Part 5
... Or, depuis un instant, les noirs au travail semblaient dresser l’oreille. Leurs sens affinés par l’habitude de la forêt leur apportaient des perceptions inexistantes pour les blancs... Et, cette fois encore, ce fut la voix imposante de Carila qui annonça:
--Beaucoup mounes, là, missié, qui z’approchent!
Comme on n’avait qu’une confiance réduite dans la bienveillance de certaines tribus indiennes, qui commençaient à trop bien connaître la valeur de l’or et les avantages qu’on en pouvait tirer dans le trafic avec les blancs, ce fut une alerte.
Sur l’ordre de Diény, répété par Diégo et Carila, les noirs coururent au village tout proche pour s’y armer de fusils et revenir défendre leurs _sluices_ ainsi que la respectable «récolte» du jour.
Des formes s’agitèrent derrière les broussailles et les lianes pendantes, en même temps que des craquements multiples s’approchaient et, au moment que les chefs allaient lancer une sommation d’arrêt, on distingua plus nettement les arrivants.
C’était une troupe de noirs qui s’avançaient en file indienne, en se frayant un chemin à coups de coupe-coupe, car les chercheurs d’or avaient beau tracer des sentiers autour de leur village, ils se refermaient toujours par la poussée de la végétation exubérante.
Au centre de la petite colonne, un jeune homme était porté dans une sorte de palanquin grossièrement fait de branches. Et ce n’est que lorsqu’il fut ainsi parvenu à quelques pas, que Diény reconnut Georgette Kerbrat en costume masculin.
Et cette apparition était tellement inattendue en pareil lieu que l’ex-clubman, devenu aventurier, en eut un violent tressaillement.
Ce sursaut n’échappa pas à Georgette.
Elle sauta à bas de sa litière de fortune, tandis que les deux troupes de noirs fraternisaient et échangeaient déjà des questions précipitées et des réponses qu’on n’écoutait point.
Elle marcha à l’ami retrouvé, la main tendue:
--Eh bien, monsieur Diény, s’écria-t-elle, de sa voix franche et sonore, on dirait que vous n’êtes pas enchanté de me revoir?
Revenu de sa surprise, il protesta avec chaleur:
--Comment pouvez-vous croire, mademoiselle?... Bien au contraire, c’est l’inattendu, l’émotion d’une joie pareille. Je m’attendais si peu... Pourquoi ne pas m’avoir prévenu? Je vous aurais envoyé chercher à Saint-Laurent... Comment avez-vous eu l’imprudence d’entreprendre toute seule un pareil voyage?
--Je savais, hélas! que vous étiez seul à surveiller le travail et je n’eusse voulu à aucun prix aggraver vos tracas... Et puis, une femme vaut un homme chaque fois qu’elle le veut. Je n’ai plus à compter au monde que sur moi-même!
Il protesta affectueusement, d’un air peiné:
--Et moi, votre ami, ne suis-je donc rien à vos yeux? Ne suis-je donc pas prêt à remplacer auprès de vous, dans toute la mesure du possible, celui dont nous pleurerons toujours la perte, celui que je considérais un peu, moi aussi, comme un frère?...
Très ému, il essuya une larme, et tout en lui disait quel effort il devait faire pour ne pas s’abandonner aux sentiments qui l’agitaient.
L’impression de malaise éprouvée par Georgette se dissipa aussitôt. Avec un sincère élan vers cet unique témoin d’une vie bercée d’affections et à jamais révolue, elle répondit:
--Pardonnez-moi, Diény. Tant d’épreuves accumulées m’ont rendue un peu méfiante et dure. Mais, tenez, je suis bien heureuse d’avoir retrouvé un cœur fraternel en qui me confier. L’existence me sera plus douce, au fond de cette forêt terrible, qu’en ce Paris où je me sentais tellement solitaire.
Au camp, amusée de rencontrer là un véritable petit hameau, Georgette retrouva, pour un instant, son gai babillage d’autrefois.
Diény lui fit les honneurs du carbet qu’il avait habité en compagnie de Georges.
--Tant que vous serez ici, lui dit-il, cette petite demeure sera la vôtre. Je vais me faire construire un abri provisoire à quelques pas.
