Le trois-mâts fantôme

Part 2

Chapter 23,712 wordsPublic domain

Et, suivi de son très replet et pompeux petit acolyte, le magistrat se rembarqua, laissant les habitants du yacht dans un état de trouble extrême.

* * * * *

Trois heures plus tard, deux inspecteurs venaient pour arrêter Duroc, qui s’était enfermé, morose et silencieux, dans sa cabine.

Pas un seul instant le médecin de marine ne parut vraiment atterré, comme le sont souvent les innocents en pareil cas. Il ne protesta pas, non plus, avec l’indignation que montrent certaines natures plus expansives.

Il semblait accepter ce coup du sort avec un fatalisme... qu’un brin de malveillance eût pu faire admettre comme un aveu.

Avant qu’il partît, encadré par les deux inspecteurs locaux, ses deux cousins lui prodiguèrent au moins des marques de sympathie.

--René, dit Kerbrat désolé, tu me pardonneras, mon vieux. Je ne pouvais faire autrement.

--Il faut toujours faire son devoir, quoi qu’il en coûte, mon cher ami, répondit le jeune médecin dont la voix ne s’altérait point.

Quant à Georgette, les yeux embués, elle s’écria passionnément:

--René, je te _sais_ innocent. Embrassons-nous et sois bien sûr que nous ferons tout notre possible pour te tirer bientôt de là.

«Cet atroce mystère finira par s’éclaircir un jour ou l’autre.

--Espérons-le, fit le marin avec un haussement d’épaules.

Il embrassa sa fiancée et c’est le seul moment où l’on vit une émotion fugitive passer sur son visage rigide.

Diény lui serra également les deux mains avec élan.

--Mon cher, je ne croirai jamais à votre culpabilité, quand bien même on me la prouverait d’une manière irréfutable.

Têtu, dans sa rancune, Kerhir, le vieux capitaine au long cours s’affairait à donner des ordres.

Une fois Duroc descendu dans le canot avec ses gardes, il dit au lieutenant Mustelet:

--Mal hypothéqué le Monsieur. Tiendrais-pas à être dans sa peau. J’y aurais trop peur pour ma tête!

CHAPITRE II

L’AFFAIRE DUROC

L’instruction et le procès furent rapides et sans intérêt. Kerhir avait été prophète.

Tout se dressa contre Duroc, jusqu’à ses manières à la fois taciturnes et agressives... ce que certains chroniqueurs même appelèrent son «caractère sournois».

Au surplus, deux dépositions lui firent grand tort et l’accablèrent.

... D’abord celle de Georges Kerbrat qui dut reconnaître--malgré son désir de le disculper--le peu d’émotion marquée par son cousin devant le corps de leur oncle et son impatience précédente, à peine déguisée, de voir terminer les recherches.

Puis celle du capitaine Kerhir.

Après de longues réticences, le vieux loup de mer avoua que, passant devant la cabine du banquier vers onze heures et demie, la nuit de sa disparition, il avait entendu un bruit de discussion assez violente.

L’une des voix qui se disputaient était celle de M. Labru, l’autre celle de son neveu Duroc.

Ce dernier disait son désir d’épouser, sans retard, Georgette et le banquier s’y opposait pour la raison qu’il estimait la jeune fille encore bien trop jeune. Il parlait de déshériter à la fois neveu et nièce s’ils ne voulaient pas tenir compte de son opposition formelle.

Sur quoi la voix tremblante de rage, Duroc avait lancé:

--Mon oncle, de l’argent on en a toujours assez, quand on le veut, et j’en aurai, je vous le jure, mais je ne vous pardonnerai jamais de vouer Georgette, par entêtement, à la pauvreté provisoire. En ce qui me touche, je m’en moque. Quoi qu’il en soit, soyez-en sûr, nous nous marierons prochainement. Nous y sommes résolus tous deux.

Sur quoi, le médecin de marine était sorti hâtivement et Kerhir avait eu à peine le temps de se jeter derrière l’abri de barre sur le pont, afin de n’être pas surpris en trop indiscrète posture.

Duroc, une fois rentré chez lui, M. Labru, probablement désireux de prendre un peu l’air après pareilles émotions quittait à son tour sa cabine et s’en allait vers l’arrière.

