Le trois-mâts fantôme

Part 13

Chapter 133,809 wordsPublic domain

Alors saisi d’une panique indescriptible, la brute humaine lâcha un juron effroyable, laissa tomber son revolver et détala à toutes jambes.

René le vit, en quatre bonds, franchir l’étendue du gaillard, s’engouffrer en trombe dans le poste dont il l’entendit refermer la porte épaisse avec violence.

Le médecin ramassa l’arme. Toutes les cartouches étaient brûlées! Mais la terreur superstitieuse du forçat l’avait empêché de trouver cette explication...

Duroc se mit doucement à rire:

--Combien tu as raison, mon chat, dit-il au félin qui maintenant se passait la patte sur l’oreille, de n’avoir point eu peur de _ça_! Au fond, ces gens-là sont des lâches!

Et il reprit sans se presser le chemin du gaillard d’arrière.

Le chat le suivit aussitôt, peut-être séduit par les paroles... et l’accompagna sans cesser de se frotter contre ses jambes.

--Je vois ce que c’est, fit René, en se penchant pour caresser la bête maigre qui ronronna, on est chatte, on a des petits, cachés dans un coin du bateau. Il faut du lait pour les nourrir et l’on a faim. Attends, attends!

Très pitoyable aux animaux, l’ancien médecin pénétra, au passage, dans la cambuse, y prit une tranche de corned-beef restée dans le garde-manger et la tendit au chat noir.

La maigre panthère domestique se jeta sur cette nourriture, traversa le pont en courant et disparut presque aussitôt dans l’ombre du mât d’artimon.

Duroc s’attarda un instant à contempler le calme spectacle des flots maintenant lamés d’argent, fit un rapide tour d’horizon pour vérifier l’état du ciel et tranquille regagna la chambre où il pensait tout retrouver dans l’état où l’avait laissée la sortie de l’homme-gorille.

Il ne lui était certainement pas désagréable d’être ainsi seul, rendu un instant à lui-même, d’être débarrassé pour un temps de toute désastreuse compagnie!

Voluptueux, il s’allongeait dans le grand fauteuil à pivot abandonné par Poil de Brique, quand une constatation, au moins surprenante, le fit sursauter.

La bouteille dont le rouquin, tout à l’heure encore se versait de si copieuses rasades, avait disparu de la table, ainsi que la blague à tabac et la pipe de l’homme d’évasion.

Quelqu’un était donc venu là, à la faveur de leur absence!

Quelqu’un? Certainement pas Georgette enfermée dans la cabine! Un homme de l’équipage non plus, nul n’ayant pu sortir du poste sans qu’il s’en fût, certes, aperçu.

Alors? Le mystère se corsait.

Il se passait d’étranges choses à bord du _Hollandais Volant_.

Étranges, mais point surnaturelles!

Duroc reprit par la pensée la série de ces faits bizarres.

Ce n’était pas la chatte, bien sûr, qui avait pu, dans la mâture, effrayer Beaucanson au point de lui faire soudain lâcher prise.

Ce n’était pas elle qui, de nuit, était venue dans la cambuse fouiller les coffres à provisions... pas elle qui avait renversé Jarbé le cuisinier bancroche.

... Toujours pas elle qui, la nuit même de l’arrivée des naufragés, avait enlevé sur la dunette la bouteille emplie d’eau potable. Pas elle, enfin, qui, tout à l’heure, s’était introduite dans la chambre pour y subtiliser l’alcool, la pipe et la blague à tabac!

Non... et malgré les apparences, ce n’était pas l’ombre de la chatte qui s’était profilée tantôt sur le plancher au clair de lune.

Ce n’était pas la mince bête qui avait bondi à travers la fumée de la poudre noire et qui s’était évanouie dans l’ombre du mât d’artimon.

Tout cela était l’œuvre d’un homme et non pas d’aucun des forçats; nul d’entre eux n’ayant eu besoin de se procurer nourriture ou boisson par de tels moyens.

Ainsi donc _quelqu’un_ se cachait dans quelque recoin du trois-mâts, quelqu’un qui devait être un membre de l’équipage massacré, échappé à la destruction, et qui connaissant bien les aîtres, habile, avait su échapper aux recherches des hommes d’évasion.

De ce quelqu’un, évidemment hostile à la horde bagnard, René songea incontinent à se faire un allié possible.

