Part 5
--Lucrèce,--dit Flamant, avec une voix agitée par une colère sourde, --de plus fières que vous se sont un jour humiliées. Vous êtes en mon pouvoir, comme une esclave. Votre état vous met en dehors de toute protection. La loi ne s'est occupée de vous que pour vous flétrir et vous inhumer de votre vivant. Vous n'avez pas même un nom, car celui que je vous donne ne vous appartient pas. Regardez autour de vous: il y a un désert et moi. Votre énergie de ce moment n'est qu'une colère folle. Trois nuits d'insomnie, un grabat de paille infecte et le régime du pain noir affaiblissent les plus forts et apprivoisent les plus fous. Lucrèce, nous nous reverrons. Aujourd'hui, vous refusez mon amour; demain, je vous accorderai ma pitié.
Flamant fit un geste brusque, et marcha vers la porte du salon.
--M'est-il permis, dit Lucrèce, d'écrire quelques lignes et d'apporter à la prison ce qui m'est...
--Rien ne vous est permis,--interrompit brutalement Georges. Suivez-moi.
Il ouvrit la porte et dit à l'agent qui se promenait dans l'antichambre:
--Ici, Jean Bon-OEil. Écoute. Tu garderas cet appartement toute la nuit. Demain, au jour, nous viendrons apposer les scellés partout.
Jean Bon-OEil, espèce de lévrier, habitué à marcher sur deux pattes, entra dans le salon, ferma la porte, et, transi de froid comme tous les animaux de son espèce au mois de décembre, il s'étendit voluptueusement sur le tapis, devant les chenets, et s'endormit.
Flamant conduisait sa victime à la prison.
Le portier, se croyant enfin délivré des soucis de cette orageuse soirée, réfléchissait profondément dans sa loge, et se soumettait à un sévère examen, pour se demander s'il n'avait rien dit ou fait pour se compromettre aux yeux de la police, lorsqu'un violent coup de marteau asséné par une main despotique, ébranla le vestibule, comme un coup de foudre égaré au milieu de l'hiver.
La main qui tira le cordon tremblait sur ses cinq doigts.
Un homme entra, et sa respiration orageuse annonçait quel genre de voix allait éclater aux oreilles du portier.
--C'est ici que demeure la citoyenne Lucrèce Dorio?
Demanda le nouveau visiteur avec un organe de mistral.
--Oui, répondit le portier, toujours persuadé qu'on n'est jamais compromis par un monosyllabe.
--Au rez-de-chaussée?
--Oui.
Le nouveau venu se précipita vers la porte indiquée, l'ouvrit comme s'il l'eût enfoncée, et s'arrêta un instant sur le seuil, comme s'il eût été ébloui par le luxe merveilleux du salon où il entrait.
--Il n'y a personne ici? cria-t-il en avançant de deux pas.
À cette interrogation, qui aurait réveillé les morts comme une trompette de Josaphat, l'agent de police, endormi devant la cheminée, se leva nonchalamment et frotta ses yeux qui refusaient de s'ouvrir.
--Je suis Sidore Brémond, natif de La Seyne, dit le marin, et je viens ici chercher mon fils qui a changé de nom, comme tout le monde, et qui s'appelle Maurice Dessains.
Jean Bon-OEil regarda le marin avec un sourire de faune railleur, et s'assit en couvrant ses jambes longues et grêles des vastes draperies de sa redingote chamois.
Sidore Brémond poursuivit:
--J'ai attendu la réponse du citoyen préfet jusqu'à présent, à l'hôtel de _l'Ancre-d'Or_, et voici le billet que je reçois........ «Votre fils, sous le nom de Maurice Dessains, est en ce moment chez la citoyenne Lucrèce Dorio, rue Mesnars, 1. S'il en est temps encore, faites-le sortir tout de suite et quittez Paris avec lui cette nuit même...»
--Eh bien!--continua le marin, en frappant l'épaule de l'agent de police, que dites-vous de cela?
Jean Bon-OEil haussa les épaules et poussa un rugissement sourd.
--Je crois que ce citoyen se moque de moi, dit le marin dans un _a parte_ menaçant.
--Êtes-vous muet, citoyen?
Un râle strident courut entre les larges lèvres du limier de la police, et son regard, obliquement braqué sur le marin, prit une expression fauve qui était l'éclair d'un coup de foudre.