Alors la porte de Duroc se rouvrait sans bruit, et glissant comme un fantôme dans la nuit, le neveu du banquier suivait la silhouette confuse de son oncle.

Toutes les deux s’étaient perdues dans l’obscurité, car le yacht sur l’ordre, maintes fois renouvelé du défunt, n’était éclairé, une fois tous les hôtes couchés, que par les feux de position.

--Comment n’avez-vous point dit cela dès le début de l’instruction? s’étonna l’un des assesseurs du Président de Cour d’assises.

--Dame, il m’était un peu pénible de faire connaître que j’avais quasiment écouté aux portes.

La déposition de Diény fut, elle, assez insignifiante. Il ne savait rien de précis. Il n’avait lui rien entendu, quoiqu’il habitât la cabine contiguë à celle de Duroc. A onze heures et demie, d’ailleurs, il dormait déjà, ce soir-là.

Certes, il avait été surpris de la très mince émotion manifestée par le neveu devant le cadavre de l’oncle, mais il le jugeait incapable d’un forfait tellement affreux.

* * * * *

Sur quoi Duroc fut condamné aux travaux forcés à perpétuité. La conviction du jury n’était pas absolument faite et ce furent ces hésitations qui lui épargnèrent la mort.

Il refusa d’ailleurs nettement de se pourvoir en cassation et ne voulut point voir Georgette qui, conservant sa foi en lui, avait obtenu par faveur de pénétrer dans sa prison.

* * * * *

On sut qu’il était transféré au dépôt de l’île de Ré et puis embarqué pour Cayenne sur le fameux transport _La Loire_, en cage, comme une bête féroce, dans la pire promiscuité avec la basse pègre du crime.

Jamais d’ailleurs il n’écrivit ni ne donna de ses nouvelles après sa condamnation.

Georgette en souffrit cruellement.

Elle avait adoré son oncle, beaucoup aimé son fiancé. Elle avait perdu l’un et l’autre et bien que son frère lui restât, elle se sentait atrocement seule.

Au surplus, Kerbrat ne devait-il pas partir prochainement avec Diény pour la Guyane pour se rendre compte, par ses yeux, de la valeur du placer d’or dont sa sœur et lui se trouvaient à présent co-propriétaires avec l’associé de Labru?

CHAPITRE III

LES «HOMMES D’ÉVASION»

Depuis plusieurs jours déjà, les voyageurs s’ouvraient péniblement un chemin à travers la forêt vierge, brousse inextricable sous les arbres puissants et serrés.

Aussitôt débarqués à Cayenne, Annibal Diény et Georges Kerbrat, qu’accompagnait son boy chinois Chang, s’étaient mis en route vers les monts Tumuc-Humac, non loin desquels gisaient les filons naguère découverts par le clubman ruiné, et qui avaient motivé son association avec le banquier défunt.

De Cayenne, ils gagnaient le Maroni et remontaient le fleuve sur un de ces petits bateaux qu’on appelle _tapouille_.

A Saint-Laurent, ils avaient engagé des piroguiers nègres et des porteurs de même race,--gens tout disposés à participer aux chances de l’expédition, moyennant un faible salaire, à condition que, l’or trouvé, ils pussent travailler au placer et s’enrichir d’un tant pour cent sur les bénéfices.

Noir comme eux, un chef d’équipe les commandait directement, sous la surveillance d’un contremaître portugais, nommé Diégo, petit homme à la peau et au poil très noirs, au visage sympathique et qui était costumé comme un flibustier d’opéra-comique.

A quelques quatre-vingt kilomètres de l’embouchure, on avait dû quitter la tapouille pour les pirogues instables... et commençait alors la remontée hasardeuse du cours d’eau constamment coupé de rapides vertigineux et de récifs redoutables.

Puis on avait abandonné le Maroni pour s’engager dans la rivière Marouini. Enfin était venu le moment que la rivière cessant d’être navigable, on avait dit adieu aux pirogues.

* * * * *

C’était à présent la partie la plus dure du dur voyage.

... La file des quinze porteurs nègres,--dont les premiers se relayaient constamment pour tailler la route à grands coups de sabres d’abatis à même l’enchevêtrement désordonné des buissons et des lianes--s’avançait dans une atmosphère qui semblait consistante.

La chaleur effroyable, humide et lourde faisait rouler de vrais ruisseaux de sueur sur les torses luisants.

