Le trois-mâts fantôme

Part 12

Chapter 123,794 wordsPublic domain

«Mais écoutez-moi, cependant, écoutez-moi quelques secondes. Il y va de votre salut... Je puis vous donner sur-le-champ la preuve formelle, irréfutable, que je suis innocent de _tout_.

--Innocent, quand de votre bouche j’ai pu entendre, tout à l’heure, l’affreux récit de vos forfaits, fait avec quelle sale complaisance!

--Innocent, vous dis-je. Tenez, lisez cela; vous verrez si je mens!

Il prit dans une poche intérieure une petite liasse de papiers qu’il jeta sur l’étroite couchette à quoi s’appuyait la jeune fille, puis il s’assit tranquillement sur un des fauteuils à pivots qui se trouvaient près de l’entrée.

Hésitante tout d’abord, Georgette se décida à ramasser les papiers, mais du bout des doigts, avec une répugnance visible.

Quel ne fut pas son étonnement à reconnaître, sur les feuillets, la propre écriture de son frère, une écriture tourmentée, certes, qui zigzaguait et s’affaissait, devenait par moments illisible, mais qui provenait, à coup sûr, de la main de Georges Kerbrat.

Elle ne pouvait pas s’y tromper. Les phrases étaient hachées parfois, des mots manquaient, mais dans l’ensemble cela était parfaitement net.

Et si le tremblement marquait l’épuisement ou la souffrance, du moins la volonté d’aller jusqu’au bout apparaissait-elle:

Sœurette chérie,

Je vais mourir, et mes minutes sont comptées. C’est Diény qui a tué notre oncle, qui devait le faire arrêter pour certaines manœuvres malhonnêtes...

Un soir qu’il était ivre mort, il s’en est vanté devant moi... Le lendemain, à mon attitude--j’ai trop mal dissimulé--il a vu qu’il s’était trahi et dès lors j’étais condamné.

Comme un violent accès de fièvre m’empêchait de gagner la côte, sous prétexte de m’envoyer consulter certain Sorcier blanc de la tribu des Oyampis, il m’a froidement attiré dans un guet-apens préparé.

Embusqué dans le carbet même du Sorcier blanc, que des Indiens soudoyés par lui avaient dû appeler auprès d’un malade, il a tué à coups de fusil, tout d’abord mes porteurs «marrons», puis m’a blessé grièvement de deux balles en pleine poitrine. Après quoi, sans se dissimuler, il est sorti de l’ajoupa pour poursuivre Chang qui fuyait et m’a enfoncé au passage une épine derrière l’oreille...

--Son compte est bon, l’ai-je entendu s’écrier en m’évanouissant.

Quand je suis revenu à moi, j’étais couché dans le carbet et René Duroc me soignait. Le Sorcier blanc, c’était René, rentré en avance, heureusement, sur les prévisions de Diény... René, innocent, évadé quatre mois et demi plus tôt du bagne.

J’aurais survécu certainement grâce aux soins dévoués de Duroc, car mes blessures à la poitrine ne sont mortelles ni l’une ni l’autre, sans cette piqûre derrière l’oreille, faite avec une dent de corail...

Diény m’aura tué de la même manière qu’il a tué notre oncle... Sans doute, espérait-il encore pouvoir égarer les soupçons.

Adieu, sœurette, le froid me gagne.

Je t’embrasse de toute ma tendresse...

Aide René à me venger...

Ton frère qui t’aimait.

Georges Kerbrat.

Sa lecture achevée, la jeune fille laissa retomber les feuillets sur lesquels elle venait de mettre un baiser pieux et releva ses yeux humides sur son cousin. Une émotion indicible faisait trembler ses belles lèvres.

--Mon pauvre ami, murmura-t-elle. Comme je vous demande pardon! Ai-je été injuste et cruelle!

Elle vint à lui, les mains tendues.

Il les saisit avec ferveur.

--Vous ne pouviez savoir, Georgette. Les apparences, une fois de plus, étaient entièrement contre moi et le rôle que j’ai dû jouer devait vous inciter encore davantage à me croire coupable... Mais maintenant que vous savez, j’oublie tout, toutes mes souffrances... Je consacre mes forces décuplées à nous ôter du mauvais pas où les circonstances nous ont mis... Vous m’aiderez, n’est-ce pas à poursuivre la comédie inaugurée, hors de laquelle il n’y a pas de salut pour vous ni pour moi.

