, jusqu’à l’époque de son embarquement pour le pays de l’or, il se fût toujours montré robuste. On sait la terrible influence de ces climats sur certaines natures. N’eût-elle pas mieux fait de se remettre à Diény du soin de leurs intérêts? De mauvais pressentiments l’habitaient à demeure, à présent. Des avertissements, venus elle ne savait d’où, lui disaient qu’elle ne reverrait plus son cher Georges...
Aussi, le jour qu’elle reçut de Cayenne un câblogramme à son adresse, la femme de chambre qui le lui avait apporté la vit pâlir, chanceler et chercher d’instinct le soutien de la cheminée, avant même qu’elle ne l’eût ouvert. La sinistre nouvelle, Georgette la lisait à travers le papier. Dès cet instant, elle sut que, désormais, elle restait seule au monde.
Ce qu’elle lut lui fit l’effet d’une répétition:
Mademoiselle, j’ai le chagrin de vous apprendre la mort de votre cher frère et de mon grand ami Georges Kerbrat, tué par un soi-disant Sorcier Blanc, forçat évadé qu’il avait été consulter au fond de la forêt, dans le pays des Oyampis, sur le versant sud des monts Tumuc-Humac. De tout mon cœur avec vous dans votre grande peine. Lettre suit.
Annibal Diény.
* * * * *
Après quelques jours de prostration, le tempérament énergique de Georgette reprit le dessus. En attendant la lettre de l’ami qui lui devait donner des détails sur la fin de son frère, elle prit courageusement toutes ses dispositions pour se rendre en Guyane au plus vite.
Libre de tout lien, elle entendait ne rien négliger pour retrouver, atteindre et punir l’assassin de Georges Kerbrat...
Un peu plus de trois semaines après le câblogramme, elle recevait une lettre où Diény lui contait les abominables circonstances dans lesquelles l’ancien administrateur avait trouvé la mort. Moins affirmatif que dans sa dépêche, il se demandait s’il fallait attribuer cet assassinat au fameux sorcier blanc ou au boy chinois Chang, disparu lui aussi, ou encore à une collusion criminelle entre l’infidèle serviteur et l’ancien forçat?
Elle sut bientôt cette lettre par cœur et, à longueur de jour, elle en étudiait les appréciations, qu’elle discutait en soi-même, pour tâcher d’arriver à une opinion raisonnée et probable.
* * * * *
Pour elle, toute la traversée entre Saint-Nazaire et la Guyane se passa en conjectures.
En débarquant à Cayenne, elle ne s’étonna nullement de n’y point trouver Diény... qu’elle n’avait pas prévenu de son arrivée et qui, d’ailleurs, privé de son collaborateur, ne pouvait sans doute plus guère quitter la surveillance du «placer», désormais en pleine activité.
A peine reposée, elle s’occupa activement, avec l’aide des autorités locales, d’organiser une expédition qui la conduisit aux Tumuc-Humac, nullement effrayée de se trouver seule avec des hommes qu’elle s’entendrait à commander, elle n’en doutait point.
Le personnel de pagayeurs et de porteurs fut d’autant plus aisément recruté qu’elle se montrait large sur la question des salaires.
Puis il fallut fréter une _tapouille_ pour gagner Saint-Laurent du Maroni où l’on se procurerait les pirogues nécessaires.
La perspective de ce voyage de plus de quatre cent cinquante kilomètres sur un fleuve encombré de récifs et bouleversé de rapides, puis à travers la forêt vierge ne l’arrêta point, car elle était vigoureuse, énergique et rompue aux sports utiles:
--Femme béqué-là, disaient les nègres avec admiration, l’a peu’ de ’ien, missié. Pas peu’ l’eau, pas peu’ fièv’, pas peu’ caïmans, ni se’pents, ni ma’inguouins... Peu’ de ’ien, moi vous dis, missié, pas même peu’ z’hommes!... Ça joliment bouave, pou’ tit’ moune tcha-tcha!
Et elle fit comme elle avait dit.
Le voyage en tapouille jusqu’à quatre-vingts kilomètres de l’embouchure du fleuve, s’il manque beaucoup de confortable, ne présente point de difficultés. L’épreuve véritable commence avec la pirogue instable, creusée à coups de hache dans le tronc d’un banda.
Au lever,--avec le soleil, à cinq heures--la température, grâce à l’abondante rosée, restait assez fraîche pendant environ une heure. Mais à partir de ce moment jusqu’à six heures, où le soleil se couchait, dans quelle effroyable touffeur il fallait se frayer un chemin!
