Le trois-mâts fantôme

Part 11

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Il y avait ensuite Mirlitaux, petit homme brun à fine moustache, aux cheveux de jais bien plaqués, le seul qui fît preuve d’une sorte de coquetterie assez spéciale. La dureté de ses prunelles révélait une âme de panthère.

Gaconnet, haut, large d’épaules presque à l’égal de Poil de Brique, louchon, promenait sur les choses et les gens des regards éteints qui filtraient paresseusement entre ses paupières mi-closes. Par moments, il riait d’un rire silencieux qui laissait voir des dents limées de cannibale.

Leleux, frisé, le front bosselé, le nez à l’évent et l’œil bleu, un œil qui semblait étonné, renaclait presque constamment à la manière d’un bouledogue. Il eût tué un homme sans scrupule pour lui voler un cure-dents, totalement insensible à tout, ne comprenant rien que l’appel de ses instincts de brute pillarde.

Épaulard, un ancien boucher, avait une bouche lippue, tordue, qui communiquait à sa face une expression amère, moqueuse. Le visage ridé, raviné, creusé, couvert de petits kystes, les oreilles énormes, rouges, saignantes, pareilles à des bifteacks mal cuits, il fourrageait continuellement dans sa chevelure blonde, hérissée comme une brosse de chiendent.

Lui aussi ricanait souvent avec des petits yeux plissés d’une épouvantable bonhomie.

Blond comme Épaulard et frisé comme Leleux, mais très gras et rose malgré ce qu’il avait souffert sous le climat de la Guyane, Surain exhibait, grands ouverts, des yeux d’or, ronds, fixes, sphyngiques, tels ceux des grands oiseaux nocturnes.

Buteau, un fermier solognot qui avait étranglé sa mère pour n’avoir plus à la nourrir; Chacolot, le cambrioleur-assassin des chambres de bonne; Léparve, l’ancien chauffeur de nuit parisien qui dévalisait ses clients après les avoir anesthésiés dans son taxi, montraient des figures avenantes d’ouvriers rangés et honnêtes ou de bons petits employés et semblaient détonner d’abord dans ce milieu de basse pègre. Mais à qui les considérait attentivement, ils ne pouvaient manquer de paraître assez vite pour ce qu’ils étaient: des bandits dénués du moindre scrupule...

Maintenant, tous plus ou moins ivres, les forçats contaient en parlant sans aucun ordre, tous à la fois, comment ils s’étaient évadés.

--Tu comprends, une fois d’accord, on a filé au crépuscule.

--On construisait une petite route et l’on allait rentrer au camp.

--Les «vaches»[8] n’avaient pas eu le temps de s’apercevoir de la chose qu’on était déjà dans la brousse.

[8] Gardiens.

--Rien à bouffer, comme bien tu penses, et nous à bouffer aux cougouars.

--On chiquait des racines de plantes qui nous fichaient des coliques à se rouler le ventre par terre.

--Et l’eau sentait la pourriture.

--Au passage d’un bras de rivière, Morgoud, tu sais bien, la Terreur de la Troisième, tu l’as connu, tu n’as même connu que ça, ben un caïman l’a choppé.

--Mon vieux, même qu’on a entendu ses os craquer comme des noisettes!

--C’était à se laisser couler, tant ça faisait fade sur le cœur.

--Et dévorés de maringouins et de mouches-tigres qu’on était et de chiques et de saletés.

--On a cru en crever, sans blague, de fatigue et d’éreintements dans cette sacrée forêt du diable!

Épaulard venait de parler. La voix de Trucy s’éleva:

--Ah! oui, fallait te voir, l’enflé, l’louchébem, le bourreau des mouches. Tu peux dire que t’en avais une de venette. Oh! là là, c’te frousse!

La face piquetée et lippue du boucher devint pâle de rage.

--Peur? Pas de toi toujours, morveux. Viens-y donc, mauvais goussepin. Viens me l’dire à deux pouces du naze. Tu le verras si j’ai la frousse; je te boulotterai d’une bouchée, vilaine figure de navet!

Trucy s’épluchait constamment les ongles qu’il avait longs et sales au moyen d’un couteau énorme qui lui servait à tous usages, probablement même pour manger.

Les lèvres serrées, la face haineuse, il se leva, se mit en marche dans la direction d’Épaulard qui se trouvait en diagonale, à l’angle opposé de la «chambre». Mais comme il passait à hauteur de Poil de Brique, le grand rouquin le balaya d’une poussée, sans daigner même le regarder, et le renvoya s’effondrer à la place qu’il avait quittée.