--Tu me menaces! dit le marin en dégourdissant son bras droit. Tu crois me faire peur avec ta face d'excommunié? J'en ai bien vu d'autres! Prends garde! j'ai la peau sensible et le poignet dur comme un cabestan. Si je te cueille entre mes deux doigts, je te fais faire un demi-cercle dans l'entrepont, et je t'envoie à tribord, comme une gargousse qui a perdu son boulet.
--Et moi! cria le sbire d'une voix sifflante, je t'arrête au nom de la loi.
Et il saisit vivement le collet de la veste bleue du marin.
--Ah! tu m'arrêtes! dit le marin; et moi je te coupe, avec un boulet ramé, comme un mât d'artimon.
Cela dit, Sidore Brémond étreignit le sbire dans ses deux mains, comme dans un étau, et le renversant dans toute sa longueur sur le tapis, il ajouta:
--Si tu fais un geste, je t'étends sous la cheminée, et je te rôtis des deux côtés comme saint Laurent... À présent, tu vas me répondre, et tout de suite..... Le citoyen Dubois, qui sait tout, m'a assuré que mon fils est ici. Donc il y est. Cette citoyenne Lucrèce Dorio est sa maîtresse, ou quelque chose comme ça: je le devine sans être sorcier. Je devine aussi que mon fils court de grands dangers avec dette citoyenne qui veut se faire épouser par lui, demain. C'est pour sauver mon fils de ce mariage que le préfet de police me lance ici comme une bombe; me voilà. Où est mon fils?
--Vous voulez le savoir?--dit Jean Bon-OEil, étouffé sous le genou du marin.
--Parle donc.
--Et quand vous le saurez, vous sortirez d'ici?
--Oui.
--Votre fils a été arrêté ce soir.
--Arrêté par qui?
--Par la justice.
--Quelle justice?
--La nôtre.
--Arrêté, pourquoi?
--Comme jacobin et conspirateur.
--Tu mens; c'est impossible...--Fais-moi parler à la citoyenne Lucrèce Dorio...
--Elle est arrêtée aussi...
--Ne bouge pas, reste à l'ancre; je vais interroger le portier.
Le marin sortit du salon, et le portier, chassé du retranchement ordinaire des monosyllabes, finit par confirmer la triste vérité à Sidore Brémond.
Le malheureux père resta quelque temps immobile de stupeur.
Et, comme on lui fit observer qu'un étranger ne pouvait passer la nuit dans la maison, il se dirigea lentement vers la porte, et, quand il se trouva dans la rue, sa première idée fut de courir chez le citoyen préfet Dubois.
En ce moment, minuit sonnait à l'horloge de l'arcade Colbert.
Sidore Brémond secoua tristement la tête comme pour se dire à lui-même qu'une visite au préfet de police était impossible à une heure aussi avancée.
Il renvoya donc cette visite au lendemain.
Comme il se dirigeait vers la rue de l'Échelle, en passant dans la rue Traversière-Saint-Honoré, il s'arrêta pour prêter l'oreille à un groupe de nouvellistes que les patrouilles n'avaient pas encore dispersés.
--Je vous affirme, disait une voix, que le complot est tout royaliste.
La machine a été faite en Angleterre par le neveu de Demerville qui est un chouan reconnu.
--Eh bien! moi, disait un autre, je tiens de bonne source que le fils de l'ex-marquis de Soubrany et le frère de Romme, ont été vus avant hier rue de l'Amandier, dans la remise d'un charron...
--Qu'est-ce que ça prouve? Interrompit une voix impatiente,
--Moi aussi j'étais chez un charron avant-hier.
--Oui, continuait l'autre, mais tu n'as pas commandé à ce charron des roues creuses et une petite voiture suspecte, et tu n'as pas conspiré, toi, contre les thermidoriens, comme les Bourbotte, les Goujon, les Romme et les Soubrany.
--Il y a des uns et des autres comme au 13 vendémiaire, hasardait timidement quelqu'un.
--Pas du tout, remarquait un homme instruit.
Au 13 vendémiaire, il n'y avait que des royalistes, et la preuve c'est que les trois colonnes qui marchaient sur la Convention étaient commandées par deux généraux vendéens, Lafont et Dahican.
--C'est juste! observèrent plusieurs voix.
--Cependant un commissaire de police vient de me dire,--observa un nouveau venu, qu'on a arrêté ce soir des hommes de tous les partis, et même des femmes.
--Allons donc, des femmes! dirent quelques voix d'incrédules.
