Part 14
Quelle traîtrise méditaient les fauves, écumant là-bas dans leur fosse!
Pour comble, à un bref crépuscule succéda soudain une nuit noire. Les nuages amoncelés au ciel masquaient la lune et les étoiles. Le navire semblait avancer à travers de grands voiles funèbres. Et l’obscurité trop opaque se faisait méchamment complice des bagnards en rupture de ban.
Les trois compagnons réfugiés sur le rouff du gaillard d’arrière veillaient attentifs, sans parler, afin d’écouter mieux la nuit, les yeux déjà las de vouloir en percer les ténèbres denses.
Et cette soif qui lancinait... Et cette faim qui commençait à les faire presque défaillir?
Au moindre craquement, au cri aigre d’une poulie, leur corps se bandait et ils serraient fébrilement la crosse ou le fût de leurs armes, cherchant quelque but à leurs coups.
Mais tout retombait aussitôt dans un silence plus épais.
--Écoutez! fit soudain Georgette.
Tous trois crurent alors percevoir comme un lent frôlement de pieds nus, mais qui s’effaça aussitôt et plus rien ne fut perceptible.
--Georgette, fit doucement Duroc, vous êtes bien nerveuse, mon amie; mieux vaudrait, si vous m’en croyez, que vous alliez vous reposer quelques instants sur des coussins que nous vous aménagerons. Nous n’en veillerons, tous deux, que mieux, sans risque de nous gagner cette nervosité contagieuse... Je vous promets qu’en cas d’alerte, je vous appellerai aussitôt.
La jeune fille s’était levée et, sans répondre, elle avait fait irrésolument quelques pas dans la direction de l’arrière quand, tout à coup, elle tressaillit.
Quelque chose l’avertissait qu’il y avait quelqu’un derrière elle.
Oui, quelqu’un!
Elle se retournait hâtivement quand elle se sentit étreindre par deux bras vigoureux.
Au même instant, deux bruits de chutes retentissaient à côté d’elle, bruits de corps tombant sur le pont.
Sa surprise fut telle que son doigt pressa, de façon instinctive, la gâchette de son pistolet, arme qu’elle avait, de préférence au fusil, adopté cette nuit.
A la lueur qui raya l’ombre, elle eut le temps de voir Duroc et Jarbé tombés sur les planches où se dressaient deux autres silhouettes.
--René! appela-t-elle éperdue, dans une indicible épouvante.
--Oui, tu peux l’appeler, ton Duroc, gouailla la voix grasse de Diény. Il a son compte, ton terre-neuve! A présent, je te tiens, ma fille! Si tu crois que l’on m’a comme ça!
Horreur, c’était Diény, Diény qui la maîtrisait de la sorte, paralysant sa résistance, ce Diény qui l’épouvantait désormais plus, à lui tout seul, que la horde des hommes d’évasion!
Elle se jugea vraiment perdue, mais se débattit, néanmoins de toutes ses forces appréciables.
--Diablesse! s’écria l’assassin. Je n’en viendrai jamais à bout. Un coup de main ici, Bougras.
Celui des forçats qui avait abattu Duroc et Jarbé accourut à la rescousse.
Et vers l’avant on entendait les cris des autres hommes d’évasion qui se ruaient pour la seconde fois à l’attaque de la dunette.
René, blessé ou mort peut-être, les bandits ne rencontreraient aucun obstacle désormais au déchaînement de leurs instincts.
Qu’adviendrait-il de la jeune fille entre les griffes de ces monstres?
Plutôt la mort immédiate.
Et, farouche, elle mordit au cou le bagnard qui la ceinturait, comptant qu’aveugle de colère il la frapperait du couteau qui avait dépêché Duroc.
Et, de fait, rugissant de rage, l’homme d’évasion levait sa lame, mais avant qu’il eût pu l’abattre, une masse noire dégringolait d’une basse vergue sur ses épaules.
Deux coups de feu claquaient tout proches.
Et les oreilles assourdies, légèrement brûlées par la flamme, à la faible lueur qui filtrait à présent d’entre les nuages, Georgette voyait ses assaillants s’écrouler l’un par-dessus l’autre.
Une sorte de démon bondissant avait saisi la carabine à répétition tout armée, tombée à côté du médecin, et déclanchait un tir fauchant sur la horde qui accourait.
La lumière s’accentuant toujours, la jeune fille put voir trois hommes pirouetter et choir sur le pont, tandis que les autres faisaient une volte-face instantanée et fuyaient vers le poste avant.
--Cette fois, ils ne _leviendlont_ plus, mamoizelle! faisait une voix un peu nasillarde que Georgette, stupéfaite, reconnaissait immédiatement pour celle de Chang, le boy chinois de son pauvre frère.
--Chang! fit-elle. Tu tombes du ciel?
--Pas tout à fait. Du mât seulement, répondait le Céleste, d’en haut, du grand cacatois, mamoizelle.
Et comme sanglotant maintenant sous l’effroyable secousse nerveuse, elle se lamentait:
--Mon bon Chang, ils ont tué M. René.
