Part 4
Des applaudissements frénétiques accueillirent le jeune héros, qui venait de traverser, sous la garde du ciel, une zone de feu plus terrible que le pont d'Arcole et la Tour Maudite de Ptolémaïs.
Maintenant, des hauteurs de l'histoire, descendons aux détails inconnus.
Lorsque les grandes catastrophes s'accomplissent, il y a autour d'elles bien des scènes subalternes que le narrateur officiel dédaigne de recueillir.
Bien des souffrances intimes, oubliées par les graves historiens, lesquels, de tout temps, ont voué exclusivement leur plume à l'aristocratie des infortunes humaines.
L'orchestre de l'Opéra exécutait l'oeuvre de Haydn, dans ce moment solennel qui commençait pour la France une ère nouvelle.
La musique du maître exprimait les premiers vagissements de la nature, après les ténèbres du chaos.
La lumière sortait de la nuit, l'homme du néant, la vie de la mort.
Un monde était crée au souffle de Dieu.
Entouré de cette mélodie céleste de la _Création_, Bonaparte préparait son _fiat lux_ et étendait sa main sur le chaos.
C'était le 24 décembre![4]
L'aube de Bethléem dorait le front de Rome!
Comme dit le vers sublime de Victor Hugo.
[Note 4: Il est à remarquer que la première revue passée par notre Président de la République, Louis-Napoléon Bonaparte, est l'anniversaire demi-séculaire du 3 nivôse (24 décembre 1800).]
On vit alors quelques hommes quitter les loges et les stalles, et sortir du théâtre avec cette nonchalance affectée qui annonce une grande vivacité d'action.
Arrivés sous le péristyle, ils se ruèrent avec la foule vers le lieu où le crime infernal venait de s'accomplir.
Toutes les maisons s'étaient spontanément illuminées dans la rue Richelieu et dans les petites ruelles qui rayonnent de la rue Saint-Honoré et aboutissent au Carrousel.
Chaque fenêtre encadrait des groupes haletants, qui interrogeaient avec des yeux effarés les mystères de la place publique.
Le spectacle était lugubre.
On voyait passer, à la lueur des torches, des civières sanglantes, chargées de lambeaux humains, que suivaient des enfants et des femmes, avec des cris de désolation.
Parmi ces hommes qu'une pensée de désordre faisait sortir de l'Opéra, se trouvait le jeune Maurice Dessains.
Avec cette candeur et cette naïveté primitives qui distinguent les conspirateurs de tous les temps et de tous les pays, il ne vit d'abord que des complices inconnus, dans cette foule qui encombrait toutes les avenues de la rue Richelieu, et n'ayant pas encore apprécié le véritable caractère de ce complot, il s'attendait à une insurrection, et n'élevait aucun doute sur le succès.
Ce qu'il entendit en parcourant toutes les lignes de cette foule orageuse, ne lui permit pas de garder longtemps ses illusions de conspirateur.
Toutes les voix vomissaient des malédictions contre les assassins.
Toutes les mains étaient levées au ciel pour lui demander que la foudre tombât sur eux.
Impossible d'accuser d'hypocrisie tout ce peuple qui fulminait cet immense anathème et chantait la gloire du premier consul.
Il fallut bien rejeter au loin l'espoir d'un nouveau 13 vendémiaire, et s'éloigner en toute hâte de cette foule irritée, qui cherchait sur chaque visage suspect cette pâleur délatrice qui annonce un criminel.
Maurice Dessains se dirigea lentement vers la maison de son ami Genest, et, chemin faisant, il apprit tous les détails de l'horrible attentat.
Au coin de la rue de Rohan, un orateur monté sur une borne racontait les incidents du crime et en rejetait tout l'odieux sur le parti républicain.
Maurice, plus indigné que prudent, osa donner un démenti à cette assertion.
Des murmures menaçants s'élevèrent autour de lui, et comme les actes allaient succéder aux paroles, il recula devant une lutte inégale et se réfugia dans l'allée sombre de la maison de son ami.
La mansarde de la jeune et pauvre Louise était habitée par la mort et le désespoir.
L'épouvantable explosion de la machine infernale de la rue Saint-Nicaise avait retenti dans la rue de Rohan qui en est si voisine.
Genest se galvanisa un instant, étendit sa main droite vers la fenêtre, et murmura ces mots avec son dernier souffle:
--La bataille commence et je n'y suis pas!