Mais les noirs marchaient avec aisance.

Le boy Chang «tenait le coup» presque aussi bien qu’eux. Quant aux deux Blancs, il leur semblait fondre, s’évaporer jusqu’au sang. La vie intense de la forêt les absorbait, positivement. Ils n’en étaient plus que des éléments, croyaient perdre leur personnalité...

... Le chef d’équipe des piroguiers et porteurs, un nommé Carila, sorte d’hercule noir au corps admirable, s’approcha de Diény, à qui son expérience de la Guyane conférait le commandement de l’expédition et lui dit avec importance:

--Missié, vous entendez: singes ’ouges commencent à hu’ler. Soleil va se mett’e dans le lit. L’est temps de t’ouver un emplacement pou’ camp.

--Il a raison, fit Diény, en s’adressant à Georges Kerbrat, qui marchait assez péniblement. N’oublions pas qu’il n’y a pas de crépuscule, ici, et que la nuit tombe d’un bloc.

--Je m’en remets à vous, mon cher, répondit l’administrateur d’un ton las.

Il avait les joues creuses, le teint pâle et souffrait de la fièvre.

--Tenez pou’ dit à vous, reprit Carila, d’un ton solennel d’orateur s’adressant à dix mille personnes, et en continuant à manger les _r_, tenez pou’ dit à vous, vous mounes-là, que mauvais ma’cher dans la nuit, mauvais et même, ça, pas possible. Sentier ou pas sentier, se’pents do’ment en t’ave’s la ’oute. Si vous piler dessus, i piquer et vous c’ever toute suite!

Diégo appuya cette opinion d’un coup de tête affirmatif. Au surplus, personne n’y contredisait.

En effet, autour d’eux, herbes et fourrés bruissaient de frôlements inquiétants et multiples. Des panaches de graminées ondulaient soudain sans nulle brise. Sur les troncs centenaires couraient agilement d’énormes et hideuses araignées-crabes...

Or, sur un assez large espace, la terre, touffue d’herbes et de buissons, se trouvait libre d’arbres. L’œil exercé de Carila avait tout de suite reconnu la position. Expert en choses guyanaises et homme d’initiative, il s’écria:

--Nous fai’ place là, mou ché. Halte ici, vous mounes-là!

Ce ne fut pas long. Dix sabres d’abatis entrèrent en danse. En un clin d’œil, herbes et buissons furent rasés sur un cercle de dix mètres de diamètre et toute une provision de bois mort se trouva amassée auprès d’un foyer composé de quatre pierres. Cependant, Choquant Naso, Charmant Beauvisage et Publius Porphyre, aux faces et aux torses d’ébène, qui étaient de cuisine pour ce jour-là, s’occupaient de dresser un trépied où suspendre la marmite et de creuser un trou dans lequel tout à l’heure, le rôti cuirait à l’étouffée.

Diény frappa sur l’épaule de Kerbrat.

--Ah! ça va être bon, ce soir, de faire trêve à la saucisse-purée de pois en conserve!... _Cheer up, old chap!_... il y a de l’agouti.

Néron Moulinet et Caïus Chosette achevaient de dépouiller le rongeur tué au passage par l’ancien clubman et qui allait si heureusement améliorer l’ordinaire monotone et peu appétissant des voyageurs.

Comme, sur le lieu du campement, chose rare à la Guyane, le sol était quelque peu sablonneux et formait un très faible tumulus qui éliminait l’humidité partout ailleurs répandue, il avait été décidé que, pour plus de régal, le rôti cuirait à l’océanienne, enveloppé de feuilles, et inhumé avec des pierres rougies à blanc.

Pour une fois, il n’était pas à craindre que cette fade odeur de décomposition qui caractérise le terreau guyanais, fait d’accumulations de feuilles pourries, se mêlât à l’arome de la bonne venaison.

Les préparatifs achevés et le rôti cuit à point, toute la troupe s’asseyait autour de la table, mise à même le sol, quand on vit Carila froncer les sourcils, tourner la tête, faire palpiter ses narines à l’évent...

Tout à coup, il s’écria:

--Aux armes, citoyens!

En même temps, il se levait d’un bond et sautait sur son fusil.