Tout appui, dans sa position, ne pouvait être à dédaigner, surtout celui d’un personnage qui se révélait par ses actes comme hardi, audacieux, rusé.

N’avait-il pas donné des preuves d’une intelligence subtile en frappant l’imagination superstitieuse des mauvais drôles?

Oui, mais comment donc arriver à entrer en négociations? Comment donner confiance à qui l’avait vu très probablement, de sa cachette, traiter de pair avec les échappés du bagne?

A force de chercher, le médecin trouva un stratagème pratique qu’il pouvait appliquer sur l’heure, sans trop de crainte d’être surpris.

Depuis l’affaire de la cambuse, les forçats gardaient, par prudence, tous les vivres dans le poste avant, et, de ce fait, ne pouvant plus se procurer de nourriture, l’inconnu devait avoir faim, réduit à la portion congrue.

Duroc gagna le poste avant. Sans bruit, il en ouvrit la porte. L’antre était plein de ronflements.

Sous la lampe à roulis fumeuse et qui ne balançait qu’à peine, il put voir couchés dans leurs cadres ou par terre tous les gredins, y compris d’ailleurs Poil de Brique. Chacun dormait à poings fermés.

Avec des précautions inouïes, il descendit l’échelle abrupte et s’aventura prudemment dans le repaire nauséabond, veillant à ne point mettre le pied sur quelque membre abandonné, ce qui eût très probablement réveillé toute la ménagerie.

Furtif, il éprouvait l’horreur d’une sorte de descente aux Enfers.

Dans leur sommeil lourd, les forçats gémissaient, d’autres renâclaient, d’autres rêvaient tout haut,--de quoi?... Il y en avait qui, en parlant, en grognant, mâchaient des menaces ou de sinistres imprécations.

Tout à coup, dans l’ombre de la table, il marcha en plein sur la main de Bougras étalé par terre, bras en croix, jambes écartées.

Sans se réveiller tout à fait, sans, heureusement, ouvrir les yeux, l’affreuse brute se mit à vomir des injures d’un ton de haine et il y mit comme point final, pâteux, sa phrase favorite.

--Faut le crever, faut le crever!

Duroc attendait sans savoir ce qui allait en advenir, mais le bagnard se rendormit sans avoir alerté personne.

Alors, rapide, le médecin rafla sur la table des biscuits, des conserves, du lard salé qui traînaient pêle-mêle sur la table, les mit dans un bonnet de laine décroché au hasard, d’un clou, et s’en fut de l’infecte sentine, doucement comme il était venu.

Puis, au pied du mât d’artimon, à l’endroit où l’hôte mystérieux du trois-mâts avait disparu, René disposa son butin bien en vue sur le râtelier de cabillots habituel.

Après quoi, ayant regardé dans la mâture sans rien y voir qui bougeât, il redescendit dans la chambre, un espoir au cœur.

La lune éclairait à tel point qu’il était sûr que l’inconnu avait dû remarquer ses actes et son offrande propitiatoire, s’il avait vue sur le navire.

Il attendit une heure au moins, heure qu’il passa à écouter tantôt le souffle de Georgette dormant paisible en sa cabine,--n’avait-elle pas foi entièrement en sa protection tutélaire... (il avait pu à deux reprises la rassurer dans la journée sous prétexte de la surveiller)--tantôt les moindres bruits du pont...

Enfin, non sans quelque émotion, il remonta sur la dunette et courut jusqu’au pied du mât.

Or, les vivres avaient disparu!

A leur place, dans le vieux bonnet, il y avait un pistolet automatique en bon état et des cartouches en abondance!

Il étouffa un cri de joie.

Une arme, une arme, ce dont peut-être il avait le plus grand besoin! Une arme! Avec cette arme-là, il n’avait plus à craindre personne. Il était certain, à présent, de pouvoir défendre Georgette efficacement, quoi qu’il advînt. Il n’était plus à la merci de la perfidie de ces monstres, ni de leur fureur homicide.

L’inconnu avait donc compris. Il l’avait vu poser ses vivres. Il le remerciait par le don de ce bienheureux pistolet.

N’était-ce pas la plus belle façon de signer le pacte proposé?

Joyeux de savoir qu’il avait, quelque part, un allié capable, susceptible de le seconder dans le cas d’un conflit possible avec les hommes d’évasion, Duroc résolut de rester à la barre toute cette nuit-là.