Louise se précipita sur lui... Il était mort.
Maurice Dessains entra, et trouva la jeune femme sanglotant sur un cadavre.
La pâle clarté d'une veilleuse assombrissait encore cette scène de deuil.
La rue Mesnars.
VII.
--Quelle soirée, citoyen Alcibiade! dit Lucrèce Dorio, en jetant sur un fauteuil le manteau de fourrure qui couvrait ses belles épaules nues, et en s'asseyant devant un grand feu. Nous ne serons jamais tranquilles! Cela ne finira-t-il pas!
--Ma divine Lucrèce, dit Alcibiade, en quittant son chapeau et sa canne, et en s'appuyant du coude gauche sur l'angle de la cheminée.
--Je crois que tout le personnel du Tartare s'est domicilié à Paris. Je viens de voir des hommes dont Pluton seul a signé les passeports; comment voulez-vous que cela finisse? La police n'a pas le signalement des démons!
--Eh! bien, moi, dit Lucrèce, je me permets de croire que la police était dans le complot.
--Il n'est pas défendu de calomnier la police, dit froidement Alcibiade.
--Si tout ce que vous venez de me raconter est vrai, continua Lucrèce,--je ne calomnie pas. Comment! la police sait qu'il y a vingt-cinq complots tramés contre le premier consul, et elle ne place pas un seul de ses agents sur le chemin des Tuileries à l'Opéra! La police permet que des bandits établissent une charrette de mitraille dans cet étroit boyau de la rue Nicaise, le coupe-gorge le plus suspect de Paris! Il y a eu là pendant une heure, des préparatifs d'assassinat; il y a eu une petite fille ramassée sur le pavé, dressée au piège, payée avec mystère, et tout cela s'est accompli sans le moindre obstacle, quand la voiture du premier consul sortait du Carrousel! Oh! rien ne peut justifier la police! Ce n'est pas de la négligence, c'est de la complicité.
--Nous verrons, dit Alcibiade.
--Vous ne verrez rien, poursuivit Lucrèce; rien. On découvrira deux ou trois septembriseurs; on les pendra pour quelque vieux crime, et la police continuera de veiller sur les jours du premier consul comme elle a veillé ce soir... Avez-vous revu ce pauvre Maurice Dessains?
--Non, Lucrèce... Il est sorti du théâtre avec beaucoup d'autres, quand le premier consul est entré. J'ai parcouru la rue Richelieu, la rue Honoré, la rue Nicaise; j'ai regardé tous les visages, et je n'ai pas trouvé trace de notre jacobin poitrinaire. Il est probablement tombé dans les griffes de Dubois...
--Alcibiade, interrompit vivement Lucrèce, mon pauvre Maurice n'a rien de commun avec les assassins de la rue Nicaise! ne calomniez pas cet enfant...
--Pardon, chère Lucrèce; j'ai oublié de vous raconter un des incidents de ce soir... Je me suis trouvé sur le passage du premier consul quand il sortait de sa loge... En ce moment vous n'auriez pas reconnu Bonaparte. Nous venions de le voir si calme à l'exécution de l'_oratorio_. Ce calme était menteur. En traversant le corridor, il ressemblait à ce Dieu de la Thrace qui épouvante les Euménides avec un regard. Bonaparte disait à Lauriston, en serrant son bras contre le sien: Ceci est un complot jacobin. L'hydre du 9 thermidor remue encore. Il faut en finir avec les septembriseurs; je mettrai l'Océan entre eux et nous!... Voilà ce que j'ai entendu. Vous voyez donc bien, ma belle Lucrèce, que tous les jacobins sont compromis dans le complot de la rue Nicaise, et qu'il suffit d'être reconnu jacobin pour être arrêté comme criminel.
À ces mots la porte s'ouvrit et Tullie entra mystérieusement dans le salon.
Alcibiade passa du sérieux au sourire, et dit d'un ton léger:
--Ah! voilà Tullie qui vient gravement à nous, le doigt sur la bouche, comme la déesse Muta!
La femme de chambre fit un signe de maîtresse, et imposa silence au jeune homme, puis, désignant la fenêtre, elle dit à voix très-basse:
--La police est là. J'ai vu des gens de mauvaise mine qui regardent les numéros, sous les réverbères. On cherche quelqu'un dans le quartier.