Elle protesta. Elle n’entendait pas le priver de la maison à laquelle il était accoutumé, mais il fut irréductible et elle dut bien accepter pour ne pas le désobliger, toute ravie au fond du confort relatif de l’habitation forestière.
Le soir, à la nuit tombée, sous la lampe un peu fumeuse, elle éprouva une impression de chaude intimité qu’elle n’avait plus connue depuis de longs jours.
En examinant son compagnon à la dérobée, elle en vint à se dire que cet homme, qui ne lui avait jamais été fort sympathique, était décidément fort supérieur à une opinion trop vite conçue.
Il l’entourait d’attentions, de mille soins gentils et qui allaient droit au cœur solitaire, si privé, si avide d’affection!
Tandis qu’il parlait de sa voix chaude, presque caressante, elle se prenait à le trouver «beaucoup mieux» qu’à Paris et même vraiment «très bien» dans le veston de toile blanche qui l’habillait avec une simple élégance.
L’heure du repos venue, elle se coucha tout attendrie et dormit la meilleure nuit qu’elle eût encore passée depuis la disparition de son oncle.
Le lendemain, Annibal faisait visiter le placer à Georgette.
Il lui expliquait l’œuvre pénible, mais heureuse, accomplie par Kerbrat et lui-même. En termes émouvants, il lui contait toute l’histoire de cette féerie d’or. A quel prix douloureux avait été conquis le succès! Quel labeur exténuant, sous ce climat hostile! Mais tous les alentours avaient été soigneusement «prospectés»; chaque filon qui en valait la peine avait été découvert et mis en exploitation intensive.
--Voyez: à présent, nous employons trente-cinq noirs, sous la direction de notre dévoué Diégo et de ce bon Carila...
Il se retrouvait amène, bienveillant pour tous, reconnaissant des services rendus; il paraissait au moins momentanément, guéri de sa crise d’«impérialisme».
Il s’intéressait à la situation et à l’avenir de Georgette:
--Vous voilà très riche, mademoiselle. Non seulement vous avez l’héritage entier de votre oncle, mais, de par le rendement extraordinaire de cette mine, votre fortune ne fera que croître constamment. Hélas! pourquoi le pauvre Kerbrat ne jouit-il pas avec nous de toute cette richesse?
«Pensez donc que, dans les trois derniers mois, nous avons transporté à la côte plus de cinq cents kilogrammes d’or, soit une production presque égale à celle de tout le reste de la Guyane!...
--En tout autre cas, interrompit Georgette d’une voix sombre et tandis que son regard semblait fouiller dans l’avenir, je me serais moquée d’une pareille opulence. Qu’ai-je donc besoin de tant d’argent, sinon pour de bonnes œuvres? Mais, désormais, sans négliger le bien des pauvres, je veux consacrer une bonne part de cette fortune à la découverte, à la recherche et à la punition du lâche assassin de mon pauvre frère...
Grave, l’ex-clubman répondait:
--Je vous comprends et je vous approuve, mademoiselle. Je vous aiderai même, et n’aurai pas de repos que mon pauvre Kerbrat ne soit vengé.
Et quand Georgette demanda à être conduite sur la tombe de son frère, Diény s’écria avec ferveur:
--J’allais justement vous le proposer.
A quelque cinquante pas du village, une clairière artificielle avait été débroussaillée. Au milieu d’un petit cirque, soigneusement entretenu, entouré d’arbres géants dont les moindres balançaient leurs panaches à plus de cent pieds en l’air, Georges Kerbrat reposait sous un tumulus de vastes dimensions, dans une sorte de jardinet funéraire.
Cette tombe était profondément émouvante, comme toutes celles des Européens qui tombèrent loin de leur terre natale et se dissolvent et s’incorporent lentement à une terre étrangère, pour y donner naissance à des fleurs, à des végétations qui semblent n’avoir plus rien de commun avec celles de la patrie.
Longtemps, Georgette resta agenouillée devant cet amas de pierres brutes, s’abandonnant à ses pensées d’abord tumultueuses, puis à une méditation profonde.
Quand elle se releva, elle étendit la main sur la tombe qu’elle était venue chercher de si loin et, simplement, elle dit, d’un ton pénétré, sous lequel vibraient des accents presque sauvages:
--Compte sur moi, Georges!...