Tous ceux des hommes qui étaient armés l’imitèrent sans lui poser de questions et se formèrent en ligne, tournés vers la direction d’où les sens affinés du noir chef d’équipe avaient senti venir le danger.

--Mounes, là! murmura encore le nègre herculéen.

Des hommes?

A la Guyane, cela est souvent plus à redouter que les fauves et les serpents.

A présent, les Blancs eux-mêmes entendaient venir à eux un froissement continu de broussailles, un craquettement de branchettes cassées.

Soudain, tous les fusils se levèrent. Entre les troncs, à travers l’enchevêtrement des lianes fleuries d’orchidées étranges, on commençait à distinguer trois formes humaines qui s’avançaient dans la nuit vers le rougeoiement du feu, phare de la civilisation perdu dans cet enfer de végétation furieuse.

Mais les nouveaux venus levèrent les bras pour bien montrer qu’ils n’étaient point armés ou, tout au moins qu’ils ne voulaient point faire usage de leurs armes, et toutes les crosses retombèrent à terre.

--Z’hommes d’évasion, annonça Carila.

Diégo expliqua qu’il s’agissait de forçats évadés du bagne.

Ces trois individus aux yeux hagards, aux faces hâves, brûlées par le soleil effroyable, griffées par les ronces, aux membres décharnés envahis par les chiques et couverts de plaies, semblaient morts de fatigue. Ils faisaient peine à voir.

L’un d’eux, sorte de gnome aux cheveux blancs, au visage ridé, à l’expression triste et débonnaire, était particulièrement pitoyable.

Faible et agité d’un tremblement continuel, il regardait les voyageurs d’un air humble, honteux et, à la vue du feu, du campement relativement confortable... du repas en train, ses yeux éraillés s’étaient remplis de larmes. Ils avaient dû pleurer souvent, ces yeux-là!

Après un instant d’arrêt, les trois misérables avaient recommencé d’avancer.

--Halte! cria Carila, ou nous ti’er!

Ils s’arrêtèrent brusquement, de nouveau, et le gnome, à peine plus grand et plus fort qu’un enfant de dix ans, prononça d’une voix cassée:

--Y a pas de danger. On n’est pas armés. Vous nous fouillerez et on vous remettra nos couteaux. On se rend. On en a assez! Vous pourrez bien nous «donner» si ça vous plaît. On s’en moque.

--Ne soyons pas durs à ces malheureux! s’écria Kerbrat, remué. Quel mal voulez-vous qu’ils nous fassent, dans un état pareil d’affaissement?

Le fait est que ces infortunés, eussent-ils été naguère les plus terribles des bandits, n’avaient rien d’effrayant. En eux, tout était lamentable.

En dépit de l’opposition de Diény, qui estimait imprudent de se fier à de pareilles gens, on les laissa approcher, mais non sans les avoir de nouveau couchés en joue, tandis que, sur injonction, ils remettaient les bras en l’air. On les fouilla; on leur prit leurs couteaux et ils purent s’asseoir dans le campement non loin du feu tutélaire qui les défendrait des fauves, des reptiles et des vampires, par la lumière... des moustiques insupportables, par la fumée.

On leur donna alors à manger et à boire. Puis, le café pris et appuyé d’un bon coup de tafia, ils parurent un peu moins écrasés et racontèrent leur histoire.

Il y avait là un caissier voleur--le gnome,--un assassin--par colère d’ivrogne, prétendait-il,--un faussaire--pour s’amuser!--Envoyés sur un chantier de l’intérieur, ils avaient réussi à s’enfuir avec un quatrième qui, depuis, avait été tué par un serpent. Mais après avoir erré des jours et des jours--et des nuits, quelles nuits!--dans ce labyrinthe de verdure, ils n’avaient jamais pu réussir à passer en «hollandaise».

A chaque fois qu’ils avaient approché du Maroni, ils s’étaient heurtés à des embuscades d’Indiens Roucouyennes, avides de toucher les primes assurées pour l’arrestation des forçats évadés, et n’avaient échappé qu’à grand’peine, soit à la capture, soit aux flèches empoisonnées. Ç’avait même été là une grande chance pour eux, car les terribles Peaux-Rouges restent le plus souvent invisibles jusqu’au moment où il est trop tard pour les fuir.