Alcibiade allongea un pas démesuré vers un angle du salon, prit son chapeau, et s'excusant par une pantomime incompréhensible, il salua Lucrèce, et sortit avec l'agilité souple d'une apparition.
--En voilà un qui ne se compromettra jamais, dit Tullie à l'oreille de sa maîtresse.
--Oh! je devine la pensée du citoyen Alcibiade, répondit tristement Lucrèce.
--Il est rusé comme un poltron; au premier signe il devine tout, et quand il s'éloigne brusquement, c'est qu'il a flairé un danger. Alcibiade est un de ces hommes qui ont failli être chats.
Tullie s'assit familièrement sur un tabouret aux pieds de sa maîtresse, et l'interrogea par un silence significatif et avec des yeux effarés.
--Oh! ne vous effrayez pas, Tullie, ajouta Lucrèce; ce danger ne vous regarde pas. Vous êtes en sûreté ici...
--Je le crois, dit Tullie, du ton d'une femme qui ne croit pas.
--Cependant, ajouta-t-elle, j'ose remarquer, madame, que votre voix tremble quand vous me rassurez.
Le projet d'une réponse agita les lèvres de Lucrèce, mais la réponse n'arriva pas.
La jeune femme regarda la pendule et inclina sa tête vers la fenêtre de la rue, pour écouter le roulement d'une voiture qui côtoya l'angle de la maison, et se perdit dans les hauteurs de la rue Richelieu.
Quelques instants après, deux coups de marteau, suivis de deux autres, diminués comme des échos des premiers, résonnèrent sur la pomme de cuivre du n° 1 et firent tressaillir les deux femmes.
--Oh! il faut lui ouvrir à tout prix, dit Lucrèce en se levant avec vivacité.
--Depuis dix ans, les femmes ont plus de courage que les hommes, dit Tullie en courant à l'antichambre pour recevoir le visiteur annoncé par les coups de marteau.
Il entra comme un spectre de minuit, pâle, funèbre, désolé: la vie rayonnait encore dans ses yeux et sur les points saillants de ses joues.
Mais le corps, épuisé de douleurs, trop lourd pour la faiblesse des pieds, semblait se dévouer, une dernière fois, au service de l'âme et profiter d'un sursis arrivé à son suprême moment.
Il ne s'assit point; il tomba sur un fauteuil et pencha son front sous deux larmes que la femme laissa tomber sur lui comme un baptême de mort.
--Mon pauvre Maurice!
Dit Lucrèce avec une de ces voix qui galvanisent un cadavre,
--Mon cher enfant, prenez pitié de vous... vous êtes glacé.
--Je me survis à moi-même, répondit Maurice avec un organe éteint; le devoir, un devoir sacré m'a donné une âme nouvelle pour me traîner jusqu'ici. J'ai deux mots à vous dire, et puis, je livre à la terre ou à l'échafaud un corps que la souffrance a tué avant la mort.
La jeune femme prit les mains de Maurice dans les siennes, et cette étreinte maternelle sembla le ressusciter.
L'homme qui souffre retrouve une mère dans la première femme dont il implore le secours.
--Écoutez-moi bien, poursuivit Maurice d'un ton plus ferme, il y a en ce moment, rue de Rohan, n° 5, une jeune femme et un cadavre; il y aura bientôt deux cadavres si les secours n'arrivent pas. Il faut sauver la pauvre Louise Genest; demain, elle sera morte de faim et de douleur. Son mari était un excellent ouvrier, doreur sur métaux. Il a fait ce que font tous les malheureux privés dé travail: il a conspiré. C'est la seule profession qui reste à ceux qui n'en ont plus. Aujourd'hui la société est inexorable envers les ouvriers; elle leur arrache les nobles outils des mains, et elle punit quand ils prennent les armes du conjuré. Mon ami Genest a frappé à la porte de tous les ateliers de luxe. Il n'y a plus de luxe, lui a-t-on répondu. Alors, il a bien fallu mourir; il est mort. Le grabat lui a épargné l'échafaud... Prenez soin, madame, de la pauvre Louise, je vous confie cette bonne action, avant mon dernier soupir; c'est le seul legs de mon testament.