L’autre, maté, contint le mouvement de fureur qui, instinctivement, l’eût lancé contre l’homme gorille. A celui-là, il ne faisait pas bon se frotter, et l’exemple de Carrucho était là pour faire réfléchir les pires têtes, les plus coléreuses.

Pourtant, il ne put retenir une menace:

--Ça va, t’es le chef! Mais toi, le charognand, l’andouille, le démolisseur de cloportes, tu ne perdras rien pour attendre.

Poil de Brique releva sur lui son regard méchant de grand singe.

--Assez, hein! fit-il. T’as compris! Va-t-il falloir que je te fasse connaître ma voulance à coups d’botte? J’vous ai défendu de vous battre, entendez-vous, tas d’ratapias.

«A la première nouvelle histoire, j’amarrerai les deux attrapeurs face à face et je les flanquerai ainsi ligotés dans la tasse.

«Ils pourront se bouffer le nez à leur aise pendant qu’les requins s’en donneront à bouffer le reste. Y a-t-il quelqu’un qui rouscaille?

A cette voix brutale, Trucy se tut définitivement, les regards baissés pour ne pas rencontrer ceux du chef terrible.

Poil de Brique revint à Duroc:

--Tu comprends, si on les laissait tant soit peu monter sur ses pieds, tout serait bien vite en salade!

«Pour te reprendre d’où qu’on était, après des tas d’autres anicroches, des arias à n’en plus finir, on a eu celle d’gagner la côte et d’étouffer deux grandes pirogues à des indigènes qu’on a «faits». Après ça, ç’a été un jeu d’arriver jusqu’en Hollandaise.

Une fois à Paramaribo, on s’a transporté en détail, pour ne pas se faire remarquer, chez un pote, ancien relégué, appelé Gabory, qui procure du «boulot» aux hommes d’évasion.

«Mais nous on voulait pas en suer pour les exploiteurs du pauvre peuple. Turbiner, ça nous connaissait, vu qu’on n’a pas les côtes en long, mais fallait qu’ça soye à notre compte.

«Tout en logeant chez Gabory, nous cherchions le filon soigné.

«C’est alors qu’arriva sur rade ce trois-mâts, l’_Fliegend_, à tes souhaits. L’avait l’air cossu, à son aise...

--Eh bien, les petits, que je dis donc ce jour-là à mes lascars, si on achetait ce bateau-là pour s’en aller faire, tant qu’on eut, un petit tour dessus la flotte?

--Acheter? qu’ils disaient, étonnés. Et où c’est qu’tu prendras le fric?

--Vous savez bien, que je réponds, que quand j’achète, moi, je n’paie pas, que c’est toujours l’_autre_ qui casque!

«Ils avaient compris, et, mon vieux, quand ils surent qu’il y avait à bord du bel alcool de contrebande à destination d’la Floride, ils en devinrent pâles comme du linge, tant ils avaient envie d’l’avoir déjà barbotté ce _rafiau_! Une fameuse cargaison facile à bazarder à ces messieurs les Américains, tu saisis..., de quoi s’emplir les poches assez pour aller vivre tranquillement pendant quelque temps par la suite.

«Justement, y avait Carrucho qui nous apprendrait le métier. A voir comme ça filait sur l’eau, ces bacs à voile, on se disait que la manœuvre ça pouvait pas être tellement sorcier que ça!

«Donc, on a trouvé un canot avec quoi qu’on s’est mis à bord une nuit sans lune, vers les minuit.

«Tu penses si on a pu frapper avant d’entrer!

«Tout l’équipage, surpris au milieu d’son sommeil, a fait «couic» en pas dix minutes... Et même point un quart d’heure après on l’avait envoyé au fond à dessaler, par-dessus bord, lesté comme il faut, comme de juste, pour ne point des fois qu’il remonte...

«Là-dessus, le mec Carrucho nous a dit ce qu’il fallait faire. On a hissé ce qu’on a pu et on est parti pour la gloire!

Le monstre but une large lampée de schiedam, les autres l’imitèrent et l’atmosphère surchargée de vapeurs aromatiques sembla s’épaissir davantage, devint, eût-on dit sirupeuse.

Entre temps, les traits simiesques de Poil de Brique s’étaient couverts comme d’un voile de méditation.

Il hocha sa face grimaçante et reprit avec moins d’allant:

--Tout marcha bien d’abord, «sans char».