Le vent était très favorable. En profitant de chaque risée et en gouvernant habilement il rapprocherait le trois-mâts bien davantage de la Floride... Georgette et lui-même du salut.

L’œil à ses voiles, il s’appliqua, sans répit, à porter bon plein et certain d’une heureuse issue il se surprit à fredonner.

Seul sur le pont du trois-mâts qui de nouveau paraissait mort sous la lueur pâle de la lune, il jouissait d’être sans contrainte. Il se jouait de ce navire docile entre ses mains habiles.

... Enfin une lueur parut à l’horizon, s’intensifia et tout à coup l’ex-forçat vit apparaître le _rayon vert_ qui selon la tradition de toutes les marines du monde port bonheur à qui l’aperçoit.

Quoiqu’il fût peu superstitieux, Duroc en accueillit l’augure.

Et soudain, brusque, glorieux, le soleil jaillit de la mer.

Les étoiles s’éteignirent d’un coup, comme soufflées par quelque géant et il fit impérieusement jour.

La vie du trois-mâts, peu après, reprit dans sa monotonie.

Peu à peu, les hommes d’évasion sortirent du poste, la tête lourde et la langue pâteuse, mal remis de leur ivresse de la nuit.

CHAPITRE XV

CE QUI TOMBE QUELQUEFOIS D’UN MAT

Plus des trois quarts de la journée s’étaient passés en vaines recherches entreprises par tous les forçats, sur les ordres de Poil de Brique, afin de découvrir le chat, recherches manquant d’enthousiasme, effectuées peureusement.

A mesure que le soir venait, une terreur réelle s’insinuait dans l’âme trouble de l’homme-gorille.

Ivre à moitié--ayant trop bu pour se redonner du courage--il s’en était venu trouver Duroc qui, le vent fraîchissant, avait dû reprendre la barre des mains inhabiles de Surain.

--C’te chat, j’te dis que je l’ai vu, mon vieux, _vu_ se changer en diable.

--En diable? fit René complaisant, enchanté au fond qu’il était des ravages produits par les actes de son mystérieux allié dans l’esprit obtus du forçat.

--En diable, tu sais comment qu’ c’est fait. J’ai pas dit en locomotive. Faut-il que tu sois bête, cousin, si t’as pas compris, en diable quoi!... Un chat qui devient diable, tu piges... Tout le monde voit ce que ça fait. Et puis oui... oui... ce client-là je l’ai vu... vu... que je te dis... et j’ai pas les yeux dans ma poche... je l’ai vu redevenir un chat. Un chat-diable, je crois que c’est clair. Faut bien qu’il ait été un diable puisqu’il a empêché mon coup de... de revolver de partir.

Ayant terminé cette histoire qui l’épouvantait, il s’en fut la ressasser avec les autres qui, la nuit à peine tombée, s’étaient enfermés craintivement, claquemurés dans le poste avant...

... Tandis que le trois-mâts penché, donnant parfois une bande sérieuse, fendait les flots plus agités, que les craquements s’accentuaient, que les vagues claquaient plus sec, Duroc entendait les voix fausses, discordantes des hommes d’évasion monter en une chanson brutale.

Sans doute chantaient-ils pour tâcher de se donner du cœur au ventre et pour essayer d’oublier la menace qu’ils sentaient planer superstitieusement sur eux...

Ils cognaient du poing et du pied quelquefois pour marquer le rythme, recommençaient certain couplet qui leur plaisait, plus que tel autre, acclamaient la fin d’un ensemble par des vociférations...

Puis pour un temps, les chants cessèrent. Rien ne parvenait à Duroc depuis un quart d’heure environ, quand il entendit, de nouveau, s’élever des voix tumultueuses. Une discussion avait dû naître, passionnante, certes, car toutes ces voix montaient violentes et coléreuses.

Et ce furent les accents plus hauts d’une dispute furieuse, acharnée.

Trois voix dominaient le débat: le rugissement de Poil de Brique, le fausset aigu de Bougras qui répétait à l’ordinaire «faut le crever, faut le crever!» et un autre organe, sombre basse que René crut bien reconnaître, mais qu’il ne put identifier.

Sur quoi tous les membres de la horde se mirent à attraper Jarbé en l’accablant d’injures boueuses.