Un élan du coeur se refléta vivement sur la figure de Lucrèce, et la réponse attendue tombait de ses lèvres, lorsqu'un bruit de portes ouvertes avec violence les fit tressaillir tous deux et suspendit l'entretien.
Dans l'antichambre, Tullie poussa un cri aigu comme celui d'une sentinelle surprise par l'ennemi, et six hommes armés envahirent le salon.
Maurice et Lucrèce restèrent immobiles, et ne témoignèrent ni terreur, ni étonnement, car, dans les époques de troubles extérieurs et d'agitation domestique rien ne surprend les âmes fortes.
Elles s'attendent à tout sur le pavé de la rue, et dans les murs de leurs foyers...
Georges Flamant, le chef de l'escouade de police qui occupait le salon, était un homme de quarante ans; il exerçait sa profession depuis l'année 1786, et tous les changements d'hommes, de constitutions et de systèmes le trouvaient debout sur toutes les ruines.
Il avait servi, avec un égal zèle, Louis XVI, la République, le Directoire, et il s'apprêtait à servir le Consulat, en attendant les régimes nouveaux.
Ces hommes qui se perpétuent ainsi et fonctionnent toujours, quand, autour d'eux, toutes les machines se détraquent, ont des secrets de conservation inconnus du vulgaire et des candides historiens.
Pourtant, à force de sagacité et d'étude humaine, on aborde le fond de ces êtres mystérieux, et on explique leur énigme, à voix basse, de peur de souiller ses lèvres en l'expliquant tout haut.
Ce personnage avait un corps tout composé d'angles aigus; on voyait qu'il était né pour prendre, sans jamais pouvoir être pris.
Sa tête et son visage donnaient une idée vivante de ces formidables _sauriens_ dont l'empreinte est restée sur les ardoises des fossiles.
Ses yeux, d'un vert mat, démesurément écartés vers les tempes, annonçaient aussi cette faculté d'exploration vaste et continue qui n'appartient qu'aux oiseaux de rapine.
Son teint avait cette pâleur nerveuse que donne l'énergie des passions; ses cheveux, taillés à fleur d'épiderme, ressemblaient à la calotte noire d'un homme d'église ou à la trace d'un coup de foudre tombé sur la tête d'un démon.
Quand on est construit sur ce modèle, on est toujours sûr de trouver de l'emploi dans les officines secrètes de la police.
Les types d'Antinoüs et d'Adonis en sont exclus pour vice de beauté.
Une voix lugubre, qui était bien la voix d'un pareil homme, prononça ces mots:
--_Je vous arrête au nom de la loi_.
--Citoyen Georges Flamant, dit Lucrèce avec une ironie stridente.
--Quand une femme vous chasse, vous trouvez tout de suite un procédé ingénieux pour rentrer chez elle. Au reste, je vous attendais. Lorsqu'il y a des espions devant ma porte, je sais que vous n'êtes pas loin.
Et s'adressant à Maurice, elle lui dit, en lui serrant les mains:
--Ne faites point de résistance; suivez ces hommes, ne craignez rien, vous êtes innocent. Robespierre n'est plus roi par la grâce de l'enfer; on n'égorge plus maintenant, on juge; je paraîtrai comme témoin à votre procès, et je révèlerai les infamies qui ont inspiré à cet homme le guet-à-pens où vous êtes tombé cette nuit.
Maurice était sur les limites qui séparent la vie de la mort.
La honte de paraître faible lui donna un instant d'énergie factice.
Il embrassa tendrement la jeune femme et marcha d'un pas ferme jusqu'au seuil de la maison, où stationnait la voiture qui devait le conduire à la prison de la Force, sous bonne escorte.
Georges Flamant resta seul avec Lucrèce, et s'adossant contre une console, il croisa les bras et regarda la jeune femme avec des yeux qui exprimaient tout, excepté la bonté.
--Lucrèce, dit Georges Flamant avec une voix qui tremblait sur chaque syllabe, tu sais maintenant que les portes s'ouvrent devant moi, quand je le veux: c'est le privilège de notre état. Aussi les femmes intelligentes se gardent bien de nous consigner à l'antichambre et de faire évader leurs amants par la fenêtre, lorsqu'il y a un pied de neige sur le pavé. On joue ici, chez toi, un mauvais jeu, le jeu de l'amour et du complot. Tu aurais dû me ménager davantage, car tu dois me craindre doublement: je t'aime et je te hais avec une égale passion. Cela t'éclaire sur tes dangers... Voyons, c'est à toi de régler la vie que nous devons mener ensemble. Je ferai ce que tu voudras, l'ami et l'ennemi sont prêts.