La sœur de la victime et son associé revinrent à petits pas, l’un près de l’autre, tandis que Diény faisait à Georgette une relation détaillée du crime, entièrement fondée sur le récit de Diégo et sur les suppositions de l’honnête Portugais, dont on n’avait aucune raison de douter. Au surplus, on n’en avait point d’autres.
Réflexions faites, ce ne pouvait être que le Sorcier blanc qui avait commis le forfait. Peut-être, probablement même, avec la complicité du boy Chang, désormais disparu.
Le forçat évadé avait dû s’emparer des papiers du défunt, dont on avait retrouvé les poches vides. Puis, bien armé, chargé des provisions enlevées aux malheureux Indiens, il avait dû regagner les bords de la rivière ou se creuser un canot dans un tronc de banda, selon les procédés indigènes, pour redescendre jusqu’à la côte. Alors, rien n’avait dû lui être plus facile que de s’embarquer sous le nom de Kerbrat et de gagner un autre pays.
Quand ils rentrèrent à «Labru», Georgette s’était laissée convaincre: c’était à la côte qu’il fallait aller pour avoir chance de retrouver les traces de l’assassin.
--Puisque vous avez vu cet homme, Diény, disait-elle, vous pourrez donner partout son signalement, ce qui facilitera grandement les recherches de la police.
«D’autre part, il y aura lieu de voir, à la succursale de la Banque Sud-Américaine, où mon frère déposait ses fonds, si l’assassin ne les a pas retirés, ce qui lui aurait singulièrement facilité la fuite...
Quoi qu’il en fût, Georgette ne pouvait songer à reprendre tout de suite le chemin de la côte. La saison des pluies était proche. Les pistes de la forêt, aussi bien que le fleuve lui-même, allaient devenir impraticables.
Diény lui faisait prendre patience: et elle ne restait pas insensible aux accents pénétrants de cette voix chaude, affectueuse:
--Il vous faudra donc attendre en ma compagnie. Votre pénitence durera quelques semaines seulement et je ferai de mon mieux pour que vous ne vous ennuyiez que le moins possible.
* * * * *
... La pénitence ne parut point trop dure à Georgette. Diény était un compagnon agréable et prévenant.
Tout en continuant à surveiller de près son exploitation, il trouvait moyen de faire à la jeune fille les honneurs de la forêt, de la mener voir les Indiens des environs, auxquels elle s’intéressa tout de suite... soignant ceux de ces indigènes qui étaient malades, leur apprenant à mieux élever leurs enfants, et s’en faisant adorer dès l’abord...
Le soir, après dîner, c’étaient de longues conversations; Georgette ne se lassait pas d’interroger Diény sur les dernières semaines de la vie de son frère.
Peu à peu s’établissait entre eux deux une intimité toute naturelle, au demeurant. N’étaient-il pas, avec Diégo--homme assez taciturne--les seuls Européens, au milieu des noirs qui travaillaient à la mine au fond de cette étouffante forêt de mystère?...
* * * * *
... Les beau jours revinrent. Diény commença de préparer avec soin le voyage à la côte.
Un soir, il se décida:
--Si vous voulez bien me le permettre, ma chère amie je vous accompagnerai moi-même. Je ne me résoudrais pas à vous savoir seule au milieu de tous ces dangers...
--Je suis bien venue seule, Diény!
--Il n’y a pas lieu de vous en vanter. Ce n’était guère prudent et, s’il vous arrivait malheur, ma conscience me le reprocherait durement.
Il prit un temps, le regard lointain, et dans les profondeurs de la forêt, où les oiseaux s’étaient tus, on entendit japper les coyotes...
--Au surplus, je ne saurais rester isolé ici désormais. Ces pénibles souvenirs me font mal. Je pense sans cesse à l’ami qui n’est plus et que j’aurais tant voulu voir heureux de sa fortune... J’ai bien réfléchi: Diégo est un homme très sûr, un homme de confiance. Je vais l’intéresser plus largement à l’entreprise et, riche désormais, puisque la moitié de ce placer m’appartient, j’aurai tout loisir de me consacrer à la mémoire de votre frère.