Au clair de lune, Duroc le vit sortir du poste clopin clopant, aller en hâte à la cambuse et en ressortir, trébuchant, sous le poids d’une tourie de rhum avec laquelle il disparut à nouveau dans l’antre fétide.

Des hourras saluèrent son entrée et des rires et des railleries.

René eut l’intuition nette que quelque chose avait changé l’humeur versatile des forçats. Quelque chose s’était produit sûrement à son désavantage.

Il eut le pressentiment ferme d’un nouveau danger immédiat.

Le temps passait.

Fort inquiet de ne rien savoir de précis, l’ancien médecin de marine se rassurait en caressant dans sa poche la crosse quadrillée du pistolet automatique!

N’importe quelle réalité lui eût parut bien préférable à cette attente d’événements pour ainsi dire imprévisibles.

Puis, il y eut encore dans le poste un cri, un tumulte de bataille, des injures, des malédictions...

Peu après, la porte s’ouvrait, donnant passage à un cortège de bandits ivres qui marchaient, faisant des gestes mal assurés et braillant on ne savait trop quelle atroce Marseillaise de bagne.

Derrière les quatre ou cinq premiers, Gourioux et Gaconnet portaient un corps inerte que Duroc reconnut, malgré la distance, pour celui de Carrucho.

Puis vinrent Épaulard et Buteau portant un autre corps et cette fois il parut à l’ex-médecin qu’il voyait ballotter la tête monstrueuse de Poil de Brique.

Les forçats étaient parvenus à la muraille du navire.

Leleux et Trucy se joignirent à ceux qui portaient l’égorgé, Surain et Mirlitaux à ceux qui portaient le grand homme-gorille. Les deux groupes sinistres de quatre hommes balancèrent chacun son cadavre, tandis que Leparvein chantait, imitant les sauteuses de corde.

--A une... A la deu...sse. A la troi...sse!

Simultanément, les deux corps franchirent le rebord de la lisse, parurent, pendant quelques instants, s’immobiliser dans l’espace, puis retombèrent du même coup dans l’eau noire qui les engloutit...

Là-dessus l’affreux Mirlitaux dessina une caricature de bénédiction solennelle, puis tous s’en retournèrent au poste, du même pas mal assuré, en bramant une parodie--odieuse--du _de profundis_!

Duroc sentit s’accroître en lui son inquiétude de tout à l’heure...

La présence de Poil de Brique, chef redoutable et obéi--bien qu’il fût une canaille finie,--présentait une garantie de discipline, d’ordre relatif...

On pouvait se fier à lui, du moins dans une certaine mesure.

Tandis que sa mort annonçait l’avènement de l’anarchie, d’une ère de folie déchaînée!

Une bordée de hurlements suivis d’injures et de railleries fit à nouveau jaillir Jarbé de l’antre de la horde forcenée. Il recommença sa navette, entre le poste et la cambuse.

Ainsi cette bande d’anthropoïdes n’avait pas encore assez bu?

Et qu’attendre d’êtres pareils à ce point saturés d’alcool, de cet alcool qui fait voir rouge, qui réveille dans l’âme des brutes les plus effroyables instincts?

Dès cet instant, l’âme en alerte, Duroc se tint sur le qui-vive, attendant les événements, pleinement décidé à tirer à la moindre esquisse de menace...

Mais le vacarme s’apaisa, peu à peu, dans le poste avant. Sans doute les ivrognes meurtriers, abrutis par leur beuverie, s’étaient-ils enfin endormis.

Une heure passa, une autre encore, sans apporter le moindre bruit.

Et puis soudain, au clair de lune, Duroc vit une forme sortir prompte et furtive du poste avant, se couler vers l’ombre des pavois.

Des mouvements vaguement aperçus lui permirent de suivre, à l’estime, la progression de l’être qui devait ramper vers la dunette avec de grandes précautions.

Il fit craquer son pistolet et se tint tout prêt à tirer.

Mais pourtant, avant de faire feu, il jugea utile d’adresser une sommation sans équivoque:

--N’avance pas, ou je te brûle.

La forme eut un brusque mouvement de retraite, puis une voix rauque et qui sifflait d’être contenue, lui lança:

--Tire pas, N... de D... C’est en ami que je m’amène.

--Qui es-tu?

--Jarbé. En ami que je viens comme je te l’ai dit. J’ai du pas banal à t’apprendre!