Lucrèce appuyait ses lèvres frémissantes sur son poing droit, et labourait le tapis avec la pointe de son pied.
--Lucrèce, poursuivit Georges Flamant, le silence est la plus irritante des réponses. Ne sois pas ton ennemie. Aime-toi un peu, toi qui en aimes tant d'autres. Réfléchis. Tu es au bord d'un précipice; ma bonté te retient encore par un fil; si je le coupe, tu tombes, et tout est fini pour toi.
La jeune femme se précipita vers le guéridon, et agita vivement sa sonnette, pour appeler Tullie à son secours.
--Oh! ma petite ingénuité de Lucrèce,--dit Georges en riant,--tu peux sonner le tocsin, ta femme de chambre ne l'entendra pas.
Lucrèce regarda fixement Georges, avec toutes les convulsions de l'effroi.
--En ce moment, continua-t-il, ta complice entre à la Salpêtrière ou aux Madelonnettes...
--Ma complice! interrompit Lucrèce, de quelle infâme calomnie, de quelle indigne délation êtes-vous l'agent?
--A la bonne heure! dit froidement Georges; le silence est rompu... Il n'y a pas de calomnie, ma chère petite Agnès, Tullie et toi, vous êtes placées hors de la loi commune. On vous tolère, on ne vous protège pas. La police a le droit de vous traiter comme bon lui semble, surtout lorsque vous profitez de sa tolérance pour conspirer ici avec des jacobins, des chouans et des septembriseurs.
--Vous mentez! s'écria Lucrèce! vous mentez comme un démon de luxure et de fausseté que vous êtes!
--Ne nous fâchons pas, ma toute belle,--dit Georges avec un ton d'une douceur effrayante,--nous allons nous expliquer à l'amiable; cela vaut mieux.
Et il tira de sa poche une liasse de manuscrits, en poursuivant ainsi:--Connais-tu cette écriture?... Bon! la pâleur qui te couvre le visage me répond: Oui. Tu la connais... nous venons de faire une petite perquisition au domicile de Maurice Dessains et de son ami Genest, et voilà ce que nous avons trouvé: Une bonne correspondance avec les Jacobins les plus compromis. Rien que cela. Il y a de quoi faire tomber trente têtes sur l'échafaud. Veux-tu lire un de ces papiers?... tiens, prends au hasard. Ce sera le dernier billet doux de ton bien-aimé Maurice.
Une sueur froide couvrait le visage de la jeune femme, Georges continua:
--Et, maintenant, tu vas voir si je suis le démon que tu dis... Voilà trente pièces oui conduisent demain ton Maurice à la guillotine. Si je les jette dans ce feu, il n'y a plus de charges criminelles contre lui; la tête de Maurice est dans tes mains: tu peux la sauver ou la perdre. Choisis.
Georges Flamant tenait les papiers suspendus sur la braise et regardait Lucrèce avec des yeux de tigre amoureux.
A la rue Mesnars.
(SUITE.)
VIII.
Il y a des idées secourables que Dieu nous envoie dans les situations désespérées, comme la planche que le naufragé trouve en pleine mer, quand ses bras de nageur ne fonctionnent plus.
Lucrèce fut soudainement illuminée par un rayon d'espoir, et sa figure, sa voix, sa pose prirent un caractère nouveau.
--Citoyen Georges Flamant, dit-elle avec un ton dédaigneux.
--Vous êtes libre dans vos actions, même chez moi. Ainsi, il vous est permis de brûler ces papiers, écrits par un enfant étourdi et peu dangereux.
--Et après?--demanda Georges, d'une voix émue.
--Eh bien! après, vous serez étonné d'avoir fait une bonne action contre vos habitudes.
--Voilà tout, Lucrèce?
--Vous êtes bien exigeant, citoyen...
Alors, si une bonne action ne vous suffit pas, vous en ferez une autre, vous mettrez Tullie en liberté.
--Ensuite?
--Ensuite, si vous prenez goût aux choses nobles et délicates, vous vous ferez honnête homme, quoiqu'un peu tard.