--Je me conformerai en tous points à vos instructions, René. J’ai retrouvé ma foi en vous, cette foi qui subsistait encore, malgré tout, au fond de moi-même... quelles que fussent contre vous les preuves qui paraissaient s’accumuler... et qui ne s’éclipsa qu’après que j’eusse entendu de votre bouche l’aveu même du double forfait... Pardonnez-moi cette défaillance, mais j’étais tellement bouleversée.

L’ancien médecin de marine prêta l’oreille du côté de la chambre du capitaine. Les voix brutales s’étaient tues. Sans nul doute, les hommes d’évasion écoutaient, cherchant à savoir ce qui pouvait bien se passer.

--Ne perdons pas de temps, fit-il, et ne laissons pas leur méfiance s’éveiller. Écoutez, Georgette, je vais feindre de vous contraindre par la force à signer un chèque.

--Entendu, je tiendrai mon rôle, mais un mot encore. Est-ce exprès que vous êtes venu faire couler votre bateau par le _Texel_?

--Oui, j’étais en Guyane anglaise quand des racontars m’ont appris votre présence et celle de Diény à la côte. Je vous ai fait suivre et j’ai connu en temps voulu votre embarquement à tous deux. C’est alors que j’ai décidé de me faire prendre coûte que coûte comme passager par Van Noppen afin d’être toujours en état de veiller sur vous... J’ai bien fait...

* * * * *

Les bruits de meubles bousculés, de heurts, de plaintes, de gémissements qui parvinrent un instant après aux mauvais drôles assemblés derrière la porte de la chambre eut le don de les égayer:

--Ha, ha! qu’est-ce qu’il lui passe, le frère!

--Je crois pas qu’elle tiendra longtemps contre c’te truc-là, la fille au sac!

--Ça te la rendra partageuse!

--Faut pas que les uns ils ayent tout et puis que les autres ils ayent rien!

--Toc! vlan! pan! entends-tu la danse!

--Ha, ha! J’aurai jamais tant ri.

--C’est un bon, le _Toubib_, pour sûr.

La voix de Georgette s’élevait.

--Vous pouvez me tuer, bandit, jamais je ne signerai ce chèque.

--Et moi j’te dis que tu signeras! grasseyait l’organe de Duroc. On te tient. On n’te lâchera pas. Veux-tu signer ou je recogne. Oh! tu te fatigueras plus tôt de piailler et de rouspéter que moi d’te travailler les côtes.

Et de nouveau les coups tombaient et retentissaient sourdement. Les gémissements s’affaiblissaient. Un temps de silence succéda et Poil de Brique, qui écoutait l’oreille droite collée au chambranle, se releva:

--Elle marche. Elle marche! Elle voit bien qu’il y a rien à faire et qu’on l’écorcherait plutôt vive que d’se laisser refaire par elle. Elle a dit qu’elle allait écrire, mais qu’un papelard qu’on a comme ça, par force, ça n’a pas de valeur.

--Penses-tu! ricana Chacotot. Le chèque sera touché par l’Toubib et nous serons tous loin, tant qu’on est, avant qu’elle puisse s’plaindre à la rousse!... Nous v’là pour le coup pleins aux as. A nous la noce, les petits gars, dès qu’on sera sur l’plancher des vaches!

* * * * *

De la cabine, les jeunes gens entendirent les hommes d’évasion trépigner, danser et chanter, exprimer ainsi, brutalement leur joie de canailles triomphantes.

Bien qu’ayant foi dans le courage, la débrouillardise de Duroc, Georgette n’en écoutait pas moins avec une certaine inquiétude cette bacchanale formidable...

Cependant une pensée tenace, qu’elle avait depuis un instant, se fit jour et prit expression.

--Et Chang, René, le boy chinois, de mon frère... Savez-vous ce qu’il?... L’autre l’a-t-il rejoint et tué?

--Non, je l’ai trouvé, mon amie, épuisé et mourant de faim à cinq jours de marche du carbet, lorsque je descendais le fleuve. Il m’a affirmé qu’il avait blessé Diény à la jambe, en échappant à sa poursuite, et m’a confirmé en détail les circonstances du guet-apens. Je l’ai emmené jusqu’à la côte, mais il n’a point voulu me suivre quand il a su mon intention de gagner la Guyane anglaise et nous nous sommes séparés.