--Avance, mais je t’avertis qu’au premier soupçon de traîtrise, ton compte serait bon, mon bonhomme.

L’estropié escalada l’échelle qui menait au gaillard.

--Crains rien, fit-il, je suis venu parc’ que les choses vont mal pour toi... L’ frère que t’avais fait mettre aux fers est dans le poste avec les autres depuis que la nuit est tombée. C’est Mirlitaux, qui lui portait à bouffer, qui l’a fait monter et sais-tu ce qu’il leur a dit?

--Non, fit Duroc qui s’en doutait.

--Eh bien, Toubib... que t’as jamais buté personne, comme tu prétends, pas plus Landru, c’est t’y comme ça? que le frère de la demoiselle, puisque c’est lui qui les a tués. Et il en racontait, mon vieux, que les autres en étaient babas.

«--Si vous croyez, qu’il dégoisait, qu’il vous conduira à bon port, c’est qu’ vous êtes joliment gourdes! Il ne cherche qu’à vous endormir, pour vous coller entre les pattes de la police américaine. Faut lui faire son affaire sur l’heure.»

«Alors Poil de Brique lui a dit: «On voit bien que tu lui en veux, mais qu’est-ce qui prouve que tu jactes vrai. Et puis même si t’avais raison, une fois qu’il ne sera plus là, qui qui conduira le baquet?»

«Ça a fait réfléchir les ceusses qui voulaient t’suriner tout d’suite.

«Ils ont convenu qu’il serait bien temps de t’expédier _ad patres_ quand on n’aurait plus besoin d’toi.

«Seulement on te tiendrait à l’œil, on t’aurait toujours en méfiance, sans te laisser voir cependant qu’on avait d’la doutance sur toi.

--Et puis ensuite? pressa Duroc, dont l’inquiétude s’augmentait, car Diény menant les forçats serait un adversaire redoutable...

--Ensuite, pt’ête qu’il n’y aurait rien eu, si Poil de Brique préoccupé n’avait pas passé par mégarde le dos tourné à la couchette où qu’était pieuté Carrucho.

«Avant qu’on ait même pu crier, le Corse lui plantait son couteau jusqu’au manche entre les deux épaules.

«Le rouquin a juste eu la force de jeter l’autre sur le plancher et de lui défoncer la tête d’un grand coup de talon ferré et puis il est tombé dessus...

«... T’as dû voir comment qu’ils ont fait pour les balancer dans la flotte, poursuivit Jarbé reniflant, et entendre leur raffût après...

«... Ils étaient toujours pas d’accord à ton sujet, mais à présent, ils sont toute la bande ivres morts, y compris ton fameux Diény.

«Tu peux compter qu’ils en ont tous pour le moins jusqu’à d’main matin à cuver leur schnick et leur rhum. Ce qui fait qu’ j’en ai profité pour m’amener avec toutes les armes que j’ai pu mettre la main dessus.

--Mais, fit l’ex-médecin de marine, je comprends mal quel intérêt tu as à te mettre de mon bord et à trahir tes camarades.

Le bancroche renifla encore.

--Mes camarades? D’abord et d’une, depuis que je suis avec eux, ces sagouins-là n’ont pas cessé de me traiter pire que la crotte... Je ne suis qu’un faux-monnayeur et j’ai jamais tué personne. Alors tu penses qu’ils me méprisent et comme j’ai pas beaucoup de force, ils me martyrisent tout le temps. Les coups que j’ai pu recevoir sans oser jamais me défendre!...

«Et de deux, tu me bottes «Toubib»; je sais pas si t’es innocent, mais t’es un gars à la redresse. Je suis sûr que tu es capable de tenir tête victorieusement à cette bande de malvats... surtout toi armé et eux point.

«Et puis de trois... Il y a la môme... J’ai eu une sœur que j’ai aimée. J’aurais préféré la tuer que de la voir tomber aux griffes d’une bande de fauves comme ces gars-là. Qu’est-ce qui lui arriverait, Toubib, à la petite demoiselle si des fois t’étais descendu?

«Tu les aurais entendu dire et dire ton Diény, tiens, sur elle, ce qu’ils en feraient quand ils t’auraient expédié chez les requins, que t’en aurais le poil debout...

--C’est bien ça, Jarbé, fit Duroc, en tendant sa main à l’infirme. Écoute, si nous en réchappons, tu n’auras plus à te soucier des moyens de gagner ta vie. Va vite chercher les armes, maintenant, que nous nous mettions en défense.

