Part 6
--Citoyen Alcibiade, partout où je vois des hommes, je vois des insultes... Dites-moi, y a-t-il encore ici quelques affronts à recevoir?
--Ici, Louise! oh! ne craignez rien. Vous êtes entourée d'honnêtes gens. Ce vaisseau est un asile pour vous. Chaque matelot serait au besoin votre protecteur. Vous verrez, en voyageant, des pays sauvages, mais soyez tranquille, vous ne retrouverez nulle part votre mansarde de la rue de Rohan.
--Mais je retrouverai partout mes souvenirs, dit Louise avec un accent de mélancolie mortelle.
--Vous vous en créerez de nouveaux, et ceux-là chasseront insensiblement les anciens. Dans un long voyage, chaque jour crée des souvenirs préparés pour le lendemain: au bout de six mois notre tête en sera pleine à tel point que notre existence parisienne ne sera plus qu'un rêve. L'essentiel est de ne pas se laisser écraser par le présent, car l'avenir ne se charge de notre guérison qu'à condition que nous serons assez forts pour l'attendre. Rappelez-vous, Louise, le jour où je vous ai vue pour la première fois; c'était au commencement de la décade dernière. Vous aviez subi en peu de temps tout ce qu'une femme ne peut pas subir; vous aviez perdu votre mari Genest, et votre protecteur Maurice Dessains; vous étiez sans pain, sans asile, sans ressources, et pourtant votre jeunesse se rattachait à la vie, et se cramponnait au bord du tombeau pour ne pas y descendre.... Ne rougissez pas de ce que vous avez fait ensuite, pauvre Louise. Il est si doux de vivre quand on est jeune!... Vous avez cru trouver un ami généreux dans le premier homme qui s'est présenté à vous, et vous n'avez rencontré qu'un secours de passage, un abandon, une honte. Ce premier ami était un scélérat qui fait métier de ces infamies, et qui se protège lui-même avec un autre métier. Alors il vous est arrivé, Louise, ce qui est arrivé à bien d'autres: l'égoïsme vous ayant refusé une assistance désintéressée, il a fallu vous donner pour recevoir, triste échange que vous n'avez pas voulu continuer, et qu'une révolte sublime contre vous-même a chassé de votre maison! Vous avez appelé à votre secours le repentir qui purifie et la mort qui délivre, et je me suis trouvé sur votre chemin pour vous relever avec une parole d'espoir et vous montrer une vie nouvelle dans un monde nouveau. Comparez maintenant le dernier jour de votre mansarde et le premier jour de ce voyage, et vous verrez que le progrès vers le bien est déjà très-grand, et qu'avec un peu de courage, votre convalescence d'aujourd'hui s'appellera guérison demain.
Louise inclina la tête en signe d'approbation et regarda son jeune bienfaiteur avec des yeux où rayonnaient ces actions de grâces qui partent de l'âme.
Le jeune homme lui fit un léger salut de la main, et continua cet entretien dans le voisinage, avec d'autres passagères de l'_Églé_.
Nous connaîtrons mieux bientôt cette mystérieuse mission que le citoyen Alcibiade se donnait, et qui ne pouvait être inspirée que dans ces terribles époques où la société en péril confie son salut à toutes les intelligences et à tous les dévouements.
Au reste, nous n'inventons pas, nous racontons, pour la première fois, ce que l'histoire a oublié.
L'histoire oublie à peu près tout, excepté l'ennui.
En ce temps-là, il y eut donc des juges qui se rassemblèrent dans une de ces salles froides, sombres, humides, qu'on appelle un tribunal.
Ces juges, mal payés, mal nourris, mal logés, mal mariés, étaient descendus des quatrièmes étages de ces rues hideuses qui avoisinent le Palais-de-Justice.
Ils avaient apporté au tribunal leurs ennuis, leurs soucis, leurs souffrances, leurs haines, leurs petitesses, et, sans trop examiner la cause des innocents et des coupables, comme l'histoire les en accuse, ils condamnaient à la déportation tous les prisonniers que la police leur présentait, et qui n'avaient nullement trempé dans le complot infernal de la rue Saint-Nicaise.