«Je regrette de l’avoir laissé. S’il était ici, il pourrait, lui, le seul témoin oculaire, vous conter ce qu’il sait du drame.

Georgette le regarda encore dans les yeux et lentement, elle dit:

--Je n’ai besoin d’autre témoignage que celui que m’a apporté le manuscrit de mon frère. Une fois encore, René, pardon...

Il voulut couper court à ces effusions; l’heure s’y prêtait mal.

--Ne revenons pas sur cela. Il n’était point besoin d’excuse à votre attitude, mon amie.

«A présent, laissez-vous tomber à terre, feignez l’évanouissement. Et puis ayez confiance en moi. Je ferai tout pour vous sauver, tout aussi pour venger Kerbrat.

Et sitôt qu’elle eut obéi, il sortit, brandissant le chèque en criant:

--Ça colle, les frangins. Je vous avais bien dit, n’est-ce pas, que j’en aurais fait mon affaire. La poule est tombée dans les pommes à c’qu’y paraît, mais du moment qu’elle a signé y a pas de mal. Une fois qu’elle en aura assez de faire ses yeux de carpe frite, elle se ramassera toute seule.

--Fais voir un peu? dit Poil de Brique, cependant qu’une lueur cupide s’allumait dans ses prunelles.

Duroc lui remit le papier d’un air de confiance absolue:

--Mâtin! Quinze cent mille! c’est une somme! s’enthousiasma l’homme-gorille, après avoir examiné l’écriture d’un air connaisseur.

«Faut avouer qu’on peut te laisser la cuiller à pot, le _Toubib_. T’as la manière de t’en servir.

Puis, repris d’une certaine méfiance:

--C’est bien en règle que tu crois?

--Tu vois bien que c’est établi sur la succursale à Miami de la banque Sud-Américaine. Autant dire que ça vaut de l’or. D’ailleurs on ne lâchera la gosse qu’après qu’on te l’aura palpé! Et rien ne dit qu’on ne pourra pas lui retirer d’autres plumes, si on sait y faire d’ici là.

«Écoute bien, j’ai trouvé un plan, les petits. On va tout d’abord croiser sur la côte de Floride jusqu’à ce qu’on ait pu dégoter des types pour nous acheter notre rhum.

«Le prix que nous aurons touché ça sera pour nous tout bénéfice et tu sais y aura déjà gros! Une fois ça fait, on s’arrangera pour donner à notre _Fliegende_ l’air d’un honnête bateau d’commerce et tout en l’ laissant bien au large, toi et moi, on ira à terre pour toucher l’quibus à la banque. Le chèque est à mon ordre, t’as vu, mais comme je te l’ai déjà dit, je vous en laisserai les trois quarts.

«Revenus à bord, on lèvera l’ancre. On déposera notre héritière sur un îlot des Everglades où elle aura le temps de jouer les Robinsons, quelques semaines avant que des gens la découvrent.

«Et puis, on fera le partage.

«Avec nos parts de cargaison et celles du chèque nous sommes tous riches...

«Nous poursuivrons un peu plus loin et nous attendrons qu’un vapeur, de préférence, soit en vue. Alors nous ferons des signaux et nous saborderons le trois-mâts pour qu’il coule, sans faire de façons, pendant qu’on viendra nous chercher.

«Nous raconterons une belle histoire que j’aurai eu l’temps d’arranger et que vous saurez tous par cœur et puis... huïtt! ni vu, ni connu... Une fois qu’on aura débarqué, chacun s’en ira d’son côté... Celui-là qui aime la grande vie pourra manger son bel argent. Ceux-là qui ont des goûts rangés pourront s’en faire un capital ou le fourrer dans le commerce.

«Mais jamais on n’aura pu voir de si honnêtes gens, ha, ha!

Tous se mirent à rire avec lui à cette délicieuse perspective.

Ils riaient, mais ils en auraient pleuré de tendresse, à coup sûr, comme le loup du bon La Fontaine...

* * * * *

Le repas de midi achevé, tandis que les hommes de service s’acquittaient plutôt mollement de leurs simples devoirs maritimes et que les autres, dont Poil de Brique, continuaient de boire en la chambre et de s’enivrer davantage, Duroc, entraîné par Jarbé, le petit cuisinier bancroche, descendait au poste d’équipage où certains de ses compagnons plus accessibles à la pitié avaient transporté Carrucho sommairement pansé par eux.