Depuis longtemps, les malheureux ne vivaient plus que de racines semblables à celles qu’ils voyaient manger par les singes, car ils tremblaient sans cesse d’absorber quelque plante vénéneuse, et leur épuisement était extrême.

Mais, depuis qu’ils s’étaient un peu refaits de larges portions d’agouti et de tafia, ils se reprenaient à espérer, et l’assassin demanda:

--Alors, maintenant, vous allez nous «donner», pour toucher la prime?

Les nègres ne répondaient rien encore, la prime n’étant pas à dédaigner pour eux, mais Diény prit la parole:

--A quoi bon? Nous avons d’autres chiens à fouetter. Nous ne sommes pas des policiers, mais des prospecteurs.

Ce n’était pas difficile à voir d’après l’équipement des membres de l’expédition dont plusieurs portaient la _batée_[1] au côté et les fuyards s’en étaient bien doutés. Le faussaire eut un grand soupir et murmura:

[1] Plat de feu ou de bois d’environ 50 centimètres de diamètre, qui sert au lavage grossier de la terre aurifère.

--Vous en avez de la chance, de pouvoir chercher tranquillement de l’or, tandis que nous ne songeons, nous autres, qu’à sauver notre peau. Bien probablement les bêtes nous auront mangés avant que nous soyons enfin en hollandaise!

--Malheureux, dit Kerbrat, si de telles souffrances pouvaient seulement vous empêcher de retomber dans les «erreurs» qui vous ont envoyés ici, vous n’auriez pas payé trop cher votre rédemption. Restez pour cette nuit avec nous, bien que nous ne nous souciions guère d’être vus en votre compagnie. Quand vous aurez repris vos forces, comme vous n’êtes pas très loin de la frontière, une nouvelle tentative vous réussira peut-être?

Il vit bien que sa bonté touchait ces hors-la-loi qui le remercièrent avec une émotion véritable, eux qui n’avaient quitté les horreurs du bagne que pour retomber à celles de la forêt dévorante.

Pour la première fois depuis bien longtemps, on les traitait en hommes et non comme des bêtes féroces ou comme du gibier.

--Vous, dit le gnome, avec un nouveau larmoiement dans les yeux, vous êtes un bon type. On n’en voit pas beaucoup comme vous.

Les colis une fois rangés, il fallut allonger les cordes des hamacs pour pouvoir les suspendre d’un arbre à l’autre, les troncs se trouvant éloignés. Puis les tours de veille établis par les règlements de l’expédition furent rappelés aux hommes qui les acceptaient de bon gré.

Ne fallait-il pas que, toujours, quelqu’un s’appliquât à entretenir le feu, car les nègres superstitieux craignent fort les méfaits de _Jonao_, de l’_Homme-Grands-Bois_, des _Maskilis_ et de _Maman-di-l’eau_, survivances nègres de l’Ankou breton, des ogres et des sirènes sur lesquels ils racontaient intarissablement des histoires effrayantes et puériles, quand ils causaient autour du foyer en fumant et en jouant du banjo, avant que d’aller au hamac:

--Moi l’ai vu, Jonao, une nuit que do’mais pas. L’est venu jusqu’au bo’d de l’omb’e! L’avait ine gand ba’be, la tête et les pieds ’etou’nés dans le dos et ma’chait le de’iè’e le pouemier. L’a voulu me fai’ signe, mais l’ai pu fe’mer les yeux. Aut’ement, c’était fini de Polyphème Numé’o, fils de mon pè’e.

--Maman-di-l’eau, a’angée comme qu’anguille, lever son tête pa’ dessus la su’face, missié, et vous ’ega’de avec son z’yé et li dois suiv’e jusque dans sa cave’ne où te manger!

Seul le feu protège contre ces monstres et leurs charmes, comme il protège contre les bêtes et, même endormis, les gardiens du foyer l’entretiennent machinalement.

Mais peut-être la présence peu souhaitée des hommes d’évasion fut-elle, aussi, pour quelque chose dans le surcroît de précautions qui furent prises ce soir-là.

D’eux-mêmes, les hors-la-loi s’étaient installés un peu à l’écart du feu et, comme Dizenier le gnome était le moins fort des trois évadés, ce fut lui qui s’en trouva le plus loin.