«Carrucho nous disait comment exécuter chaque manœuvre. Beaucanson, qu’avait fait deux piges comme marinier dessus la _Loire_, le relayait au gouvernail, et comme le temps demeurait calme, y avait pas d’_aria_ conséquent.

Le conteur frissonna soudain d’un long frisson irrésistible, et ce fut d’une voix troublée qu’il poursuivit:

--_Seulement du jour où qu’est apparu le chat noir_, tout a été changé à bord, tout s’est gâté, y a pas-t-à dire! Saleté d’chat!...

L’inquiétude du chef avait gagné son auditoire. Instinctivement, ces brutes capables des forfaits les plus effroyables se pelotonnaient et se serraient fiévreusement les uns contre les autres.

--Quel chat? fit Duroc étonné.

Ils se remirent tous à parler à la fois, sûrement mal à l’aise... malaise touchant à la terreur:

--Oui, tu parles d’un sale bestiau...

--Le cinquième jour qu’on naviguait, comme on était en train d’briffer...

--Du bœuf en daube qu’on tortillait sur le pont à la nuit tombée...

--A la lueur de deux «fanals»...

--On a entendu comme un cri de chouette qui nous a fait quéque chose!...

--... Et puis, dame, on a vu sortir de la cambuse un grand chat noir...

--... Long comme ça et vilain, vilain...

--Et si maigre qu’on aurait pu lui compter les côtes, ma parole.

--On se demandait comme de juste d’où qu’il sortait bien, celui-là...

--Depuis cinq jours, personne n’avait vu de chat à bord, et pourtant...

--Tu penses qu’on avait visité le rafiau du haut jusqu’en bas, dans tous les sens, dans tous les coins.

--Des fois, n’est-ce pas, qu’il y aurait eu quelque bonhomme de l’équipage qu’aurait pu se cacher quéque part pour nous jouer un mauvais tour quand on s’y serait pas attendu.

Poil de Brique garda la parole:

--Beaucanson, il s’était levé en criant que ces bêtes-là, c’était à vous porter malheur, et qu’il fallait flanquer celle-là dans le jus, et il s’était mis, sitôt dit, à te le _courser_.

«Mais, tout à coup, c’t’_animau-là_ s’est comme qui dirait sylphidé. Disparu qu’il a fait dans l’ombre!...

«Beaucanson s’est ramené vers nous en disant d’un air mal luné que ça n’était pas naturel.

--Vous verrez, qu’il a ajouté, les chats noirs c’est mauvais en diable. La malchance serait venue sur nous que j’en serais pas étonné.

«Faut croire qu’il sentait le malheur.

«Dans la nuit suivante, il paraît que comme ils veillaient à la barre tous les deux avec Carrucho, ils le revirent, ce sacré chat. Avec l’air de se foutre du monde, l’était v’nu s’installer peinard pour faire sa toilette autant dire, se passer la patte sur l’oreille, se lécher, se chercher les puces... sur la boîte où qu’est la boussole.

«Et sais-tu c’que Beaucanson vit, de ses propres yeux, au clair de lune? Il vit que c’te sale bête portait en plein crâne une vilaine balafre, à la place juste où que lui-même Beaucanson il avait frappé le vieux capitaine hollandais, d’un coup de hache, en l’escoffiant.

Un intense frisson collectif parcourut les hommes d’évasion. Ils poussèrent un grand soupir et burent pour se donner du «cran».

Le rouquin simiesque reprenait:

--Je m’étais levé justement, cette nuit-là, pour faire mon tour, voir si tout marchait comme il faut, et j’entends encore Beaucanson quand il m’a murmuré comme ça, après m’avoir conté la chose, tout en tremblant de tout son corps:

«--C’est l’esprit du vieux que j’ai tué qu’est revenu dans ce sale chat. C’est moi qu’il vient chercher, pour sûr! Pourquoi que je me suis fourré, aussi, dans cette affaire-là? Je ne donnerais pas deux sous de la peau du fils à ma mère.

«--Laisse donc ça, que je lui ai dit. Tu nous racontes des bêtises. Nous ne sommes plus des mômes, quand même, pour avoir peur des loups-garous!

«Et puis je suis redescendu dans la chambre reprendre mon somme...

«Eh bien, Duroc... le Beaucanson, il n’avait pas cru si bien dire...