Dans ce réduit mal odorant, encombré de coffres, de vêtements malpropres pendus à quelques clous: chandails, bottes de mer, cirés, il trouvait l’égorgé couché, affalé sur l’une des couchettes, sans souffle et pâle comme un mort, de sa terrible perte de sang.

Il lui mit la main sur l’épaule:

--Eh bien, comment vas-tu, mon vieux?

Quoique incapable de parler et plus qu’à moitié inconscient, au contact du médecin, à l’audition de cette voix qui lui paraissait pitoyable, le malheureux se retourna, sourit tristement et ses lèvres, sans qu’il en sortît aucun son, dessinèrent les syllabes suivantes:

--Tu vois, il m’a bien arrangé!

--Allons! reprit René, courage! Nous allons te tirer de là! Tu es moins touché que tu ne crois.

Carrucho essaya de hausser les épaules, mais ce mouvement lui arracha une plainte rauque suivie d’un affreux gargouillement.

Duroc s’était fait apporter de l’eau bouillie chaude par Jarbé.

Avec des précautions inouïes, il réussit à décoller les bandages durcis par le sang coagulé en masse solide. Il lava soigneusement les plaies profondes, mais nettes, et déclara:

--Eh bien! ce n’est pas si vilain. Tu es gravement atteint, c’est sûr, mais pas mortellement, je t’affirme. Il dépend de toi de guérir. D’ailleurs, ajouta-t-il, après avoir tâté le pouls de l’homme, tu as tout juste un peu de fièvre et elle tombe. Tu t’en tireras. Je parie pour toi si tu veux.

Le blessé sourit à nouveau, l’air un peu moins désabusé. Déjà son visage s’éclairait. Il vivrait! La seule vie précieuse, qu’il connut, c’est-à-dire la sienne, allait donc être préservée.

René fit six points de suture, acheva de refaire le pansement, rassura encore son patient et, leste, remonta sur le pont.

La mer, le ciel se confondaient dans un azur triomphal. Le soleil inondait les voiles et la coque noire de sa clarté véritablement magnifique, tandis que le trois-mâts bercé par une houle, à peine sensible, poursuivait sa route nonchalante.

L’homme qui se trouvait à la barre n’emplissait la toile qu’à demi, multipliant les embardées dans sa flagrante inexpérience.

Quant aux matelots d’occasion, qui la bouche sèche et l’œil éteint, étaient, soit affalés à l’ombre, soit accoudés le long des lisses, ils paraissaient parfaitement indifférents à la manœuvre.

A plusieurs reprises, en levant les yeux, tant sur les cacatois que sur les perroquets cargués, qui pendaient en poches à leurs vergues et qui demeuraient inutiles, alors qu’ils auraient pu aider à la vitesse du bâtiment, René eut des gestes d’impatience.

Mais lorsqu’il voulut obtenir de l’équipage improvisé qu’il montât dans les enfléchures pour déployer cette «toile» inerte, il se heurta à des refus catégoriques et grossiers.

Poil de Brique qu’il crut alors devoir appeler à la rescousse hocha sa tête bestiale:

--Rien à faire, mon vieux. Je t’ai dit. Ils ont peur là-haut... Le vertige! Et puis ils pensent à Beaucanson.

«Ils aimeraient cinquante fois mieux te faire passer par-dessus bord que se risquer sur tes vergues.

«Ne demander aux hommes, vois-tu, que ce dont ils se croient capables, c’est le secret du commandement. L’extraordinaire, faut seulement l’réclamer une fois, par hasard.

Et l’ex-médecin de marine dut s’avouer que le monstre roux parlait vraiment là comme un chef.

CHAPITRE XIV

OMBRES CHINOISES

Obligé de se satisfaire de la faible vitesse donnée dans ces conditions défectueuses par le _Fliegende Holländer_, Duroc passa ce qui restait de la journée à enseigner à Poil de Brique et à Surain, qu’il estimait les seuls capables de comprendre ses instructions, les rudiments indispensables de la conduite d’un navire. Ainsi put-il être relayé alternativement à la barre.

La nuit s’écoula sans alerte, de même que la journée suivante.

Le trois-mâts continuait sa route sur une mer superbe, sous un ciel littéralement sans un nuage, tandis qu’une douce brise le poussait. La membrure ne craquait qu’à peine; l’eau, filant le long du bordage, faisait un murmure de ruisselet. Des vaguelettes anodines clapotaient doucement sous l’étrave et l’aigre chanson des poulies était tout juste perceptible.