La jeune fille ne pouvait résister plus longtemps. D’ailleurs, elle n’y inclinait guère. Désespérément seule avec des pensées terribles, moroses, elle n’envisageait pas sans une secrète terreur le retour solitaire à la côte. Non qu’elle craignît les dangers, mais c’était l’isolement qui l’épouvantait.
Avant le départ, cependant, elle souhaitait impérieusement de voir le théâtre du crime. Elle s’en ouvrit à son compagnon.
Un pareil projet ne trouva pas celui-ci fort enthousiaste:
--Je sais bien quel sentiment vous fait agir, mademoiselle; je le comprends et je le respecte profondément, mais j’hésite à vous conduire à une pareille épreuve... A quoi bon? Le souvenir de votre cher frère ne restera-t-il pas éternellement vivant dans votre cœur? Alors, qu’apprendrez-vous de plus? Cela ne servira qu’à renouveler votre chagrin... Et n’oubliez pas à quel point ce climat est traître. La moindre dépression d’esprit ouvre une porte à la maladie... Vraiment, c’est une grave responsabilité que vous me demandez d’assumer là!
En dépit de toute la répugnance de Diény, Georgette s’excusa de le contrarier et tint obstinément à son projet.
--Vous savez bien, mon ami, que je ne suis pas une femmelette. J’ai du courage et de l’énergie. Dites-moi quel jour nous nous mettons en route... Que si vous ne pouvez m’accompagner à cause de vos occupations, j’irai seule, avec deux ou trois hommes...
* * * * *
Cette fois, Georgette n’avait pas voulu de chaise à porteurs. En costume masculin, bottée, casquée de liège, elle allait crânement, la carabine en bandoulière et le sabre d’abatis à la main, sans plaindre sa peine.
Déjà aguerrie, elle ne frémissait point à la proximité des reptiles qui se levaient sous ses pas, non plus qu’à la fuite des hideuses araignées-crabes.
Elle ne marquait même pas un mouvement de dégoût à la vue des énormes et flasques crapauds-bœufs qui sautelaient à ses côtés, en mugissant parfois comme des taureaux, ou qui, le soir, attirés par la lumière du feu, s’approchaient jusqu’au bord du cercle débroussaillé et fixaient sur les voyageurs leurs regards horribles de Gorgone.
En dépit de l’accablante chaleur humide, malgré la menace diurne des pumas, des serpents et des mouches-tigres, malgré la menace nocturne des vampires effrayants, qui endorment du battement de leurs ailes les victimes qu’ils saignent à loisir, malgré les moustiques dévorants, les scorpions, elle marchait aussi vite qu’un coureur des bois.
Vers le soir du troisième jour, la petite troupe parvint à l’ancienne clairière du sorcier blanc, maintenant envahie par la végétation luxuriante de la forêt, qui avait déjà à moitié ruiné la cabane.
--Voici le carbet! fit Diény d’une voix émue.
Elle s’arrêta, le cœur battant, et essuya une larme, mais, ferme, elle sut se dompter et demanda seulement à son compagnon de lui raconter de nouveau la scène du meurtre--telle que l’avait rapportée Diégo.
En dépit d’une répugnance évidente à renouveler la douleur de sa compagne, il fallut bien que Diény s’exécutât.
* * * * *
Sans un mot, observant de toute son attention, Georgette s’emplissait les yeux de ce paysage pour elle sinistre.
Les lianes qui pendaient aux grands arbres sombres lui apparaissaient comme les tentacules d’elle ne savait quels monstres. Les formes étranges des délicates orchidées elles-mêmes en faisaient pour elle comme des fleurs funèbres de l’Adès. Les singes rouges et jusqu’aux petits quadrumanes gris qui se poursuivaient d’une branche à l’autre, braillant ou craquetant, lui semblaient, eux aussi, diaboliques, mortuaires, infernaux.
Pourtant, quand elle eut bien tout regardé, elle pénétra carrément dans la hutte, décidée à la fouiller dans ses moindres recoins, avec cette pensée que, peut-être, l’assassin y avait laissé quelque indice qui pourrait mettre sur sa trace.
Elle avait à peine commencé à débarrasser la place à coups de sabre d’abatis que les deux Indiens accouraient pour l’aider en assumant le plus gros de la besogne. Quant à Diény, qui se plaignait d’un violent mal de tête, l’air souffreteux, il s’employait à préparer le campement pour le soir.