--Oui, des femmes! continua l'autre; j'ai vu la police entrer rue Mesnars, 1, et en sortir avec deux prisonniers: une femme, une femme superbe! et un jeune homme, maigre et pâle, qui avait une tournure aristocrate comme un fils d'émigré.
Sidore Brémond n'eut pas la force d'en entendre davantage.
Il essuya deux larmes qui brûlaient ses joues, et leva les yeux au ciel, comme font tous les marins du Midi aux heures d'angoisse.
Puis il reprit lentement le chemin de l'auberge de _l'Ancre-d'Or_.
La transportation.
IX
Dans les premiers jours de février 1801, la corvette _l'Églé_ sortait de Rochefort par une bonne brise qui jouait dans toutes ses toiles, et la faisait voler comme un goëland sur l'écume de la mer.
En mettant quelques-uns de ses passagers en scène, nous comblerons la lacune des détails intermédiaires, et rien ne manquera au récit de ce qui doit le rendre complet:
--Nous marchons très-bien, dit un jeune homme, en se retournant du côté du pilote, comme s'il eût voulu entamer tout de suite une conversation.
--Nous filons dix noeuds, dit le pilote sans avoir l'air de répondre.
--Dix noeuds?... eh! dit le passager, comme s'il eût compris.
--Nous courons bâbord-amures, depuis un quart-d'heure, dit le timonier; le vent vient de sauter du nord-nord-ouest au sud-est.
--Ah! fit le passager avec un geste qui voulait indiquer la variation du vent, et qui la prenait au rebours.
--Citoyen, demanda le pilote, est-ce la première fois que vous naviguez?
--Oui, timonier.
Pendant ce début d'entretien, le passager et le pilote avaient l'air de parler au hasard, sans trop se préoccuper de ce qu'ils disaient.
Chacun d'eux portait sur sa figure et dans ses yeux cette expression indécise qui veut dire: Je ne sais trop où j'ai vu cet homme, mais je l'ai vu quelque part.
Enfin, le pilote formula, le premier, cette pantomime en paroles, et le passager lui dit:
--Il faut que vous soyez excellent physionomiste, si vous me reconnaissez, car moi qui me suis connu toute ma vie, je ne me reconnais plus, quand je passe devant un miroir.
--Oh! c'est parce que vous avez changé d'habit, peut-être...
--J'ai changé de tout, mon brave timonier. Mon costume et ma toilette m'auraient trop gêné en mer. J'ai taillé mes cheveux à la Titus; j'ai pris un large pantalon, en sacrifiant la beauté de ma jambe, et j'ai adopté la carmagnole et les souliers à cordons.
Le pilote donna un coup de poing sur la barre du gouvernail, et s'écria:
--J'y suis maintenant, c'est vous!
Puis sa figure prit une expression étrange, et ses lèvres se fermèrent hermétiquement, comme s'il eût regretté une imprudente exclamation.
--Mais c'est bien vous! dit le passager....
Le timonier se leva vivement, et prononça un _chut_ étouffé par la prudence et accompagné du geste impérieux qui ferme la bouche qui va parler trop haut.
--Vous êtes donc ici en contrebande? demanda le jeune homme, en se rapprochant avec mystère de son interlocuteur.
--Vous êtes un honnête homme? dit le marin.
--Je ne suis que cela.
--Continuez... car au moindre écart, mon beau damoiseau, je vous envoie par dessus les _bastingages_, dans la République des requins.
--Ah! mon brave pilote, dit le passager en riant. Vous êtes un ingrat. Vous avez donc oublié que je vous ai soutenu dans mes bras au tribunal, quand vous avez entendu prononcer la condamnation de votre fils, et que je vous ai accompagné à votre auberge de l'_Ancre d'or_....
--C'est vrai, interrompit le marin avec émotion.
--Mais, excusez-moi; j'ai ici auprès de moi un trésor, et je tremble de me le voir enlever à la moindre indiscrétion.
--Votre fils Maurice est parmi les déportés de Madagascar.
--Oui.
--Dieu soit béni! Il a évité Cayenne... Il est vrai que Madagascar n'a pas aussi une très-bonne réputation de salubrité.
--Pardon, citoyen passager, j'ai oublié votre nom... ou pour mieux dire, je ne l'ai jamais su.
--Michel-Ange Saint-Blanchart, et depuis l'an II, Alcibiade tout court.