Georgette ne se plaignait pas; relativement à l’abri sous le toit de feuillage qui, au maître bau, forme comme le _felze_ de cette gondole équatoriale, elle voyait la sueur fumer en s’évaporant sur le torse des nègres athlétiques, bien qu’autant que possible, leur chef et timonier cherchât l’ombre des rives.
A peine pouvait-on s’allonger un peu dans le canot tout encombré de colis...
Soudain, les chants puérils s’éteignaient et les bonnes faces noires se faisaient attentives. Georgette savait alors qu’un danger approchait. Mais les coups de pagaies continuaient, merveilleusement réguliers jusqu’au moment où les soubresauts de l’esquif annonçaient un banc de rochers et des rapides.
Alors, elle s’extasiait sur la décision, l’agilité, la force, la résistance et la merveilleuse adresse de ces hommes qui, sans guère secouer l’embarcation, bondissaient tout à coup sur un rocher, paraient le «battage», faisaient évoluer la pirogue et, tout aussi prestement, y reprenaient leur place et leur infatigable pagaie.
Parfois, pour l’alléger sur un bas-fond, ils laissaient filer la pirogue et, plongeant comme des cormorans dont ils avaient la couleur et la ligne fuyante, ils la regagnaient à la nage.
Un puissant rétablissement et, de nouveau, ils pelletaient à leurs places l’onde bouillonnante.
Pour la nuit, on débarquait au dégrad[6] de quelque village indien et, le feu allumé, le repas rapidement avalé, c’était la nuit émouvante et trouble... et le sommeil entrecoupé de sursauts fatigants, le sommeil qui repose mal.
[6] Appontement.
Des chiens rusés aboyaient au bord de l’eau avec obstination pour attirer les caïmans et puis, filant ventre à terre, s’en allaient passer la rivière un peu plus haut, en quelque coin ainsi purgé de leurs ennemis voraces.
Toute la journée du lendemain on revoyait défiler pandanus, banyans, palétuviers, gaïacs, ouacapous, angéliques, toutes les essences innombrables de la forêt, illustrée du vol polychrome des aras, jaunes, verts, rouges et bleus, tous pareillement criards..., aux chants tour à tour joyeux, grotesques ou mélancoliques des pagayeurs noirs...
... Ce jour-là, Diény allait et venait tout le long des _sluices_, surveillant la marche du travail. Il ne cherchait pas à dissimuler sa satisfaction. Ce placer était une fortune extraordinaire. Plus on en extrayait d’or et plus il en venait. Mais aussi, plus cet homme en gagnait et plus s’exacerbait son avarice.
Depuis la mort du malheureux Kerbrat, la condition des travailleurs, à «Labru», ne s’était pas améliorée, loin de là!
La surveillance, nécessaire certes, et admise par tous, y devenait vexatoire. Au moindre geste suspect, les hommes se voyaient fouillés, injuriés, parfois même maltraités et un vif mécontentement se manifestait parmi eux, presque ouvertement. Diégo ne se résolvait que malaisément à exécuter des consignes rigoureuses jusqu’à l’inhumanité et Carila avait perdu son humeur joyeuse, en dépit des beaux bénéfices réalisés à tant pour cent.
Vingt fois par jour, le contremaître noir, superbe statue d’ébène, considérait celui qui était resté seul maître du riche placer et qu’il voyait courir à quelque travailleur pour l’accabler de menaces; il secouait d’un air pensif sa grosse tête laineuse en murmurant:
--Moune-là, missié, pas bon di toute! I’ pas connaît’e droits de l’homme et di citoyen!
Ces droits, en effet, semblaient bien être devenus le cadet des soucis du nouveau satrape des Tumuc-Humac.
Ses propres droits, il les improvisait à sa fantaisie et quant à ceux des autres, c’était pour lui lettre morte. Déjà à plusieurs reprises, en réponse à qui lui présentait une observation à propos d’un déni de justice, il avait porté la main, d’un air qui ne disait rien de bon, au pistolet suspendu en permanence à sa ceinture.
A présent qu’il se sentait en possession d’un pouvoir absolu de fait, il s’abandonnait à la griserie de la richesse et de la puissance. Comme il arrive à beaucoup d’hommes, il ne s’était pas plutôt senti en possession d’une réelle autorité qu’il s’était mis à en abuser.
Tous ceux qui l’avaient connu auparavant l’eussent trouvé bien changé; mais où donc étaient-ils, désormais, ceux-là? Labru? Mort! Georges Kerbrat? Mort! René Duroc? Bagnard!...