Une fois enlevées toutes les végétations parasites Georgette renvoya les Indiens. Puis elle se mit à fouiller la case avec une extraordinaire minutie, ne laissant pas inexploré seulement un centimètre carré du sol, grattant la terre, examinant chaque caillou...
Il y avait bien plus d’une heure qu’elle cherchait sans résultat et une grande fatigue commençait à la pénétrer, quand elle crut voir briller une paillette d’or dans un coin sombre, presque sous la paroi de la cabane.
Des yeux moins perçants que les siens n’eussent certainement rien aperçu.
Elle se demandait si l’ironie du sort ne lui faisait pas découvrir là quelque nouveau placer, chose fort possible en ce terrible Eldorado de Guyane.
Du bout de son sabre d’abatis, elle cueillit le point brillant et l’amena à sa portée.
Or, ce qu’elle avait pris pour une pépite était tout simplement un petit médaillon grand comme une pièce de dix francs.
Ce médaillon lui rappelait quelque chose; elle ne savait trop quoi.
En le tournant et le retournant dans ses doigts, elle vit que cela s’ouvrait. Glissant l’ongle du pouce dans une rainure à cette fin, elle ouvrit l’une des faces et faillit pousser un cri.
Le médaillon renfermait une photographie minuscule... et cette photographie, c’était la sienne!
--Mais, alors, ce médaillon serait... fit-elle parlant à haute voix.
Sans achever, elle retourna le bijou et en ouvrit l’autre face, qui cachait un second portrait, celui de la mère de Duroc!
Elle en resta stupide, comme éblouie!
Ainsi le Sorcier Blanc, celui qui avait construit et habité cette case, c’était son ancien fiancé, évadé, par conséquent.
Lui seul avait pu perdre ce bijou qu’à présent, elle se rappelait avoir vu maintes fois à la chaîne de sa montre. Malgré les fouilles odieuses du bagne, il avait pu le conserver, tant il tenait aux deux images.
Tout autre qu’elle eût pu conclure que Duroc était l’assassin, l’infâme assassin de Kerbrat!
Elle le sentit, mais s’insurgea contre cette hypothèse odieuse. Non! le René de son enfance, le René dont elle connaissait le grand cœur n’avait pas tué, pas plus en Guyane qu’à Dinard. Les apparences l’accablaient simplement, une fois de plus. La malchance s’acharnait sur lui, s’obstinait à le compromettre...
Mais il reparaîtrait un jour, elle en avait la certitude, il reparaîtrait le front haut, lavé de toute flétrissure et c’est lui qui vengerait leur oncle, c’est lui qui vengerait son frère!
Peut-être se trouvait-il déjà, à présent, sur la route d’Europe.
Aussi fut-ce calme, presque joyeuse qu’elle revint à son compagnon.
D’un ton froid qui surprit Diény et qui lui fit lever la tête, elle dit, tendant le médaillon:
--Tenez, regardez un peu la trouvaille que je viens de faire à l’instant même dans le carbet.
A la vue des petits portraits, l’ex-clubman fut comme médusé. En proie à une stupéfaction extraordinaire, il balbutia:
--Mais je ne comprends pas. Voyons. Le Sorcier eût été Duroc!
Et puis, il se reprit:
--Mais non, ce n’est pas possible... Allons donc!... Je suis demeuré près d’une heure avec ce prétendu sorcier... Rien dans ses gestes, dans ses allures, ne m’a rappelé votre cousin! J’aurais bien su voir sa balafre!
--Qui donc eût apporté, alors, ici ce petit médaillon?
--On a pu le lui dérober, au bagne, c’est assez vraisemblable. Mais ce n’est sûrement pas Duroc que j’ai vu ici, j’en suis sûr.
La conviction de Georgette se trouvait faite quoi qu’il pût dire. Les objections de Diény pouvaient se soutenir, peut-être, mais chez une femme l’intuition passe toujours avant la logique.
--Je vous dis que c’était Duroc, que ce ne pouvait être que lui...
Annibal réfléchit un temps.