--Moi, je suis Sidore Brémond, de la Seyne.... marin, de père en fils, depuis l'arche de Noé... Ainsi, je connais Cayenne et Madagascar comme les deux pouces de mes mains. À Cayenne, il y a des maladies de foie, à Madagascar, il y a des fièvres qui tuent. Quand la justice déporte des criminels, elle ne les envoie pas dans des paradis terrestres. Elle choisit, sur la carte, ce qu'il y a de mieux dans le mal, et sa clémence est pire que la cruauté. Le bourreau tue d'un seul coup; le climat n'est pas aussi expéditif, il lui faut un an pour la même opération...
--Aussi, interrompit Alcibiade, je compte bien traverser Madagascar comme un oiseau de passage, et aller m'établir ailleurs.
--Pas si vite citoyen Alcibiade, dit le marin en secouant la tête. Il y a des hommes qui valent mieux que leur réputation. Madagascar est comme ces hommes. Je connais cette île comme le fond de ma bourse quand elle est vide. J'ai relâché deux fois à Port-Dauphin, et à Nossy-Bay quand je naviguais sur _le Solide_ de la maison Élysée Baux, capitaine Marchand; Dieu veuille avoir son âme!
--Il est mort?
--Non, il s'est tué... Je puis donc, citoyen Alcibiade, vous rassurer tout-à-fait sur Madagascar. Cette grande île a son bon côté comme votre femme, si vous en avez une. Ne craignez rien. Quand le moment viendra nous en parlerons. Le capitaine Marchand (que Dieu ait son âme)! me disait toujours: Sidore, quand tu verras des caquiers entre les tropiques, tu peux dire: Cette terre est habitable pour l'homme. Le caquier est un arbre qui produit des fruits rouges et d'une chair délicieuse qui craignent le mauvais air comme nous chrétiens. Je sais, à Madagascar, un coin où les caquiers sont aussi nombreux que les pins dans le bois de Cuges. C'est là que je déposerai mon pauvre fils Maurice et j'espère bien qu'il vivra...
--Permettez-moi de vous dire, interrompit Alcibiade, que je connais beaucoup le citoyen votre fils; c'est un jeune homme très-distingué, plus étourdi que coupable, et très-sobre de caractère, comme tous ceux qui ne jouissent pas d'une bonne santé. Donnez-moi des nouvelles toutes fraîches de ce pauvre Maurice Dessains? Comment se porte-t-il maintenant?
--Aussi bien que possible, grâce à Dieu! Les mêmes choses qui tuent les uns font vivre les autres. Toutes ces secousses l'ont ranimé. _L'agitation du malheur boucane l'homme_, comme disait Vilepran, le flibustier de Saint-Domingue; et quand nous sommes ainsi _boucanés_, l'âme ne trouve pas une brèche pour sortir de notre corps... Ce matin, j'ai questionné avec insouciance le médecin du bord sur la santé de quelques déportés, pour savoir des nouvelles de l'état de mon fils.
--Ce jeune homme, m'a-t-il dit d'un ton de prédicateur, a de précieuses ressources; il a des tubercules au poumon, c'est évident, mais il y a chez lui une vigoureuse réaction de jeunesse, qui, secondée par le changement d'air, cicatrisera les tubercules. Je pourrais même affirmer qu'il débarquera au port de Madagascar, en ne conservant de lui que son nom, comme cela est arrivé au navire _Argo_, qui, ayant été radoubé vingt fois dans la traversée, laissa en mer toute sa vieille charpente, et ne garda du départ que les quatre lettres d'_Argo_.
--Comment! dit Alcibiade, nous avons ici un docteur de cette force-là? j'en aurai soin... Continuez, citoyen, je veux savoir ce qu'a dit votre fils quand il vous a retrouvé ici.
Le marin fit un sourire dont la parole allait traduire la singulière expression.
--Vous n'avez donc pas lu, citoyen Alcibiade, l'ordre du jour que le capitaine a placardé au grand mât?
--Non. J'ai bien vu le placard; mais, comme j'ai six mois pour le lire, je ne me suis pas pressé.
--Diable! il faut lire les ordres du jour, citoyen Alcibiade: celui dont je vous parle défend à tous les hommes de l'équipage d'adresser la parole à un transporté, sous peine de mort.
--Comment, dit Alcibiade, vous allez voyager avec votre fils jusqu'au bout du monde, et il ne vous sera pas permis de lui dire un mot sans courir le risque d'être pendu à la grande vergue comme un forban!