«Un peu plus tard, dans la même nuit, voilà-t-y pas qu’il eut besoin d’faire une grimpette dans la mâture pour torcher quèque chose dans les voiles.

«Tout à coup, Carrucho, qu’était resté à la barre entre temps, l’entendit pousser un grand cri et le vit tournoyer en l’air, les bras ballants, comme une feuille sèche.

«Ça a fait «plouf» dedans la mer, et puis il n’en a plus rien vu. Probable qu’un requin l’a croché.»

Une fois de plus, rhum et genièvre furent absorbés à pleines rasades.

Poil de Brique continuait toujours:

--De cette nuit-là, ce chat maudit n’a plus arrêté de nous faire une mistoufle sur une autre mistoufle...

«... La nuit suivante, Jarbé qu’est là entend du bruit dans la cambuse, tout près du coin où il roupille. Il se dit qu’il y a quéque bonhomme qui s’en vient barboter des vivres. Comme c’est lui qui en a la garde et qu’il sait que je ne rigole pas sur le compte de la ration, il prend une lanterne et va voir.

«Dans la cambuse, les coffres à vivres étaient ouverts tous deux, mon gars. L’bancroche s’approche pour regarder. Il entend un grand miaulement. Quèque chose d’énorme se jette sur lui, te le renverse et disparaît. _Nature_, il se met à brailler, et bien qu’empoigné par la frousse, il es relève et veut poursuivre _ça_ qui te l’avait renversé.

«Mais il n’est pas beaucoup bâti pour la course, mal fichu qu’il est! Faisait noir. Il n’a plus rien vu!

«Tu penses qu’à ses cris les copains n’ont pas tardé à s’amener. A bien fallu se rendre compte qu’une bonne partie des provisions avait joué la fille de l’air. On a cherché partout, partout, dans les moindres recoins de la cale. Et c’est quand même plus fort que tout!

Décidément, ce fameux chat semblait jouer un rôle important dans l’existence de l’équipage, qui en paraissait envoûté.

--... C’te mauvaise bête ensorcelée, achevait le rouquin, je t’assure qu’on n’a pas pu la retrouver. Y en a parmi nous, tu entends, qui sont restés des nuits entières à l’affût afin d’la chopper et de lui faire l’sort qu’elle méritait. Mais pas pus d’chat que d’beurre en broche! Seulement, en attendant, Toubib, rien ne va plus sur ce baquet. C’est un sorcier, ce «greffier»-là, et il nous a jeté un sort.

«Sûr que si on ne le poisse pas, afin de lui régler son compte, il nous arrivera malheur. C’est sûr comme deux et deux font quatre.

Duroc lança une bouffée de fumée vers la lampe huileuse.

--Vous me faites tordre de rigolade, avec votre chat ensorcelé, déclara-t-il tranquillement. Voyez-vous ça, qu’un chat aurait la puissance de jeter des sorts. Des sorts, il n’y en a pas ou bien c’est vous-mêmes qui vous les jetez par votre venette, tas de calfats.

--Cause toujours, c’est comme je te dis, reprit Poil de Brique entêté. Demande à Jarbé si c’est vrai c’que je t’ai _jacté_ tout à l’heure.

--C’est tellement vrai, fit le bancroche, solennel, qu’il n’y a rien d’pus vrai! Et le chat et le miaulement et de truc qui m’a renversé et la disparition des vivres. Je donnerais cher, je t’assure bien, pour que ça n’soye que des histoires!

--T’as l’air d’vouloir être plus malin que les autres, toi, le Toubib! lança Mirlitaux sardonique. Ben alors, comment qu’tu l’expliques, toi, la disparition du chat?

--Je pense que c’est une bête rusée qui se méfie à juste titre et qui se cache dans quelque coin. Il n’en manque pas d’inaccessibles, dans un trois-mâts comme celui-ci.

«Et vous n’aurez pas su trouver, parce que vous n’êtes que des terriens!... Je parie qu’un de ces quatre matins vous allez le voir reparaître.

--Tout de même, hein, dit Gaconnet, Beaucanson, c’était un rude homme qu’avait pied et pattes bien solides. Autant dire comme un vrai matelot qu’il avait attrapé le truc. L’en a pas moins dégringolé dans la tasse par un beau temps calme.

«Ah! qu’est-ce que tu réponds à ça?

--Je réponds que vous buvez trop, expliqua Duroc, toujours calme, et que ça vous gâte la jugeotte. Je paierais douze que Beaucanson était saoul à ce moment-là. Il a mis la patte dans le vide au lieu de la poser d’aplomb sur le marche-pied d’enfléchure, ou bien il a lâché la vergue et la tête lui a tourné.