--Je ne m'attendais pas, Lucrèce, à trouver ici des leçons de morale et de vertu.
--Flamant, à côté de vous, je me crois un ange. Pardonnez-moi mon ambition.
--Lucrèce, vous avez des railleries charmantes, mais elles manquent d'à-propos; vous vous faites d'étranges illusions sur votre état... je ne suis pas venu ici pour écouter vos impertinences, mais pour vous éclairer... J'ai trois mandats d'arrêt dans ce portefeuille; le troisième est lancé contre vous. Un de mes agents est là dans votre vestibule, et la voiture qui doit vous conduire à la Salpêtrière vous attend au coin de la rue Mesnars... Vous connaissez maintenant mon pouvoir et votre danger... Avez-vous encore quelque sarcasme en réserve dans votre esprit?
--Citoyen Flamant, dit la jeune femme avec le plus grand calme.
--Vous avez admirablement combiné votre affaire; vous avez tout prévu: vous méritez de réussir. Une seule chose a échappé à votre intelligence; le plus rusé démon ne s'avise jamais de tout. Le rôle que vous jouez si bien n'est pas nouveau; vous refaites ce que mille autres ont fait avant vous, et avec succès, dans les dernières années de la Terreur. Une femme, poursuivie par la brutale passion d'un homme, se trouve compromise dans l'horrible position où je suis; pour sauver la vie des siens et pour se sauver elle-même, elle succombe: c'est inévitable, c'est obligé, c'est attendu. Eh bien, citoyen démon, je veux coudre une variation à cette histoire uniforme.... faites avancer la voiture de la prison: je vous suis, emmenez-moi.
La jeune femme se leva vivement, prit son manteau fourré, rabattit le capuchon de soie noire sur sa tête, et fit le signe résolu qui veut dire:
--Précédez-moi, je vous suis.
Flamant resta interdit, comme le pilote qui sur une mer unie trouve un écueil que la carte n'a pas prévu.
--Pauvre femme! pauvre étourdie!--dit-il après réflexion; vous ne savez donc point où va vous conduire ce premier pas que vous faites?
--S'il ne me conduit pas dans vos bras, j'accepte l'échafaud, répondit Lucrèce d'un ton résolu et écrasant.
Pour modifier un peu l'héroïsme de cette réponse, l'historien est obligé de dire que la jeune femme comptait sur l'expédient secret dont nous avons parlé plus haut, et qui s'expliquera plus tard, comme l'exige l'intérêt du récit.
--Belle Lucrèce, dit Flamant, avec une voix où le fiel s'enduisait d'une couche mielleuse, vous consentez donc à quitter ce boudoir voluptueux, ces meubles de satin, ces lambris d'or, pour le cachot fétide, le grabat de paille des criminels? Vous consentez à mourir jeune, belle, adorée, à passer de votre lit de soie sur la planche de l'échafaud, et de la main qui vous caresse à la main qui vous tue? Réfléchissez, Lucrèce. Des femmes aussi jeunes, aussi belles que vous, et bien plus honorées, ont trouvé un peu de paille pour leur dernière couche, et pour dernier amant le bourreau!
--Eh bien, dit Lucrèce, voilà justement ce qui me donne la force et ce qui fait ma consolation. Vous n'aviez pas besoin de me rappeler ces glorieux exemples, je les savais par coeur, et j'y songeais en ce moment.
--C'est incroyable! dit Georges en frappant ses mains l'une contre l'autre.
Vraiment, je ne comprends pas...
--Ah! dit Lucrèce, vous ne comprenez pas! et moi, je vous comprends très-bien. Les hommes ont de singulières idées sur les femmes! Certes, je n'aurais garde de faire parade de ma pruderie et de ma vertu. J'ai été prodigue du bonheur que je puis donner aux autres, et je ne me repens pas d'une vie qui n'a rendu malheureuse que moi. Si un sourire de mes yeux, si un souffle de mes lèvres pouvait rendre la vie à un homme inconnu, tombé à mes pieds dans une agonie d'amour, je relèverais cet homme en lui disant: Vivez! Mais vous, Georges Flamant, s'il fallait choisir entre la première de vos caresses et le dernier coup de hache du bourreau, je n'hésiterais pas un moment: j'embrasserais la hache, et je vous repousserais. Voilà les femmes! Des hommes comme vous ne les comprendront jamais.