Or, pendant que ces mêmes juges continuaient à traîner leur ennuyeuse vie dans la boue infecte des carrefours du temple de Thémis, et dans les brouillards distillés en pluie sur l'ardoise de leurs mansardes, un vaisseau emportait les condamnés vers les régions splendides de l'Équateur.
Parmi ces malheureux, il s'en trouva qui ne voulurent plus se reconnaître pour tels, et qui même osèrent jeter sur leurs juges des regards de commisération du haut de cet Océan qui les berçait dans les flots d'azur et de soleil, en leur promettant des rivages où la terre nourrit l'homme sans lui demander son sang et sa sueur.
Au milieu du jour, quand les premières brises du printemps accoururent du Tropique avec les exhalaisons embaumées de la mer et des fleurs, les déportés s'enivrèrent au spectacle de cette création immense qui semblait n'exister que pour eux.
Ils ouvraient avec délices leurs lèvres à cet air divin qui les purifiait des souillures des villes, et renouvelait leurs âmes et leurs corps, et toutes ces têtes ardentes, où fermentait l'exaltation politique, se remplirent de rêves délicieux qui, sans doute, allaient s'accomplir à cet horizon splendide que la proue du vaisseau leur désignait comme le doigt du géant des mers.
Le spectacle le plus touchant qu'un voyage maritime puisse offrir, est celui de la rencontre de deux vaisseaux sur la vaste ornière de l'Océan.
Les hommes, qui sont toujours prêts à s'égorger dans une bataille civile sur les deux côtés du ruisseau de leur rue, s'embrassent toujours avec des tendresses fraternelles, quand ils se rencontrent, sous le pavillon du même pays, dans les solitudes de la mer.
Alors, ils ne se demandent pas la couleur de leur opinion et la nuance de leur journal; ils se tendent, les uns aux autres des mains amies, et se partagent leur pain et leur manteau.
Le communisme, inventé par saint Martin, a toujours fleuri à l'ombre des mâts et des voiles; c'est la religion des marins.
On la retrouverait dans les villes, si les maisons étaient des vaisseaux.
Le navire marchand, l'_Actéon_, parti de Cayenne et faisant voile pour Rochefort, rencontra l'_Églé_ en pleine mer, et lui fit des signaux de détresse.
Les deux vaisseaux se rapprochèrent, et l'_Eglé_, qui avait tout, fit d'abondantes largesses à l'_Actéon_ qui n'avait rien.
On navigua de conserve pendant quelque temps, pour se donner des nouvelles de Cayenne et de Paris.
On se rendit des visites à l'aide d'embarcations croisées, et quoique les passagers de l'_Églé_ eussent quitté la France depuis fort peu de temps, beaucoup d'entre eux écrivirent à la hâte des lettres à leurs familles et à leurs amis, et les jetèrent dans la boîte de l'_Actéon_.
Il avait à coup sûr, à bord de ces deux navires, toutes les opinions qui divisaient alors cette pauvre France éternellement divisée, depuis l'invention de la fraternité.
Il y avait des royalistes, des jacobins, des girondins, des thermidoriens, des modérés, des constitutionnels.
Eh bien! quand l'_Actéon_ qui avait mangé sa dernière ration, eut été ravitaillé généreusement, tous ces hommes qui représentaient la France de 1801 se serrèrent les mains, se baignèrent de larmes, se souhaitèrent toutes les félicités humaines, et leurs adieux se croisèrent longtemps sur la mer, quand les deux navires eurent repris le chemin de leur destination.
Maurice, notre jeune transporté, n'avait pas perdu un seul incident de cette scène.
Il recevait la première des leçons que l'expérience des voyages lui tenait en réserve, et tout ce que nous venons de remarquer plus haut, s'agitait, en réflexion muette, au fond de son coeur.
Trop faible encore pour affronter le grand air du pont, Maurice avait assisté à cette touchante rencontre derrière la vitre de sa cabine, et tout en observant, il avait écrit une lettre, non à sa famille et à ses amis, mais à la seule personne qui remplissait son souvenir et son coeur.
Cette lettre, modèle de candeur et de naïveté adolescentes, était donc adressée à Lucrèce Dorio, que Maurice avait laissée, à la rue Mesnars, le soir de son arrestation.
On jugera des sentiments de ce jeune homme par l'honnêteté primitive de son style et de son esprit.
«Chère Lucrèce,
«Un poète a écrit cette pensée: _Plus loin les corps, plus près les âmes_!