--Ah! citoyen Alcibiade, les capitaines ne plaisantent pas. Ce sont des despotes et des tyrans, salés par l'air de la mer, et doublés en cuivre comme leurs vaisseaux; ce sont les martyrs du devoir: ils se pendraient eux-même s'ils se surprenaient parlant à un déporté par distraction.
--C'est incroyable, dit Alcibiade, que sous un régime de République...
--La République, interrompit le marin, n'existe que sur la terre et au ciel, mais en mer elle jetterait bientôt son bonnet par-dessus les mâts. En mer, il n'y a qu'une bonne tyrannie qui puisse nous donner la liberté. Moi, je suis marin, et je suis partisan du despotisme à bord.
--Ainsi, mon brave timonier, vous vous résignez à voir votre fils à distance pendant un mois?
--Sans doute... d'ailleurs j'ai juré d'être un modèle de bonne conduite...
--À qui avez-vous juré cela?
--Au premier consul.
--Vous connaissez le premier consul?
--Parbleu! il a servi avec moi en Égypte.
--Charmant! le marin... et le premier consul sait que vous avez un fils dans les cent trente déportés qui sont partis de Nantes et de Rochefort?
--Non, non, non, citoyen Alcibiade; jamais je n'aurais eu la force d'avouer à mon général la faute de Maurice;... mais j'ai profité de la protection que le premier consul m'accorde pour obtenir, en vingt-quatre heures, du ministre de la marine la place de pilote à bord de l'_Églé_. Dieu fera le reste. J'ai obtenu même la permission de rester à Madagascar, si cela me convient, et nous avons ici un pilote pour me remplacer...
--Ainsi quand vous rencontrerez, sur le pont, votre fils, vous ne lui parlerez pas?
--Oui, citoyen Alcibiade...
--Ce sera fort, pilote Brémond! Je n'ai pas l'honneur d'être père de quelqu'un comme Maurice, mais je sais bien qu'il me serait impossible de fermer ma bouche et mes bras devant un tel fils, d'ici à Madagascar.
--Citoyen Alcibiade, nous sommes, nous, de vieux républicains trempés dans les eaux de Syrie, comme des lames d'acier. On nous répète à chaque instant qu'il s'est trouvé à Rome un père qui a tué son enfant conspirateur. Il m'est encore plus facile de ne pas embrasser le mien, et de le traiter en inconnu pendant six mois. Mon sacrifice à la patrie est plus léger, n'est-ce pas?
--C'est juste, Sidore Brémond; je n'avais pas songé à Brutus; merci de la leçon.
--Soyez tranquille, je vous en apprendrai bien davantage, avec le temps, citoyen Alcibiade. J'ai fait deux fois le tour du monde. J'ai couru les mers avec d'Estaing, Lapérouse, Surcouf, Marchand et Brueys. J'ai parlé à tous ces grands hommes comme je vous parle à vous. Mon éducation, vous voyez, n'a pas été faite chez un maître d'école de village, et comme je ne suis pas né trop bête, ainsi que tout marin du Midi, j'ai profité des leçons de mes précepteurs. Vous verrez.
--Allons! dit Alcibiade, j'entre à votre école, et je viendrai m'asseoir sur ce banc tous les jours... de quelle manière pourrai-je payer vos leçons, mon cher pilote?
--Vous serez pendant toute la traversée le père de mon enfant. Vous n'appartenez pas à l'équipage, vous: il ne vous est donc pas défendu de parler à nos déportés. Eh bien! vous pourrez m'être utile et me rendre service tous les jours.
--De grand coeur, Sidore Brémond,--dit Alcibiade en serrant la main du pilote.
--Et pour commencer, poursuivit le marin, rendez-moi un premier service... Descendez à l'entrepont; passez, comme par hasard, devant la cabine n. 3; causez un instant avec Maurice, et revenez me donner de ses nouvelles. Je brûle de savoir comment il supporte la mer.
Alcibiade exécuta sur-le-champ l'ordre paternel avec beaucoup de délicatesse, et vint rendre ainsi compte de sa mission:
--J'ai vu Maurice; il dort dans sa cabine, et son sommeil paraît fort tranquille. J'ai bien regardé surtout son visage; rien n'y annonce la souffrance intérieure; toutes les lignes en sont calmes, et la respiration est douce, comme celle d'un enfant au berceau.
--Merci, merci, dit le marin en riant avec des larmes.