Il la rassurait rapidement après s’être penché sur Duroc qui gisait toujours sans mouvement:
--Non, le cœur bat bien, mamoizelle.
Et puis, découvrant la blessure, il ajoutait:
--Pas _glave_ du tout, monsieur _Lené avoil_ eu chance...
Le couteau s’était arrêté, hasard heureux, sur l’omoplate et l’ex-médecin n’était qu’évanoui sous la force du choc, le lancinement de la douleur...
* * * * *
Une heure plus tard, convenablement pansé par les soins du Chinois qui décidément paraissait fort habile à cette besogne, Duroc, étendu sur le flanc au creux d’une couche improvisée, écoutait l’ancien boy conter ses aventures les plus récentes...
Tout nouvellement embauché en qualité de cuisinier à bord du trois-mâts hollandais, il avait pu échapper, seul, au massacre de l’équipage en se réfugiant dans les mâts.
Caché au creux d’une voile ferlée à demi du grand cacatois, hauteur où les hommes d’évasion ne s’étaient point aventurés, à l’exception d’un seul pourtant, il avait pu s’en faire une sorte d’habitacle assez confortable.
Il avait bien été contraint de tuer celui--Beaucanson--qui l’avait découvert là-haut.
--Fallait qu’un de nous deux soit _molt, alols_ Chang amait mieux c’_êtle_ lui...
Il n’en avait point de remords.
--Tous méchants ces vilains hommes-là. L’en voulaient tous à la _pauvle_ chatte qui m’avait suivi dans les _velgues palce_ que j’avais _plis_ l’habitude de la _noullil_ à ma cuisine... Mais bêtes aussi, _supelstitieux. Avoil_ jamais pu me pincer quand la nuit je _plenais leul vivles_ et _avoil plis_ Chang _poul_ un diable!...
Il avait reconnu Duroc et Georgette et aussi Diény, au matin qui avait suivi la nuit de leur embarquement, mais il avait vainement cherché à entrer en relations avec l’ex-médecin de marine.
Chaque fois qu’il l’avait essayé, quelque incident s’était produit qui l’avait empêché de mettre son projet à exécution.
Mais il n’avait jamais cessé de veiller sur les deux cousins et notamment cette nuit même, comprenant que les circonstances étaient graves, il s’était tenu, préparé à intervenir immédiatement, dans les basses vergues, jugeant que son intervention pourrait être bien plus efficace d’être complètement imprévue.
Jarbé et Bougras étaient morts et Diény sérieusement blessé.
Chang l’eût envoyé froidement rejoindre à la mer les cadavres des deux forçats dont il s’était débarrassé sitôt après avoir achevé son récit, si Georgette n’avait insisté--oh nature pitoyable des femmes!--pour qu’il transportât l’assassin, par l’échelle du rouff, dans la «chambre» et l’y couchât sur l’un des cadres.
Aux vêtements trempés de l’ancien prospecteur, à ceux de Bougras, Duroc et Chang avaient compris que ceux-ci avaient dû se mettre à la nage, sous le gaillard, afin de gagner la dunette et y pouvoir prendre à revers les défenseurs insoupçonneux d’une «ruse de guerre» aussi hardie.
* * * * *
Entre temps, l’aube était venue.
Sans chef, découragés sans doute par leurs deux échecs successifs et les pertes qu’ils avaient subies, les forçats, dans le poste avant, se tenaient littéralement cois. D’ailleurs, Chang leur avait crié de sa bizarre voix nasillarde que quiconque d’entre eux montrerait seulement le nez à l’ouverture serait salué d’une balle.
Et cette voix qu’ils n’avaient jamais entendue avait dû, sûrement, les frapper d’une nouvelle terreur!
Vers cinq heures, la brise se levait, la mer devenait clapotante, le trois-mâts, barré par Georgette, qui avait fréquemment, jadis, gouverné le yacht de son oncle, labourait à bonne vitesse la houle courte que frangeaient parfois de légers moutonnements d’écume.
Et quand le soleil apparut, on vit monter une fumée, puis une longue traînée s’étaler dans la direction du nord-est.
Bientôt, un contre-torpilleur laissait voir sa coque élancée, sous le noir tourbillon sorti de ses quatre cheminées obliques.
L’instant d’après, Chang hissait à bloc de la vergue d’artimon, sur les instructions de Duroc, les deux pavillons N. et C. pris dans le coffre de timonerie et qui constituent le signal de détresse international...
ÉPILOGUE
Six mois plus tard, René Duroc, réhabilité, épousait Georgette Kerbrat à Saint-Malo.
Leur vie s’écoule principalement dans un vieux manoir de Bretagne. Chang y fait figure d’intendant. La chatte noire paisible y engraisse sous le sobriquet de «Fantôme» élevant des portées de chatons.
Quant à Diény il peut, au bagne, cultiver--autant qu’il lui plaît--les connaissances commencées sur le _Fliegende Holländer_.
FIN
IMPRIMERIE FRANÇAISE DE L’ÉDITION, 12, RUE DE L’ABBÉ-DE-L’ÉPÉE--PARIS Ve.
RELIURE: MODÈLE DÉPOSÉ.