«Je sens aujourd'hui que cela est profondément vrai.
«Ainsi, plus je m'éloigne de vous et plus je m'en rapproche.
«Quand je serai aux extrémités de ce monde, votre âme, soeur de la mienne, flottera autour de moi dans chaque rayon de soleil.
«Des juges stupides peuvent séparer nos corps, mais aucune force humaine ne peut briser cette chaîne invisible et immatérielle de deux âmes qui ne sont qu'un souvenir.
«Il est plus difficile de mourir qu'on ne pense, puisque je suis encore parmi les vivants.
«Mais je sais bien d'où m'est venue la force au dernier souffle de mon agonie.
«J'ai senti éclater en moi un si violent désespoir à l'idée de mourir loin de vous, que la mort a reculé devant son oeuvre et m'accorde un sursis.
«Soyez heureuse dans ce temple d'or et de soie où votre divinité dérobe au ciel ce qu'elle donne à la terre.
«Gardez-moi votre amour qui se compose de toutes les tendresses écloses dans le coeur de la femme, quand elle est à la fois épouse, soeur et mère, et je crois alors que je pourrai attendre et vivre, car mon âme, c'est votre amour.
«MAURICE DESSAINS.
«_A bord de l'Églé, en pleine mer_.»
Comme il pliait cette lettre, le jeune passager, que nous continuerons d'appeler Alcibiade, parut devant la cabine de Maurice, et lui dit:
--Nous avons le meilleur des capitaines; c'est un vieux républicain d'Aboukir, et tout en faisant son devoir, il aura beaucoup de complaisance pour les déportés, dont il partage sournoisement les opinions. Je vous apporte cette bonne nouvelle, citoyen Maurice Dessains.
Maurice regardait avec de grands yeux ébahis le passager, et cherchait dans ses souvenirs le nom qu'il devait donner à cette figure.
--Vous ne voulez donc pas me reconnaître, citoyen Maurice? dit Alcibiade en souriant. Eh bien! je vous laisse chercher; à bord tout sert d'amusement. Je vous livre l'énigme de ma personne... En attendant, je vois que vous venez de faire votre lettre comme tout le monde, et si vous craignez de vous exposer à l'air, qui est très-vif, je serai heureux d'être votre facteur.
Maurice remercia d'un signe de tête, ferma sa lettre, mit l'adresse.
_A la citoyenne Lucrèce Dorio, rue Mesnars, 1._
Et la remit au jeune passager, qui s'acquitta tout de suite de la commission.
Sans commettre le délit d'indiscrétion, Alcibiade crut pouvoir lire l'adresse de cette lettre, avant de la confier à un passager de l'_Actéon_.
--Pauvre enfant! se dit-il, il ignore tout!... Voilà une lettre qui n'arrivera pas à bon port.
Et comme il se dirigeait vers la dunette pour réfléchir sur la conduite qu'il devait tenir vis-à-vis de Maurice, il aperçut Sidore Brémond, assis à côté du banc de quart.
Le pilote fit le signe qui veut dire: Approchez-vous, et dit d'une voix contenue:
--Citoyen Alcibiade, j'ai confié la barre à mon lieutenant, et je suis ici comme un chasseur à l'affût pour voir si _ce que vous savez bien_ se montrera. Mon coeur me bat comme la première fois que j'entendis le premier coup de canon de l'Anglais.
--Mon brave timonier, dit Alcibiade en secouant la tête, ce que vous attendez ne paraîtra pas. Oh! n'ayez point de souci!... tout va de mieux en mieux... c'est moi qui ai consigné Maurice dans sa cabine; je suis son second médecin: il en faut toujours un second pour corriger le premier.
--Que Dieu vous rende vos soins! dit Brémond en serrant la main d'Alcibiade.
--Voyez-le souvent, et venez plus souvent encore me parler de lui.
--C'est convenu, mon patron... Adieu, j'entends la cloche qui sonne le dîner: je meurs de faim; l'air de la mer est de l'absinthe première qualité... Encore un mot, mon cher Sidore, comment se fait-il que personne ne soit malade à bord depuis le départ?
--C'est que nous avons eu presque toujours vent arrière, citoyen Alcibiade...
--Ah! voilà encore une chose maritime que j'ignorais, mon maître.
--Je vous en apprendrai bien d'autres à Madagascar, dit le pilote en riant; mais soyez toujours pour mon fils le second médecin qui corrige le premier.
Nuit des tropiques.
XI.
L'_Eglé_ eut bientôt à subit la chance commune à tous les vaisseaux qui sortent d'un port quelconque avec une brise favorable.
La mer est presque toujours tranquille au rivage, comme pour séduire les voyageurs; on s'embarque sur la foi de cette promesse azurée; on rêve une traversée merveilleuse, une promenade à voiles sur un océan qui s'est fait lac dans sa vieillesse, et qui a renoncé à sa vieille haine contre les coquilles à trois-mâts.
Puis tout-à-coup, le soleil se couvre la face, l'eau prend une teinte livide, le navire se plaint, les toiles frissonnent, les mâts pleurent, les pavillons et les flammes ont des accès de folie, et on entend des voix qui dirent: _Voilà un grain!_
Un grain! quel petit mot pour une si grande chose!
C'est la tempête inévitable, c'est l'insurrection des gouttes d'eau, la bataille des vagues et des hommes.
C'est le formidable phénomène que la science met sur le compte du vent, et qui est produit, peut-être par de puissantes éruptions volcaniques, ensevelies au fond des abîmes de la mer, et dont le Vésuve et l'Etna ne sont que d'innocents échantillons, des miniatures de cabinet.
Le pont de l'_Eglé_, balayé par le vent et argenté par l'écume des vagues, n'est plus habitable que pour les matelots.
Passagers et passagères gardent leurs cabines, et prient Dieu.
La tempête a cela de bon qu'elle humilie l'incrédulité.
Il y avait, à bord, quelques déportés encyclopédistes, qui traitaient Robespierre de réactionnaire, parce qu'il reconnaissait l'_Être suprême_ dans une loi insérée au _Moniteur;_ eh bien! ces philosophes, réunis dans le club flottant de l'_Eglé_, priaient Dieu comme les autres, et ne s'en cachaient pas. Il est fâcheux que les écrivains athées du XVIIIe siècle n'aient pas navigué.
Il était facile de nier Dieu sur le quai des Théatins et dans la rue Guénégaud, quand il n'y avait pas même une barque pour descendre à Saint-Cloud.
Les mauvais jours succédaient aux mauvaises nuits.
L'Océan s'obstine dans ses colères et dans sa vieille rancune contre les vaisseaux et les marins.
L'Océan a peut-être raison; il a ses habitants qu'il garde, et il veut que la terre garde les siens, et comme il ne vient jamais se promener dans nos vallons et sur nos montagnes, il s'indigne quand il voit la terre se promener sur lui.
Cependant, lorsqu'on s'approche du tropique, on trouve des vents légers et tièdes, des flots cléments, des régions sereines.
C'est le domaine du soleil; les vagues somnolentes ont perdu leur énergie; le démon des tempêtes, vaincu par le feu du ciel, expire de langueur au fond des abîmes.
L'Océan se change en miroir et en lac où se regarde et se baigne le soleil.
Tant que dura cette série d'ouragans, le peuple de l'_Eglé_ ne se montra point sur le pont.
Le pilote et Alcibiade n'eurent que de rares et courtes entrevues.
Le devoir enchaînait l'un au gouvernail et l'autre à la couchette de Maurice.
Cependant, comme une succession de tempêtes a son bon côté quelquefois, l'_Eglé_, emportée par les ailes des vents et les cimes des vagues, avait franchi des distances énormes; la première ligne du tropique fut coupée dans le dernier de ces élans de l'agile corvette.
Un soir, après le coucher du soleil, le vent tomba comme un tyran épuisé par sa violence; la mer se nivela comme une plaine de saphir, et les étoiles se clouèrent au firmament avec un éclat et une prodigalité inconnus dans les nuits brumeuses du Nord.
L'été se révéla soudainement, avec les splendeurs et les parfums de ses nuits.
Il n'y eut pas de transition; nous, sédentaires habitants des villes, nous sommes obligés d'attendre les beaux jours, un calendrier à la main.
Mais un vaisseau a l'heureux privilège, au milieu de l'hiver, de déployer ses voiles et de courir à la conquête de l'été.
En ce moment, les juges du 14 nivôse 1801 traversaient le Pont-au-Change pour aller juger les pâles humains.
Le thermomètre de l'ingénieur Chevalier les glaçait avec douze degrés au-dessous de zéro.
Tous les déportés avaient envahi l'esplanade de la poupe, et ils contemplaient, dans un religieux silence, cette nature révélée spontanément, et qui les entourait de lumière, de parfums, de chaleur, d'harmonies, de caresses, sous un ciel tissu d'or et semé des arabesques de Dieu.
La mer, si orageuse la veille, ressemblait à une femme qui, après avoir soumis à de formidables épreuves son amant, le récompense par des trésors d'extases.
Toute la vie que la création porte en elle semblait pleuvoir du haut des mâts, et suivre les ailes du vaisseau, avec le murmure mystérieux qui s'exhale de toutes les lèvres de l'Océan.
Cette caresse immense qui étreint l'homme, dans une nuit des tropiques, acheva la résurrection de notre jeune déporté Maurice Dessains.
Il était là, lui aussi, spectateur enivré de toutes ces augustes merveilles.
Il se sentait vivre pour la première fois; il aspirait avec des lèvres altérées ce baume divin qui lui rendait la jeunesse avec ses joies intérieures et ses beaux rêves de long avenir.
Une voix humaine qui se serait élevée en ce moment eût été comme l'insulte de l'esclave au triomphe de Dieu.
Le choeur invisible des voix de la nuit chantait les grandeurs de la création, et aucune bouche n'osait interrompre l'hymne des étoiles et de la mer.
Ainsi s'écoulaient sur le pont du vaisseau ces premières heures de ravissement.
Nul, parmi les conviés, ne quitta la place de ce festin que Dieu servait à quelques hommes, et tous s'endormirent sous les tentes des mâts, en attendant que le soleil, avec le premier baiser de ses rayons, vînt les réveiller comme un officieux ami.
Maurice, en ouvrant les veux, vit à son côté le jeune passager qu'il n'avait pu reconnaître la veille.
Et comme la familiarité s'établit naturellement tout de suite entre deux voyageurs sur mer, ils avaient échangé quelques phrases et s'étaient bientôt serré les mains, comme d'anciennes connaissances de Paris et de la rue Mesnars.
--Pauvre femme!--dit Maurice, qu'elle doit souffrir! Je viens de faire un rêve bizarre...
--Comme tous les rêves, dit Alcibiade.
--Il me semblait, poursuivit Maurice, que j'étais assis, là-bas, sur la corniche de la poupe, devant une mer qui charriait des étoiles, comme ces fleuves qui charrient des grains d'or. J'éprouvais une joie ineffable à sentir ma respiration libre et ma poitrine inondée de fraîcheur: c'est la première fois qu'un rêve me donne cette volupté. La voûte du ciel était sombre, comme si toutes les étoiles fussent tombées dans la mer. Je ne voyais rien, je n'entendais rien autour de moi, et je m'écoutais vivre avec délices, comme l'égoïste anachorète de l'Océan. Puis, après un intervalle dont l'horloge des rêves ne mesure pas la durée, j'ai prêté l'oreille à une voix douce qui montait de la mer et disait mon nom. Une femme, immobile comme une statue, s'est élevée lentement jusqu'à moi, comme si la mer l'eût aidée dans cette ascension. J'ai reconnu le visage de Lucrèce; son corps se perdait dans des nuages d'étoffes de toutes couleurs; elle regardait fixement, et avec tristesse, le pont du navire, sans se tourner un instant vers moi; puis elle a étendu les bras, comme pour désigner du doigt quelque chose. Un cri aigu est sorti de ses lèvres, et ce cri m'a réveillé.
--Citoyen Maurice, dit Alcibiade, je vous trouve si bien portant ce matin, que je crois pouvoir, sans danger pour vous, causer de la belle Lucrèce, puisqu'elle vous poursuit encore dans vos rêves, et qu'elle prolonge la rue Richelieu jusqu'à l'équateur... Voyons, parlez-moi avec franchise, aimez-vous encore cette femme d'un amour sérieux?
--Est-ce que tout amour n'est pas sérieux, citoyen Alcibiade?