La nuit se passait, à peine troublée par les claques retentissantes des nègres écrasant sur leurs torses des maringouins égarés et par trop audacieux. Vers deux heures du matin, les singes rouges commencèrent à hurler et des rauquements proches annoncèrent le passage de quelque cougouar en chasse.

Bien que l’animal soit fort redoutable par sa force et son extraordinaire agilité, alors surtout qu’il a faim, personne ne s’en inquiétait autrement, tant on était fait à dormir sur ces musiques-là, tant on avait de confiance dans la protection du feu flambant... quand le rauquement se répéta tout près du camp.

Tous les dormeurs eurent l’impression d’un bond souple. Un faible cri s’éleva et chacun fut debout, sentant qu’un malheur venait d’arriver, sans pourtant qu’on sût au juste lequel.

Ce fut encore Carila qui trouva l’explication.

--’tit homme d’évasion, couguar enlevé, mou ché! Bête-là pas p’is meilleu’ mo’ceau!

--C’est Dizenier qu’il a emporté, le cougouar! cria la voix épouvantée de l’un des deux forçats restant.

Ces hommes étaient braves. Cependant, ils restaient à se regarder, sincèrement désireux de secourir le pauvre Dizenier, mais n’osant se risquer à la suite du fauve, tant le lion-puma est dangereux dans sa colère.

Bien que fatigué par la fièvre, Kerbrat, lui, n’hésita que deux secondes.

A la troisième, il se jeta à corps perdu dans la forêt, une machète au poing, malgré les avertissements pressants des noirs qui cherchaient à le retenir:

--Ça servi’ d’rin, missié, et cougouar manger vous!

Le cougouar, lion d’Amérique dépourvu de crinière, est de taille fort inférieure à son homonyme d’Afrique. Chargé du poids du pauvre Dizenier, qu’il s’était jeté sur l’épaule, l’animal ne pouvait aller vite.

Guidé par les gémissements de la victime, Kerbrat fut bientôt sur ses traces.

Se sentant poursuivie et gagnée de vitesse, la bête féroce, qui cherchait le lieu de se repaître tranquillement, posa sa proie à terre, la maintint sous une de ses pattes griffues et attendit l’audacieux qui prétendait la lui arracher.

Ramassée et frémissante, le ventre au ras de terre, elle montrait ses terribles crocs, babines et moustaches retroussées.

A la vue de Kerbrat qui s’avançait sans peur, elle se détendit avec une promptitude extraordinaire, sembla voler en l’air et fut près de s’abattre sur l’ancien administrateur qui, heureusement, la guettait.

Il fit un léger bond de côté, calcula bien sa distance et, à l’instant même où le cougouar touchait le sol, d’un revers de sa lame, il lui trancha la gorge net!

Mais la vitalité des félins est telle que l’animal trouva encore la force d’atteindre son ennemi, et de le frapper à la hanche d’un formidable coup de griffe. Puis il se laissa tomber, mort.

Aux appels de Kerbrat, à terre, les nègres accoururent, ramassèrent et rapportèrent les deux hommes, tous deux grièvement blessés.

Si le frère aîné de Georgette se trouvait assez mal en point, Dizenier ne donnait qu’à peine signe de vie et les noirs reconnurent qu’il n’avait plus pour longtemps à vivre.

Pourtant, quand on l’eut pansé tant bien que mal et qu’on lui eut versé quelques gouttes d’alcool entre les lèvres, il revint à lui, ouvrit des yeux languissants et ses premières paroles prononcées d’une voix faible furent pour s’informer de Kerbrat.

On le lui montra, couché lui aussi et en train d’être pansé. Le gnome eut alors la force de se tourner vers son sauveur:

--Vous, vous êtes un rude homme! murmura-t-il... Votre vie pour celle d’un forçat!... Je vous dois de ne pas avoir été dévoré, mais mon compte est réglé quand même.

Il fouilla dans une poche intérieure du haillon qui lui servait de blouse, en tira un papier plié et à moitié trempé par l’eau des rivières passées, ainsi que par la sueur.

--Tenez, dit-il encore, je vois qu’on peut se fier à vous. Voici le plan d’un endroit où je ne retournerai plus. Votre dévouement, il plaît à Dizenier de vous le payer des millions. C’est vous qui serez mon héritier. Grand bien vous fasse!

--Vous n’en avez donc point d’autres plus proches?