Des visions de son entrevue avec le curieux personnage lui revenaient maintenant à l’esprit, certains détails auxquels, peut-être, il n’avait pas prêté alors une suffisante attention.
Il eut une sorte de frisson, puis il reprit soudain, très grave:
--Mais alors, si c’était Duroc, comme l’assassin de votre frère est certainement le Sorcier Blanc, c’est _lui_ qui a tué Kerbrat et, dans ce cas, probablement, votre oncle aussi! Quelle chose affreuse!
La jeune fille eut un haut-le-corps.
--Non, René ne peut pas avoir et n’a pas de sang sur les mains. Il est incapable d’un forfait.
Diény expliqua sur un ton de grande tendresse apitoyée:
--Celui que vous avez connu avant vos fiançailles, peut-être. Mais celui qui fut homicide, c’est un autre René, voyez-vous. Les blessures reçues à la tête ont souvent, hélas, pour effet de modifier profondément le caractère de certains hommes. Or, celle de Duroc fut très grave et c’est là qu’est l’explication, la seule plausible, de ses deux crimes!
Le prospecteur ne voulut pas pousser plus loin la discussion... Il sentait qu’il venait, ainsi, d’ébranler la foi de Georgette. A quoi bon la pousser encore dans ses derniers retranchements par de brutales évidences. Bien mieux valait l’amener plus tard peu à peu, doucement, très doucement à la conviction _nécessaire_..., nécessaire aux projets très nets qu’il formait depuis plus d’un mois.
Elle était libre, elle était riche. Une fois qu’il aurait réussi à tuer en elle jusqu’au souvenir de son affection pour Duroc, rien n’empêchait qu’elle écoutât ses plans d’avenir, de vie nouvelle!
Et il comptait bien mettre en œuvre toutes les séductions qu’il avait,--il se savait fort éloquent, beau, intelligent, spirituel, doué d’un charme qui «prenait»,--pour faire d’elle, prochainement, sa femme.
--Enfin, nous verrons, conclut-il, et nous saurons bien, à Cayenne, recueillir de nouveaux indices!
CHAPITRE VII
RENCONTRE EN MER
Le retour à la côte est à la fois plus aisé et plus rapide que la montée vers les Tumuc-Humac. La route achevée à pied sans trop de peine, les voyageurs trouvèrent au dégrad du haut fleuve les pirogues que Diény y avait fait préparer.
Et la descente commença, toujours précipitée, et parfois, vertigineuse. Les rapides succédaient aux rapides et dans l’intimité de l’étroite chambre de chaume qui les abritait chaque jour, du petit matin jusqu’au soir, bientôt blasés sur les prodiges exécutés par les piroguiers noirs, Georgette et Diény se rapprochaient insensiblement. La jeune fille sentait s’accroître son amitié fraternelle pour ce compagnon qui semblait la comprendre si bien et qui la comblait d’attentions.
Annibal, quand il voulait plaire, était extrêmement habile à entrer dans les manières de voir de ses interlocuteurs; cela constituait une de ses principales armes de séduction. Aussi, la nièce du défunt Labru se découvrait-elle constamment de nouveaux points communs avec lui, de nouvelles affinités de caractère...
Et puis, n’étaient-ils point tous deux engagés dans une vengeance commune?
Quelle que fût l’ardeur de la jeune fille à cette œuvre de justice, elle ne s’y montrait pas plus enflammée que Diény lui-même.
Il jurait à sa compagne que le but visé par elle était le sien propre; il n’aurait point de repos qu’elle n’eût obtenu satisfaction.
Il était doux et encourageant à Georgette de se sentir chaudement et tendrement soutenue dans les missions de vengeance et de réhabilitation qu’elle s’était imposées.
Aussi s’abandonnait-elle sans contrainte à l’affection fraternelle qui naissait en elle.
Il lui semblait, parfois, qu’elle n’avait pas perdu son cher Georges...
* * * * *
Aussitôt à Saint-Laurent du Maroni, Diény mit en œuvre toutes ses relations pour obtenir de l’administration pénitentiaire des renseignements dont, à l’ordinaire, celle-ci n’est pas prodigue.
Il put ainsi apprendre que le forçat Duroc s’était bien évadé, dans la huitaine qui avait suivi son arrivée au bagne: