Le trois-mâts fantôme

Part 3

Chapter 33,778 wordsPublic domain

--Si! J’ai une fille adorée. C’est pour elle que j’ai été au grand collège[2]. Mon seul espoir était de la revoir, mais je mourrai sans avoir eu cette consolation... Elle est si jolie! J’aimais à la voir bien habillée, plus fine et plus élégante que les plus élégantes! Elle me semblait trop belle pour travailler, pour être la femme d’un homme vulgaire et grossier... Je lui ai donné une fameuse éducation. J’ai voulu la faire vivre dans le luxe... et c’est ainsi que, caissier dans une banque, j’ai volé mes patrons... Arrêté, j’ai réussi à ce qu’elle ne fût en rien mêlée au procès.

[2] Le bagne.

«Elle a été bonne. Pensez donc: elle a pleuré sur moi, sur un voleur! J’ai fait pleurer ma chérie, ma Linette! Ces beaux yeux se sont rougis pour un misérable qui n’en valait guère la peine!... L’avocat nous a gardé le secret. Nul ne sait qu’elle est ma fille... Elle est à Paris... une grande actrice, vous savez! Linette Magloire...

«Quand vous aurez retrouvé le placer indiqué sur cette carte, un placer comme on n’en voit guère, riche, riche!... vous l’exploiterez: vous ferez fortune. Je ne vous demande que de rechercher ma fille, ce qui n’est pas difficile, et de lui donner un tiers de tous les bénéfices que vous tirerez de mon gisement.

Il parlait avec une difficulté croissante et ses yeux perdaient à chaque instant de leur éclat...

En terminant son récit pénible, il eut une faiblesse.

Kerbrat put lire au mouvement de ses lèvres ces mots qui ne furent point prononcés:

--Merci, monsieur Kerbrat, et bonsoir!...

--Bonsoir, Dizenier!...

Peu après, il avait rendu sa pauvre âme torturée, tandis qu’à Paris, peut-être, celle qui l’avait damné, chantait quelques couplets légers devant une salle pleine de gens hilares!

Les yeux du petit homme d’évasion étaient clos au fond de ses orbites creuses. Ils ne se rouvriraient plus que pour montrer leurs os!

Kerbrat ordonnait déjà aux noirs de creuser une fosse à ce misérable, quand les deux autres forçats, l’assassin et le faussaire, réclamèrent pour eux la peine de ce devoir.

Quand ils eurent fini, le jour était venu. Les deux évadés remercièrent de l’hospitalité généreusement accordée.

Ils comprenaient, sans qu’on le leur dît, que leur présence n’était point désirable. L’humanité avait ses limites...

Au moment de partir, une grande mélancolie s’empara d’eux. Le faussaire prit la parole:

--Nous ne sortirons plus de cette forêt maudite. Nous y crèverons comme des bêtes malades. Il paraît que nous ne l’avons pas volé, puisque nous sommes des canailles... Adieu, et merci encore... Lui, c’est Maurion, et moi, Sublériaux.

Ils n’essayèrent même pas de tendre la main et partirent, la tête basse, en arrondissant les épaules sans se retourner. Peu après, ils disparaissaient dans l’enchevêtrement des troncs, des buissons et des lianes:

--Pauvres gens! fit Georges Kerbrat en oubliant pour un instant ses propres souffrances.

--Mon cher, dit Diény, j’admire votre humanité, mais j’avoue mon soulagement à me voir débarrassé de ces fripouilles.

--Ils nous étaient sincèrement reconnaissants. Je m’en porte garant.

--Peut-être, mais, en peu de temps, le naturel eût repris le dessus et savons-nous quel complot ils eussent fomenté contre nous avec nos nègres?

--Ces nègres sont de braves gens, Diény, et dévoués!

--Hum! hum! J’aime mieux le croire que d’y aller voir. Je préfère les forçats à l’autre bout de la forêt qu’auprès de nous. Un coup de couteau dans le dos est vite attrapé, une tasse de tisane vénéneuse bien vite bue!

Quant aux filons découverts par Dizenier, il n’y croyait point.

--Et pourquoi donc? s’écriait avec une sorte d’indignation, Georges Kerbrat. J’y crois, moi, parce que je crois à la reconnaissance de ce malheureux, parce que, dans le dernier des hommes, il y a toujours au moins un grain de bonté, comme il y a un grain d’or dans chaque pelletée de terre guyanaise.