L’instant d’après, le cuisiner revenait porteur d’un fusil, d’une excellente carabine à répétition, toute chargée ainsi que d’un autre pistolet.

Posséder un tel arsenal rassurait sérieusement Duroc.

De l’espèce de forteresse que constituerait la dunette, les échelles une fois enlevées, lui, Jarbé, au besoin Georgette, sans compter l’allié mystérieux, pourraient certainement «tenir» et repousser bien des assauts.

Sans surseoir, l’ancien médecin sautait au bas de la dunette, courait à la porte du poste qu’il condamnait solidement au moyen de la barre de fer servant à la clore par gros temps et qu’on maniait de l’extérieur.

Puis, ayant hissé les échelles à l’aide d’un palan frappé sur le collier d’artimon, il installait avec Jarbé des espèces de «mantelets» constitués de portes, de matelas, de caisses vides enchevêtrées tout le long de la balustrade... mantelets à peu près à l’épreuve de projectiles venus du pont et derrière lesquels, à genoux, on pourrait tirer à coup sûr!

... La nuit se passa sans alerte et le petit jour se leva sans qu’ils eussent été attaqués.

Par malheur, la brise faiblissait, les voiles faseyaient ou pendaient, lamentables, le long des vergues; le trois-mâts n’avançait qu’à peine.

Enfin, le soleil poudroya dans la légère brume matinale et la mer s’aplatit encore sous l’influence du _calme mouche_. Duroc alla prévenir Georgette qui, vaillante à son habitude se comporta presque gaiement dans cette atmosphère de bataille. Et ce fut d’un air assuré qu’elle prit le fusil à deux coups, plus léger que la carabine, et dont son cousin savait bien qu’elle ferait excellent usage.

Du temps passa, mis à profit par le trio des «défenseurs» de la dunette pour s’abriter de plus en plus efficacement contre le feu d’agresseurs possibles...

La situation était bonne, stratégiquement parlant du moins, mais elle présentait, d’autre part, un inconvénient capital: les assiégés étaient sans vivres...

Et si le calme persistait, ne devraient-ils pas succomber à la famine avant d’avoir gagné les parages où croisaient les destroyers américains qui surveillaient la contrebande!

Duroc gouvernait de son mieux, en profitant des rares risées intermittentes qui ridaient légèrement la surface de l’eau, quand, très tard dans la matinée, des cris de colère éclatèrent subitement dans le poste avant.

Il y eut un remue-ménage confus, suivi d’un grand tapage. Les hommes d’évasion attaquaient la porte fermée à coups de hache.

Amarrant hâtivement sa barre, René fut à la barricade improvisée au moment même où, les vanteaux tombant en pièce, une dizaine de forçats se ruaient en vociférant au dehors!

--Feu! tous ensemble! commanda-t-il en épaulant la carabine.

Et la salve surprit à tel point les assaillants, qu’éblouissait d’autre part le soleil très vif, qu’ils se rengouffrèrent aussitôt en désordre dans leur abri.

Deux d’entre eux devaient être touchés car, pendant les heures qui suivirent, on entendit monter les plaintes alternées de deux voix geignardes.

Ce fut d’ailleurs la seule alerte à se produire dans la journée.

A midi, Duroc avait fait--des plus minutieusement--le point, par manière de déjeuner, et constaté, non sans ennui, que le bâtiment se trouvait à cent vingt milles de Charleston...

L’après-midi parut maussade, toute chargée d’appréhension. La faim et la soif éprouvaient sérieusement les assiégés.

Vers les quatre heures, le temps changea. Bien que la brise fut restée faible, très faible au niveau de la mer, le ciel se couvrait de nuages. Et cependant le baromètre n’avait baissé que légèrement.

A moins d’une chute brusque, il semblait que l’on n’eût rien à redouter pour le moment des éléments. On n’en eût pu dire autant des hommes.

Malgré la sévère leçon que leur avait value, d’emblée, leur tentative du matin, les bagnards, menés par Diény, n’étaient pas gens à digérer aussi facilement leur échec. Et l’esprit de l’ex-clubman contenait assez de ressources pour qu’on fût contraint de rester perpétuellement sur le qui-vive.

Sous quelle forme, dans quel instant reprendraient les hostilités?