En faisant le point à midi, Duroc avait pu s’assurer que, si le vent tenait ainsi, trois jours au plus lui suffiraient pour atteindre le golfe de Floride.

Là croisaient continuellement des destroyers américains, dont, quand il serait seul sur le pont, au cours d’un de ses quarts nocturnes, il pourrait solliciter l’aide par quelque signal lumineux.

Le soir revint, puis le «dîner» servi par un Jarbé graisseux, enfin l’inévitable beuverie.

Poil de Brique, cette fois, refusa d’y participer.

--Non, les gars! Je vous «quitte» à votre tord-boyaux. Faut que j’aille travailler la route, dans la chambre avec le _Toubib_...

Et quittant le poste méphitique, il entraîna l’ex-médecin de marine vers l’arrière.

--Laisse-les boire leur pétrole, fit-il confidentiellement à l’oreille de René. Pour nous j’ai bien mieux, du nanan, tu verras, mon pote. Et il ajouta, ricaneur:

--J’ai découvert la provision du capitaine, mon vieux Toubib. C’était un type qu’avait du goût.

La brise avait un peu fraîchi, juste assez pour que le trois-mâts filât d’une allure accentuée, mais bien appuyée, sans tanguer, en s’inclinant légèrement.

La lune, dans son plein, se levait lentement sur l’immense étendue et, à mesure qu’elle s’élevait, sa lumière s’épandait plus claire sur les flots comme parsemés de copeaux de cuivre éclatant.

Ainsi donc rien ne s’opposait à laisser la barre amarrée et à se plier à l’humeur partageuse de l’homme-gorille.

Au surplus, celui-ci eût pu concevoir une certaine méfiance à l’égard d’un «camaro» capable de faire fi du «nanan» du défunt capitaine batave.

Il fallut un peu plus d’une heure et une bonne vingtaine de rasades pour mettre Poil de Brique en gaîté.

Il prenait son verre à pleine main, levait le coude, se renversait en arrière et le récipient se trouvait aussitôt vidé.

--A la santé de ces messieurs du Saint-Laurent! gouaillait-il, la face hilare. C’est la bonne vie. Quand j’pense qu’il y a seulement deux mois, on bouffait encore des fayots sans la courbache des gardes-chiourmes!

«Maintenant, nous voilà rentiers et quasi touristes, oh là là!

... Or, un bruit singulier s’éleva tout à coup dans la nuit lunaire, une sorte de miaulement qui sembla tout proche du capot de la chambre.

Et stupéfait, Duroc put voir une transformation immédiate, extraordinaire, s’opérer sur les traits ingrats du bandit.

Le rouquin était devenu plus pâle qu’un mort en une seconde. Son visage s’était pincé. Il roulait des yeux effarés, en proie à une immense terreur.

Le miaulement se reproduisit.

L’homme-gorille frissonna et se souleva à moitié en murmurant d’une voix blanche:

--Bon, voilà que ça recommence encore avec c’te saleté d’chat.

Livide, les deux poings sur la table, il considérait fixement le carré de lumière tracé au bas de l’échelle du capot par la lueur de la lune.

Duroc suivit la direction de ce regard hypnotisé.

Juste au-dessus de la masse noire projetée par la bande surélevée du bord le plus proche du capot, une forme ronde se détachait nettement sur le fond éclairé, silhouette pareille à celle d’un chat pelotonné et vu de dos.

... Un chat, oui un chat certainement, car, par moments, on distinguait l’ombre de sa queue étrangement longue qui se balançait nerveusement.

Soudain, le corps de l’animal parut s’ovaliser, s’élever.

Cette ombre chinoise semblait assise sur une sorte de socle qui montait, ombre aussi, au-dessus de celle du bord extrême de l’écoutille.

Hagard, tremblant de tous ses membres, Poil de Brique considérait ce spectacle, à vrai dire bizarre.

Enfin, se reprenant un peu, il sortit d’une poche de sa veste un revolver à barillet, celui, assez probablement du feu capitaine du trois-mâts, et lentement, lentement se glissa jusqu’au pied de l’échelle trapue.

A présent l’ombre ne bougeait plus. Mais à peine le rouquin, luttant contre la terreur qui l’étreignait, eut-il mis le pied sur une marche qu’il se produisit dans la forme de cette ombre une transformation instantanée et surprenante.