Cela fit beaucoup rire Diény, plus sceptique:

--Je crois, moi, que l’homme qui sait où gît un trésor aimerait mieux en emporter l’inutile secret dans la tombe que de le donner bénévolement à un autre. Pour qu’il le divulgue, il faut que, comme moi avec Labru, il se trouve dans l’impossibilité de l’exploiter tout seul. Chacun pour soi, voyez-vous; c’est la grande loi de l’humanité!

* * * * *

Le camp levé, on se remit en marche aussi péniblement qu’auparavant, au sabre d’abatis.

De-ci, de-là, au passage d’un petit cours d’eau, Diény détachait le plat de fer qui pendait à sa ceinture et «faisait la batée». C’est-à-dire qu’il lavait quelques livres de terre rouge ou du noir humus aux senteurs écœurantes, pour retrouver, l’opération achevée, une pincée de poudre jaune au fond du plat:

Et c’étaient des parcelles d’or!

--On marche sur l’or, dans ce pays! s’écria-t-il une fois. A cent reprises, j’ai trouvé des coins qui donnent plus de deux sous à la batée et qui, par conséquent, vaudraient la peine d’être exploités, si les frais de voyage et de transport ne devaient manger tous les bénéfices de l’affaire... Mais vous verrez, aux Tumuc-Humac, nos filons de quartz! Cela, alors, vaut la peine d’être travaillé!

--... D’être travaillé, faute de mieux, Diény, répliqua Kerbrat. Mais vous reconnaissez vous-même que vos placers ne sont que d’une richesse assez moyenne. Or, le point où notre évadé situait son filon n’est pas fort éloigné de celui où vous avez trouvé les vôtres, et il assurait que le sien représentait une fortune incalculable. Bien que je n’aie qu’une foi modérée dans ces affirmations, je suis d’avis de faire le petit crochet nécessaire--deux jours au plus--pour savoir à quoi nous en tenir.

Il y eut discussion. Cependant, Georges Kerbrat se montra si convaincu et usa d’arguments tellement irrésistibles qu’il l’emporta. Il fut décidé qu’on irait sur place vérifier les dires de l’homme d’évasion, tandis que, du haut des arbres, une voix singulière criait ironiquement:

--Voyons! Voyons!

Carila leva la tête et, comme il avait remarqué la controverse entre les deux Blancs sans en connaître le sujet, mais qu’il avait constaté le succès de Kerbrat, il lui dit:

--Tu entends: z’oiseau-voyons, il dit toi raison!

* * * * *

La marche reprit, sur le sol mou qui s’effondrait sous les pas et, toujours, il semblait que la chaleur fût plus accablante.

Les serpents fuyaient devant les intrus ou, suspendus à quelque branche, se balançaient en sifflant, la gueule ouverte.

Parfois un agouti, un pécari, un tatou, un tamanoir, se faufilait prestement ou, surpris à la bauge, un tapir brisait tout devant lui en prenant sa course brutale. Mais il était rare qu’un coup de fusil se présentât «à belle».

Seuls se laissaient approcher les énormes et dégoûtants crapauds-bœufs, gros comme des chiens, et qui sautelaient lourdement aux côtés de la colonne.

Les singes noirs ou gris, les ouistitis, les singes beuglants cavalcadaient sur les branches des fromagers, des gaïacs, des ouacapous ou des angéliques-rouges au tronc presque impossible à scier. Ils sautelaient agilement d’un arbre à l’autre et grimaçaient en craquetant, puis, furieux, jetaient à la tête des nègres les projectiles qui leur tombaient sous la main.

Par les éclaircies, on voyait les urubus tracer leurs larges cercles dans le ciel, et s’abattre tout à coup pour saisir et combattre la grande couleuvre _devin_.

Des serpentaires, des aras, de toutes couleurs, des marayes[3] filaient sous les ramures où se jouaient les mouches-chapeau et les mouches-tigres à la piqûre venimeuse.

[3] Sorte de perdrix.

Les nègres répondaient en sifflant à la vocalise de l’oiseau-chanteur qui accourait et, de très près, fixait son regard sur les inhabituels passants, tandis que, du fond des frondaisons, descendait la grave note d’orgue de l’oiseau-mon-père...

Il arrivait que les noirs fissent un grand détour pour éviter les fourmis rouges que leurs yeux perçants apercevaient, alors que les féroces insectes dévoraient quelque reptile qu’ils avaient attaqué...

Jour après jour, la forêt restait la même. Elle ne s’ouvrait qu’à force devant la caravane pour se refermer sur elle.

Peu à peu, les hommes se sentaient rongés par cette chaleur pesante, incessante, qui les attaquait sans répit, comme la mer le rivage, et ne pardonnait pas de toute la journée.

A peine si les nuits apportaient un peu de fraîcheur aux organismes épuisés et l’on était dévoré de moustiques, envahi par les chiques...

Enfin, le sol s’éleva, devint moins friable sous les pieds et bientôt plus rocheux. La forêt s’éclaircit et Georges Kerbrat éprouva quelque soulagement relatif à la fièvre qui le minait, au point qu’à plusieurs reprises il avait dû se faire porter par les nègres.

Ingénieux, ces braves garçons avaient fabriqué une sorte de filanzane et, malgré le surcroît de travail que cela donnait, ils se relayaient de bon cœur pour prêter leurs épaules, car Georges était celui des deux Blancs qu’ils aimaient le mieux.

De son côté, très résistant sous sa frêle enveloppe, Chang l’entourait de soins attentifs, empressés.

Quant à Diény, il était étonnant. Il supportait aussi victorieusement que les nègres cette température d’étuve, ces marches brisantes, ce régime lassant de conserves et de venaison, de _couac_[4], de viande séchée, de poisson salé, de tafia, ces eaux de rencontre et parfois fort impures.

[4] Farine de manioc torréfié.

On le voyait avancer d’un pas ferme, les épaules effacées, la tête haute, les yeux fixés au loin, sur on ne savait quel rêve qui semblait l’accompagner partout. Fumant son éternelle pipe, il battait les buissons de sa canne, atteignait parfois son fusil pour descendre une perdrix-maraye ou un pécari, se montrait d’une indéfectible bonne humeur, sauf quand il gourmandait les porteurs, car il avait l’autorité assez dure et hautaine...

Malgré son accoutumance déjà longue à ce pays inclément, Diégo l’admirait.

--C’est un homme! disait-il.

* * * * *

Un matin, vers dix heures, une ligne courbe et bleuâtre apparut au loin entre les arbres plus clairsemés.

--Tumuc-Humac, ça, annonça Carila; et là, Timotakem.

Il montrait du doigt une montagne qui paraissait assez haute, bien qu’en réalité le Timotakem n’ait que huit cents mètres d’altitude.

C’est à ce moment qu’on commença de se diriger suivant les indications du croquis remis à Kerbrat par le petit homme d’évasion. Assez maladroitement tracé, à moitié mouillé par l’humidité, il devenait pourtant compréhensible avec un peu d’attention, bien qu’orienté au petit bonheur.

CHAPITRE IV

LE SORCIER BLANC

Au pied du Timotakem, c’était toujours la forêt, mais éclaircie et presque praticable, sur un terrain étrangement inégal, raviné et souvent pierreux.

Pendant deux jours, les voyageurs cherchèrent en vain un gros rocher «en forme de chien couché» qui était le point de départ des mesures données par le schéma du forçat.

Bien que toujours aussi brûlante, la température s’était faite plus sèche et conséquemment plus supportable. Cependant, horriblement fatigué, Georges Kerbrat allait crier grâce, quand Chang, désignant une masse de rocs ensevelis dans les frondaisons et les broussailles, s’écria:

--Ça est peut-être le locher en chien couché, une fois débloussé.

Il voulait dire «débroussé».

Diény, qui refusait de croire aux dires des évadés, haussa les épaules:

--Nous ferions mieux de gagner _mes_ filons. Ils ne donnent pas des kilos d’or au mètre cube, mais, au moins, ils sont là, eux!

--Un peu de patience, Diény, pria Kerbrat. Vous voyez s’il m’en faut, dans l’état où je suis!

Et, d’une voix faible, se retournant vers les noirs, il commanda doucement:

--Allons! du courage... Débroussez-moi ça, garçons!

Ces hommes lui étaient dévoués, puis ils souhaitaient une belle trouvaille, dont ils auraient leur part.