«Point besoin de chat pour cela, le genièvre suffisait bien.

«Quant aux provisions disparues, vous pouvez être bien tranquilles, elles n’sont pas perdues pour tout l’monde. Il doit y avoir quelqu’un à bord qui a un fameux appétit. Les rations ne lui suffisent pas.

«Surpris par Jarbé au moment où il barbottait des victuailles, il aura trouvé très malin de faire le chat pour l’épater et de le bousculer après...

«Ce n’était pas si bête au fond puisque ça lui a réussi!

«Allez, le chat est innocent de vos petites mésaventures... Et foi de Duroc, c’est pas lui, croyez-le, qui m’empêchera de vous mener en père peinard jusque sur les côtes de Floride, ou de nous faire toucher le _fric_ que mon héritière crachera...

L’assurance de l’ex-médecin balaya les impondérables de la terreur superstitieuse appesantie sur les forçats.

Il leur sembla qu’ils respiraient plus aisément, que le malheur qui planait sur eux s’écartait...

Sentant d’ailleurs confusément qu’il fallait achever de changer les pensées de son équipage, Poil de Brique enchaîna:

--Alors, si tu nous contais à présent comment que tu t’es ensauvé du collège, mon vieux Toubib?

--Oh! répondit l’ex-médecin avec une fausse modestie, ça n’a rien eu d’extraordinaire. Il y avait une épidémie de dysenterie assez violente parmi messieurs les chercheurs d’or, du côté du Haut-Itani. L’administration décida de leur envoyer du secours, et comme elle manquait de purgons, le directeur me demanda si je voulais aller soigner tous ces coliqueux qui claquaient. J’ai dit oui, naturellement... Je suis parti avec le groupe qui constituait l’expédition, mais à la première occasion, j’ai planté là le campement. Tant pis pour ceux qui clamseraient. Ma peau d’abord avant les autres, et j’avais pas du tout envie de retrouver l’Institution[9].

[9] Autre façon de désigner le bagne.

Un rire général souligna cette déclaration de principes.

--Sacré Toubib! fit Poil de Brique.

Et le narrateur continua:

--Je n’eus pas tellement de mal à me débrouiller en forêt et m’installai en «brésilienne» chez une tribu d’Oyampis. Ces figures de casseroles m’eurent assez vite considéré comme un sorcier extraordinaire, et comme j’étais tranquille chez eux, j’y serais peut-être resté si un richard, le propre frangin de la demoiselle héritière que je vous ai amenée à bord, n’était venu me consulter...

«Il cherchait «du jaune», lui aussi, par là, c’t’homme, et avait la fièvre... Moi qui avait besoin d’fusil, de cartouches et d’papiers en règle, vous parlez si je l’ai _guéri_!

«Après quoi, je me suis armé, et, muni d’une identité nouvelle, ainsi, à très bon compte, j’ai gagné la côte tranquillement en profitant d’une pirogue qui descendait sans passager...

«Je vous ai déjà dit comment j’ai réussi à me faire prendre sur le paquebot qui ramenait en Europe la poule aux millions et le client qui m’avait fait embaucher à la Grande Usine!...

Il leva son verre de schiedam:

--C’est une joie de se retrouver avec de bons garçons comme vous, des gars qui savent comprendre la vie. Vous pouvez vous fier à moi. Je vous conduirai à bon port. On est tous frères et vous verrez que je ne suis pas égoïste. La rançon de la poule de luxe, je vous en laisserai les trois quarts...

Ce fut un tonnerre de bravos et d’acclamations enthousiastes.

--Ça c’est un homme! Ça c’est un frère!

--Vive le Toubib! A sa santé!

Du coup, l’ex-médecin Duroc, le forçat en rupture de ban, était devenu le personnage le plus populaire de la bande!

CHAPITRE XIII

LE TESTAMENT DE KERBRAT

Derrière la porte de la cabine où elle se trouvait enfermée, Georgette, revenue à elle-même, écoutait, frémissante d’horreur.

Elle avait entendu tout, tout, le récit ignoble des forçats, celui si infâme de Duroc et ses atroces vantardises... Son cousin, quelle âme de boue!... Et elle avait aimé _cela_!

Hélas! qu’allait-elle devenir au milieu de cette horde de fauves? Sans défenseur--puisque Diény devait être captif, et cela plus étroitement qu’elle-même--sans aucun espoir de secours, littéralement à leur merci!