--Hélas! non, mon cher Maurice... Je crois que vous avez étudié profondément _le Contrat social_, la théorie d'Anacharsis Clootz et la Constitution de l'an VIII, mais que vous avez négligé l'étude de l'amour... On aime une femme de plusieurs manières. Nous l'aimons pour elle, pour nous, pour nos amis, pour nos rivaux, pour le public, pour notre orgueil, pour nos sens, pour ses vertus, pour ses vices, pour ses qualités, pour ses défauts, et quelquefois nous ne savons pas nous-mêmes pourquoi nous l'aimons. Maurice, excusez mon indiscrétion, elle a un but honorable, et vous en serez convaincu plus tard. Pouvez-vous me préciser la nuance d'affection qui vous entraîne vers Lucrèce, et vous fait tremper votre plume dans l'encrier du tropique pour lui écrire à la rue Mesnars?
--J'aime Lucrèce comme Saint-Preux aimait Julie, comme Torquato aimait Éléonore, comme Chénier aimait Camille. Je crois toujours qu'il n'y a pas deux manières d'aimer.
--C'est que, voyez-vous, citoyen Maurice, dit Alcibiade, je tiens à vous voir guéri radicalement à la poitrine et au coeur, au physique et au moral; c'est pour cela que je vous parle ainsi. Puis, si je suis content de vous, je vous promets une récompense que le roi le plus puissant ne pourrait vous accorder.
--Quelle récompense?--demanda Maurice, en ouvrant démesurément ses grands yeux noirs.
--Ah! c'est encore mon secret, trop curieux jeune homme... Avez-vous un frère ou une soeur?
--Non, dit tristement Maurice.
--Eh bien! si je vous, disais, si je vous prouvais qu'ici, à bord de ce navire, parmi cette colonie de passagers, vous avez un frère ou une soeur que je puis mettre dans vos bras à l'instant même, vous croiriez-vous récompensé?
--Oh! ne me donnez pas ces illusions cruelles, citoyen Alcibiade; ne me parlez pas de récompenses impossibles; je serai sincère avec vous sans condition.
--Lucrèce est votre premier amour?
--Oui.
--Vous n'avez jamais aimé d'autre femme?
--Jamais... Est-ce qu'on aime deux femmes dans sa vie, citoyen Alcibiade?
--Mais oui, assez souvent même.
--Quand on est veuf?
--Avant.
--À quel parti odieux ces hommes parjures appartiennent-ils?
--Au parti du genre humain.
--Alcibiade, vous calomniez!
--Quand on calomnie l'univers, on ne calomnie personne... Enfin, dites-moi, je vous prie, dites-moi quelle est votre opinion sur Lucrèce Dorio?
--C'est une femme digne de respect.
--Ah!
--Comment, ah!
--C'est juste, Maurice, j'ai eu le tort de faire cette exclamation. Un homme doit respecter toutes les femmes, et surtout celles qui veulent s'affranchir du respect. Ne faisons rougir personne de ses vices; cela décourage et empêche le retour à la vertu.
--J'aime à croire, dit Maurice d'un ton sec,
--Qu'aucune de ces paroles obscures ne regarde Lucrèce, et que vous ne faites aucune allusion...
--Oh! je parle en général, dit Alcibiade d'un ton léger, le spectacle de la mer rend méditatif et sentencieux. Je laisse tomber des aphorismes dans l'eau.
--Citoyen Alcibiade, c'est moi, maintenant, qui vous demande de la franchise, et surtout de la clarté... Si j'étais sur le point d'épouser Lucrèce Dorio, et si je demandais un conseil à votre expérience et à votre amitié, que me répondriez-vous?
--Je vous répondrais sur-le-champ: Maurice, ne vous mariez pas.
--Et pourquoi?
--Parce qu'on ne doit jamais conseiller à un ami de se marier. Dans le mariage le plus pacifique, il y a toujours une tempête, comme celle que nous venons de subir, et alors on se brouille avec l'ami qu'on a conseillé; quelquefois on se bat en duel avec lui, et on le tue pour s'éviter d'être tué; cela s'est vu très-souvent.
--Alcibiade, dit Maurice avec impatience, vous éludez mes questions avec un art diabolique... Voici la dernière que je vous fais: Vous connaissiez Lucrèce avant moi, que pensez-vous de cette femme sous le rapport de la conduite, du caractère et des moeurs?