Une fois de plus, ils empoignèrent leurs sabres d’abatis et attaquèrent la brousse enragée qui semblait pousser à vue d’œil pour les ensevelir.

Après deux heures de travail, aux approches du soir, le rocher fut suffisamment dégagé pour qu’on pût en vérifier les formes générales. Il donnait assez bien l’impression d’un chien couché.

Or, le papier portait ces mots:

«De la patte gauche avant du chien, par les gros ouacapous, quatre cents pas, jusqu’à la petite source. C’est là!»

Les quatre cents pas furent assez difficiles à faire en prolongeant la ligne droite qui passait par les ouacapous presque aussitôt reconnus..., à cause des inégalités du sol. La direction traversait un véritable chaos de rochers moussus, si bien qu’on parvint en un fourré épais où il n’était point trace de source.

--Eh bien? fit Diény en ricanant.

Kerbrat restait assez piteux quand un des nègres, Caïus Bâton, qui tendait l’oreille, frappa des mains en s’écriant avec un accent de joie enfantine:

--Moué z’entend’e b’uit, mou ché!

On le suivit et l’on arriva à un creux dans le rocher, au flanc de la montagne, d’où l’on entendait l’eau sourdre avec son murmure charmant de cascade minuscule.

Un commencement de cours d’eau s’en allait, roulant sous les mousses et les lianes fleuries d’orchidées, dans une petite tranchée qui s’approfondissait et s’élargissait constamment.

Déjà, sans avoir reçu d’ordre, tout émoustillés, les noirs étaient descendus dans la tranchée, le pic et la pelle en main. Avec une merveilleuse ardeur, ils se mettaient à creuser un premier trou d’un peu plus d’un mètre de profondeur.

Pour ne plus perdre de temps, Diény ordonna qu’on ne fît point d’essais tant qu’on n’aurait pas senti au bout de la pioche la glaise consistante ou la roche aux approches desquelles se trouve la poudre d’or que son poids entraîne toujours aussi bas que possible.

Un bruit sec éclata parmi les travailleurs:

--_Bedrock!_[5] cria celui des hommes qui avait porté le coup de pioche.

[5] Le lit de rocher.

Déjà l’eau de la source envahissait par infiltration la cavité.

Diény décrocha sa batée, y entassa quelque sept livres de terre mélangée de gravier, qu’il se mit à laver activement, tournant, agitant et inclinant son plat, aidant à la dissolution des mottes qu’il écrasait entre ses doigts.

Les noirs suivaient passionnément l’opération, et, dans leur excitation puérile, ils dansaient d’un pied sur l’autre, s’exclamaient à chaque instant:

--’Ou’ vé’ez, ché, li qu’a payer... li qu’a payer!

Si cette terre «paierait» ou non, personne n’en savait rien, tant que l’opération d’essai n’était pas conduite à sa fin.

Enfin, toute la terre fut dissoute.

Or, dans le creux de la batée dormaient deux grosses pincées de la poudre jaune qui rend les hommes fous et meurtriers!

Kerbrat et Diény se regardaient, pâles d’émotion.

Le placer de l’homme d’évasion donnait un rendement phénoménal et qu’aucun autre placer n’avait encore jamais atteint!

Les nègres bondissaient comme des cabris et criaient leur joie. Un pareil instant valait toutes les fatigues et les souffrances endurées pour atteindre cet Eldorado.

Ils échangeaient de joyeuses bourrades, cabriolaient en criant:

--Une tasse... dix tasses... cent tasses au mèt’e cube, missié! ’Ou’ voi’ ça, mou ché?

--Une pareille teneur est formidable, incroyable, murmura Diény. Si elle s’étend à quelque distance, ce placer est le plus riche de la terre et nous en sommes les gens les plus opulents...

Georges Kerbrat qui, tout heureux pour soi et pour sa sœur, examinait inconsciemment son compagnon, vit d’étranges lueurs s’allumer dans ses yeux, tandis que le beau visage revêtait une expression nouvelle et dure, où il y avait comme de la colère...

* * * * *

Le lendemain matin, après une nuit fiévreuse et agitée où tout le campement eut grand mal à trouver le sommeil, de nouveaux trous furent creusés à plus grande distance de la source. Et toujours, c’était de l’or, et la teneur ne cessait de se maintenir aussi riche, ne diminuant ou n’augmentant, même, qu’à peine.