--Oh! la mer! la mer! quel médecin du bon Dieu! quand elle ne tue pas sur le coup, elle donne la force et la vie! le capitaine Marchand disait quelquefois: _La mer guérit de tous les maux de la terre_.
Il avait bien raison!... J'en ai tant vu de miracles comme celui-là!... Vous l'avez connu bien souffrant, mon fils, n'est-ce pas, citoyen Alcibiade?
--Je l'ai connu agonisant; mais je voyais dans ses yeux, qu'il y avait de la ressource chez lui.
--Excusez-moi si je vous accable de questions, les pères sont comme ça... Avez-vous connu les relations de Maurice avec une femme de la rue Mesnars?
--Oui, répondit Alcibiade, avec un violent effort.
--Qu'est-ce que c'est que cette femme-là?
--Cette femme... Oh! une très-bonne femme... une femme du monde... du grand monde... la citoyenne Lucrèce Dorio.
--A-t-elle été jugée comme complice de mon fils?
--Oh! la police a étouffé cette affaire. Avec les femmes, la police ne se gêne pas. On les emprisonne, et tout est dit. On économise ainsi les avocats et le papier timbré... La citoyenne Lucrèce Dorio est aux oubliettes... _Quintidi_ dernier, avant de partir, j'ai fait encore une tentative pour découvrir cette pauvre Lucrèce. J'ai perdu mes pas.
--Mais pourquoi diable aussi les femmes conspirent-elles? C'est un métier d'homme, et encore il ne vaut rien.
--Lucrèce Dorio ne conspirait pas du tout, dit Alcibiade avec vivacité.
--Et pourquoi donc l'a-t-on arrêtée avec mon fils! Ces injustices sont, sans doute, ignorées du premier consul?
--En France, nous sommes encore un peu dans le chaos; tout n'est pas bien débrouillé. Aussi je vais à Madagascar pour donner le temps à la justice de se faire juste, et à l'horizon de se faire clair.
--Ah! dit le marin, en jetant les jeux vers l'échelle des écoutilles,--voilà une découverte à laquelle je ne m'attendais pas! Nous avons des passagères à bord!
--Il y en a même de fort jolies, dit Alcibiade... Elles viennent prendre l'air sur le pont.
--Elles paraissent bien tristes, ces pauvres femmes, dit le marin;--sont-elles déportées aussi?
--Non, dit Alcibiade avec embarras.--On est toujours triste quand on quitte son pays... La gaîté leur reviendra bientôt, j'espère... Me permettez-vous, mon brave pilote, d'aller causer un instant avec quelques-unes de ces passagères?
--Ah! citoyen Alcibiade, dit Brémond en riant, la traversée ne vous paraîtra pas longue, au milieu de cette cargaison.
Le jeune homme salua légèrement le pilote d'un double signe de main et de tête; comme pour lui dire:
--A bientôt.
Physionomie du bord.
X.
Nos jeunes passagères s'étaient assises sur une longue banquette du côté de la poupe du vaisseau, et, comme les femmes dont parle Virgile, _elles regardaient la mer en pleurant_ [5].
[Note 5: _Pontum adspectabant flentes_.]
Une d'elles, placée à l'écart sur un amas de toiles et de câbles, ne pleurait pas; mais ses yeux ressemblaient à deux sources taries qui n'ont plus rien à donner; ils avaient la teinte de l'épuisement.
Cette pauvre créature ne rencontrait aucune distraction dans un spectacle si nouveau pour elle.
Dans ce merveilleux mouvement qui emporte une planche sur l'abîme.
Dans les chants des matelots délivrés de la terre.
Dans les murmures des voiles, des pavillons, des flammes, des cordages, des vergues, qui sont les cris de joie du vaisseau, qui part, sous de beaux auspices, entre le double azur de l'Océan et du ciel.
Notre jeune passager Alcibiade s'arrêta respectueusement à quelques pas de cette femme, qui lui fit un de ces saluts imperceptibles, remarqués de ceux qui les reçoivent.
--Eh bien, Louise, comment vous trouvez-vous?
--Un peu mieux... merci, répondit la jeune femme, avec un sourire qui venait de la source des larmes.
--Un peu de patience, ma pauvre Louise, croyez-moi. Je n'arrive pas ici pour vous consoler. Les consolations viennent du temps, et non pas des hommes. Vous avez tout souffert déjà, si jeune, et vous n'avez plus rien à connaître dans le malheur, que la guérison.