Un instant, elle jugea que mieux valait, peut-être, qu’elle en finît, qu’elle échappât par le suicide à cette position effroyable, et, fiévreuse, elle chercha une arme.

Éparpillant le contenu des tiroirs et des coffres de mer, elle finit par mettre la main sur un nécessaire à écrire contenant une lettre commencée qui ne serait jamais achevée et qu’une femme attendrait longtemps, angoissée, au pays batave--des crayons, des plumes et, oh! joie! un coupe-papier des plus robustes, véritable lame de poignard, emmanché d’une poignée d’ébène.

--Voilà mon affaire! pensa-t-elle.

Et, maîtresse de son destin, capable aussi de se défendre, Georgette se contraignit au calme.

Son énergie exceptionnelle put, ainsi, reprendre le dessus. Elle envisagea plus froidement les circonstances éventuelles.

Dans la chambre du capitaine, le tapage s’était fait orgiaque.

Elle se rapprocha de la porte afin d’écouter à nouveau.

Et soudain une clef grinça, tandis que sèche, méchante, gouailleuse, la voix de Duroc sonnait proche:

--Ne vous en faites pas, les copains. Je sais comment il faut s’y prendre avec ce genre de mijaurée. Je vais lui faire signer un chèque, quelque chose de bien tapé, comme les bonnes sœurs font écrire des lettres aux gosses, le jour de l’an.

La porte commença de s’ouvrir et, l’air menaçant et moqueur, le «Toubib» parut sur le seuil.

Ah! il ne dissimulait plus maintenant! Une lueur cynique faisait brasiller ses yeux verts et quelle canaillerie dans son ton:

--N’est-ce pas, ma cousine, railla-t-il, que cela va aller tout seul?

Une bordée de grands rires grossiers et de réflexions ordurières salua cette exhortation.

La jeune fille battit en retraite vers le fond de la petite pièce...

Titubant, le médecin-forçat ferma la porte derrière lui en ricanant comme un homme ivre.

Aussitôt ce que l’on voyait de son visage sous les bandelettes se fit grave, ses yeux s’adoucirent; tout rictus s’effaça des lèvres et ce fut rigide et bien droit qu’il se campa les bras croisés, sans avancer, dans la cabine.

Indignée, furieuse, vengeresse, Georgette, aveuglée de colère ne vit pas cette transformation.

Il n’y avait plus là pour elle qu’un vil assassin hypocrite.

Ah! Seigneur! qu’elle eût pu aimer ce monstre... croire à son innocence!

Elle avait cessé son recul; elle revenait maintenant sur lui.

--Que faites-vous ici? clama-t-elle d’une voix cinglante et passionnée. Vous êtes tout ce que l’on peut imaginer de plus ignoble: un bandit deux fois meurtrier de son oncle et de son ami. Comment osez-vous vous montrer devant moi? Vous ne sentez donc pas le dégoût, tout le dégoût que vous m’inspirez, misérable...

Et elle l’insulta, véhémente:

--Allons, faites-vous un peu la main! Vous avez dû vous la rouiller depuis la mort de mon pauvre Georges. J’espère que vous allez me tuer à mon tour, n’est-ce pas? je l’espère. Et ce me sera un soulagement de ne plus voir vivre devant moi une bête pareillement venimeuse. Ah! tuez-moi donc! Tuez-moi! «Guérissez-moi» comme vous dites...

Une intense émotion parut dans les prunelles de Duroc.

--Écoutez-moi, Georgette, dit-il d’une voix extrêmement basse.

Une fois de plus, elle recula jusqu’au «cadre» au fond de la pièce et elle s’écria convulsive:

--Je ne veux pas... je ne veux pas que vous me parliez. Laissez-moi; rien que le son de votre voix me salit... Et n’avancez pas. N’avancez pas ou je me tue...

Et sortant le stylet aigu de son corsage, elle le défia, haletante mais ferme, du regard.

L’attitude de son cousin était tellement inattendue--si différente de la vision qu’elle conservait de son entrée--qu’elle en fut vraiment toute saisie...

Un doigt sur les lèvres, douloureux, mais plein de cette dignité grave qu’elle aimait autrefois chez lui, il chuchotait rapide, ardent:

--Criez, insultez-moi, Georgette. Ce ne peut être qu’excellent pour endormir la défiance de ces fauves-là derrière la porte.