Diény,--sur qui la fièvre paludéenne n’avait pu mordre,--tremblait maintenant de tous ses membres quand il ne se sentait pas regardé. La fièvre de l’or s’était emparée de lui.

De ce jour et du matin au soir, on ne cessa plus de travailler, au point que, parfois, la brusque tombée de la nuit surprenait les placériens en pleine besogne.

Ce furent, d’abord,--les _carbets_--abris qu’on construisit pour ne plus coucher en plein air, car, dans la forêt débroussaillée, déboisée sur des larges espaces, les «coups de lune» étaient à redouter, à tort ou à raison. Mais personne ne doute à la Guyane que les coups de lune donnent la «fièvre qui tord la bouche».

Bientôt, un petit hameau fut constitué de cases faites de poteaux coupés dans la forêt, murées de claies, couvertes de feuilles sèches. Les hommes y couchaient sur des lits d’herbes que supportaient des planchers surélevés, par crainte des reptiles, des insectes venimeux, de l’humidité du sol. Et les noirs ravis de chanter en gambadant:

--Nous planter bananiers, cannes à sucre, toutes so’tes légumes! Nous descend’e riviè’e pou’ pêcher poisson frais avec feuilles nikou!

Les feuilles de cet arbre ont la propriété d’enivrer le poisson comme la coque du Levant.

Puis on _décapela_, on découvrit une partie du champ aurifère pour rendre largement accessibles les couches exploitables, et à quelque distance de la source, on établit un barrage de retenue pour les eaux. Enfin on creusa un canal d’amenée qui fit passer celles-ci par un sluice fabriqué avec les planches toutes façonnées et la toile métallique qu’on avait apportées.

C’est un canal de bois en pente douce, large d’environ trente centimètres sur autant de profondeur, formé d’une dizaine de cheneaux longs de quatre mètres, emboîtés à la file. Au fond, des tasseaux en bois et des _rifles_--espèces de grilles en fonte--créent des ressauts qui secouent le courant d’eau. Ainsi les terres se dissocient, coulent, tandis que, derrière ces abris, elles abandonnent l’or charrié.

Armés de pelles, des hommes jetaient la terre rouge dans la partie supérieure du _sluice_, pendant que d’autres, le long du canal de bois, broyaient et dispersaient les mottes au moyen de râteaux, ou bien les écrasaient avec les doigts.

En bas du sluice, la pelle en main, les _débourbeurs_ chassaient les alluvions entraînées par les eaux de façon qu’elles n’obstruassent point le déversoir et ne ralentissent pas le courant.

Chaque matin, on versait tout le long des boîtes, au moyen d’une passoire, quelque deux kilogrammes de mercure destiné à s’emparer de l’or au passage et à l’amalgamer.

En effet, dégagé des terres qui le portent par le lavage et le triturage, l’or, plus lourd que sa gangue, descend au fond du canal. Les grosses pépites s’arrêtent dès le haut et c’est la poudre qui, recueillie par voie d’amalgame, le long du reste du canal, s’arrête derrière les tasseaux et les _rifles_.

L’infatigable Carila, pendant tout le temps du travail, ne cessait de courir d’un bout à l’autre du sluice, pour prévenir tout vol de pépites de la part des débourbeurs.

De temps en temps, Diégo essayait à la batée les terres de rebut, pour s’assurer qu’elles avaient bien donné tout leur or et qu’il n’y avait pas de perte.

Le soir, à cinq heures, on recueillait l’or accumulé, soit pur, soit amalgamé, derrière les rifles. On filtrait le mélange en le tordant dans des torchons de peau de daim.

Le mercure resté pur se trouvait ainsi éliminé et l’on demeurait en présence d’un bloc informe d’amalgame qu’on chauffait à haute température. Le mercure une fois volatilisé, l’or pur obtenu constituait le gain de la journée qu’on pesait, ou qu’on mesurait à la tasse d’un kilo.

* * * * *

Après trois mois de ce travail acharné, l’expédition était déjà en possession d’une très considérable provision du métal précieux, une fortune.

Un soir, Diény dit à Kerbrat:

--Mon cher ami, il serait temps de retourner à Saint-Laurent pour y obtenir le permis d’exploiter et y faire enregistrer notre concession. A vrai dire, nous sommes même un peu en retard.