Sur le carré de lumière vive, Duroc vit paraître le profil très nettement découpé d’un homme, d’un homme qui eût prêté l’oreille!

Poil de Brique avait vu aussi.

En deux bonds, il avait grimpé, et il se trouvait maintenant à moitié sorti du capot, une main cramponnée au rebord, le revolver braqué de l’autre.

Quatre à quatre, l’ancien médecin s’en fut rejoindre le bagnard, dont l’ombre projetée à la place de celle de l’apparition tremblotait comme une feuille sèche.

Le pont lui apparut désert, inondé de lumière céleste, marqué de taches d’un noir très vif, ombres grêles, portées par la mâture.

On n’entendait pas un seul bruit.

Dans le poste avant, les forçats ivres morts, à leur habitude, devaient déjà cuver leur rhum.

La brise était tombée un peu, l’eau calme filait contre la coque, sans même clapoter, et là-haut les trois mâts chargés de leurs voiles s’élevaient vers le ciel apâli, pareils à de grands spectres blancs.

Le clair de lune revêtait tout de son aspect fantômatique.

Où donc étaient passés le chat et l’être qui semblait tout à l’heure espionner penché au-dessus de la «descente» du capot?

Le «Toubib» fouillait du regard les lointains du pont, les retraits qui eussent pu servir de cachette quand la voix rauque de Poil de Brique s’éleva:

--Cette fois je te tiens et pour de bon, enfant de porc!

De fait, tout proche, à pas dix mètres, le long des pavois de babord, un grand chat noir, sorti sans doute à cet instant de la «cambuse», s’éloignait onduleux et souple dans la direction du gaillard.

Le rouquin, pour mieux s’assurer qu’il ne raterait pas l’animal, avait mis un genou à terre et couchait soigneusement en joue.

René eut pitié de la bête, certainement inoffensive.

--Laisse-le donc aller, Poil de Brique, crois-tu qu’il peut te faire du mal? Laisse-le, il fait la chasse aux rats.

--Penses-tu, que je vais le laisser? répondit l’autre sauvagement, levant des épaules indignées. J’aimerais mieux te crever avant! Le laisser, une vermine pareille!

Il visa, pressa la gâchette.

La détonation retentit.

La fumée de la poudre noire s’épanouit en un nuage rond qui parut énorme sous la lune. On ne vit plus le chat sinueux.

Mais, par contre, quelque chose bondit à travers ce nuage opaque, quelque chose qui parut immense et qui, sans faire le moindre bruit, fila d’abord de gauche à droite et s’évanouit littéralement, comme soudain volatilisé, dans l’ombre même du mât d’artimon.

Tout surexcité par la poudre, Poil de Brique quitta l’écoutille et entreprit immédiatement d’explorer le pont, en détail, en gardant l’œil sur les deux bords.

Force lui fut de se rendre compte qu’il n’y avait rien à l’arrière. Alors il marcha vers l’avant dans la direction où le chat s’éloignait lors du coup de feu.

Toute ombre qui lui parut suspecte fut saluée aussitôt d’une balle.

Il jurait, il sacrait de rage, de colère et d’émotion...

Et puis, en même temps que Duroc, il revit le chat nonchalant qui, de nouveau en pleine lumière, à pas lents, désintéressés, semblait-il, de cette fusillade, continuait sa promenade nocturne.

--Ah! cria-t-il, le v’là encore! Ya pas, tu sais, il disparaît quand ça lui chante, et puis, y r’vient exprès, pour nous narguer après! Charogne de bête, on va bien voir qui c’est qu’aura le dernier mot!

Et il se hâta vers le chat, qui, à mesure qu’il s’approchait, faisait retraite tranquillement, sans précipitation aucune, dans la direction du beaupré.

Installé sur le mât oblique le félin qui n’avait pas peur du tout des hommes apparemment, s’était mis d’un air naturel à se lécher son pelage ras.

Quand Poil de Brique fut à deux pas, il leva sa tête que marquait nettement, à la lumière céleste, une prodigieuse cicatrice, puis considérant le forçat, il parut le compter pour rien et se remit à sa toilette.

Assuré cette fois qu’il allait régler définitivement l’affaire de la bête abhorrée, le gorille allongea doucement sa main armée presque à toucher la cicatrice, derrière l’oreille, puis il pressa sur la détente...

Il n’y eut point de détonation.

Le chien avait claqué pourtant, mais seulement avec un bruit sec!