--Je le sais... Bien que vous alliez mieux, votre fièvre vous travaille encore. Pourtant, il faudrait vous charger de ce voyage. On a besoin de mon expérience ici, et mon absence pourrait faire tort à une affaire si bien «partie».

Sans s’effrayer du trajet à pied, ni de la descente périlleuse des cours d’eau, Georges Kerbrat se déclara prêt à partir. Il tenait à se rendre utile dans toute la mesure de ses forces.

Il fut donc décidé qu’il se mettrait en route dès le lendemain, avec quelques-uns des nègres, et qu’à Saint-Laurent du Maroni, comme à Cayenne, il embaucherait de nouveaux travailleurs pour l’extension du _claim_.

Le soir même, il y eut un dîner de fête, tant en l’honneur du partant que pour célébrer la réussite de l’entreprise, un dîner sans conserves, tout de viandes fraîches--agouti et marayes--de légumes et de fruits.

Les nègres chantèrent leurs chansons amusantes, dansèrent leurs danses farceuses ou furibondes jusqu’à près de minuit.

A les voir s’agiter en hurlant et en grattant leurs banjos à la lueur des grands feux allumés, on eût dit autant de joyeux diables sortis d’un enfer anodin.

Malheureusement, les convives oublièrent les conseils de la sagesse; le whisky coula trop abondamment et ces copieuses libations devaient coûter cher à Kerbrat qui, le lendemain matin, au moment de partir, se trouva positivement hors d’état de se lever.

Un accès de paludisme d’une extrême violence le faisait grelotter par trente-cinq degrés de chaleur et, malgré ses efforts, il retomba sur son lit, anéanti.

Trop faible pour entreprendre le rude voyage projeté, il devait se résigner à attendre, en se soignant sur place, au petit village qu’en souvenir de son oncle et bienfaiteur il avait baptisé du nom de Labru.

Atteint de béribéri, dans sa forme paralytique et non dans l’œdémateuse, qui est la plus redoutable, il s’administra à lui-même des toniques et, au bout de quelques jours, un léger mieux se manifesta. Il put alors se lever un peu et traîner d’un carbet à l’autre en s’appuyant sur une canne.

* * * * *

Certain jour, comme il fumait une cigarette devant l’entrée de son abri, il vit venir à lui deux Indiens Oyampis à peu près nus.

Peu à peu, les indigènes des alentours s’étaient familiarisés avec les habitants de «Labru», qui les accueillaient volontiers, tout en prenant les précautions nécessaires contre toute traîtrise possible, et auxquels ils apportaient souvent le produit de leur chasse, de leur pêche et de leurs rudimentaires cultures.

Cette fois, ils avaient du gibier à vendre. Kerbrat le leur acheta avec empressement. Et l’un des deux Peaux-rouges, dont le Français commençait à comprendre le dialecte, se mit à examiner curieusement son interlocuteur civilisé:

--Malade, toi?

--Oui.

--Pas vu _sorcier blanc_, de ta race, alors?

--Sorcier blanc? fit avec surprise le malade. Quel sorcier blanc?

--Là, dans montagne, dans Tumuc-Humac...

Et, tant par gestes que par un flux de paroles enthousiastes, l’Oyampi se mit à chanter les louanges de certain sorcier blanc--quelque forçat évadé, sans doute, pensa Kerbrat--qui vivait en solitaire sous une ajoupa de la forêt, dans la montagne, à peu de distance de «Labru», mais en Guyane brésilienne, de l’autre côté de la frontière.

Toutes les tribus indigènes l’appelaient «le Grand Sorcier».

On venait le consulter de cent kilomètres à la ronde et il avait opéré des guérisons miraculeuses.

Les Indiens s’en retournèrent vers leur village, laissant Kerbrat fort intrigué.

Au fond, le malade s’inquiétait de son état. Il redoutait qu’une seconde crise de béribéri ne lui fût fatale et ne se souciait point de mourir au fond de cette brousse, loin de sa sœur qu’il aimait et sans avoir joui de l’immense fortune que le hasard lui avait apportée.

Diény s’en revenait justement du travail, à ce moment-là.

Il vit son camarade qui, déjà las, s’asseyait sur un banc rustique, à l’ombre des fromagers. Affectueusement, il vint à lui:

--Eh bien, mon vieux, ça va-t-il un peu mieux aujourd’hui?